UN TRADUCTEUR OUBLIÉ : SIR JEAN GEORGE TOLLEMACHE SINCLAIR

Publié en ligne le 4 juin 2014

Par Simone DOSMOND

En 1884 parut, sous le titre de Pleurs et Sourires1, un recueil de poésies traduites de l’anglais par Sir Jean George Tollemache Sinclair.

C’est une curieuse figure et qui, certainement, mériterait une mono­graphie détaillée, que celle de ce gentilhomme écossais, homme politique et poète dilettante, qui consacra la plus grande part de ses loisirs à faire connaître et apprécier aux Français les chefs-d’œuvre des poètes anglais qu’il aimait, dans l’espoir utopique de contribuer ainsi au rapprochement des deux peuples. Nous n’en retiendrons ici que les traits essentiels.

Car c’est le traducteur et le traducteur seul que nous nous proposons de considérer en tenant compte successivement de ses théories et des réalisations auxquelles celles-ci l’ont conduit.

Partant de ce postulat que la fidélité la plus absolue à l’original est la qualité première de toute traduction et se heurtant par ailleurs à l’impossibilité de faire se recouvrir exactement les systèmes prosodiques de l’anglais et du français, Sir Tollemache Sinclair n’hésite pas à « mettre entièrement de côté toutes les règles de la versification française qui diffèrent des règles anglaises ». Il s’en explique dans une longue préface qui est en quelque sorte son Art Poétique :

Le résultat fut bien au-dessus de mes espérances : je trouvai le moyen de rendre la poésie anglaise presque mot à mot, souvent en rimant sur le même mot, et en conservant ainsi tout le cachet, le rythme, l’arôme, la saveur et la musique, pour ainsi dire, de l’original.

Le lecteur impartial qui aborde l’œuvre de Sir Tollemache Sinclair ne partage peut-être pas toujours cet enthousiasme ! Car, soucieux de rendre avec le plus d’exactitude possible non seulement les idées et les sentiments de ses modèles anglais, mais aussi leurs tournures syntaxiques et leurs procédés de versification, le traducteur a été amené à couler la phrase française et le vers français dans un moule spécifiquement britannique.

D’où des inversions, des hiatus, des coupes, qui choquent nos habitudes prosodiques et déconcertent une oreille française. De telles audaces ne seraient, cependant, qu’un moindre mal. Hélas, Sir Tollemache Sinclair ne s’en tient pas là et il poursuit :

J’ai réfléchi que, puisque la langue française est caractérisée par des mots plus longs et des phrases plus sonores, puisqu’il y a beaucoup plus de prépositions, d’articles et de négations, et moins de monosyllabes, il était matériellement impossible de traduire des vers anglais, souvent de douze, quatorze et seize syllabes, sans compter les e muets, en vers français, selon cette règle de Procuste qui ne permet pas de dépasser douze syllabes, et cela en comptant les e muets.

Cette analyse contient, ainsi que nous pouvons le constater, des vues extrêmement judicieuses et pertinentes ; elle aurait pu conduire son auteur à concevoir un vers libéré de ce compte fatidique des syllabes, un vers se moulant avec souplesse sur la pensée même et qui eût été comme une ébauche avant la lettre du verset de Claudel ou de Saint John Perse. La réaction de Sir Tollemache Sinclair est tout autre, et c’est aux e muets qu’il s’en prend, les e muets, boucs émissaires de la prosodie classique, ces pelés, ces galeux… Ses vers seront donc — selon lui ! — d’authentiques alexandrins, mais il ne tiendra compte que des temps forts, c’est-à-dire des syllabes accentuées :

J’invite donc le lecteur à prononcer les mots dans tous mes poèmes, quant au nombre des syllabes, précisément comme un homme ordinaire qui n’a pas le malheur d’être critique de métier le fera en conversation sans gêne avec un ami intime, et non pas dans le style boursouflé qui ressemble aux exercices guindés de haute école à l’hippodrome ou à un menuet dansé selon la mode de Louis XV, où l’on a l’habitude de les déclamer selon les règles de Boileau, le maître indiscutable et sans appel ; c’est-à-dire que j’engage le lecteur à ne prononcer que les accents pleins, qu’on appelle accents toniques, et, à ne jamais prononcer les e muets (pas plus qu’omettre de prononcer les syllabes qui ne sont pas muettes) ni de les compter comme syllabes.

Il s’agit par conséquent, pour Sir Tollemache Sinclair, de restituer à la diction poétique le naturel et le laisser aller de la conversation familière en élidant systématiquement les e muets qui ne doivent pas être pris en considération dans le dénombrement des syllabes. C’est pourquoi ces e muets sont transcrits, pour ainsi dire, en exposants. Ce mode d’impression, s’il déroute au premier abord, facilite la scansion selon les règles préconisées par le traducteur dont la réforme prosodique se double ainsi d’une réforme parallèle dans le domaine de la typographie.

Bien entendu, dans Pleurs et Sourires, le baronnet britannique a jugé bon de mettre en pratique les théories qu’il avait si complaisamment développées. À titre d’exemple, nous en étudierons l’application dans sa traduction de The Cry of the Children2, ce célèbre et pathétique poème où Elizabeth Barrett Browning a exprimé, en termes particulièrement poignants, l’indignation de sa sensibilité devant le sort atroce des jeunes enfants employés dans les mines et les usines, innocentes victimes de l’essor industriel et de la prospérité de l’Angleterre victorienne3. Nous nous bornerons à en citer les deux premières strophes qui suffisent largement à illustrer la manière et le style du traducteur :

Entendez-vous pleurer les enfants, ô mes frères, Avant qu’avec les ans viennent les douleurs ;
Ils appuient leurs jeunes têtes contre leurs tristes aimantes mères Et cela ne peut pas arrêter leurs pleurs.
Les jeunes agneaux bêlent dans les prairies — bienheureux —, Les jeunes oiseaux gazouillent dans leur doux nid,
Les jeunes faons jouent avec. les ombres, point peureux, Et toute fleur vers l’ouest, gaie s’épanouit.
Mais les jeunes, jeunes enfants, ô mes frères, écoutez, Pleurent amèrement, " vos cœurs n’ont-ils de fibres ? —
Au jour de congé des autres ils pleurent à l’excès Dans le pays qui s’appelle terre des libres !
Questionnez-vous les jeunes enfants dans leur chagrin ? Demandez pourquoi leurs larmes tombent à flots ;
Le vieillard peut pleurer pour son douteux demain Tout perdu dans le passé, pleurs si chauds.
Le vieil arbre est sans feuilles dans la forêt gracieuse Le vieil an finit en verglas moulu,
La vieille blessure, rouverte, est la plus douloureuse, Le vieil espoir est dur à être perdu ;
Mais les jeunes, jeunes enfants, ah ! écoutez, mes frères, Oh ! demandez-leur pourquoi ils restent là,
Pleurant amèrement devant les seins de leurs mères
Dans notre heureuse Patrie — que c’est triste cela4 !

Il semblerait, après ce que nous avons dit des principes de Sir Tollemache Sinclair, que nous fussions en droit de nous attendre à une fidélité exemplaire, voire à un mot-à-mot littéral. Or, nous constatons, non sans surprise, qu’il n’en est rien et que la version française est bourrée de chevilles qui n’ont aucune équivalence dans le texte original et qui peuvent, parfois, occuper tout un hémistiche (par exemple, « vos cœurs n’ont-ils de fibres ? » ou « que c’est triste cela ! ») Pourtant, nous ne songerons guère à reprocher ces quelques libertés à l’honorable parlementaire, car de semblables infidélités (au demeurant vénielles et qu’il convient de ne pas surestimer) sont le lot de tous les traducteurs qui veulent rendre en vers un texte poétique écrit dans un autre idiome et selon des lois prosodiques différentes. Mais si nous voulons juger de cette traduction en fonction de critères essentiellement esthétiques, c’est-à-dire en tant qu’œuvre d’art, nous sommes bien forcés de conclure à un échec à peu près total. Intéressante du point de vue expérimental, la tentative de Sir Tollemache Sinclair aboutit à des résultats extrêmement décevants et débouche parfois sur un obscur galimatias, comme dans ce début de la cinquième strophe qu’on ne saurait comprendre sans le rapprocher de l’original :

Hélas ! hélas ! les enfants cherchent à cœurs navrés La mort dans la vie comme le mieux pour eux ;
Ils serrent leurs cœurs gros pour qu’ils ne soient tant brisés Comme par l’ombre d’un linceul du tombeau vieux5.

On s’étonne, devant de pareilles… élucubrations, que Théodore de Banville ait pu écrire à leur auteur :

Bien n’est plus saisissant, plus ingénieux, et certes les résultats que vous avez obtenus prouvent à quel point vous avez eu raison d’entreprendre ces grands travaux. Il est certain qu’à la lecture vos poèmes ont une harmonie vivante et très particulière6.

Sir Tollemache Sinclair comprit-il ce que son système de traduction avait d’inacceptable pour des esprits français ? Les critiques formulées à son encontre7 l’amenèrent-elles à reconnaître l’excentricité des résultats auxquels il était parvenu ? Il est permis de le supposer car, en 1912, il publiait un nouveau recueil (bien plus volumineux) de traductions, d’essais divers et de poèmes originaux, intitulé Larmes et Sourires8 et dans lequel il renonçait totalement à la prosodie révolutionnaire qu’il avait tenté d’acclimater en France quelque trente ans plus tôt. Les poèmes précédemment traduits avaient été complètement remaniés pour obéir à des normes plus classiques. Cette fois encore, nous en jugerons d’après les deux premières strophes de The Cry of the Children :

Entendez-vous pleurer ces enfants, ô mes frères, Avant qu’avec les ans arrivent les douleurs ? Ils reposent leurs fronts sur le sein de leurs mères, Mais cela ne peut pas faire cesser leurs pleurs. Les agneaux sont heureux, bêlant dans la prairie, Et les jeunes oiseaux gazouillent dans leur nid ; Les faons courent dans l’ombre avec folâtrerie, Au soleil de midi la fleur s’épanouit. Mais ces jeunes enfants, frères, dans leurs malheurs, Pleurent amèrement, leur cœur de douleur vibre, Quand les autres enfants sont en congé ; leurs pleurs Coulent dans ce pays appelé libre !
Questionnez ces enfants, tous vivant dans les peines, Demandez-leur pourquoi leurs pleurs coulent parfois.
Le vieillard peut pleurer, et ses larmes sont vaines, Sur son Futur perdu dans le vieil Autrefois. Le vieil arbre est sans feuille en la forêt gracieuse, Le vieil an se termine en un brouillard bien noir, Et la vieille blessure est la plus douloureuse ; Il est plus dur au cœur de perdre un vieil espoir. Mais ces jeunes enfants, écoutez, ah ! mes frères, Demandez-leur pourquoi tous sont pleins de soucis, Pleurant amèrement sur le sein de leurs mères, Quand les autres sont gais dans notre heureux pays.

La transformation, on le voit, est radicale. L’auteur accepte enfin de se soumettre aux « ukases du tsar Boileau » qu’il vouait si allègrement aux gémonies. Il restitue à l’alexandrin ses e muets et, ce faisant, renonce au système typographique qu’il avait imaginé comme mode d’expression de sa prosodie. Il consent même à respecter docilement les règles concernant l’alternance des rimes masculines et féminines ou la place de la césure.

Il est à peine besoin de souligner ce que, dans l’ensemble, la traduction gagne à une telle normalisation, tant du point de vue de l’harmonie que de celui de la clarté. Subsistent seules quelques gaucheries éparses, une certaine raideur diffuse, qui révèlent l’origine étrangère du traducteur. Mais la cadence du vers s’est francisée et l’expression a incontestablement plus de naturel. Et qu’importe si quelques infidélités supplémentaires sont la contrepartie — à peu près inévitable — de cette « naturalisation » !

C’est ainsi que s’achève, dans une suite de poèmes assagis et classiquement banalisés, une des expériences les plus… originales qui aient jamais été tentées en matière de traduction. Pourtant, près d’un siècle après la parution du premier recueil de vers publiés par Sir Tollemache Sinclair, son nom même est totalement ignoré, et nous n’avons eu le dessein de le tirer un instant des limbes de l’oubli que pour le pittoresque et la hardiesse de sa tentative qui, peut-être, lui vaudraient l’hommage parcimonieux et chichement mesuré que Sainte-Beuve daignait accorder à Bonsard :

Qu’on dise : il osa trop, mais l’audace était belle9.

Notes

1 Sir Jean George Tollemache Sinclair : Pleurs et Sourires. Dentu, éditeur. Librairie de la Société des Gens de Lettres, 1884.
2 The Poetical Works of Elizabeth Barrett Browning. Oxford University Press, 1951.
3 À la même époque, Victor Hugo flétrissait pareillement le crime perpétré par la société envers l'enfance ouvrière, opprimée par un travail inhumain :
« Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules ;
Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement
Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.
Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue ! »
(Melancholia in Les Contemplations. Collection des Grands Écrivains de France. Hachette, 1912).
4 « Do ye hear the children weeping, O my brothers,
Ere the sorrow comes with years ?
They are leaning their young heads against their mothers,
Ant that cannot stop their tears.
The young lambs are bleating in the meadows, the young birds are chirping in the nest,
The young fawns are playing with the shadows,
The young flowers are blowing toward the west.
But the young, young children, O my brothers,
They are weeping bitterly !
They are weeping in the playtime of the others,
In the country of the free.
Do you question the young children in the sorrow
Why their tears are falling so ?
The old man may weep for his to-morrow
Which is lost in Long Ago ;
The old tree is leafless, in the forest,
The old year is ending in the frost,
The old wound if stricken, is the sorest,
The old hope is hardest to be lost.
But the young, young children, my brothers,
Do you ask them why they stand
Weeping sore before the bosoms of their mothers,
In our happy Fatherland ? »
5 « Alas, alas, the children ! they are seeking
Death in life, as best to have ;
They are binding up their hearts away from breaking,
With a cerement from the grave. »
6 Lettre citée par Sir Tollemache Sinclair lui-même in Larmes et Sourires (cf. infra), p. 22.
7 Par exemple, ce jugement assez sévère de Louise Ackermann « Les réformes que vous rêvez me paraissent monstrueuses, car elles sont destructives de toute harmonie. » (lettre du 5 mai 1884, citée in Larmes et Sourires, p. 21).
8 Sir Jean George Tollemache Sinclair : Larmes et Sourires. Imprimé pour l'auteur par MM. Ghaix et Cie, Paris, 1912.
9 Sainte-Beuve : Tableau de la poésie française au XVIe siècle. Paris, A. Lemerre

Pour citer cet article :

DOSMOND Simone (2014). "UN TRADUCTEUR OUBLIÉ : SIR JEAN GEORGE TOLLEMACHE SINCLAIR".  Revue La Licorne , Numéro 2 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5935.php

(consulté le 22/11/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
Faculté des Lettres et des Langues - Maison des Sciences de l'Homme et de La Société
Bâtiment A5 – 5, rue Théodore Lefebvre, TSA 21103 - 86073 POITIERS - Cedex 9 – France
Tél : 05 49 45 32 10
http://edel.univ-poitiers.fr/licorne - lalicorne@mshs.univ-poitiers.fr
Page générée par Lodel

Administration du site (accès réservé)  - Crédits & Mentions légales  - Statistiques de fréquentation