LE RÉCIT DE/DU RÊVE : questions et première réponse

Première partie

Publié en ligne le 25 juin 2014

Par Alain GAUBERT

1 – RÉCIT DE RÊVE, RÉCIT DU RÊVE

L’activité onirique est à la fois banale et vitale : l’homme rêve toutes les nuits, même s’il croit et affirme le contraire au réveil. C’est également une activité universelle : toutes les civilisations en ont laissé des témoignages écrits ou dessinés, où l’anthropologie décèle la permanence de schémas comme ceux du vol, de la nage ou de la chute. Tous ces récits ont constamment fourni des explications ou des prémonitions, des sujets de mépris, d’étonnement ou d’angoisse, des confirmations religieuses ou des hypothèses scientifiques.

Y a-t-il quelque chose à ajouter à tant de récits et d’analyses, accumulés depuis vingt-cinq siècles ? Et, pour se limiter à l’époque contemporaine, qui suivre ? Les prédécesseurs de Freud ou l’auteur de La science des rêves, ou ses successeurs, voire ses dissidents ? D’autres choix sont possibles : anthropologie psychanalytique1, neurobiologie2, sociologie3. Il n’y a sans doute de réponse qu’interdisciplinaire.

La recherche littéraire peut y prendre part, à condition de poser les questions spécifiques à son domaine, et non des questions importées. Quand, dans une œuvre littéraire, se manifeste un récit de rêve, il faut éviter de se demander d’abord ce que Freud en aurait dit. Il nous semble préférable de déterminer en priorité ce qui en fait un rêve littéraire : genre et style du récit (confidence, confession, correspondance, journal intime, roman, œuvre dra­matique, poème…) ; fonction éventuelle (analyse, catharsis, prémonition, décision, moralité, modulation thématique…) ; idéologie qui sous-tend le récit, son écriture, la valeur que lui accorde l’écrivain, toujours informée par les intérêts et censures d’un ou plusieurs groupe(s). Enfin, – et notre étude se limitera à cette question – il faut interroger le récit de rêve pour savoir s’il est récit du rêve. A-t-il gardé quelque chose du monde onirique, de son étrangeté parfois bouleversante, nous pourrons alors parler de récit du rêve. Sinon, il s’agit d’un récit d’événements, parfois d’un résumé ou d’un rapport. C’est une distinction importante, et qui n’est faite que très rarement. Presque tous les récits, et les analyses éventuelles qui leur succèdent, semblent postuler :

– qu’ils sont fidèles,

– ou que leur infidélité n’est que superficielle, qu’elle ne trahit rien d’essentiel, et qu’elle laisse intacts (ce qui est selon nous une illusion) les faits, gestes, paroles et décors.

Ce postulat est d’autant plus irritant qu’il est sous-entendu, comme « enfoui » dans le récitant ou l’analyste du rêve. Par là, il nous semble déformer et pervertir leur récit et leur analyse.

On observe, quand on a lu beaucoup de récits de rêves, que très peu gardent la trace, non de ce qui s’est passé, mais du style même du passage. À la saisie phénoménale la plus exacte possible, ils substituent le relevé d’un matériel d’images et de paroles, déjà reformulé, recalibré en vue d’un travail d’interprétation. Nous pensons que la littérature ne peut totalement avoir « manqué » le rêve, et qu’il existe des récits qui n’ont pas perdu tout contact avec lui. À l’heure actuelle, et en attendant la transcription et l’enregistrement directs des orages électro-chimiques du rêve, et par extension de toute la vie mentale, c’est à l’analyse de rares textes vraiment oniriques que nous devons nous consacrer.

2 – UN RÉCIT DU RÊVE

Nous proposons, – première réponse annoncée dans le titre – un récit de Paul Valéry, publié dans ses Cahiers (Tome XIV, p. 797 de l’édition du CNRS, ou tome 2 de l’édition de La Pléiade, dans la Section « Poèmes et PPA » c’est-à-dire : Petits Poèmes Abstraits, p. 1295). Plusieurs raisons ont motivé ce choix :

– Valéry, avec une constance exceptionnelle (durant plus d’un demi-siècle !), s’est astreint à des réveils très matinaux, et à la rédaction quasi quotidienne de ses Cahiers. Il a ainsi expérimenté, de façon rigoureuse et suivie, le passage du sommeil et du rêve au réveil et à la transcription immédiate des souvenirs oniriques. Voulant tout à la fois se garder « enfant toute la vie » et « grandir4 », il accordera la plus grande importance au dédoublement et à la réunification du Moi, dans la pratique d’une « philosophie gymnastique5 » dont, à soixante-douze ans, il donnera une jubilante définition :

Ma vie s’est passée, en tant que passée dans ma tête, à essayer de jeter par-dessus la barrière (de la conscience) à expressions, par-dessus l’obstacle, ce qui m’apparaissait du côté des choses mêlées […]
Moi qui chevauche Moi pour sauter de Moi en Moi - - Gladiator ! Hop6.

– Consacrant son existence à analyser la nature et les pouvoirs de la pensée, à aller "à l’extrême nord humain7 », Valéry ne peut manquer d’élaborer une théorie du rêve. Dans les Cahiers, la Section « Rêve », avec 195 pages, est une des plus riches, et n’est dépassée en abondance que par des Sections auxquelles elle se rattache naturellement : « Philosophie » (296 pages), « Psychologie » (280 pages), « Ego » (216 pages). Nous avons donc à notre disposition un travail théorique qui nous éclairera sur les conceptions valéryennes du rêve et de sa transcription. Les difficultés de cette dernière ne lui ont pas échappé, puisqu’il affirme que « tous les récits de rêve sont grossièrement faux8 », et que « le premier chapitre de toute étude sur les rêves devrait porter sur le langage9 ». Malgré de nombreuses remarques pessimistes sur l’infidélité des transcriptions, Valéry note ses rêves. Il croit même possible de tendre vers un « état capable de la veille et du véritable rêve », et qui serait un champ propice à de « belles observations10 ».

– Étayé par une riche réflexion théorique, le texte choisi offre un autre avantage. Valéry l’a publié en 1939 dans Mélange11, mais avec des corrections, légères et pourtant fort révélatrices. Huit années après le récit originaire, le texte publié va perdre de son étrangeté, de ce qu’on pourrait appeler le style onirique. Nous livrons donc le récit premier et ses variantes.

Récit premier

Variantes du récit publié

Rêve – 5,1,31 – de 5 à 6

Une femme avec moi dans une campagne claire. Nous voyons une construction abandonnée claire. De l’eau coule vers la porte béante – (1) sur un palier carré, eau claire (2) qui (3) à, peine le seuil franchi (4) coule sur les marches, les couvre et s’enfonce. La femme m’entraîne. Nous marchons dans l’eau assez haute et descendons. La descente d’eau nous amène (5) à une porte où nous retrouvons le jour (6) et (7) un lac immense où l’eau se jette. Le lac est clair, d’une transparence admirable (8) très profond. Nous nageons dans le plein de l’eau claire et vert très clair (9) et lumineux – (10) lumière blonde – (11) On voit les corps de (12) nageurs. J’ai une peur et un émerveillement de cette claire (13) profondeur où les jambes sont d’une liberté et blancheur étonnantes. On voit au fond un pays vert lumineux (14) doré de soleil doux, un sable calme et blond

(1) Tiret remplacé par un point virgule

(2) « claire » en italique

(3) Virgule

(4) Virgule

(5) « nous mène »

(6) Virgule

(7) « et sur un lac »

(8) Virgule : l’édition de la Pléiade donne à tort une virgule au récit premier. Voir édition du CNRS.

(9) « clair » en italique

(10) Un point et une majuscule à « lumière »

(11) Un point

(12) « des nageurs »

(13) « claire » en italique

(14) Virgule

3 – ANALYSE DU RÉCIT

Le récit des Cahiers n’est pas destiné à la publication. Comme le dit orgueilleusement Valéry : « Les autres font des livres. Moi, je fais mon esprit12 ». On peut soutenir que ce récit ressemble à Monsieur Teste : comme lui, il est tourné « vers le MUR13 ». Le texte publié en 1939 sera tourné « du côté du monde » (13). De l’un à l’autre, et à travers les variantes que nous allons étudier, s’effectue comme en raccourci ce passage, cette trahison que les surréalistes reprocheront tant à Valéry : avoir conçu Monsieur Teste, et se contenter ensuite d’écrire La Jeune Parque.

Les variantes concernent tout d’abord la ponctuation. La version corrigée ramène le texte à des modèles connus, par un accroissement et une régularisation des pauses : 5 virgules, 2 points, 1 point-virgule. Les points et le point-virgule font disparaître le tiret, tellement spécifique de l’écriture de Valéry qu’il n’hésite pas, en d’autres textes des Cahiers, à les doubler, voire les tripler :

Monologue d' (-)/ Narcisse – - . Le corps14.

Reconstituer sa sensibilité potentielle – - – c’est-à-dire refaire du présent15.

Dans le récit du rêve, ces tirets ont valeur rythmique plus que logique. Ils correspondent à de fortes pauses contemplatives, sans doute à la sensation de cette « nappe lourde », de cette « marée » en un « seul pli16 » qu’est le rêve pour Valéry. L’absence de virgules, dans le texte premier, dit au contraire la fuite et l’écoulement, le déversement des images les unes dans les autres. Elle communique cette impression de continuum qui fut l’idéal poétique de Valéry, et dont il trouve le modèle – qu’il applique au rêve – dans les « trans­formations continues17 » de l’Analysis Situs. La ponctuation du texte publié trahit à la fois la stase et le flux, qu’elle régularise et ramène à un rythme moyen.

Les autres variantes pourraient être considérées comme des actes de censure linguistique plus affirmée :

– Livrant son texte à l’éditeur, Valéry relève une légère incorrection : « nous amène » devient alors « nous mène ». La différence est minime, mais nous y sentons le caractère plus libre du récit premier, attentif à restituer sans contrôle l’expérience du dormeur, et l’inflexible trajet qui échappe à toutes les censures, y compris celle du Surmoi grammatical. Comme dans une bonne analyse, – et le caractère aquatique de ce rêve invite au jeu de mots – la meilleure attention est l’attention flottante.

– Dans la même phrase, la censure commande un changement de construction, par l’addition de la préposition « sur ». En bonne logique narra­tive diurne, l’écrivain peut « retrouver » le jour, puisque le rêve a commencé dans « une campagne claire ». Mais il lui est interdit de retrouver un lac qui n’a pas encore été mentionné. La nouvelle construction est irréprochable, mais elle se paie au prix fort, puisqu’elle anéantit le phénomène onirique par excellence, cette familiarité sans raison que tout rêveur éprouve devant certains éléments inconnus, impossibles ou absurdes de son rêve. Dans le rêve (ou dans la poésie), un lac peut être à la fois nouveau et retrouvé. En 1939, Valéry a oublié cette vérité, ou estimé qu’elle ne pourrait passer que dans un commentaire qui la tuerait. Le texte premier avait plus de savoir et d’audace. Ses lapsus, ses incorrections ou imperfections disaient clairement au dormeur, comme au rédacteur matinal des Cahiers : « Ici, dans le champ du rêve, tu es chez toi18 ».

– Un troisième changement, presque imperceptible, concerne « les corps des nageurs », qui devient « les corps des nageurs ». Là encore, Valéry affaiblit le caractère surprenant de l’irruption de ces nageurs, qui disparaissent d’ailleurs dans le temps même de leur apparition. « Des nageurs » implique un voisinage sans problème. Peut-être s’agit-il simplement du couple, que le rêveur voit par un dédoublement dont le rêve est coutumier. Mais nous perdons, au profit d’un spectacle rassurant, l’étrangeté de l’apparition de l’Autre, et des possibilités qu’elle impliquait (menace, condamnation, voyeurisme…).

– Enfin, et c’est là une heureuse correction, le texte publié rend homogène la graphie en italiques des adjectifs « clair(e) ». Valéry accentue ainsi, visiblement et audiblement, la couleur et la « voix » du texte. Il signale, avec le maximum d’insistance, que le mot « clair(e) » a été l’obsession et la jouissance du rêve, en même temps qu’il en a assuré la mémorisation et la transcription. Mais les « ratés » de la graphie du texte premier auraient aussi bien pu s’interpréter en tenues d’authenticité : l’oubli des italiques plaiderait ainsi en faveur de la rapidité « rêveuse » de l’écriture matinale.

Indépendamment de ces variantes, le texte publié a conservé l’allure onirique du récit initial, et l’écrivain n’a pas scandaleusement trahi le rêveur. C’est néanmoins le texte premier dont nous choisissons de poursuivre l’analyse.

Notes

1 G. ROHEIM, Les portes du rêve, Payot, 1973.
2 Collectif, Le cerveau humain, Points, Seuil, 1974.
3 J. DUVIGNAUD, F. DUVIGNAUD, J.P. CORBEAU, La banque des
4 P. VALERY, Cahiers, tome 1, p : 372. Toute référence à cette œuvre
5 Cahiers 1, p. 328.
6 Cahiers 1, p. 377.
7 Cahiers 1, p. 324.
8 Cahiers 2, p. 164.
9 Cahiers 2, p. 170.
10 P. VALERY, Œuvres, tome 2, p. 651. (Toute référence au tome 1 ou 2 des Œuvres, Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard, 1957 et 1960, sera désormais abrégée en : Oeuvres, 1 ou 2).
11 Oeuvres 1, p. 309.
12 Cahiers 1, p. 30.
13 Oeuvres 2, p. 722.
14 Cahiers 2, p. 1322.
15 Cahiers 2, p. 225.
16 Cahiers 2, p. 24.
17 Cahiers 2, p. 41.
18 J. LACAN, Le Séminaire, Seuil, 1973, Livre XI, p. 45.

Pour citer cet article :

GAUBERT Alain (2014). "LE RÉCIT DE/DU RÊVE : questions et première réponse - Première partie".  Revue La Licorne , Numéro 5 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document6008.php

(consulté le 22/11/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
Faculté des Lettres et des Langues - Maison des Sciences de l'Homme et de La Société
Bâtiment A5 – 5, rue Théodore Lefebvre, TSA 21103 - 86073 POITIERS - Cedex 9 – France
Tél : 05 49 45 32 10
http://edel.univ-poitiers.fr/licorne - lalicorne@mshs.univ-poitiers.fr
Page générée par Lodel

Administration du site (accès réservé)  - Crédits & Mentions légales  - Statistiques de fréquentation