À propos de l’histoire d’Eudoxe
Esquisse d’une étude comparée des écritures dramatique et romanesque

Publié en ligne le 25 juin 2014

Par Roger GUICHEMERRE

À côté de l’étude diachronique d’un genre littéraire qui, en constatant les transformations des structures et des thèmes, révèle l’évolution des idéologies et des sensibilités, l’analyse d’œuvres contemporaines appartenant à des genres différents, mais s’inspirant l’une de l’autre ou traitant le même sujet, peut être très fructueuse. Elle permet :

1) de mettre en évidence les différences formelles qui tiennent à la différence des genres : l’auteur dramatique qui vise à représenter, n’emploie évidemment pas les mêmes procédés que le romancier qui raconte. C’est la distinction classique entre mimésis et diégésis.

2) de dégager, si on la combine avec une étude diachronique, les formes d’écriture et la thématique propres à l’époque considérée.

3) de constater, souvent, les emprunts réciproques de formes et de procédés d’écriture.

Nous essayerons de montrer l’intérêt de cette méthode à partir de deux textes, une « histoire » tirée de l’Astrée, celle des amours contrariées de l’impératrice Eudoxe et du chevalier romain Ursace (Astrée, II, 12 et V, 8), et la tragi-comédie de G. de Scudéry, Eudoxe (1640), qui s’inspire du récit de d’Urfé.

Les deux chapitres de l’Astrée où nous est relatée l’histoire d’Eudoxe1, racontent d’abord l’idylle naissante entre l’héroïne, fille de l’empereur d’Orient Théodose II, et un chevalier romain, Ursace, venu à Constantinople avec Valentinian à qui Eudoxe est destinée. Le mariage d’Eudoxe et de Valentinian, la guerre contre Attila à laquelle participe Ursace, ne diminuent pas l’amour que les jeunes gens éprouvent l’un pour l’autre. Valentinian qui a violé la femme du sénateur Maxime, est assassiné par celui-ci ; mais, non content de se faire proclamer empereur, Maxime contraint Eudoxe à l’épouser. Ursace et Eudoxe, désespérés, font alors appel au roi vandale, Genséric. Ce dernier débarque en Italie et marche sur Rome ; Maxime s’enfuit, mais Ursace le rejoint et le tue. Cependant Genséric, après avoir pillé l’Italie, retourne en Afrique, en emmenant Eudoxe et ses deux filles, au grand désespoir d’Ursace, qui ne songe plus qu’à mourir (II, 12). À Carthage, Genséric s’est épris d’Eudoxe, qui repousse ses avances. L’intervention du médecin Olicarsis, touché par la détresse de la captive, ne fait qu’irriter sa passion : le Vandale veut entrer de force chez l’impératrice qui, préférant la mort au déshonneur, met le feu au palais. C’est à ce moment qu’Ursace et son ami Olimbre, épris lui-même d’une fille d’Eudoxe, débarquent à Carthage, après diverses aventures. On imagine leur désespoir. Mais le fils de Genséric, Thrasimond, leur apprend que l’impératrice et ses filles ont pu échapper à l’incendie. Ursace retrouve sa chère Eudoxe, et Genséric, heureux d’apprendre que l’impératrice n’est pas morte, la laisse à son rival, tandis que ses deux filles épouseront respectivement Olimbre et Thrasimond (V, 8).

Dans l’Astrée, cette histoire fait l’objet de deux récits rétrospectifs, l’un fait par Silvandre à qui Ursace a conté ses malheurs, à Marseille (II, 12) ; le second – qui narre les événements de Carthage – fait par Olicarsis, venu lui aussi en Forez (V, 8). Nous avons donc là, selon un procédé que d’Urfé em­ploie constamment, des récits intercalaires, faits par des personnages du roman. De plus, dans sa majeure partie, le récit de Silvandre reproduit les propos mêmes d’Ursace, lorsque celui-ci lui a raconté sa vie : c’est donc un récit au troisième degré2. Ces récits s’insèrent sans difficulté dans l’intrigue générale du roman, et le passage d’un narrateur à un autre est toujours bien marqué. Ainsi, après avoir annoncé (II, 11, p. 485) que Silvandre « commença de parler de cette sorte », le romancier lui fait narrer le naufrage du navire qui transportait Ursace et Olimbre à Marseille et le sauvetage des deux jeunes gens. Après quoi, Silvandre répète à ses auditeurs « l’histoire d’Eudoxe, Valentinian et Ursace », telle que la lui a contée ce dernier (p. 492-553). L’histoire terminée, Silvandre reprend le fil du récit jusqu’au départ des deux naufragés pour l’Afrique ; et enfin, l’auteur reprend à son tour la narration : « Voilà, Madame, dit Silvandre s’adressant à Léonide, ce que j’ai su de la fortune d’Ursace ». Remarquons aussi que d’Urfé a choisi comme narrateur celui qui était le mieux placé pour connaître les faits qu’il rapporte : Silvandre s’efface devant le héros qui raconte ses propres aventures, et Olicarsis a été à la fois le témoin et l’acteur des événements de Carthage3.

On peut remarquer en revanche quelque incertitude de d’Urfé en ce qui concerne le point de vue adopté par ses narrateurs. Ainsi, au début de son récit, Silvandre raconte des événements auxquels il a personnellement assisté4 : le groupe d’étudiants massiliens qui vont se baigner, l’orage soudain, les vaisseaux qui se brisent sur un rocher, le sauvetage de quelques naufragés. Cette « focalisation interne » ne se poursuit pas dans la suite du récit, bien que Silvandre répète les propos du héros des aventures qui nous sont contées : en effet, Ursace ne se borne pas à relater ce qu’il a vu ou vécu lui-même par exemple, la naissance de son amour pour Eudoxe – ; il nous fait part des pensées des autres personnages ou rapporte des conversations qu’il n’a pu entendre. S’il lui arrive de justifier la connaissance qu’il a des sentiments d’autrui – il sait qu’Eudoxe a souffert de leur séparation parce qu’elle le lui a dit (p. 510) –, la plupart du temps, il ne prend pas cette peine et nous parle des pensées de Valentinian ou de Genséric, ou nous raconte le viol d’Isidore, comme s’il était dans la confidence des princes ou comme s’il avait assisté à la scène. Le témoin oculaire fait place ici au narrateur omniscient5. Mais on revient à la focalisation interne, quand Silvandre reprend le récit de ce qu’il a vu (p. 553) – le conseil qu’il donne aux désespérés de s’adresser aux Cinq Cents, leur verdict, la consultation de l’astrologue –, et, lorsqu’il n’a pas été présent, il s’abstient de parler : « les seigneurs du Conseil disputèrent entre eux fort longtemps sans qu'on les pût entendre » (p. 556) ; « je ne vous dirai point les discours particuliers qu’ils eurent » (p. 557) – point de vue subjectif qu’il conserve jusqu’au récit du feint suicide d’Ursace.

On retrouve la même alternance dans le récit d’Olicarsis, tantôt narrateur omniscient, au courant par exemple des sentiments de Genséric (« le souvenir des obligations qu’il avait à cette princesse… lui inspire une secrète crainte » ; « il laissa si fort allumer le feu dont il avait commencé à brûler », V, 8, p. 348 et 351), tantôt se limitant à ce qu’il a pu voir ou conjecturer (« combien me fut agréable et déplorable tout ensemble la première vue que j’en eus » ; « elle montrait de rêver profondément à quelque chose » ; « je ne sais si ce fut la crainte ou le désir de la mort », p. 349-350). Ici encore, on a l’impression que l’auteur a eu conscience du problème, lorsqu’il fait justifier par le narrateur la connaissance qu’il a des sentiments de l’héroïne : ainsi p. 348, « le ressentiment que cette princesse eut de sa captivité, et, comme je l’ai su depuis, le regret de la perte d’Ursace… la mirent en peu de jours dans un état misérable ».

Quant au rythme narratif, il observe l’alternance traditionnelle entre le résumé sommaire des événements, historiques ou romanesques – « Théodose résolut de donner sa fille à Valentinian et de le faire empereur d’Occident » (p. 493) ; « cependant mon affection allait croissant sans que cette jeune princesse s’en aperçût » (p. 494) –, et des scènes, plus développées, où le narrateur reproduit l’essentiel du dialogue entre les personnages, par exemple les entretiens successifs au cours desquels Ursace déclare son amour à Eudoxe (p. 494-502), ou la longue conversation qu’ont les amants avant le mariage d’Eudoxe (p. 504-10). Les scènes sont plus ou moins étendues, d’ailleurs, selon leur intérêt : si l’entretien de Valentinian et d’Isidore et le viol qui le suit sont narrés longuement (p. 514-21), les plaintes que la jeune femme en fait à son mari et sa promesse de la venger ne dépassent pas une page6.

La continuité narrative est interrompue parfois par un raccourci elliptique, qui fait survoler au lecteur quelques années et quelques événements – « je ne vous dirai point quel fut le voyage de Valentinian » (p. 504) ; « je demeurai en cette armée l’espace de douze ans » (p. 526) –, à moins qu’elle ne soit suspendue par des pauses explicatives ou descriptives – exposés de la situation politique et militaire, ou, plus rarement, portraits des person­nages. Remarquons en passant que ces portraits, au lieu d’être détachés du contexte narratif, sont souvent pris en charge par le narrateur-témoin : celui d’Attila, par Priscus qui le décrit à Ursace (p. 525) ; celui d’Eudoxe, par Olicarsis qui nous la dépeint telle qu’elle lui apparaît dans le palais de Carthage où Genséric la retient (p. 349). Le portrait est ainsi réintégré dans la temporalité de l’histoire, selon le point de vue du narrateur, – procédé qu’on retrouvera par exemple chez Marcel Proust. Pauses et ellipses sont cependant assez rares dans une narration où dominent les scènes dialoguées – surtout les entretiens amoureux des protagonistes –, et le récit des événements dramatiques qui contrarient leurs amours.

À côté de ces caractères qui relèvent de la technique narrative, il convient de noter quelques aspects significatifs de l’époque où l’Astrée a été écrite, très révélateurs des goûts des lecteurs de d’Urfé. D’abord une prédilection pour le romanesque, qui apparaît dans l’idéalisation des personnages – Ursace est un amant fidèle, en dépit des séparations et des mariages successifs d’Eudoxe, et son amour, malgré quelques privautés dans un moment d’abandon7, demeure platonique jusqu’au mariage final ; quant à Eudoxe, belle, pudique, n’oubliant jamais son amant, elle est aussi une parfaite « héroïne de roman8 » –, et aussi dans les aventures extraordinaires, mais non moins conventionnelles et habituelles au genre, que traversent les héros – exploits guerriers d’Ursace, meurtre de Maxime, rapt d’Eudoxe, Ursace laissé pour mort, suicide empêché in extremis, naufrage, enlèvement par des pirates, tempête, arrivée à Carthage au moment où Eudoxe met le feu au palais, fausses morts et évasion, retrouvailles, pardon généreux du roi, autant d’événements surprenants, dont l’accumulation invraisemblable ravissait les lecteurs romanesques du temps.

Comme ils goûtaient aussi les épisodes « galants » de l’ouvrage, étapes nécessaires d’un itinéraire convenu que souhaiteront encore parcourir les « précieuses » de Molière. Ce sont les déclarations d’amour successives du héros – devant un tableau représentant la chute d’Icare, à l’occasion d’une piqûre d’abeille, dans le jardin rituel pour ces sortes de déclarations (p. 494- 502) – et l’idylle platonique qui les suit ; puis viennent les aventures, les contrariétés et les obstacles inévitables – adieux touchants qui inspirent à Ursace un sonnet (p. 512), fuite des amants et duo d’amour nocturne (p. 538), séparation déchirante et lettre tendre d’Eudoxe (p. 541) – Jusqu’aux retrouvailles finales, lorsqu’Eudoxe reconnaît son fidèle Ursace en l’esclave qui refusait la liberté (V, 8, p. 372). C’est cette même galanterie anachronique qui fait donner par Valentinian à la belle Eudoxe « des tournois dans les cirques et dans l’Hippodrome », ou qui nous présente le prince vandale Thrasimond sous les traits d’un amoureux timide et respectueux, envoyant un billet tendre à la jeune Eudoxe, et s’efforçant chevaleresquement de sauver les jeunes femmes des brutalités de son père : tant la vérité historique importait peu aux contemporains de d’Urfé9 !

Plus particulier à l’auteur de Y Astrée est peut-être son penchant à la rhétorique oratoire. Comme en beaucoup d’autres passages du roman – les « histoires » de Y Astrée comportent de nombreux discours en forme et même certaines se présentent comme des plaidoyers de personnages venus en Forez solliciter l’arbitrage d’Adamas ou de Cloridamante –, d’Urfé, en nous contant les aventures d’Eudoxe, cède volontiers à son goût pour l’éloquence. Parfois nous n’avons que l’ébauche des discours prononcés, tels celui que le chirurgien tient à Ursace pour le dissuader du suicide (II, 12, p. 551) ou celui d’Olicarsis pour détourner Genséric de ses desseins (V, 8, p. 357). Mais le narrateur reproduit intégralement le plaidoyer pathétique par lequel l’impératrice essaie d’attendrir le prince Thrasimond (V, 8, p. 360). Surtout, la scène du viol d’Isidore donne lieu à de beaux morceaux d’éloquence : schéma de la harangue de l’empereur qui, après s’être justifié, allègue pour convaincre la jeune femme de son amour, sa qualité, l’espoir pour elle de devenir impératrice, le consentement du mari ; discours d’Isidore, sur trois pages, véritable plaidoyer en forme, avec un exorde qui annonce le plan, puis une argumentation rigoureuse – la sagesse et la vertu des parents de Valentinian et ses propres qualités le rendent incapable de pareille violence ; qu’il considère qui elle est ; un homme qui dit l’aimer et qui lui promet l’empire, ne saurait la déshonorer ; le Ciel jugera sa conduite –, et une péroraison, où elle l’exhorte à rester martre de lui. Cette belle siiasoria, qui d’ailleurs réussit à convaincre un temps Valentinian, est suivie du discours de l’eunuque Héracle, dont le sommaire qu’on nous donne, suffit à montrer la composition ferme : « belles paroles », déclare en substance l’eunuque, qui démontre à son maître qu’il n’a rien à craindre de l’opinion, de sa victime, du mari, ni de Dieu, et qu’il doit donc profiter de l’occasion, avant d’emporter la conviction de Valentinian en ajoutant – argument supplémentaire – qu’au fond Isidore veut paraître lui céder par contrainte et qu’elle se moquerait de lui, s’il laissait échapper ce moment favorable. On a donc là, inégalement développés, mais aussi rigou­reusement construits, ordonnés selon une argumentation solide et jouant en même temps adroitement du pathétique, trois discours que le narrateur, qui les tient lui-même d’un autre, rapporte fidèlement à son auditoire, ce qui montre, non moins que la sûreté de sa mémoire, son intérêt, c’est-à-dire celui de l’auteur de l’Astrée, pour l’éloquence et la rhétorique.

Georges de Scudéry, qui avait déjà tiré plusieurs pièces de YAstrée10, s’inspire encore de l’histoire d’Eudoxe pour écrire la tragi-comédie de ce titre. Malgré la tendance des auteurs de tragi-comédie à entasser les péripéties dans leurs pièces11, il ne lui était pas possible, surtout en 1640, de conserver toutes les aventures des personnages du roman. D’autre part, il lui fallait dramatiser et mettre en dialogue ce qui faisait l’objet des récits dans l’Astrée. Aussi l’adaptation qu’il a faite de l’histoire d’Ursace et d’Eudoxe est-elle très intéressante, tant parce qu’elle met en lumière les formes d’écriture qu’implique une œuvre destinée à la représentation, que parce qu’elle révèle certains aspects caractéristiques de la dramaturgie de l’époque.

Tout d’abord, Scudéry a dû élaguer une bonne partie de la matière romanesque. Ainsi, comme il l’avait fait pour sa tragi-comédie d’Orante12, il ne garde qu’une partie des aventures de l’héroïne, celles qui se déroulent à Carthage. Tous les épisodes précédents font l’objet d’un long récit rétrospectif, dans la scène d’exposition (I, 1). Ursace, qui vient de débarquer à Carthage, raconte à Olicarsis les événements antérieurs : son idylle avec Eudoxe, le mariage de la jeune fille avec Valentinian, le viol d’Isidore et la vengeance de Maxime, l’appel à Genséric, l’enlèvement d’Eudoxe, et enfin sa propre venue en Afrique dans l’espoir de délivrer les princesses. Le dramaturge a dû ensuite distribuer la matière du chapitre VIII de la cinquième partie de l’Astrée en cinq actes, ayant chacun son unité. Ainsi, l’acte I nous montre la passion de Genséric pour sa captive ; l’acte II, l’ultimatum qu’il lui impose devant sa résistance ; à l’acte III, nous voyons Eudoxe mettre le feu au palais pour échapper aux violences de son persécuteur ; avec l’acte IV, nous assistons au désespoir d’Ursace, puis aux retrouvailles des amants, tandis que l’acte V amène le dénouement heureux : le repentir et le pardon de Genséric, et le triple mariage final.

Il fallait aussi dramatiser le récit romanesque. Souvent Scudéry a développé des scènes qui étaient suggérées par le roman : ainsi, la cour pressante – et menaçante – que le roi vandale fait à Eudoxe, scène qui est racontée en quelques lignes par Olicarsis13, devient la belle scène 3 de l’acte II, où l’impératrice répond fièrement aux supplications, aux reproches et aux menaces de son persécuteur. La scène suivante de la pièce (II, 4), où Eudoxe supplie Thrasimond de lui épargner le déshonneur, reprend un épisode semblable du roman (p. 360-62), dans lequel l’impératrice faisait au prince un discours en forme d’une teneur identique. La tentative que fait Olicarsis pour détourner Genséric de sa funeste passion, brièvement relatée dans le roman14, se retrouve dans la tragi-comédie (I, 4), où Genséric, entrainé par sa passion, suit les conseils du perfide Aspar et refuse d’écouter les sages avis du médecin.

Cette dernière scène nous fait bien voir la part d’invention du dramaturge qui, au lieu de développer simplement les discours d’Olicarsis, fait de cette scène un véritable débat dramatique où, devant un roi aveuglé par le désir, s’affrontent le bon et le mauvais conseiller. Ce même goût pour la discussion dramatique fait inventer par Scudéry la scène I de l’acte II, où Thrasimond, ému par les supplications d’Eudoxe et de sa fille, affronte à son tour le terrible Genséric, discussion animée et pathétique sans équivalent cette fois dans le roman, où le prince, décidé à « aller voir le roi » n’avait pu le rencontrer (p. 362).

Enfin Scudéry a pu tirer de brèves suggestions du roman quelques grandes scènes d’action particulièrement spectaculaires. Le récit, assez sobre malgré les détails réalistes15, de l’action héroïque d’Eudoxe, mettant le feu au palais, lorsque Genséric veut entrer chez elle, devient dans la tragi-comédie une séquence très dramatique (III, 4-6). Genséric, arrivé avec Aspar et ses gardes, se voit refuser l’entrée de l’appartement par les jeunes filles, puis par Eudoxe elle-même :

– Arrêtez, Genséric, c’est moi qui vous l’ordonne.

Un débat pathétique s’engage alors entre les deux personnages, l’impératrice invoquant son rang et le respect qui lui est dû, le Vandale confiant en son pouvoir, débat de plus en plus animé, qui se poursuit en une stichomythie haletante -

Eudoxe. – « Oubliez-vous l’honneur ?
Genséric. – Tout pour vous posséder » –

jusqu’au moment où, le roi ayant ordonné d’enfoncer la porte, Eudoxe met le feu au palais, ce qui force Genséric à la retraite :

– Ciel ! je les vois périr ; Ciel ! je les vois brûler ;
Et la flamme qui sort me force à reculer.

L’affrontement dramatique du tyran et de sa captive, l’incendie spectaculaire et l’incertitude où est le spectateur du sort des princesses, sont évidemment d’un grand effet théâtral. Spectaculaire encore la scène des retrouvailles (IV, 4), où Eudoxe a la surprise et la joie de reconnaître, sous son déguise­ment, le fidèle Ursace qu’elle croyait mort. Ici encore, Scudéry développe une scène déjà dramatisée dans l’Astrée16. Le dénouement de la pièce, enfin, montre tout ce qu’un habile dramaturge peut faire du bref récit qui achevait l’épisode du roman. Tandis que, dans l’Astrée, après qu’Olimbre a demandé au roi la liberté d’Eudoxe et d’Olicarsis, le narrateur raconte que la reine parait alors avec ses filles et que Genséric, touché par leurs larmes, accorde la grâce demandée, donne la jeune princesse à Thrasimond et fait libérer Olicarsis, la tragi-comédie nous offre une série de scènes émouvantes : c’est d’abord Genséric repentant, qui veut mourir sur le lieu de son crime (V, 3), puis qui excite Olimbre à la vengeance et implore le pardon de ses victimes (V 4) ; c’est alors l’arrivée de celles qu’il croyait mortes et les prières que chacun lui adresse à tour de rôle, l’impératrice lui demandant Ursace, Thrasimond la jeune Eudoxe, Olimbre Placidie, et Ursace qui fait appel à sa générosité et lui offre sa vie pour Eudoxe, convergence de supplications qui émeut le roi vandale, qui pardonne et consent au triple mariage – dénouement dramatique et spectaculaire, où Scudéry s’est sans doute souvenu de la dernière scène de la Chryséide de Mairet.

Scudéry – on le voit par ces quelques exemples – a donc développé les scènes que lui suggérait déjà le roman, et il a inventé aussi des situations susceptibles de frapper l’imagination et la sensibilité de son public. Mais la tragi-comédie d’Eudoxe comporte aussi des aspects très caractéristiques de la dramaturgie de l’époque.

D’abord cette longue scène d’exposition (I, 1), où Scudéry entasse dans un récit de près de 300 vers des événements dont la relation demandait 68 pages de roman. Si ce récit – qui rappelle beaucoup d’aventures inutiles à l’action de la pièce proprement dite – a été critiqué par de bons juges comme l’abbé d’Aubignac, il est à d’autres égards un bon exemple du récit tel que le concevait la dramaturgie classique17. Annoncé par Olimbre (Faites qu’Olicarsis apprenne vos malheurs »), il est justifié par la curiosité légitime d’Olicarsis, qui débarque à Carthage après une absence de quinze ans – pure invention de l’auteur destinée à expliquer son ignorance –, ainsi que par le besoin de s’épancher du malheureux Ursace18. Ce long récit est dramatisé par des apostrophes du narrateur à son interlocuteur, par des interruptions marquant la curiosité ou la surprise de celui-ci, ou encore par les réflexions actuelles du narrateur sur les moments heureux ou douloureux qu’il a connus – autant de procédés donnant vie et authenticité à un exposé qui pouvait devenir fastidieux. C’est aussi pour éviter l’ennui que le récit, évitant les détails inutiles, s’attache aux épisodes essentiels19. Enfin le souci des bienséances a amené le dramaturge à supprimer les quelques épisodes érotiques du roman, et son Ursace, plus idéalisé encore que chez d’Urfé20, se garde bien de faire allusion aux privautés qu’il s’était permises avec sa belle maîtresse.

D’autre part, le lecteur ne peut manquer d’être frappé par le grand nombre de monologues de la pièce21. Toujours motivés par la situation douloureuse où se trouve le locuteur22, ces monologues expriment parfois sur le mode lyrique les sentiments d’un personnage : ainsi les vers que prononce l’héroïne, après les menaces de Genséric (II, 3), et où elle dit son désespoir et ses craintes. Le caractère lyrique de ce type de monologue apparaît encore plus nettement dans les « stances », celles d’Ursace, clamant sa douleur devant les cendres du palais où il croit sa maîtresse ensevelie (IV, 1), ou celles de Genséric, repentant et voulant mourir sur le lieu de son crime (V, 3).

Dans un autre type de monologue, le locuteur, après avoir exposé le dilemme dans lequel il se débat, aboutit finalement à une décision. C’est ainsi qu’en dépit de sa forme lyrique – encore des stances –, qui suggère le désarroi de la jeune fille, la scène 2 du premier acte nous montre la jeune Eudoxe partagée entre la raison, qui la pousse à haïr ses persécuteurs, et son inclination pour le prince Thrasimond, et cédant finalement à l’amour. De ce type sont également les monologues des actes II et III – Ursace, après avoir songé au suicide, se ressaisit et décide de tuer le tyran (II, 1) ; Thrasimond, partagé entre l’obéissance filiale et son amour pour la jeune Eudoxe, se résout à sauver les princesses (III, 1) –, monologues délibératifs, même si, par la suite, les personnages ne mettent pas leurs desseins à exécution.

On voit par ces exemples que le monologue, véritable « morceau » qui mettait l’acteur en valeur23, semble affectionné par Scudéry, qui écrira encore plusieurs monologues pour les protagonistes d’Andromire (164 041) ou d’Ibrahim (164 243), alors que cette forme de scène, condamnée par les théoriciens, tend à décliner à partir de 164024.

À côté de ces types de scènes caractéristiques de la dramaturgie du temps, on remarque la fréquence, dans la tragi-comédie de Scudéry, de quelques formes d’écriture dramatique et d’un certain nombre de figures de style pour lesquelles il paraît avoir quelque prédilection. La rhétorique est partout, au XVIIe siècle. On a signalé le goût de l’auteur de l’Astrée pour l’éloquence, et, comme ses contemporains, Scudéry met volontiers dans la bouche de ses acteurs de belles tirades oratoires, véritables « suasoriae » où un personnage ordonne ses arguments pour convaincre son interlocuteur : ainsi les tirades qu’échangent Genséric et l’impératrice (II, 3), ou les discours que tiennent respectivement Eudoxe devant Thrasimond (II, 4) et le prince devant son père (III, 1). Ce goût pour l’éloquence est tel que, même dans le récit de ses malheurs, Ursace ne peut s’empêcher de placer deux discours en forme : celui, en style direct, où il déclare à Eudoxe qu’en dépit de son amour il s’effacera sans se plaindre, et, cette fois au style indirect, la réponse de la reine, qui affirme que, malgré le mariage auquel on la contraint, elle conservera une chaste affection pour lui (1,1).

Pour étoffer ces tirades, Scudéry use – et abuse – de l’interrogation oratoire, des énumérations25, accumule les complétives, multiplie les anaphores26, toutes formes d’amplification oratoire constantes dans son théâtre. Comme est caractéristique aussi son goût pour les stichomythies, où le dialogue, au terme d’un crescendo passionné, devient une sorte de duel verbal où les ripostes, du tac au tac, finissent par se réduire à quelques mots cinglants. C’est l’affrontement des deux conseillers, Olicarsis et Aspar, devant Genséric (1,4) ; ce sont les menaces du tyran et les fières répliques de l’impératrice (II, 3) ; c’est la dispute entre Thrasimond et son père (III, 1). La pièce ne compte pas moins de six scènes où Scudéry oppose ainsi ses personnages27. Sans doute, les grandes tirades éloquentes ou les dialogues vifs ne manquent pas chez les contemporains28, mais l’emploi systématique de l’accumulation ou de l’anaphore, ainsi que le recours fréquent à la stichomythie, semblent bien caractéristiques du style de Scudéry.

La confrontation du texte de l’Astrée et de la tragi-comédie de Scudéry nous permet enfin de constater la présence, dans le roman, d’éléments véritablement dramatiques, ainsi que la persistance, dans la pièce, de formes narratives, comme si, par une sorte d’osmose, les deux genres s’empruntaient réciproquement des procédés.

Le fait que Scudéry se soit inspiré d’une œuvre narrative explique en partie, avec le goût de ses contemporains, l’importance de l’élément narratif dans sa tragi-comédie. Au long récit d’exposition dont nous avons parlé (I, 1), s’ajoutent en effet un second récit, lorsque Thrasimond conte à Ursace et à Olimbre comment Eudoxe et ses filles ont échappé à l’incendie du pa­lais (IV, 3), puis un troisième, quand le même Thrasimond leur rapporte la conduite du tyran repentant (IV, 4). Plus remarquable est le fait que, malgré l’effort de dramatisation du récit initial, celui-ci reste très proche d’une relation romanesque. En particulier, le procédé romanesque qui consiste à rapporter un dialogue inséré dans la trame narrative en style direct ou indirect, se retrouve dans le récit d’Ursace : rappelant le mariage d’Eudoxe qui le séparait de sa maîtresse, il relate les propos qu’il lui a tenus alors (« Quoi, lui dis-je, Madame, ainsi vous me quittez… »), ainsi que la réponse d’Eudoxe (« Elle me protesta que ses feux innocents/ N’avaient jamais été plus vifs, ni plus puissants… »). Ce dialogue rapporté dans un récit, courant dans le roman, constitue ici une forme aberrante de théâtre dans le théâtre.

Mais plus notables encore sont les aspects « théâtraux » du roman, qui tiennent pour une part à la nature « mixte » du genre29, et aussi à la manière même de l’auteur de l’Astrée. Nous avons déjà remarqué le nombre et l’étendue des scènes dialoguées dans l’épisode d’Eudoxe et d’Ursace : près de 20 pages sur 68, pour la première partie, et environ 6 pages sur 28, pour la seconde, où les conversations sont moins développées et réduites à l’essentiel. Si l’auteur se borne parfois à résumer les propos de ses personnages, en ne citant que quelques phrases essentielles – par exemple, lorsqu’il rapporte l’entrevue d’Eudoxe et d’Olicarsis, ou bien les retrouvailles d’Ursace et de sa maîtresse –, ou si, ailleurs, il fait tenir à ses héros de véritables discours – ainsi le plaidoyer qu’Eudoxe fait devant Thrasimond pour l’émouvoir –, certaines scènes, entièrement dialoguées, pourraient passer telles quelles au théâtre : ainsi les trois entretiens au cours desquels Ursace se déclare à Eudoxe, l’explication entre les deux amants lors du mariage de l’héroïne, et, généralement, presque toutes leurs conversations.

Mieux : non seulement le narrateur reproduit intégralement les répliques de ses personnages, mais il indique avec beaucoup de précision leurs attitudes, leurs gestes, l’expression de leur visage. Nous en avons un bel exemple avec la scène où les deux amants se désolent, après que le mariage d’Eudoxe et de Valentinian a été décidé (p. 504 sq.). Le narrateur décrit d’abord la position et l’attitude des interlocuteurs : « elle était assise sur un petit lit, et je me mis sur un genou devant elle… je ne faisais que la contempler et lui baiser la main ». Puis comme Eudoxe reproche à son amant de trop lui demander, « avec un grand soupir », dit Ursace, « je m’abouchai sur son giron, tenant sa main contre ma bouche. Elle me mit l’autre main sur la tête, et passait ses doigts dans mes cheveux ». Ursace se lève alors et se plaint qu’elle lui refuse ce qu’elle accordera à un homme qu’elle n’aime pas ; la plainte touche son interlocutrice qui, « baissant les yeux contre terre », « après un grand soupir », se plaint à son tour, tandis que « les larmes lui coulaient le long du visage ». Attendri, Ursace s’approche alors d’elle et, enhardi par le départ discret d’Isidore, devient entreprenant : « feignant de lui soutenir la tête contre mon épaule, ma bouche se rencontra justement à l’endroit de ses yeux… Peu à peu je descendis plus bas et rencontrai sa bouche qu 'elle retint longuement sur la mienne. Et, parce qu’elle ne faisait point de défense, je lui mis ma main dans le sein… », jusqu’au moment où, « se relevant du lit », elle le menace de se poignarder, s’il attente à son honneur. Plus mouvementée, mais non moins précise, est la description du comportement des personnages dans la scène où Valentinian, un moment retenu par les remontrances d’Isidore, prend de force la jeune femme, aidé de l’eunuque Héracle 9p. 514-21). Il y a dans ces passages de véritables indications de mise en scène, précisant la place, les attitudes, les gestes et les expressions des acteurs, et accompagnant le texte de leurs répliques30.

Enfin, parmi ces aspects théâtraux du récit, il convient de noter l’emploi, par le romancier, d’un certain nombre de procédés chers à la comédie d’intrigue, comme le déguisement d’Ursace en esclave, qui donne lieu à une méprise, puis à une reconnaissance plaisantes – lorsqu’Eudoxe veut libérer le prétendu esclave, celui-ci refuse ; l’impératrice, étonnée, le regarde et reconnaît son amant (p. 372) –, ou comme ces « fausses morts » de l’héroïne et de ses deux filles : leur fin atroce a plongé Ursace, Olimbre et Thrasimond dans le désespoir, et Genséric dans le repentir, mais la nouvelle qu’elles ont échappé à l’incendie, puis leur apparition rassérènent leurs amants et soulagent leur persécuteur, ramenant cette euphorie générale par laquelle se termine toute bonne comédie.

On voit par cet aperçu nécessairement rapide tout l’intérêt que peut présenter l’étude comparée de textes appartenant à des genres différents – ici un texte narratif et un texte dramatique –, s’inspirant l’un de l’autre, ou traitant le même sujet. Cette comparaison, tout en mettant en évidence l’identité des thèmes – une même conception idéaliste de l’amour et un même goût pour les péripéties romanesques caractérisent les deux textes –, thèmes révélateurs de l’idéologie et de la sensibilité d’une époque, permet de dégager les différences formelles tenant à la différence des genres, ainsi que, dans chaque genre, les formes d’écriture particulières à l’époque considérée ou affectionnées par l’écrivain. D’autre part, – c’est le cas pour l’exemple que nous avons choisi, mais nous l’avons montré ailleurs31 pour les nouvelles de Scarron et la comédie « à l’espagnole » –, cette confrontation nous fait souvent constater des emprunts réciproques d’ordre formel entre des genres différents et nous montre combien la répartition des œuvres littéraires en genres distincts doit être nuancée. Si la tragi-comédie de Scudéry est d’abord une œuvre dramatique, se conformant à l’esthétique du genre, vers les années 1640, l’élément narratif y tient une grande place et on a signalé le lyrisme de plusieurs monologues. Et si l'« histoire » de l’Astrée relève évidemment d’une technique narrative, les emprunts de l’auteur au théâtre – scènes dialoguées, indications de mise en scène, ressorts dramatiques – sont évidents, tandis que l’architecture rigoureuse et la force persuasive des discours prêtés aux personnages pourraient illustrer l’art de la rhétorique oratoire au XVIIe siècle. Paradoxalement, la distinction des genres ne sert qu’à mieux montrer leur interpénétration.

Notes

1 Nous laisserons ici de côté la question de l'identité de l'auteur de la cinquième partie de l'Astrée – Baro sans doute – qui importe peu pour notre propos. Bornons-nous à signaler que l'histoire tient moins de place et que les scènes dialoguées sont moins nombreuses dans le livre 8, Vème partie, que dans le livre 12, Ilème partie, où commençait l'histoire d'Eudoxe et d'Ursace. Nos références renvoient à l'édition H. Vaganay, Slatkine Reprints, 1966, tome II et V.
2 De même, la première partie de l'histoire de Cryséide et Arimant est contée aux bergers du Forez par Hylas, qui rapporte les propos mêmes de Cryséide (III, 7), tandis qu'un autre narrateur, Florice, relate les aventures de la deuxième partie (III, 8).
3 Outre le souci de vraisemblance, qui fait choisir comme narrateur le mieux informé, des préoccupations d'intérêt romanesque déterminent parfois le choix du narrateur. Dans l'histoire de Daphnide et Alcidon (III, 34), d'Urfé donne tour à tour la parole à chacun des protagonistes, mieux à même d'informer le lecteur sur ses sentiments, ses inquiétudes ou ses espoirs.
4 Noter l'emploi caractéristique de la première personne et des verbes de perception : mous fîmes résolution de nous baigner», « c'était une chose épouvantable de voir le jour presque changé en nuit, d'ouïr le mugissement de la mer», « nous jetions la vue le plus loin que nous pouvions», « il y avait de la pitié à les regarder», « cette compassion me toucha de sorte que... je sautai du rocher dans la mer», etc.
5 Voir II, 12, p. 494 : « ce jeune prince cacha si bien ses désirs» ; p. 522 : « Ce Vandale prit opinion qu'elle le voulait empoisonner». Voir aussi la conversation entre Valentinian et Isidore, le viol de la jeune femme et ses plaintes à son mari (II, 12, p. 514-22), scènes auxquelles Ursace n'a pas assisté et qu'il relate non sans naïveté : « je serais trop long si je voulais redire les plaintes qu'elle et Maxime firent ensemble». Com­ment les aurait-il entendues ?
6 Il était inutile en effet de rapporter intégralement les paroles d'Isidore, puisqu'on connaît les faits. Quant aux propos du mari, le narrateur se borne à en résumer la teneur au style indirect.
7 Enhardi par la passivité d'Eudoxe, Ursace, après quelques baisers, a risqué quelques caresses plus audacieuses, si bien que la jeune femme menace de se poignarder plutôt que de le laisser attenter à son honneur.
8 Les persécuteurs des amants - le luxurieux Valentinian, l'ambitieux Maxime, le brutal Genséric - sont aussi conventionnels dans le mal que les autres le sont dans le bien.
9 Voir sur ce point notre article Rois barbares et galants. Histoire et romanesque dans quelques épisodes de l'Astrée, in Revue du XVIIe siècle, 1976.
10 Ligdamon et Lidias, Orante, Le Trompeur puni, Le Vassal généreux.
11 Voir notre Tragi-comédie, chap. III, P.U.F., 1981.
12 Où il dramatise la première partie des aventures de Chryséide et d'Arimand (Astrée, III, 7). La seconde partie (Astrée, III, 8) avait déjà été portée à la scène par Mairet.
13 Voir p. 353 : « je ne vous dirai point avec quelle importunité ce barbare pressa Eudoxe ; ce sera assez que vous sachiez qu'après que ce tyran lui eut dit toutes les plus belles paroles que sa passion lui suggéra, voyant qu'elle continuait dans son refus, il recourut enfin à la violence et jura qu'à quelque prix que ce fût, il la vaincrait ».
14 Voir p. 356-57 : « je lui représentai cent fois combien les dieux étaient ennemis de l'ingratitude, et que c'était un crime dont il se rendrait coupable... Je lui parlai des ancêtres de cette princesse,... Qu'il n'y avait pas apparence qu'étant fille et femme d'empereurs, elle fût traitée en esclave... Je lui dis encore qu'il lui avait l'obligation d'une partie de sa gloire ... et qu'il n'était pas juste qu'il en ternît l'éclat par une action si sale et si honteuse ».
15 Voir p. 362-63 : « Elle prit ... les paillasses et les matelas qui étaient dans leurs lits, se saisit de deux flambeaux qui étaient allumés, puis y mettant le feu : « Chères flammes, s'écria-t-elle assez haut, soyez plus pures que celle de Genséric... »
16 P. 371-73 : Olimbre, conduit par Thrasimond auprès d'Eudoxe, lui parle des derniers devoirs qu'il a rendus à Ursace, puis lui offre un esclave. L'impératrice veut lui donner la liberté, mais l'autre refuse, et elle reconnaît son amant. « 0 douce tromperie», s'écrie-t-elle alors et, « se jetant à son cou, elle demeura quelque temps pâmée entre ses bras ».
17 Voir sur ce point J. Scherer, La Dramaturgie classique, p. 230 sq.
18 Olicarsis l'invite à se confier à lui en ces termes :
« – Que je sache vos maux pour vous en soulager :
Je voudrais vous servir ; veuillez donc m'obliger ».
19 Ursace s'attarde cependant sur la scène de la séparation, au moment du mariage d'Eudoxe et de Valentinian, scène pathétique et offrant à l'auteur l'occasion de composer deux beaux morceaux d'éloquence.
20 Non seulement il parle de son « indignité», de sa « présomption » à aimer quelqu'un au-dessus de lui, mais il insiste sur le lien platonique qui l'unit à Eudoxe :
« ... sans offenser l'honneur de son époux, L'amour et la vertu régneraient entre nous». Quant à Eudoxe, elle veut, au lieu d'amante, prendre « le chaste nom de sœur ».
21 J'en ai compté huit. Dans le roman, on ne pouvait guère que signaler le soliloque d'Olicarsis réfléchissant aux moyens de sauver l'impératrice.
22 « Quand un acteur parle seul, il faut que ce soit par les sentiments d'une passion qui l'agite », écrira P. Corneille en 1660 (Premier Discours).
23 Voir ce qu'en dit P. Corneille dans l'Examen de Clitandre : « Les comédiens les souhaitaient, et croyaient y paraître avec plus d'avantage ». Dans Eudoxe, chacun des protagonistes a un monologue, ou parfois deux.
24 Corneille, dont la tragédie de Cinna comporte encore cinq monologues, écrit dans l'Examen : « C'est ici la dernière pièce où je me suis pardonné de longs monologues». De fait, les monologues deviennent rares chez les contemporains de Scudéry. Voir J. Scherer, op. cit., p. 259.
25 Ecoutons Genséric entasser ses reproches à l'insensible Eudoxe (11,3) :
– « Enfin tant de mépris et tant d'ingratitude,
Un orgueil si constant, un traitement si rude,
Un esprit inflexible, un cœur sans amitié,
Un cœur qui ne connaît ni raison, ni pitié,
Forcent ma patience... ».
Et l'impératrice n'est pas en reste, qui répond :
« - Il n'est grandeur royale, il n'est rang, ni puissance,
Honneur, respect, devoir, service, obéissance,
Amour, contentement, félicité, plaisir, Qui puisse me toucher... ».
26 Voir, dans la même scène, les menaces du tyran :
« ... si votre rigueur n'est sensible à ma voix,
Si vous ne vous portez à m'être moins cruelle,
Si vous ne recevez mon ardeur mutuelle... » ; l'indignation de l'impératrice devant tant de brutalité :
« - A moi tant d'insistance ! à moi tant de menaces !
A moi faire aujourd'hui le discours que j'entends !
Moi, me traiter d'esclave !...» ; ou (III, 6) son réquisitoire accablant contre son persécuteur exécré :
« - Vous violez les droits de l'hospitalité !
Vous ne respectez plus ni sexe, ni couronne ! Vous suivez les conseils que la fureur vous donne !... « .
27 Outre les scènes citées, signalons III, 3 (Thrasimond / Ursace), III, 6 Genséric / Eudoxe), V, 1 (Ursace /Eudoxe), V, 4 (Genséric / Olimbre).
28 Chez P. Corneille et Rotrou en particulier.
29 Comme l'épopée dont il est issu, le roman est à la fois récit (diégésis) et imitation (mimésis). On sait que Platon blâmait cette « impureté» dans l'épopée homérique, allant jusqu'à réécrire le début de Ylliade selon la pure diégésis.
30 Ces indications sont d'autant plus intéressantes que pareils renseignements sont rares dans les éditions contemporaines des pièces de théâtre. Peut-être pourrait-on s'appuyer sur des passages semblables pour imaginer le jeu des comédiens du temps.
31 Voir les Mélanges offerts à M. R. Pintard, p. 151-63.

Pour citer cet article :

GUICHEMERRE Roger (2014). "À propos de l’histoire d’Eudoxe
Esquisse d’une étude comparée des écritures dramatique et romanesque".  Revue La Licorne , Numéro 5 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document6012.php

(consulté le 22/09/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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