La métaphore selon Ricœur essai d'application à Billy Budd

Publié en ligne le 5 juin 2014

Par Marie-Anne Clabe et Gilles MENEGALDO

L'idée de ce travail nous est venue à l'issue d'un séminaire de Maîtrise consacré à l'exploration de certains concepts littéraires, parmi lesquels celui de métaphore. Nous nous efforcerons donc de décrire brièvement les différentes étapes de la démarche adoptée avec les étudiants, ce qui implique nécessairement de prendre en compte les tâtonnements et les incertitudes inhérents à toute réflexion collective.

Nous nous proposions de voir comment il était possible pour des étudiants d'utiliser un texte théorique, en l'occurrence La Métaphore Vive de Paul Ricœur1, pour l'étude de la Métaphore dans un ouvrage littéraire en prose, Billy Budd de Herman Melville2. Le choix de cette nouvelle peut sembler paradoxal dans la mesure où il s'agit sans doute de l'une des moins riches en métaphores dans toute l'œuvre de Melville. Plusieurs raisons justifient ce choix. Tout d'abord c'est un texte court, donc facilement maniable par les étudiants ; de plus, il nous a paru plus significatif de nous intéresser précisément à un ouvrage dans lequel le sens ne passe pas essentiellement par les métaphores.

Il est sans doute inutile de revenir ici sur le détail des recherches théoriques de Ricœur Nous nous attacherons plutôt à mettre en évidence les problèmes posés par une utilisation spécifique à des fins d'analyse d'un concept difficile à maîtriser par la moyenne des étudiants, d'autant plus qu'il est exposé dans un ouvrage également difficile d'accès, extrêmement riche et touffu, car il se présente comme une somme des différentes approches existantes de la métaphore. La confrontation avec un texte littéraire particulier, tout en faisant apparaître la fécondité du concept, pourra permettre aussi d'en déceler les limites et de suggérer à l'étudiant de prendre une distance critique vis-à-vis de la parole théorique.

I - DEFINITION DU CORPUS

Le problème du corpus se pose d'emblée dans la mesure où il est lié à une définition de la métaphore. à cet égard Ricœur a pour nous le mérite de se situer à mi-chemin de deux conceptions extrêmes de la métaphore, celle selon laquelle tout déplacement de sens est métaphore, la métaphore devenant alors non pas une figure parmi d'autres, mais la figure, et celle de Genette par exemple qui, voulant à juste titre condamner ce « métaphocentrisme», enferme la métaphore dans un cadre tellement étroit et rigide qu'il en limite considérablement les possibilités d'étude dans un texte littéraire3. Ricœur ne tombe jamais dans des excès de formalisme ; bien entendu, il part d'Aristote :

La métaphore est le transfert à une chose du nom qui en désigne une autre, transport ou du genre de l'espèce, ou de l'espèce au genre ou de l'espèce à l'espèce ou d'après le rapport d'analogie4.

mais plutôt que de donner une succession de définitions qui ne sauraient être que provisoires et incomplètes, il préfère présenter tout au long de son ouvrage les traits distinctifs selon lui de la métaphore5.

Néanmoins, et en dépit de la souplesse dont fait preuve Ricœur, nous avons été amenés à élargir notre champ d'investigation, tout d'abord aux analogies à quatre termes très nombreuses chez Melville (et que Ricœur, à la suite d'Aristote, accepte d'assimiler aux métaphores), puis aux comparaisons « simples» car une analyse approfondie permet vite de voir que le traite­ment des comparaisons chez Melville présente de grandes similitudes avec celui des métaphores ainsi que nous aurons l'occasion de le montrer plus loin ; ajoutons simplement ici que chez Melville la comparaison n'est jamais uniquement établissement d'identité6, mais qu'elle fait l'objet de manipulations assez complexes qui bien souvent aboutissent à un détournement du sens premier.

II - ETABLISSEMENT DU CATALOGUE DES METAPHORES ET COMPARAISONS

Il est bien évident que le relevé exhaustif qui se fait au fil du texte, s'il donne un matériau relativement abondant mais très hétéroclite, doit être suivi d'une ébauche de classification. Rapidement, la simple relecture de ce catalogue permet de faire apparaître la possibilité d'un classement par zone sémantique d'emprunt et nous aboutissons pour Billy Budd à la liste suivante :

– religions (chrétienne et autres),

– animaux,

– cosmos et phénomènes météorologiques,

– nature (cultures, présence de l'homme dans la nature),

– feu,

– goûts et aliments,

– maladies,

– femmes et enfants,

– références culturelles diverses (grecques surtout, mais aussi égyptiennes, moyenâgeuses, historiques),

– etc...

Cette liste n'est pas, bien sûr, exhaustive, et il arrive souvent qu'une même métaphore ou comparaison appartienne à plusieurs catégories, par exemple le serpent, qui apparaît assez fréquemment, figure à la fois sous les rubriques animal et religion7.

Mais déjà à ce niveau certaines remarques s'imposent : en effet, nous constatons l'importance numérique de certaines métaphores et comparaisons, celles qui sont liées à la religion, au règne animal ; alors qu'il est curieux de constater la quasi-absence de références à la mer et aux bateaux dans une histoire de marins. Par ailleurs, il apparaît souvent possible d'effectuer à l'intérieur d'un même domaine un clivage élémentaire qui repose sur une valorisation soit positive, soit négative. Par exemple, si nous examinons les métaphores et comparaisons empruntées au règne animal, nous constatons qu'elles se distribuent en deux catégories antinomiques : d'une part cheval, chien, colombe, rossignol, plutôt « positifs», et d'autre part rat, scorpion, serpent, plutôt « négatifs» ; de même, pour les personnages mythologiques et historiques, nous trouvons d'une part Achille, Adam, Joseph, Alexandre,

Murât, Hypérion, et d'autre part Titus Oates, le duc de Guise, le Pharisien, Guy Fawkes, Cain. Cependant, dans certains cas (le serpent, le feu, le marbre) apparaît une ambivalence ; enfin, parfois, la distribution suivant cette polarité manichéenne s'avère impossible. Nous percevons ainsi les limites de cette première classification thématique. Celle-ci pourtant peut être affinée lorsqu'on opère des regroupements autour de notions plus larges qui n'apparaissent pas immédiatement. C'est ainsi que l'on peut dégager à travers des métaphores et comparaisons provenant de champs sémantiques très divers (règne animal, Bible, personnages de femmes et diverses références culturelles), le thème fédérateur de l'innocence et de la pureté ; de la même façon on pourrait faire apparaître ceux du mystère et du secret, de la difficulté à connaître, etc...

L'étape suivante dans cette tentative de classification consiste à grouper les métaphores et comparaisons par objet (personnages divers, bateaux, situations, états d'esprit, digressions du narrateur...), ou, pour utiliser la terminologie habituelle, suivant le comparé.

Nous en arrivons ainsi à obtenir 2 axes de classification, horizontal (par comparant), vertical (par comparé) ce qui aboutit à un quadrillage schématisant les relations entre les divers termes.

Si nous prenons l'exemple de Billy Budd, le héros, et de Claggart, le « traître» (Claggart est l'officier qui est responsable de la perte de Billy), nous constatons que, quel que soit le champ sémantique d'emprunt (règne animal, religion, références culturelles, etc...), nous retrouvons, affirmée avec plus de force encore, la polarisation déjà manifestée par les situations, la présentation des personnages. Il faut bien entendu se garder de toute simplification abusive car ce quadrillage, s'il a surtout pour effet de clarifier les relations, ne peut en aucun cas rendre compte de la complexité du réseau de significations comme en témoignent les nombreux cas d'ambivalence ; le serpent, par exemple, est utilisé pour ses qualités positives comme la sagesse (à propos de Billy Budd), pour ses qualités négatives, la méchanceté et la ruse, et comme représentant du Mal à propos de Claggart.

C'est peut-être à ce point de notre recherche que le recours à Ricœur s'avère particulièrement fructueux car il nous invite à dépasser ce stade et à nous intéresser au fonctionnement des métaphores.

III - FONCTIONNEMENT DES METAPHORES

Pour Ricœur, à l'évidence, la théorie de la substitution fondée sur le primat du mot est irrecevable ; tout au contraire, à la suite de certaines études anglo-saxonnes8, il souligne l'importance de la notion de contexte et montre l'apport de la théorie de la tension.

À la lumière de ces analyses il est possible de décrire avec quelque précision le mécanisme du fonctionnement des métaphores dans Billy Budd.

Nous voyons en effet que, comme le dit Ricœur à maintes reprises, les métaphores ne sont opérantes que dans le cadre d'un énoncé. Nous pouvons distinguer, dans le texte de Melville, deux types de mécanismes.

Dans le premier cas le mot métaphorique opère une sorte de contamination qui procède par simple association d'idées ou contiguïté sémantique ; il s'agit alors de métaphores mixtes ou filées. Par exemple à la page 330 le serpent apparaît une première fois dans un ensemble de références anima les (cheval, colombe, rossignol, chien Saint-Bernard) qui tendent à caractériser le personnage de Billy Budd ; quelques lignes plus loin le même mot (serpent) appelle une référence à l'arbre de la connaissance (« apple of knowledge»), et un peu plus loin encore le même mot génère une nouvelle chafne métaphorique, cette fois très explicitement biblique (« Adam», « the urbane serpent», « the arch interferer», « the envious marplot of Eden»).

Au chapitre suivant, de la même manière, une image d'incendie appliquée à une mutinerie engendre bien vite une nouvelle métaphore doublée d'une comparaison où le feu joue un rôle déterminant :

To the British Empire the Nore Mutiny was what a strike in the fire brigade would be to London threatened by general arson... Reasonable discontent growing out of practical grievances in the fleet had been ignited into irrational combustion as by live cinders blown across the Channel from France in flames9.

Dans les deux exemples mentionnés un même mot sert de stimulus et provoque des réactions en chaîne, et le même « véhicule» (pour utiliser la terminologie des anglo-saxons) sert à différents objets métaphoriques.

À l'inverse, il arrive que la même chose métaphorisée guide la recherche métaphorique. Par exemple au long des pages 351, 352, 353, la réflexion porte sur la difficulté à connaître et c'est cette idée directrice qui est à l'origine de toute une série de métaphores très diverses ; le roman gothique, la dureté de la coquille de noix, le labyrinthe, les exégèses des textes sacrés.

Il arrive aussi que ce qui apparaissait à première lecture comme simple dénotation acquière ensuite une valeur autre par « effet à rebours» ; ainsi le nom du bateau de Billy, The Rights of Man, semble au début relativement anodin, mais à partir du moment où le héros le quitte en le saluant de la phrase suivante :

And good bye to you too, old Rights of Ma10 ;

il se lit comme métaphore de toute l'aventure de Billy ; et, inévitablement, tous les noms de bateaux (Bellipotent, Athée, etc...) se retrouvent porteurs de sens métaphorique.

Les métaphores qui relèvent de la simple association d'idées sont peut-être plus spontanées et partant plus révélatrices des mécanismes mentaux de l'auteur, tandis que les autres sont plus délibérées, ont une fonction plus discursive et contribuent à cerner une pensée parfois confuse, parfois difficile à exprimer.

C'est aussi la notion de contexte qui nous permet de noter la prolifération étonnante de métaphores filées et mixtes ; il y a en effet dans le texte de Melville peu de métaphores isolées, car la plupart du temps l'auteur joue sur la richesse associative des mots métaphoriques ; rares aussi sont les métaphores filées cohérentes jusqu'au bout. Cette propension au développement excessif de la métaphore entraîne parfois des créations d'un bonheur inégal ; l'exemple suivant reste intelligible malgré la présence d'éléments hétéroclites :

but duty is sometimes a dry obligation, and he was for irrigating its aridity, whensoever possible, with a fertilizing decoction of strong waters11.

par contre, nous restons perplexes devant l'énoncé suivant :

he would ... step aside to let him pass, dwelling upon Billy for the moment with the glittering dental satire of a Guise12.

De plus, cette abondance de métaphores filées a des conséquences au niveau du discours, car elles entraînent généralement une syntaxe extrêmement complexe avec des constructions emboîtées où s'imbriquent métaphores et comparaisons. Dans d'autres cas une équivalence est établie entre 2 métaphores plus ou moins développées :

In this matter of writing, resolve as one may to keep readily to the main road, some bypaths an enticement not to be withstood. I am going to err into such a bypath. If the reader will keep me company I shall be glad. At the least we can promise ourselves that pleasure which is wickedly said to be in sinning, for a literary sin the divergence will be13.

Comme on peut s'y attendre, la complexité syntaxique augmente avec les analogies à quatre termes très nombreuses dans le texte de Melville. En voici quelques exemples parmi beaucoup d'autres :

To the British Empire the Nore Mutiny was what a strike in the fine brigade would be to London threatened by general arson.

Insolvent debtors of minor grade, together with the promiscuous lame ducks of morality, found in the Navy a convenient and secure refuge, secure because, once enlisted aboard a King's ship, they were as much in sanctuary as the transgressor of the Middle Ages harboring himself under the shadow of the altar.

In fervid hearts self-contained, some brief experiences devour our human tissue as secret fire in a ship's hold consumes cotton in the bale14.

La fréquence de cette figure assez inhabituelle en littérature nous conduit à nous interroger sur sa signification éventuelle, d'autant que nous retrouvons au niveau des comparaisons des mécanismes analogues, qui tous trahissent une réticence à établir des relations d'équivalence ou de ressemblance simples et sans équivoque entre comparant et comparé.

L'examen de ces comparaisons permet de mettre en évidence des « modulateurs» qui non seulement modifient le sens premier, mais mettent en question le rapport lui-même. Assez souvent ce procédé permet de faire passer des comparaisons à la limite du scabreux comme dans l'analogie à quatre termes ci-dessous :

As the Handsome Sailor, Billy Budd's position aboard the seven- ty-four was something analogous to that of a rustic beauty transplanted from the provinces and brought into competition with the highborn dames of the court15.

Ailleurs, pour suggérer l'ambiguïté des rapports entre Claggart et Billy à l'occasion de l'incident de la soupe renversée par Billy au passage de Claggart, Melville écrit :

In effect a foolish demonstration Claggart must have thought, and very harmless, like the futile kick of a heifer, which yet were the heifer a shod stallion would not be so harmless16.

Nous pouvons remarquer ici le passage subtil d'une comparaison initialement innocente (« like the kick of a heifer») à une autre plus perverse, qui, bien que sur le mode hypothétique (« were the heifer a shod stallion») n'en contribue pas moins à charger le texte de connotations beaucoup plus équivoques.

Dans le même ordre d'idées (refus du rapport simple) nous pouvons signaler l'utilisation assez fréquente de ce que nous aimerions appeler des « anti-comparaisons» de type A = non B ou A≈B ou A≈ non B17.

Pour décrire l'expression de Claggart observant Billy, Melville utilise une sorte de prétérition pour introduire la comparaison avec Saul et David :

But Claggart's was no vulgar form of the passion. Nor as directed toward Billy Budd, did it partake of that streak of apprehensive jealousy that marred Saul's visage perturbedly brooding on the comely young David18.

Quant à l'exemple suivant, il montre à l'évidence le soin extrême que Melville apporte à jeter le doute sur son discours au moment même où il est énoncé :

Billy in many respects was little more than a sort of upright barbarian. much such perhaps as Adam presumably might have been ere the urbane serpent wriggled himself into his company19.

Devant l'abondance des réserves, des réticences (a sort of, much such, perhaps, presumably might) le lecteur qui serait tenté de ne voir là qu'une référence simple à la Bible, et par suite de lire l'histoire comme une allégorie, est conduit à questionner toutes les relations univoques et à se poser le problème de la finalité du discours en tant que véhicule d'une « vérité».

IV LES CATEGORIES DE MÉTAPHORES SELON RICŒUR

À la lumière de cette rapide analyse, nous constatons que les catégories de Ricœur sont loin d'être satisfaisantes , pour lui en effet seules les métaphores vives sont productrices de sens, les mortes n'ayant aucun intérêt. Dans le cas de Melville ces jugements de valeur un peu sévères ne semblent pas pertinents. En effet, nous trouvons un certain nombre de métaphores mortes totalement lexicalisées, mais cependant revitalisées par jeu de mots ou action du contexte Ainsi le terme de « topman» qui est purement technique (gabier de misaine), dans un contexte où abondent les images d'élévation et d'ascension se charge d'une valeur métaphorique qu'il avait tout à fait perdue, qui serait passée inaperçue dans un contexte différent20, et qui se trouve correspondre au sens littéral, corroborant ainsi sur ce dernier point le refus de Ricœur de voir dans la métaphore le sens dit « figuré».

De même dans l'expression « salting the man» appliquée au Capi­taine Vere, la métaphore initiale s'est complètement perdue pour ne laisser persister que le sens de « endurcir» ; pourtant, dans le texte, par contraste avec les métaphores du sucré qui sont appliquées à Billy Bud de façon répétée. le mot « salting» retrouve avec une vigueur nouvelle son sens métaphorique, qui là encore se trouve correspondre au sens littéral.

Dans le texte de Melville les métaphores usées sont elles aussi réactivées par différents procédés ; le cliché dame duck» retrouve une vigueur nouvelle par l'adjonction d'un adjectif et d'un complément tout à fait inattendus : « the promiscuous lame ducks of morality21».

Nous pouvons également relever l'utilisation plus subtile mais perverse et parodique de certains clichés poétiques qui, détournés de leur finalité normale par attribution à un objet incongru, retrouvent une jeunesse nouvelle : ainsi la métaphore usée du teint de lis et de rose lorsqu'elle s'applique à un marin hâlé par les intempéries se trouve revivifiée et acquiert une surcharge de sens qui renforce l'ambiguïté du personnage de Billy, ambiguïté suggérée par ailleurs :

He... looked even younger than he really was owing to a lingering adolescent expression in the as yet smooth face all but feminine in purity of mtural complexion but where, thanks to his seagoing, the lily was quite suppressed and the rose had some ado visibly to flush through the tan22.

Il est vrai que nous trouvons quelques rares métaphores vives selon Ricœur, celles qu'il appelle des impertinences sémantiques, des violations du code de la langue, mais, à part quelques trouvailles poétiques (« the ploughman of the troubled waters» p. 323, il faut bien admettre que les autres, loin de recéler l'essentiel de la signification, ont plutôt tendance à menacer l'intelligibilité du texte. Enfin, à elles seules, elles sont loin de rendre compte de la richesse du travail métaphorique dans le texte.

V - FONCTION DES MÉTAPHORES

L'analyse a permis d'éclairer quelque peu le fonctionnement des métaphores dans le texte de Melville ; il apparaît maintenant nécessaire de s'interroger sur leur fonction.

Nous mentionnerons en passant la fonction décorative qui fait apparaître un Melville autodidacte et quelque peu pédant, n'hésitant pas à parsemer son texte de références culturelles dont la mention n'apparait pas toujours très justifiée23. En outre la plupart des métaphores et comparaisons ont, en partie du moins, une fonction descriptive. Plus intéressantes pour notre propos sont les métaphores qui explicitent ou renforcent un sens déjà contenu ailleurs dans le texte. Par exemple, si nous examinons les méta­phores et comparaisons qui sont appliquées aux personnages de Billy et de Claggert, nous constatons que Billy est associé à : cheval, oiseau, rossignol, chien, colombe, Adam, Hercule, David, sucre, bijou, fleur, femme, enfant, tandis que Claggart est associé à : serpent, rat, traîtres divers ; les métaphores portent surtout sur ses yeux (inquiétants et paralysants), ses dents (menaçantes), sa pâleur (malsaine) ; pour Billy, toutes renvoient à la jeunesse, la beauté l'innocence ; pour Claggart, à l'envie, la méchanceté. Ainsi le manichéisme exprimé de façon explicite par le narrateur se trouve considérablement renforcé par la polarité des métaphores ; par ailleurs l'étude des métaphores chez Melville nous apporte la confirmation de l'un des points les plus intéressants de la théorie de Ricœur. En effet, le rôle des métaphores ne se borne pas à répéter ou à renforcer un sens déjà existant, il est aussi de créer un sens nouveau qui ne passe que par elles24. Ainsi, si nous examinons avec attention les métaphores et comparaisons appliquées à Billy Budd, nous nous apercevons qu'un certain nombre d'entre elles sont empruntées à la poésie amoureuse pour décrire la jeune fille aimée ; certaines sont même ce que Gilbert Ryle appelle « category-mistakes» ou « misnamings» qui attribuent à Billy des qualités ou caractéristiques féminines25 ; d'autres enfin établissent un rapprochement avec des personnages dont l'homosexualité est bien connue, Achille par exemple. L'accumulation même de ce type de métaphores et comparaisons appelle inévitablement l'idée d'homosexualité ou du moins d'androgynie, alors que dans l'histoire non seulement rien n'en est dit de façon explicite, mais aucune remarque, aucun épisode ne permet cette sorte de déduction. Par contre, une fois que ce sens est apparu au moyen des métaphores, il est bien évident qu'une lumière nouvelle est projetée sur tous les épisodes qui concernent les relations entre Billy et Claggart et même le capitaine Vere, en­tre Billy et les marins, etc... Il y a donc ici authentique création de sens. De la même manière, les métaphores religieuses qui sont les plus nombreuses peuvent paraître assez hétéroclites lorsqu'elles sont considérées selon un axe horizontal ; mais, vues selon un axe vertical (ce à quoi elles s'appliquent), elles se distribuent en deux catégories : celles qui disent l'innocence (Adam avant la chute, avant Caïn, le jeune Joseph, toutes celles des anges, des séraphins), et celles du barbare avant la civilisation, du sauvage avant l'explorateur, qui, bien que non-religieuses à proprement parler, vont dans le même sens ; et d'autre part celles qui tendent à établir un parallèle entre Billy Budd et le Christ (le sacrifice, l'autel, la crucifixion, l'ascension, la Sainte Famille, les religions, les morceaux de la croix, etc...). Il y a donc, par le seul moyen des métaphores, émergence d'un sens et d'un contenu religieux, qui là encore n'est absolument pas explicité dans la narration. Ce contenu religieux dont nous nous contentons ici de signaler la double nature (d'une part religion de type « primitive», d'autre part valorisation de l'acte de sacrifice en imitation du sacrifice du Christ) mériterait d'ailleurs une étude beaucoup plus approfondie qui dépasserait le cadre de notre article. Notons simplement que là encore l'émergence de ce sens qui n'apparaît que par les métaphores invite à une relecture de l'ensemble du texte qui peut ensuite amener à une redistribution générale du sens. De la même manière, les métaphores du bégaiement de Billy, de la marque infamante, les références à Achille et à l'héroïne de La Lettre Ecarlate, lorsqu'elles sont rapprochées du rôle de « déclencheur» du drame que joue le bégaiement, amènent irrésistiblement à l'esprit la notion de « tragic flaw» ; et à partir de là, il est possible de relire le texte comme une tragédie ; on y retrouve d'ailleurs sans peine le code spécifique de la tragédie : signes annonciateurs de la catastrophe, insistance sur le contexte historique, période troublée, notion de fatum etc...

Arrivés à ce point de notre analyse, nous sommes conscients que bien d'autres apports de sens par les réseaux métaphoriques et leurs entrelacs restent à explorer ; par exemple, il serait sans doute utile d'étudier attentivement les métaphores historico-politiques et toutes celles qui ont trait au pouvoir et à ses manifestations, ou à la dialectique ordre/désordre. Mais il est temps de tirer quelques conclusions de ce travail modeste et exploratoire.

Très empiriquement, nous avons reconnu la nécessité pour ce genre d'étude de deux types de lecture complémentaires : d'une part une micro-lecture portant sur des points stratégiques, des passages particulièrement ambigus et qui éclaire le fonctionnement des métaphores ; et d'autre part une macro-lecture qui rend possible l'émergence de réseaux de métaphores cohérents, qui se croisent et s'entrecroisent, établissant ainsi une infinité de rapports qui contribuent considérablement à la complexité et à la richesse de l'œuvre ; de plus, ces réseaux métaphoriques renforcent des sens produits par d'autres procédés narratifs, ou même comme nous avons tenté de le démontrer, permettent de découvrir des sens qui ne passent que par ce lieu privilégié et magique qu'est la métaphore.

Par ailleurs, il faut bien reconnaître que nous n'avons pas utilisé tous les éléments de la théorie de Ricœur, en particulier nous avons laissé de côté tout ce qui dans l'ouvrage penche vers l'herméneutique, c'est-à-dire le problème de la vérité métaphorique et du discours philosophique traités dans les 7e et 8e études26. Malgré cette sélection justifiée à la fois par notre matériau (prose et non poésie) et par les limites de notre formation philosophique, l'apport de Ricœur s'est révélé extrêmement fécond, même si, comme nous l'avons vu, certaines de ses distinctions (métaphores vives ou mortes) ne sont pas tout à fait opératoires.

Enfin, nous avons tiré deux leçons de ce travail. Tout d'abord nous avons appris à nous méfier de toute formalisation excessive lors de l'étude des métaphores car cette formalisation ne peut être que réductrice et même stérile dans le cas de récits en prose. Mais en même temps, nous avons ressenti la nécessité de garde-fous formels sans lesquels il est facile et tentant de se laisser prendre au vertige métaphorique qui rend impossible toute analyse littéraire

Notes

1 Paul Ricœur, La Métaphore Vive, Seuil, 1975.
2 Herman Melville, Billy Budd, sailor and other stories, édition utilisée Penguin 1970.
3 Gérard Genette, La Rhétorique Restreinte, Figures III, édition Seuil
4 Poétique 1457 b 6-9 cité par Ricœur, op. cit., p. 19.
5 Exemples : p. 63 « (la métaphore) est un fait de prédication, une attribution insolite au niveau même du discours-phrase...» ; p. 105 « la métaphore maintient deux pensées de choses différentes simultanément actives au sein d'un mot ou d'une expression simple, dont la signification est la résultante de leur interaction... la métaphore tient ensemble dans une signification simple deux parties manquantes différentes des contextes différents de cette signification».
6 Ricœur sur la comparaison et la métaphore, p. 233-34, p. 236 ; voir aussi dans la 6e étude le travail de la ressemblance : « c'est la métaphore qui révèle la structure logique du “semblable”, parce que , dans l'énoncé métaphorique, le “semblable” est aperçu en dépit de la différence, malgré la contradiction... la métaphore montre le travail de la ressemblance, parce que, dans l'énoncé métaphorique, la contradicTion littérale maintient la différence ; le même et le différent ne sont pas simplement mêlés, mais demeurent opposés» p. 240-250 ;voir aussi p. 312.
7 BB, p. 355.
8 I.A. Richards : The Philosophy of Rhetoric, Max Black : Models and
9 BB, p. 332-33.
10 BB, p. 327.
11 BB, p. 324.
12 BB ,p.365.
13 BB, p. 334.
14 BB, p. 332, P' 344, p. 396.
15 BB, p. 329.
16 BB, p. 356.
17 Ceci rejoint ce que dit Ricœur au sujet de l'équivalence métaphorique dans laquelle le « est » = « n'est pas » ; voir en particulier la 7e étude. Ainsi se trouve justifiée la présence des comparaisons qui à strictement parler n'auraient pas leur place dans cette étude.
18 BB, p. 355.
19 BB, p. 330-331.
20 BB, p. 346.
21 BB, p. 344.
22 BB, p. 328.
23 « beardless as Tecumseh», p. 342 ; « the Benthamites of war», p. 336.
24 Le point décisif de la théorie de Black reprise par Ricœur est que la métaphore d'interaction étant insubstituable, elle est aussi intraduisible sans perte de contenu cognitif ; la métaphore donc est porteuse d'information, elle enseigne. Voir Ricœur, op. cit., p. 113.
25 « Billy Budd's positions ... was something analogous to that of a rustic beauty transplanted from the provinces and brought into competition with the highborn dames of the court» (p. 329).
« (he) gave an expression ... like that of a condemned vestal pries, tess in the moment of being buried alive», p. 376.
26 « La métaphore ne se borne pas à suspendre la réalité naturelle, mais ... en ouvrant le sens du côté de l'imaginaire, elle l'ouvre du côté d'une dimension de réalité qui ne coincide pas avec ce que le langage ordinaire vise sous le nom de réalité naturelle» (Ricœur, op. cit., p. 267). et aussi « ne peut-on pas dire que l'interprétation métaphorique, en faisant surgir une nouvelle pertinence sémantique sur les ruines du sens littéral, suscite aussi une nouvelle visée référentielle, à la faveur même de l'abolition de la référence correspondant à l'interprétation littérale de l'énoncé ?», p. 289.

Pour citer cet article :

Clabe Marie-Anne et MENEGALDO Gilles (2014). "La métaphore selon Ricœur essai d'application à Billy Budd".  Revue La Licorne , Numéro 5 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5964.php

(consulté le 22/09/2017).

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