LE RÉCIT DE/DU RÊVE : questions et première réponse

Deuxième partie

Publié en ligne le 25 juin 2014

Par Alain GAUBERT

Le premier élément favorable à la transmission du rêve est l’écriture au présent, qui évite la mise à distance de l’expérience onirique. « À peine sorti des sables1 », Valéry essaie d’en restituer le climat original : le choix du présent n’est pas si évident qu’il y paraît. Beaucoup de rêves sont rapportés dans le système narratif traditionnel, créateur du décalage représentatif et interprétatif (imparfait/passé défini). Ce système fonctionne si bien – et lui aussi peut-être considéré comme un des constituants du Surmoi linguistique –, que des récits commencés au présent, et dans un contexte purement informatif, dérivent vers les temps de la narration classique2.

On pourrait presque soutenir que le récit du rêve n’a pas de début, à tout le moins qu’il s’efforce d’entrer le plus vite et le plus discrètement pos­sible dans le rêve. Comme ce dernier, il veut être « déjà-là ». Par la phrase nominale, rien ne commence et personne ne présente. La situation (« dans une campagne ») et la proximité inexpliquée des participants (« Une femme avec moi ») sont des données irrécusables, comme l’est cette couleur, ou cette tonalité, qui va constamment réactiver le récit (« clair(e) »).

S’il n’a pas de début, conformément à l’expérience onirique commune, le rêve a, s’invente une fin. Il peut mener un scénario à son terme, et s’épuiser dans cet accomplissement. « Comme le poète s’interrompt, manque d’une rime, la production […] est enrayée faute de matière3 ». Si le scénario échoue (« ratés », piétinement par une boucle événementielle obsédante), ou s’il aboutit à une situation physiquement ou moralement insupportable (sueur, larmes, cris, sentiment d’absurdité, de terreur), le rêve s’autodétruit, et le réveil joue alors sa fonction de sauvegarde. Il en est de même pour de fortes injonctions extérieures (bruits, odeurs, luminosité, sensations tactiles), que le rêve incorpore instantanément au scénario, et transforme en nécessité de réveil : c’est le cas du célèbre lit-guillotine de Maury4. Il est intéressant d’analyser les réponses qu’apporte le récit valéryen au problème inévitable de sa propre fin.

À première vue, le texte ne paraît pas nettement fini. Il néglige les indications traditionnelles (d’abord, puis, alors, ensuite, enfin). Il n’utilise pas la fréquente conclusion : « c’est alors que je me réveille ». C’est peut-être déjà la marque d’un récit vraiment « rêvé », qui s’est fermé à toute remarque extérieure au monde onirique. Tout ce qui serait commentaire, on voudrait dire : prose, est refusé par le poème du rêve. En Mallarmé, Valéry admirait cette faculté de « ne rien dire qui ne soit vers5 ». On transposerait sans mal la remarque : le récit du rêve ne dit rien qui ne soit rêve.

C’est d’une façon plus discrète et toute intérieure que le texte opère les transformations qui le mènent à sa fin, et communiquent la sensation du réveil inéluctable :

– La descente, la nage et sans doute l’immersion totale conduisent le rêveur à un spectacle surprenant, « extérieur », qui ferme le rêve en boucle en le renvoyant à son origine : à la « campagne claire », répond ainsi, comme amplification, « le pays vert lumineux doré de soleil ». La perfection du trajet peut déjà constituer un premier signal d’interruption. Le rêve est consommé et formalisé ; il peut, avec son soleil onirique, anticiper sur la venue réelle du jour (« De 5 à 6 »), rappeler au donneur ses habitudes matinales. L’apparition paradoxale d’un paysage au fond du lac, l’éventuel rapprochement que le dormeur peut opérer avec des légendes de villes ou châteaux engloutis, introduiraient également des éléments de comparaison et de critique : l’incré­dulité dans le rêve est bien souvent le début du réveil. Renvoyé au paysage terrestre, au soleil réel, le texte offre à cet égard bien des ressemblances avec Le cimetière marin. Le même trajet conduit rêveur et poète, par la peur et la fascination, du soleil à l’eau, et de l’eau au soleil :

Courons à l’onde en rejaillir vivant6 !

La fin du rêve est également « forcée » par la présence et la graphie du mot « fond », le seul avec « clair(é) » à bénéficier des italiques. Jusqu’alors, le texte était mouvement : « couler », « franchir », « courir », « s’enfoncer », « descendre », « amener », « se jeter ». Avec « le plein », « la profondeur », un ralenti sensible nous prépare à cet arrêt au fond. Métaphoriquement, et avec soutien de l’allitération, le fond est la fin du rêve et de son texte. Une analyse plus engagée permettrait de… rêver à des formules étrangement proches, comme « le fin fond », « le fond du sac » (ou du lac), « en voir la fin » (« on voit le fond »). On rappellerait aussi la méfiance de Valéry à l’égard de ce qu’il n’a pas voulu, ou qu’il ne peut dominer et comprendre (l’inconscient, la sexualité, le rêve…). Toucher le fond, c’est toucher le fond de la passivité et de la déraison, voire de l’asphyxie, dont il faut se sauver par le coup de talon du réveil :

Je me réveille comme un nageur remonte7.

Enfin, on ne peut passer sous silence les analyses que fait Valéry, dans sa réflexion poétique, des notions de fond et de forme. Au fond (le sens, le message), il n’accorde que méfiance et souvent mépris :

Rien du fond n’a la suprématie8.

Le « fond » est une mauvaise forme9.

À toutes les raisons précédemment évoquées, on ajoutera donc celle-ci : la simple mention d’un mot comme « fond » à l’exact moment où le texte parachève sa mise en forme (boucle), constitue une puissante incitation au réveil10 et à la récupération du pouvoir critique.

– D’autres éléments, par leur quantité et leur distribution, mènent le récit à sa fin. Signalons par exemple l’importance croissante de la qualification, que visualise le relevé suivant :

Phrase N

Nombre d’adjectifs

Relevé

1

1

Claire

2

2

Abandonnée, claire

3

3

Béante, carré, claire

4

0

5

1

Haute

6

1

Immense

7

3

Clair, admirable, profond

8

5

Clair, vert (si on en fait l’épithète de « plein »), clair, lumineux, blonde

9

0

10

2

Claire, étonnante

11

6

Vert, lumineux, doré, doux, calme, blond

En trois vagues successives, de plus en plus fortes, (mimétisme inconscient du rythme des lames, dont une est périodiquement plus ample ?) le texte se gonfle d’adjectifs, jusqu’à la surcharge finale. La jubilation de l’accomplissement, de l’accumulation, voire de l’excès, conduit à l’épuisement et à l’abandon du rêve. Un rapprochement, qui ne devrait pas surprendre, peut d’ailleurs être fait avec l’accomplissement érotique.

Le texte du rêve peut enfin être considéré comme le champ où s’opèrent la dissolution puis la reconstruction du sujet. Ne sachant qui il est, à la fois lui et l’autre, acteur et spectateur, le rêveur finit toujours par retrouver son unicité, peut-être nostalgique ou angoissée. Le récit valéryen est comme l’histoire, automatique et incommentée, de cette reconquête. Il suffit de suivre, puis d’analyser, l’enchaînement des pronoms personnels :

Phrase

Pronoms

1

Moi

2

Nous (sujet)

3

0

4

M’

5

Nous (sujet)

6

Nous (complément), nous (sujet)

7

0

8

Nous (sujet)

9

On

10

Je

11

on

Parti d’un sujet individué, le texte glisse peu à peu à la fascination de la passivité (« La femme m’entraîne »), de la fusion amoureuse (« Nous marchons », « Nous nageons »), de la descente au fil de l’eau (« La descente d’eau nous amène »). Puis, ayant atteint l’indétermination la plus grande, l’éparpillement insoutenable dans ce « On – sujet indistinct, à la fois spectateur, auteur, auditeur, acteur11 », le texte réagit violemment, récupère le sujet, dans un coup de force que Valéry analyse ainsi :

On se fait Je. On trouve Je12.

La « reconnaissance finale, congruence, superposition finale avec la personnalité13 », n’est pas uniquement assurée par l’apparition du pronom-sujet en première personne. C’est tout le mouvement du texte qui la prépare et la rend inévitable.

D’abord enchaîné aux seules perceptions, le récit voit apparaître de faibles interventions du rêveur. Le premier exemple en est, à la 5e phrase, l’adverbe de « assez haute », qui prépare sans doute la « peur » finale, et que renforce « immense » (Phrase 6). L’exemple suivant est : « admirable » (Phrase 7), qui préfigure l’« émerveillement » (Phrase 10). Les deux éléments de la contradiction sont ainsi mis en place, en des phrases différentes. Il ne reste plus au récit qu’à les conjoindre, et par là à les rendre insoutenables, dans cette avant-dernière phrase, vraie demande de réveil où le sujet émerge du paradoxe. Il est également remarquable que cette phrase contienne les deux seuls substantifs abstraits du récit (« peur », « émerveillement ») : la contradiction est inexplicable, mais elle contient au moins un élément de salut ; elle commence à se penser au lieu d’être subie. Le réveil critique va opérer le réveil, en anéantissant les problèmes insolubles.

On voit que le récit pourrait, à la limite, être tout entier considéré comme récupération, par le Moi, de ses pouvoirs diurnes. Une dernière remarque devrait confirmer cette émergence progressive du sujet. C’est une remarque phonique, qui prouverait la variété et les ruses du travail onirique. La consonne « j » celle du « je », apparaît pour la première fois au milieu du texte, dans la 6e phrase, à l’initiative de « jour ». La remontée vers « la cam­pagne claire » se trouve ici évoquée une première fois, motivée par le début de frayeur que signale « immense ». Cette consonne est également dans « se jette », « nageons », « nageur », « j’ai », « jambes ». Sa présence est donc localisée : elle accompagne cette section finale du récit, où le nageur-rêveur touche le fond et, n’y pouvant plus tenir, s’en évade par le réveil. Son bruit, quasi imperceptible, automatique et obstiné, tient sa partie dans le texte du rêve et du réveil. Comme les éléments sémantiques et syntaxiques, il représente un commentaire étonnant du célèbre mot freudien :

Wo Es war, soll Ich werden14.

Notes

1 « Aurore», in Charmes, Oeuvres 1, p. 111.
2 Voir 3, p. 43.
3 Cahiers 2, p. 139.
4 MAURY (L.F. Alfred), Le sommeil et les rêves, Librairie académique Didier, 1865, pp. 13040.
5 Cahiers 2, p. 1067.
6 Oeuvres 1, p. 151.
7 Cahiers 2, p. 31.
8 Cahiers 2, p. 995.
9 Cahiers 2, p. 1055.
10 « Le rêve est la signification du formel» Cahiers 2, p. 20.
11 Oeuvres 2, p. 654.
12 Cahiers 2, p. 147. Texte de 1931, postérieur au rêve de janvier, et qui peut-être le commente.
13 Cahiers 2, p. 124.
14 Voir 18, citation et commentaire.

Pour citer cet article :

GAUBERT Alain (2014). "LE RÉCIT DE/DU RÊVE : questions et première réponse - Deuxième partie".  Revue La Licorne , Numéro 5 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document6009.php

(consulté le 22/11/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
Faculté des Lettres et des Langues - Maison des Sciences de l'Homme et de La Société
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