Michel, ou le père de Marguerite Yourcenar, d’après le Labyrinthe du monde

Publié en ligne le 26 juin 2014

Par André MAINDRON

Marguerite Yourcenar, on le sait, ne craint pas de contredire « tous nos psychologues patentés1 ». Qu’il s’agisse de l’influence d’un père ou de celle d’une mère elle s'« inscrit en faux contre l’assertion2 » bien connue de « ces analystes » qui transforment en mécanique un être vivant ; ou l’emprisonnent derrière leurs affligeantes « grilles » jusqu’à ce que mort s’ensuive. Et comme Michel, son père, elle n’a jamais eu beaucoup de goût pour quelque prison que ce soit.

Pourtant, de ce père elle parle longuement dans Archives du Nord, où elle évoque la période qui va de la naissance de Michel, le 10 août 1853, à celle de sa fille, le 8 juin 1903. Sans doute le lecteur est-il prévenu que « presque rien du Michel qu'[elle allait] connaître quelque vingt ans plus tard ne se devine dans le Michel de ces années folles ». Raison de plus pour tenter non pas « un bilan » – surtout pas ! – mais une esquisse du ou des premiers Michel. Car nous croyons que s’applique à la fille aussi bien qu’au père cette remarque : « Ses récits ne disent que ce qu'[elle] a voulu dire. C’est ce qui [nous] autorise à travailler sur eux ».

Un certain élan de vie animale serait fondamental chez Michel ; c’est d’ailleurs, chronologiquement, le premier trait noté par Yourcenar : « À cinq ans à peine, […] le petit corps robuste fait penser à celui des jeunes chiens ». Cette « fringale de vivre », avec « on ne sait quoi de rapide, de facile », il semble bien que Michel l’ait conservée fort longtemps, que ce soit à l’université, à l’armée, en Angleterre et sur le continent, une fois et même trois fois marié. C’est d’abord pour lui, sans doute, que « le camarade animal » incarne « l’être innocent » et « cynique au vrai sens du mot » (2), l’autre camarade privilégié avec le chien étant le cheval – selon l’image de Parménide ?

D’où, en partie, l’entente de Michel avec Berthe, sa première femme, qui « monte en casse-cou », et sa mésentente avec Fernande, la seconde, qui « sait à peine monter » (2). Car il importe qu’un tel homme « goûte quand même une sorte de contentement animal ».

Faut-il préciser que, contrairement à nos lieux communs occidentaux, cet adjectif n’a rien de péjoratif ? que la formation de l’esprit ne souffre en rien, ou du moins pas nécessairement, de celle du corps ? Celui qui a « hérité de la robuste mémoire paternelle » peut bien manifester quelque « désinvolture » à l’égard de nos passions universitaires. À quinze ans, il « sait par cœur ses classiques » – les vrais. Il a profité des voyages faits avec son père, Michel-Charles : « il faut que l’enfant apprenne à voir le monde ». Le « jeune Hamlet », très tôt, a connu que ce qui remplit notre existence quotidienne est probablement « inconsistant comme un songe ». Mieux : « il s’est dit de bonne heure que le phénomène qu’on appelle vivre ressemble à l’éphémère effervescence de produits chimiques réagissant l’un sur l’autre […]. Il n’y a guère là de quoi s’inquiéter ». N’est-il pas vrai « qu’en général tout n’est rien » ? (2).

Presque tout, Yourcenar, qui décrit rarement le physique de Michel, signale assez fréquemment l’expression de son regard, que Michel ait l’âge du jeune chien ou soit devenu un vieillard « très las ». Ses « yeux, d’un bleu vif, un rien sorciers » (2), sont ceux d’un être qui a éprouvé très jeune « l’ennui et le dégoût des routines ». Et puisque la routine est incarnée par l’imposante Noémi, sa mère, il va de soi qu’à la formule maternelle (« je suis bien où je suis ») s’oppose celle du fils : « On n’est bien qu’ailleurs » (2). Mais cette dernière expression révèle peut-être aussi un « fond d’angoisse qui […] remonte en malaises physiques » ou en « colères », – et pas seulement au sein de la famille.

Pourtant Michel a la chance d’être l’héritier de quelque « mille hectares de terre », le « fils du seigneur », en quelque sorte, auquel le vieux fermier « murmure avec admiration : – Mynheer Michiels, vous serez riche ! ». D’ailleurs son père s’est vu confirmer, en deux circonstances fort différentes, ses « lettres de noblesse ». Michel fait-il une fugue ? une folie ? il lui suffit de télégraphier à Michel-Charles pour que celui-ci le sorte de la plupart des mauvais pas dans lesquels il s’est mis. Toujours, il mènera « la vie à grandes guides », selon le mot de sa mère (2), enfin presque toujours. Car « les servitudes du dur amour » excèdent parfois les possibilités d’un homme. Et il en est de même des caprices d’un autre « démon », celui du « tapis vert ».

Il semble que nous ayons là une nouvelle constante du caractère de Michel : « sans doute avait-il joué avec passion dès l’époque des billes ». Quelque « grand rinçage » qui survienne, aussi souvent « ratissé » qu’il soit, « jusqu’au seuil de la vieillesse » Michel se livre à ce « vieux vice ». Pascal aurait peut-être vu une confirmation de ses théories en cet homme chez qui le patriotisme – ce sentiment « pour filles et pour garçons de café » ? – n’est pas « une passion ardente » ; tandis que la guerre est appréciée comme « une excitante partie de jeu où l’on mise sa vie ». Pour Michel, « le sel de cette vie » n’est-il pas avant tout « fait des caprices du hasard », et ce, « jusqu’au désastre » possible ? Nous voici évoquant à nouveau ces autres divinités « qu’on peut à la rigueur supposer n’être pas vénales ».

En effet le « libertinage » de Michel – pour reprendre un terme classique que Yourcenar n’utilise pas – s’exprime aussi dans son attitude à l’égard des femmes. Il y a la période où le seul « instinct » le guide, ou, plus exactement peut-être, l’entraîne dans « l’éternelle bacchanale flamande », même si en ce domaine aussi Michel ne se montre pas d’un chauvinisme exacerbé. Il y a la période anglaise, à moins qu’il ne faille parler, compte tenu de « l’éternelle nostalgie que Michel garde de l’Angleterre », d’une seconde forme du désir en lui. Ce serait la période ou la forme préraphaélite de ce désir, qu’aiguise un autre type de « bacchante ». Il y aurait enfin une forme de désir mondain ou demi mondain goûté par « cet homme qui vit de préférence avec des femmes, et pour des femmes ». Quelles qu’elles soient, semble-t-il, pourvu qu’en elles il trouve « une sorte de splendeur animale ». Après quoi, avec une « espèce d’innocence », il affirme que « toutes les femmes mentent » Mais à quoi bon montrer Y « arrogance » de son ami, le baron de Galay ? Ne sait-on pas que « les femmes […] sont au-delà de toute explication » ? (2).

Les femmes, seulement ? ou, dans leur ensemble, les différentes « vies » que Michel reconnaît avoir vécues ? Pourtant cet homme « d’humeur si mobile » n’apparaît pas comme un aventurier-né. Certes Noémi, les Archives du Nord refermées, continue à « trôner » sur le Mont Noir et la fortune de Michel. Mais à plusieurs reprises, et consciemment, c’est lui qui « verrouille la porte de l’aventure ». Il préfère prendre « gaiement » une « mésaventure » ; et peut-être tout « fiasco » pour « une farce » qu’il se serait jouée à lui-même. Ce n’est qu’enfin marié, père d’un fils, mais son propre père mort que, « bon gré mal gré. (il) met le cap sur l’aventure » ; mais seulement « pour s’adonner » – s’abandonner ? – « à la passion du changement de place ». Désormais « Michel tourne à vide ».

Un autre Michel, non de Crayencour, mais de Montaigne, aurait sans doute dit : « Je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche3 ». Ce que fuit le père de Yourcenar, c’est d’abord l’appartenance à « une famille qui n 'accepte pour but à la vie que la gestion de son patrimoine ou le service de l’état ». S’il doit vraiment, pour sortir de la « dèche », accepter quelque emploi, il ne le fait jamais à dessein de « s’établir dans une profession ou une situation utile ». – De l’abus de la notion d'« utile » dans les esprits du XIXe siècle… Pour lui, « il n’est pas question non plus de fonder une famille » : n’est-ce pas la source la plus abondante des « moments d’irritation F ». D’ailleurs, précise Yourcenar, fonder une famille « implique l’existence d’un édifice social solide, ou qui se croit encore tel ». Or « la grande peur des gens nantis », la cruauté des « bien pensants » une fois pour toutes ont écœuré Michel. Et il se rappellera « toute sa vie, avec un dédain moqueur, la pagaie de l’époque et ses bruyantes impostures ». Précisons, pour éviter toute confusion, qu’il s’agit de la guerre de 1870.

Un sage, finalement, ce Michel ? Sans doute pas, ou pas encore. À peine un philosophe qui s’est constamment senti « pris au piège » (2), comme Yourcenar elle-même « dans un filet, dans les réalités de la souffrance animale et de la peine humaine » (2) ; et pour qui « c’est déjà quelque chose que de changer de cachot ». Mais si tout « est également sans issue » comme l’enseigne aussi, d’une certaine façon, le taoïsme ? et si ne règne sur nos destinées qu'« Ananké, La Fatalité » ? C’est alors que Yourcenar s’insurge : Le choix de « ce mot mat et triste répond mal au tempérament d’un homme si apte à jouir de l’instant qui passe. Tout ce que j’ai vu, poursuit-elle, prouve chez Michel l’existence d’un bonheur pour ainsi dire inné ». Ce bonheur, toutefois, est peut-être dû à ce qu’elle nomme « un fond d’indifférence » (2), plus ou moins congénital, et qui se retrouverait aussi bien dans l’enfance que dans la vieillesse, « les deux états les plus profonds qu’il nous soit donné de vivre » ; ailleurs, elle écrit – correction ou coquille ? – « un fonds d’indifférence ». D’où procède une inépuisable « générosité » (2), qui ne peut jaillir que du « détachement profond » dont Michel donne à sa fille, plus tard, de si « belles leçons ».

« Est-ce là tout ? Personne mieux que moi ne voit l’inanité de ce qui précède » : Il est vain de chercher à mettre en défaut la lucidité de Yourcenar, et sans doute aussi son exceptionnelle « bienséance ». Ce serait d’ailleurs un jeu bien dérisoire – comme tout « divertissement » ? Mais de retour ou presque à notre point de départ, et quelque « avatar » qu’ait connu Michel – de l’aveu même de cette orientaliste -, il semble bien, effectivement, que celui que nous retrouverons dans Quoi, l’éternité ? ne puisse qu’être « né de » l’homme que nous ont fait connaître les deux premiers volumes du Labyrinthe du monde. En lui, seulement, « le passé (aura) été, sinon aboli (il ne l’est jamais), du moins momentanément effacé ». Les deux définitions que donne Yourcenar du passé (« la vie »), et de son père (« un vivant4 ») sont d’ailleurs parfaitement complémentaires. Pour reprendre une image chère aux présocratiques et interprétée différemment, dit-on, par le premier Zénon, le fleuve coule : toujours le même, et toujours autre.

Il coule aussi, naturellement, d’une génération à la suivante. Il irrigue, par les récits que Michel a faits à sa fille, par l’exemple et la formation privilégiés qu’il lui a donnés, une bonne part des œuvres de Yourcenar. De lui sourd tel ou tel trait de ses principaux personnages masculins, à propos duquel, parfois, elle s’écrie : « C’est tout à fait Michel5 ! » Il nous paraît probable que « tout ça a compté dans le congé » de l’une et de l’autre. Même si on ne peut en aucun cas inférer que c’est de Michel que jaillit le « torrent qui emporte tout » et qui a poli, au fil des années, « l’historien-poète » (2) que nous connaissons.

Certes il arrive que le torrent devenu fleuve « submerge » de désespoir le « patricien qui se fout de ses ancêtres » ; et que, dans ce « monde tragiquement wagnérien6 » dont assurément Fernande appréciait mieux l’atmosphère, se fasse sentir le besoin d’atteindre « un ermitage […] au flanc de la montagne7 » ; avec ou sans une « Dame-du-village-des-fleurs-qui-tombent ». C’est alors qu’aux yeux du voyageur, entre son départ et son arrivée, « tout l’intervalle semble un tumulte vain, une agitation à vide, une chose inutile par lequel (il) se demande pourquoi (il) a dû passer ». Ayant enfin atteint le détachement, la vie peut lui sembler au mieux un « bal masqué », c’est-à-dire « une fête à laquelle, au fond, on ne tient pas tant que cela à se rendre » – quel euphémisme ! – parce que, passée la griserie du départ, « les gens et les choses ne sont que ce qu’ils sont ». Au pis, la vie n’a été qu’un labyrinthe – et « qui n’a pas son minotaure ? » – en l’obscurité duquel nous nous sommes enfoncés « dans l’inextricable et l’inéluctable ».

Mais peut-être aussi Marguerite Yourcenar sourirait-elle, du sourire de Wang-Fô, devant « cette petite esquisse8 ». Et, avec la même sérénité, elle nous rappellerait que « nous sommes tous faits de la même matière que les astres ». O lumière.

Notes

1 Il n'a pas paru nécessaire d'alourdir ces quelques pages du traditionnel appareil critique. Précisons que les citations sans référence sont extraites d'Archives du Nord, Gallimard, 1977.
2 Les citations marquées (2) sont extraites de Souvenirs pieux, Gallimard 1974. Archives du Nord et Souvenirs pieux sont les deux volumes actuellement publiés du Labyrinthe du monde, qui doit comprendre un troisième volume intitulé Quoi, l'éternité ?
3 Essais, 3, 9.
4 Dans divers entretiens.
5 Id.
6 Sous bénéfice d'inventaire, 1962 ; éd. définitive, Gallimard, 1978.
7 Nouvelles orientales, 1938 ; nouv. éd., Gallimard, 1978.
8 Voir note 6.

Pour citer cet article :

MAINDRON André (2014). "Michel, ou le père de Marguerite Yourcenar, d’après le Labyrinthe du monde".  Revue La Licorne , Numéro 5 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document6020.php

(consulté le 22/11/2017).

Les auteurs

 
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