RETOUR A MISTRAL
ou : THRENE POUR UN FLEUVE DÉFUNT

Première partie

Publié en ligne le 26 juin 2014

Par Hélène TUZET

Mistral n’a pas de chance. Ni poète de langue française, ni poète étranger : s’il nous venait d’Amérique latine, et si le fleuve qu’il chante était l’Orénoque, on crierait à la merveille.

Le Poème du Rhône, sa dernière œuvre narrative, est la plus belle1. Il touche à la soixantaine ; il a mené à bien sa grande tâche : servir et célébrer la Provence. Il lui reste un devoir, envers un monde en soi : celui du Rhône. Il va l’accomplir avec la conscience qu’il a mise en toute chose, mais avec abandon, avec bonheur : « C’est un plaisir que je me paie », écrit-il2.

Sur le plan du devoir, son propos est double : glorification du Rhône ; hommage à l’ancienne batellerie, tuée, peu après 1830, par la navigation à vapeur.

Quant au premier point, il me paraît certain que Mistral est animé d’une émulation à l’égard du Rhin, célébré jusqu’à l’obsession par les Romantiques, tant français qu’allemands. Hugo, dans son ample ouvrage sur le Rhin, avait fortement souligné la symétrie entre les deux grands fleuves jumeaux et divergents. Or, il semble que Mistral ait voulu, à chaque gloire du Rhin, opposer une gloire analogue et rivale. Beautés naturelles des rives ; ces rives qui portent les deux noms magnifiques : Royaume, Empire. Montagnes, défilés, vignobles renommés, cités prestigieuses, châteaux peuplés d’ombres gracieuses ou sinistres ; et surtout, surtout, une mythologie fluviale digne des ondins et nixes germaniques. Je laisse aux lecteurs, s’il y en a, le plaisir de détailler le parallèle.

Quant au monde de l’ancienne navigation, Mistral s’est pieusement informé de tout ce qui concernait ces longs trains de bateaux, vraies villes flottantes, descendant au fil de l’eau, portés par le courant rapide, se bornant à louvoyer entre les pièges du fleuve ; puis remontant d’un puissant effort, tramés par des attelages de soixante à quatre-vingts chevaux. Enquêtes sur les rives, recherche de survivants de la grande époque ; précisions sur les divers modèles de barques, langage technique des mariniers, – oui, sa documentation est sans faille ; mais il a surtout fait sienne au creuset de sa sensibilité chaleureuse, cette vie que le fleuve et l’homme reçoivent l’un de l’autre, et où ils forment une symbiose indissoluble.

Et la trame du poète ? C’est le récit d’un dernier voyage. À la remontée, le train de bateaux, – modèle accompli de l’art ancien de naviguer –, entre en conflit avec le premier émissaire des temps nouveaux, le monstre qui souffle le feu ; il refuse de céder le pas, il est dispersé, brisé : catastrophe où se résume la fin d’un monde.

Le souci historique et technique de Mistral pourrait entramer une certaine lourdeur ; et le souvenir de Mireille et de Calendal, faire craindre des digressions. Rien de tout cela. Pas la moindre longueur dans le Poème du Rhône. L’allure en est rapide, alerte, désinvolte. Le sujet le comportait, à condition d’être vécu : le milieu naturel du récit est le mouvement. Un voyage au fil de l’eau. Nous sommes embarqués ; portés, délivrés de la pesanteur terrestre ; notre nature même est changée. Le courant soulève les vastes barques « légères comme feuilles », et le lecteur, avec toute la petite société en marche, se sent plus proche de la feuille que de tout ce qui se meut sur terre.

Le Rhône étant un monde en soi, presque tout le récit se passe sur l’eau ; les escales, les nuitées à terre, sont escamotées. Beautés des rives, villes illustres, évoquées en quelques traits choisis, passent comme des rêves. L’apparition d’Avignon est surtout remarquable : dense, ramassée, frappante ; sommet de l’art d’un poète qui a su maîtriser son abondance spontanée.

L’allégresse du récit se ressent de cette joie d’écriture que Mistral a exprimée plusieurs fois : « Cette œuvre a été faite avec plaisir, sans se presser, en se jouant pour ainsi dire3 », écrit-il, la tâche terminée.

Si le Poème du Rhône n’était que cela, – ce serait déjà une belle chose. Oui, mais il est aussi autre chose. C’est une œuvre énigmatique qui irrite et fascine. On suivait le voyage dans la sécurité du réel, et on se retrouve porté par la logique incohérente du rêve ; on baignait dans l’inexplicable, et on retombe en pleine vie familière ; tout cela dans le style le plus limpide4. On pressent une symbolique, on cherche un sens, on en trouve plusieurs, (comme dans toute symbolique véritable). On finit sur un point d’in­terrogation. Et c’est pourquoi je n’ai pu me détacher de ce poème, pourquoi j’ai eu envie d’en parler.

Mistral a beau insister sur la vérité de son ouvrage : ses lettres trahissent un autre mode de gestation.

Mon poème, que j’incube depuis trois ans et plus, commence à émerger du brouillard et du rêve. Inutile d’en parler encore, car ça est trouble5.

Deux ans et demi plus tard :

Je suis… un peu comme les oiseaux qui couvent et que l’incubation rend taciturnes et casaniers. Je couve un poème sur le Rhône et j’ai un peu fini par m’isoler dans la rêverie et la composition de cette œuvre6.

Brouillard, trouble, rêve, rêverie : ce n’est pas dans cette atmosphère que s’échafaude une œuvre purement réaliste.

Dans ces lettres, un terme nous fournit une clé : Mistral appelle ses mariniers : « une grande race épique » ; il qualifie son œuvre d'« épopée familière et joyeuse », suggère une comparaison avec l’Arioste7 ; cite ce compliment d’un poète « franchimand » (non nommé) : « Quel réalisme et quelle fantaisie ! C’est l’Odyssée8 ». Épopée donc : Mistral l’a voulu, et on ne le veut pas impunément.

L’épopée a ses exigences qu’on ne peut éluder, et qui ne sont pas une invention des théoriciens. L’épopée est une structure qui s’est créée toute seule. Aristote est venu après coup.

En quelques mots : l’épopée est orientée vers le passé, un passé supérieur au présent ; elle met en jeu des hommes plus grands, plus forts, que ceux d’aujourd’hui ; elle ne peut se passer de héros, ni de batailles ; elle suppose enfin la présence et l’action des dieux.

Et cette dernière exigence de l’épopée justifie déjà le caractère ambigu qui fait la fascination du poème : tout le récit demeure enraciné dans le réel, mais tout suggère l’intervention de présences surnaturelles, d’abord riantes, de plus en plus menaçantes. Mistral se tient et chemine, avec l’équilibre d’un funambule, sur une mince ligne de crête entre la plaine du réel et l’abîme du fantastique.

Le souffle épique

Revenons vers le Poème du Rhône en tant qu’épopée : tous les traits majeurs du genre se retrouvent ici.

L’épopée est orientée vers le passé ; un passé supérieur au présent. Ici, le récit lui-même est situé dans une lumière nostalgique ; mais il y a un passé dans le passé, à plusieurs profondeurs. Deux mémoires sont mises en jeu ; le vieux patron est là pour évoquer un passé encore récent et vécu par lui : les tristes retombées de la geste napoléonienne ; mais au Prince d’Orange, venu reconnaître le berceau de sa race, seul informé de l’histoire parmi l’équipage, il revient d’illustrer les gloires lointaines ; et c’est lui qui, rappelant l’héroïque défense de Beaucaire contre les croisés de Montfort, porte un toast lourd de sens « à la cause vaincue ».

Or tout passé, si grand soit-il, est toujours une cause vaincue. Aussi est-ce un aspect récurrent de l’épopée de culminer sur une défaite grandiose, – Roncevaux, Aliscans, – et de se clore sur une lamentation funèbre ; celle-ci, si sobre, de Maître Apian sur sa flotte perdue.

Le Peuple des Forts

Jadis est plus grand qu’aujourd’hui : l’épopée exige un Peuple de Forts. Ce peuple est l’équipage de la flottille : « des colosses à barbe épaisse, – grands, corpulents, membrus, tels que des chênes9… » ; ces hommes du fleuve qui fascinaient Mistral enfant, sur les quais de Beaucaire, par leur vigueur et par le mystère de leur langage. Or ce ne sont pas des Provençaux, mais des hommes du Nord (pour un Maillanais !). Leur nid, c’est Condrieu, – un peu au sud de Lyon ; Condrieu, pépinière de mariniers. Ils parlent un dialecte rude ; leurs femmes, au teint clair et coloré, sont des gaillardes : fécondes, industrieuses ; mais elles redoutent pour leurs hommes la magie des Provençales pâles et fines, rieuses, moqueuses : toute Provençale semble un peu sorcière.

Ces Condrillots, « patrons de la rivière », s’enivrent d’un orgueil de conquérants et se croient invincibles. Leur départ de Lyon est celui d’une armée en campagne, – départ qui appelle la bénédiction d’en haut, et où le patron de la flottille joue le rôle de l’archevêque Turpin. Si cette expédition a ses dangers, elle est surtout le débordement d’une vie puissante. Ici s’accumulent des thèmes mineurs relevant du genre épique : échanges copieux d’insultes d’une flottille à l’autre ; ripailles grandioses, où Mistral se délecte ; parmi d’autres, le festin de la Table du Roi : toutes les barques en éventail déployé autour d’un récif circulaire, où le patron, à cheval sur un tonneau, préside et répartit le flot de la boisson. Toute l’œuvre, avec l’accumulation des marchandises variées, succulentes, embaumées, somptueuses, respire une poésie de l’abondance qui a aussi une dimension épique. Et si dans ce déploiement des énergies vitales, une joie aisée domine, le grand départ pour la « remonte », qui exige un rude effort, donne une impression de puissance exaltante.

Les héros

De ce Peuple de Forts doivent émerger des héros qui le dominent de leur stature. Il y en a deux ici : Maître Apian, patron de la flottille, et Jean Roche, l’homme de proue. Celui-ci, par sa force herculéenne, sa bonté de cœur et une certaine simplicité, n’est pas sans rappeler Rainouard, dans la geste de Guillaume d’Orange. Patron Apian : un homme d’autrefois, religieux et sage, qui sait, se souvient, tire une philosophie de ses aventures, possède l’autorité naturelle, la voix qui lance les ordres et apaise les querelles. Mais, à la remonte, dans l’affrontement au fleuve, au mistral, puis au « bateau à feu » diabolique, sa stature grandit. Il n’est pas sans pécher par hubris. En contemplant sa flotte, son gigantesque attelage, – tout ce qui va se briser et périr -, il se gonfle de son orgueil de maître d’équipage : nul ne lui ravira le pas ! Et, en présence du monstre, il devient le héros qui relève le défi, refuse de céder, au prix de se perdre, – comme Roland. Sa malédiction prophétique a une grandeur eschylienne. L’épopée « familière et joyeuse », en une croissance spontanée, se transcende elle-même.

Oui, – mais les héros issus du Peuple des Forts ne sont pas ceux que l’auteur a caressés avec le plus de tendresse. Il en a introduit deux autres qui gauchissent son propos, et ont fait la perplexité des critiques : le Prince d’Orange, et une fillette provençale, l’Anglore. Car ceux-ci ne sont pas des héros épiques, mais bien des héros romanesques ; ainsi semble-t-il, du moins, d’abord. – Qu’importe, dirions-nous, l’unité de ce que l’auteur lui-même définit : un « drôle de poème10 » ? – Nous aurions tort : ils vont se réinstaller dans l’épopée, sur le plan de la royauté, et sur le plan du mythe.

Le thème de la Royauté

S’il n’est pas d’apogée sans héros, il n’en est guère sans personnes royales. Le thème de la Royauté déborde ici d’ailleurs le plan épique, et décèle chez l’auteur une réflexion intéressante.

Cette réflexion, il la prête à Guilhem, fils du roi de Hollande ; ce n’est pas à cette filiation que le jeune prince devra sa royauté. La condition actuelle des souverains lui apparaît dérisoire. La vraie royauté, il la voit d’abord dans le passé : celle qu’on se taille soi-même, l’épée en main, comme le fit Boson, premier roi d’Arles.

Mais si celle-là n’est plus possible en ce siècle, il en est une autre, accessible, dont il rêve : royauté que l’on reconnaît à la valeur d’un homme et qui n’a rien de politique : Les mariniers, – parmi lesquels il s’intègre aussitôt, prenant sa part de leur tâche, – ne sont-ils pas un peuple de rois ? « Maîtres absolus du royaume liquide, – Les Condrillots, patrons de la rivière -, étaient vraiment des rois, des conquérants11 ». Royauté diffuse dans tout un peuple et qui se concentre en un chef : Maître Apian en porte même le titre ; il a été couronné « Roi de la marine » à Condrieu, lors de la cérémonie du Reinage, à la Saint-Nicolas -. On voit s’affirmer cette dignité au festin de la Table du Roi, où Maître Apian distributeur de largesses, prend le relais du saint roi Louis, à qui l’écueil doit son nom. Et comme les anciens rois, il exerce aussi une fonction religieuse : les rites auxquels il préside, la prière, le signe de croix avec l’eau du « grand bénitier », constituent une véritable liturgie.

Oui : la royauté, aujourd’hui encore, se conquiert, quand on en est digne. Un magnifique exemple : le berger d’Arles, guide des transhumances, à qui l’Alpe appartient et dont la marche aisée, au son du fifre, bat tous les passages des conquérants, d’Hannibal à Bonaparte.

Mais à un esprit cultivé, une imagination de poète, s’offrent encore d’autres voies à la royauté : prendre possession d’un pays, c’est d’abord en maîtriser le langage, – Guilhem vient s’initier à celui des trouvères, ses ancêtres -, c’est savoir l’embrasser du regard12 : « Qu'est-il besoin d’épées… pour s’emparer de ce que l’œil nous montre13 ? » C’est enfin se mêler au peuple et conquérir les cœurs : ainsi font les Condrillots, populaires sur les deux rives ; ainsi le prince fait-il d’emblée.

Mais sa méditation va plus loin : jusqu’à une royauté qui ne doit rien à l’héritage ni au mérite, rien qu’à une mystérieuse élection, une grâce native : c’est celle de l’Anglore, la sauvageonne éclose sur la rive, intimement mêlée à l’eau et au soleil. Avant même de l’avoir vue, le prince pressent en elle « de la grande Nature… la prime fleur, la reine naturelle14 ». Et pour faire d’elle sa reine, il devra assumer une autre royauté qu’il n’avait pas prévue : une royauté divine. Il deviendra le Drac, génie du Rhône. Et il définira leur couple en ces paroles solennelles : « Nous autres – les amoureux divins, rois de la terre, – et souverains réels de la nature15… »

Et voici que nous touchons à ce qui fait l’ambiguïté du poème, le problème jamais résolu : le domaine mythique.

La dimension mythique : le Fleuve

Si la dynamique de l’épopée exigeait des dieux, le grand fleuve, rival du Rhin, mais orienté vers la Provence, terre du soleil, imposait à Mistral au moins deux figures divines : un dieu fluvial, un dieu solaire.

Le premier : le Drac, est emprunté au folklore rhodanien ; mais sa figure est isolée et grandie, pour en faire un digne partenaire du dieu solaire, Mithra.

En fait, ce n’était qu’un génie aquatique parmi d’autres. Il y avait aussi les Trêves, qu’on voit entraîner au fond des eaux le criminel Ourrias, dans un épisode fantastique, le plus beau peut-être, de Mireille. Et il y avait non un Drac, mais des Dracs ; dans diverses rivières, des bons et des mauvais. Parmi les légendes recueillies16, Mistral a opéré un tri, choisi traits et détails ; il a animé, poétisé la figure du monstre, – mi-reptile, mi-poisson, mais pourvu d’une tête humaine ; ravisseur et dévorateur ; capable d’ailleurs d’errer sur les rives, de prendre une forme à son gré. Surtout il a précisé sa valeur mythique.

Il le fait entendre clairement : le Drac qu’il a recréé, avec son corps onduleux, ses yeux glauques, ses lèvres tremblantes, sa voix indistincte, ses manières caressantes, évasives, – incarne la séduction de l’eau, à la fois câline et perfide. Cela dans les anses, les bras où le fleuve s’alentit et flâne parmi les fleurs des marécages.

Mais pour la puissance du courant et la furie des crues, il fallait une autre figure mythique : ce sera le taureau, le Rouan : une note de Mistral précise le double sens du terme : « taureau en pleine force, masse d’eau qui se précipite » ; il en fait le nom emblématique du Rhône, dérivé du Rhodanus.

Mais la poésie est toujours plus lourde de sens que les exégèses. Le Rouan (mot d’où naît toute une famille : Rouanade, débordement du Rhône, et aussi, fête du Rhône ; Rouanesse, nom d’un quartier de Beaucaire), le Rouan est le taureau, symbole de fécondité, immolé sur les bas-reliefs mithriaques ; il est aussi le Rhône, et il est l’ancienne batellerie du Rhône, qui indistinctement tirait sa vie du fleuve et lui rendit la vie, par le fourmillement joyeux, l’abondance, qu’elle créait tout au long des rives. « Le Rhône était un tourbillon de vie17 ».

Le Soleil

J’ai nommé Mithra. À ce seul nom, souvenirs historiques, recherches érudites, images, interprétations, symboles se bousculent dans notre esprit. Mais il faut cerner ce qu’était Mithra pour notre poète. Indifférent à ses origines mazdéennes, à son sens primitif, il voit en cette figure divine le Soleil, et le Soleil de Provence. « Soleil de la Provence », « dieu rhodanien », c’est de ces appellations qu’use le prince, dans sa prière à Mithra18. Le dieu solaire introduit par les légions romaines, dont le culte a remonté la vallée du Rhône vers la Germanie, laissant sur son passage une série de monuments : c’est lui que Mistral intègre dans la mythologie de son terroir.

Ces monuments énigmatiques semblent l’avoir fasciné, ainsi que le rituel des mystères ; il a dû examiner les uns, tenter de s’informer des autres19.

Deux monuments surtout l’ont retenu : le bas-relief de la Fontaine de Tourne, à Bourg-Saint-Andéol ; et le « dieu d’Arles ». Le premier illustrait une scène reproduite à de nombreux exemplaires, avec quelques variantes : le jeune dieu immolant un taureau20.

De ce sujet, le poème donne deux exégèses. Celle du prince d’Orange doit être celle de l’auteur : il connaît Mithra, et voit dans l’immolation du taureau un sacrifice à ce dieu21, sacrifice inconsciemment reproduit aujourd’hui dans les Arènes. Plus intéressante, l’interprétation d’une sorcière de Bourg-Saint-Andéol : le taureau, le Rouan, représente l’antique batellerie du Rhône ; le dur jeune homme qui l’égorge est le futur destructeur des mariniers. – Nous devons comprendre que, pour Mistral, le Rouan incarne ici à la fois l’antique batellerie et le fleuve lui-même, égorgé, en même temps qu’elle, qui était sa vie, par l’homme des temps nouveaux, « Il a crevé pour tous, aujourd’hui, le grand Rhône », sera le dernier mot de Maître Apian.

Exégèse fantaisiste ? – Voire. Mistral sait, ou pressent, que les grands mythes sont multivalents : que les figurations symboliques peuvent prendre, à des époques différentes, des significations successives, toutes plus ou moins valables. Nous savons le rôle que les sorcières, depuis Taven, jouent dans sa poésie : celui des sibylles antiques. Il y en a deux ici, une vieille, une jeune ; puisque la prédiction lancée par la pythonisse de Bourg-Saint-Andéol retentit dans la bouche de l’Anglore, fille étrange, saisie par l’esprit prophétique.

L’autre monument est au musée d’Arles : c’est le torse acéphale d’un dieu, étroitement enroulé dans les replis musculeux d’un serpent. Ce dieu, pour Mistral, est Mithra22 ; le prince d’Orange croit reconnaître dans le serpent, le génie du Rhône. Il retrouve celui-ci à la fontaine de Tourne, où l’on voit un serpent qui rampe et ondule aux pieds du taureau immolé.

Ainsi le Drac et Mithra, le Fleuve et le Soleil, sont, pour le prince rêveur et pour le poète, deux divinités associées, inséparables. Et lors du banquet offert par le prince aux mariniers, il leur propose de célébrer conjointement, en fondant deux traditions locales différentes, « la Rouanado e la Soulenco », la fête du Rhône et celle du Soleil.

Il ne nomme pas Mithra, dont il est devenu, secrètement, le « dernier croyant ». Mais ce banquet, cette coupe qu’on élève, peuvent évoquer un rite du culte de Mithra ; le banquet des mystes, qui renouvelait le banquet des dieux. Ce qui nous permet de le croire, c’est une lettre23 où Mistral lui-même appelait plaisamment « nos mystères mithriaques » le banquet des félibres à la Sainte Estelle ; et rappelait à son correspondant que « dans l’ivresse » de ces mystères, il croyait bien lui avoir renversé la « Coupo Santo » sur le front… (Dans la même lettre, il range son ami parmi les « Compagnons du Soleil »).

Mistral s’est donc intéressé aux mystères de Mithra, et on peut déceler dans le cours du récit d’autres allusions à leurs rites. Mais il ne s’agit pas d’érudition : les deux divinités, fluviale et solaire, jouent dans le poème un rôle actif et vivant. Et deux créatures charmantes vont devenir leurs proies et leurs victimes.

D’abord, le Drac.

Sa victime choisie, c’est l’Anglore, une fillette du peuple, dont l’humble condition présente des traits prédestinés. On connaît son origine, sa demeure, ses parents – son père est pilote –, sa nichée de frères et de sœurs. Mais c’est une créature du fleuve et du soleil. Enfant, elle lézardait nue sur le gravier et y a récolté son surnom d’Anglore, – petit lézard. Du reflet du soleil sur l’eau elle tient sa dorure ; dans la gaieté de son regard il y a quelque chose d’insaisissable. Elle ne se plaît qu’à se mirer dans le fleuve et à y cueillir la « Fleur du Rhône », une grande ombelle rose qui surgit dans les eaux calmes. Son métier consiste à récolter les paillettes d’or dans le sable des rives. La technique en est détaillée avec le scrupule que nous connaissons au poète : oui, mais l’or est une substance mythique, ici à la fois fluviale et solaire24. Sa présence dans l’histoire n’est pas un hasard : elle contribue à incliner une destinée. Vouée au fleuve et au soleil, elle ira sans détour de son enfance lumineuse à sa fin tragique.

Car au cours d’un bain nocturne, elle a vu dans les eaux, sous la figure d’un jeune dieu au corps d’ivoire, le Drac qui lui souriait, l’attirait. Elle a subi sa fascination, elle a senti sa caresse soudaine.

Dans ces pages ravissantes, l’auteur se tient, comme jamais, en équilibre instable sur cette crête qui sépare le réel du fantaisiste. Le Drac existe-t-il ? Mistral se garde de nous suggérer qu’il peut n’être qu’un rêve. Mais il avait introduit ce chant VI par quelques très beaux vers sur l’attirance de l’eau, « l’eau jolie et cruelle et félonne », qui charme et fascine l’innocence. Et l’apparition est préparée par l’état émotif de la jeune fille en présence du fleuve : crainte, désir, attente, puis bonheur comblé, plénitude : « bonheur de son être – mêlé, confondu avec le grand Rhône ». C’est déjà l’union amoureuse accomplie. C’est alors seulement qu’elle aperçoit le beau jouvenceau. Tout en lui correspond au charme du fleuve : souplesse ondulante, lueur laiteuse, murmure mystérieux ; et sa caresse ne fait que répéter la caresse de l’eau.

Le Drac n’est-il donc qu’un rêve ? – Je crois que non.

La question reste ouverte.

Dès lors, l’Anglore se tient pour fiancée au Drac. Pour ce démon équivoque, elle repousse l’amour du timonier, le beau, le fort, le loyal Jean Roche ; ceci avant même d’avoir rencontré, hors des eaux, celui qui désormais pour elle (pour elle seulement ?) incarnera le Drac : l’étranger venu du Nord, le prince blond et pâle, aux yeux limpides.

Le mythe de la Fleur

Les deux jeunes gens sont réunis par le signe de la Fleur. Ici apparaît, de façon un peu marginale, un autre mythe ancien et universel : la Fleur-récompense-d’amour25, peu accessible et jalousement gardée, qu’il faut conquérir, – ici, défendue par les eaux. Cette fleur, – connue aussi en Hollande et dont le prince porte une image ciselée à sa chaîne de montre, – a pour lui une vertu emblématique : s’il la retrouve au pays de ses aïeux, elle lui désignera la nymphe dont il rêve. Dans son monde imaginaire, l’eau, la fleur, la femme constituent un être indistinct dont s’échangent les traits mouvants26.

Or, avant de connaître l’Anglore, il a appris des mariniers sa prédilection pour cette fleur. En effet, au cours de son idylle avec le Drac, le séduisant démon lui avait offert l’ombelle rose. Et voici que le prince, à leur première rencontre, la lui tend, par jeu, à son tour – « Je te reconnais… » dit-il. « Je te reconnais » dit-elle – Il n’en faut pas plus : le destin est en marche.

Notes

1 Naturellement cette œuvre est introuvable. Deux éditions, épuisées, pourraient être reprises. Pour le simple amateur, la charmante petite édition Lemerre, avec traduction et notes de l’auteur. Pour un lecteur plus exigeant, l’édition Pierre Rollet (1966) ; typographiquement belle, avec vignettes, elle comporte une post-face intéressante sur la genèse du poème, des citations de lettres inédites, un relevé des variantes des manuscrits, et des notes complémentaires. Je tiens à reconnaître dès le début de cette étude ma dette envers Pierre Rollet, et à lui exprimer ma gratitude.
2 Lettre à P. Mariéton, 11 octobre 1893. Citée par P. Rollet.
3 Lettre à P. Mariéton, 20 juin 1896. Citée par P. Rollet.
4 Je dois préciser d’emblée que les problèmes de la langue et de la forme poétique ont été délibérément mis de côté dans cette étude. Non qu’ils ne soient importants ! Comme les autres poèmes narratifs de Mistral, le Poème du Rhône a une présentation bilingue : texte en provençal, traduction française en regard, donnée, vers après vers, par le poète lui-même. Il va sans dire que cette traduction, scrupuleuse quant au sens et non sans mérite littéraire, n’est pas, ne pouvait être l’équivalent exact du texte. Pouvait-on faire mieux ? – Peut-être, mais quelque chose aurait toujours échappé : le génie propre de cette merveilleuse langue provençale, sa plasticité, sa coloration familière, humoristique, sa qualité sonore. Cependant, le fait même que le poète a traduit son œuvre prouve que la langue était pour lui, subordonnée au sens : c’est ce que le poète voulait dire, ce qu’il a dit, qui nous occupe ici. Sauf exception je citerai donc ici, – parfois à regret, – la traduction française de Mistral.
5 Lettre à P. Mariéton, 11 octobre 1893. Citée par P. Rollet.
6 Lettre à Eugène Burnand, 11 mars 1896. Inédite (Palais du Roure).
7 Lettre à Mme Juliette Adam, 12 mai 1896. Citée en partie par P. Rollet.
8 Lettre à P. Mariéton, 20 juin 1896. Citée en partie par P. Rollet.
9 Chant 1,1.
10 Lettre à P. Mariéton, 20 juin 1896.
11 Chant, V, XLVIII.
12 Cette conquête par le regard, Mistral l’avait à cœur : l’idée inspire un poème de 1877, l'Amiradou, dans les Îles d’or. La fée du château de Tarascon accueille un trouvère sur la haute terrasse et lui montre l’étendue immense : son apanage, lui dit-elle, car celui qui sait lire dans le livre de la création, tout ce que son œil embrasse lui appartient.
13 Chant II, XVI.
14 Chant IX, XXXIX.
15 Chant XII, C IV.
16 Mistral les a rassemblées dans le Trésor du Félibrige ; on en trouve d’autres dans ses notes manuscrites. Sur le Drac du Rhône, il livre lui-même sa source principale : Gervais de Tilburg, Otia imperialia (vers 1250) ; connu à travers les écrits de Papon (Histoire de Provence – Voyage littéraire de Provence).
17 Chant I, III : « èro lou Rose un revoulun de vido »
18 Chant XII. C IV.
19 Sur Mithra et ses monuments, Mistral cite une seule source : Millin (chant XII, n2), sans préciser l’ouvrage. Il s’agit probablement du Voyage dans les départements du Midi de la France, qui relate une visite à Bourg Saint Andéol (t. II, chap. XLIII ; 1807) ; peut-être complété par la Galerie mythologique (1840). Mistral doit à Millin, dit-il, l’inscription qu’on lisait autrefois sur le bas-relief : Deo Soli Invicto Mithrae ; il en modifie pourtant la traduction exacte, donnée par Millin : « Au dieu Soleil invincible Mithra ». Mais A.L. Millin, essentiellement archéologue, se borne à décrire et interpréter les monuments. Pour le rituel des mystères, Mistral a dû s’adresser ailleurs. Citons quelques ouvrages disponibles à cette date :
Baron de Ste Croix – Recherches historiques et critiques sur les mystères du paganisme. Revu par Silvestre de Sacy – 1817.
Creuzer – Symbolik – Traduction Guigniau sous le titre : Religions de l’antiquité, 1825.
Joseph de Hammer – Mémoire sur le culte solaire de Mithra – 1833
Alfred Maury – Croyances et légendes de l’antiquité – 1863.
Félix Lajard – Recherches sur le culte public et les mystères de Mithra – 1867.
– et peut-être tout simplement l’Encyclopédie du XIXe siècle, article : Mitliriaques (mystères) par L. Dubeux, d’après Ste Croix et Lajard – Tome X – 1877.
Tous reproduisent d’ailleurs les mêmes rites : le banquet et la coupe ; la marque imprimée au front du myste ; la traversée à la nage d’un grand espace d’eau.
20 Le bas-relief de la Fontaine de Tourne, aujourd’hui effacé, n’était peut-être plus très lisible dans les années 90. Mais plusieurs recueils de gravures offraient des scènes analogues, notamment le bas-relief Borghese, avec l’inscription très nette : Deo Soli Invicto Mithrae – Outre Millin, nous pouvons citer les planches de Dupuis, (Origine de tous les cultes, 1794) ; J. de Hammer, et F. Lajard.
21 Cette exégèse vient probablement de Millin, pour qui le taureau serait sacrifié à Mithra (alors que le Taurobole est en réalité Mithra lui-même). Galerie mythologique, I. Explication des planches, Pl. XVIII ? De Millin peut venir aussi l’importance donnée aux signes du Zodiaque ; et l’idée capitale que le serpent représente « L’élément fluide » (op. cit. I, p. 135).
22 On l’identifie aujourd’hui à Kronos ; les sinuosités du serpent représenteraient le cours du soleil à travers les signes du Zodiaque, figurés sur le vêtement du dieu. Mais peu importe pour notre propos !
23 Lettre à Albert Tournier, 7 décembre 1889 ; publiée dans Li Souleiado, p. 2934 – 1889 est l’année où Mistral commence à méditer le Poème du Rhône.
24 J’ai tenté de scruter ailleurs le rôle joué dans le poème par l’or, rôle ici maléfique, qui suit une courbe étrangement parallèle à celle de l’Or du Rhin (Communication faite à Cerisy-la-Salle en 1978 – A paraître).
25 Nous laissons ici de côté tout le versant mystique du symbolisme de la rose.
26 Ce rêve, où la naïade éclose de la Fleur laisse flotter sa chevelure autour du nageur et « se confond et fond avec le flot » (Chant II, XII), rappelle singulièrement la page de Novalis (Heinrich von Ofterdingen), probablement inconnue de Mistral, analysée par Bachelard dans l’Eau et les Rêves.

Pour citer cet article :

TUZET Hélène (2014). "RETOUR A MISTRAL
ou : THRENE POUR UN FLEUVE DÉFUNT - Première partie".  Revue La Licorne , Numéro 5 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document6015.php

(consulté le 22/09/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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