ÉTUDE D'UN MICRO-SYSTÈME LEXICAL : LES MÉDICAMENTS SOLIDES

Partie I

Publié en ligne le 28 mai 2014

Par Jacques-Philippe Saint-Gérand

Trois types de dictionnaires s'offrent aujourd'hui à la consultation du linguiste :

– les dictionnaires encyclopédiques qui, bien qu'ayant une prétention à l'universalité, constituent une nomenclature culturelle relative au temps et au lieu de leur rédaction ;

– les dictionnaires de langue qui tentent de cerner à partir d'exemples de parole l'état du lexique d'une langue, soit diachroniquement, soit synchroniquement ;

– les dictionnaires techniques qui restreignent leur nomenclature à un vocabulaire spécialisé ; parmi lesquels on peut encore distinguer des répertoires technologiques : dictionnaires de médecine, de musique, de droit, pour lesquels l'objet référentiel est premier, et les dictionnaires de linguistique qui, eux, tissent une relation plus complexe entre le réfèrent et la métalangue explicative.

La consultation de ces différents types d'ouvrage amène à se poser trois questions qu'il est impossible d'éluder dès lors que l'on tente d'étudier la structure sémasiologique d'une langue sur quelques points précis :

si l'association constitutive du signe (signifiant + signifié) est indissociable, peut-on se livrer à des classements privilégiant le seul aspect signifié, comme dans les dictionnaires encyclopédiques ou techniques, sans déséquilibrer profondément la nature et la fonction de ce signe ?

– de quelle manière s'établissent à l'intérieur d'une langue synchro­niquement définie les distinctions classificatrices de termes reliés à un même ensemble notionnel ?

– enfin, quelle est la validité de la technique d'analyse componentielle de la signification, dite analyse sémique, au regard de cet objet global qu'est le signe ?

Nous ne prétendons pas répondre à l'intérieur de cet article à ces trois questions fondamentales ; nous voudrions seulement relater une expérience et proposer un essai de résolution du dilemme qui en résulte : en l'état actuel des connaissances linguistiques, doit-on ou ne doit-on pas tenter de rendre compte du sens ?

Examinant la grande édition du Dictionnaire Robert pour en extraire une définition simple du terme cachet nous nous sommes trouvé très rapidement confronté à tout un ensemble de « mots » se renvoyant circulairement les uns aux autres : la vertu analogique de cet ouvrage déterminait bien évidemment pour une large part cette circulation du sens ; toute­fois, la confrontation simultanée de ces différents termes nous a semblé devoir être intéressante. Bol, cachet, capsule, comprimé, dragée, gélule, globule, granule, ovule, pastille, pilule, suppositoire, tablette, constituent en effet un ensemble que l'on peut appeler micro-système lexical, selon la définition qu'en donne Mariana Tutescu dans son Cours de Sémantique :

Un micro-système lexical est un ensemble de mots :
(a) qui circonscrivent un domaine conceptuel dans lequel le signifié de l'un recouvre partiellement le signifié de tous les autres,
(b) donc qui tirent leur valeur de leur opposition réciproque1.

Comme nous l'indiquons en titre, le signifié de ce micro-système est « médicament solide ».

Toutefois, si la constitution d'un tel système semble aller de soi, les difficultés commencent à se poser dès que l'on en vient à envisager des procédures d'analyse. Et c'est là que l'étude des différents dictionnaires de linguistique contemporains devient capitale : nous avons constaté le plus souvent, à l'entrée Analyse Sémantique, un désaccord profond sur les techniques et la finalité de l'exercice ; tel rédacteur d'article, en fonction de son engagement personnel, et de son adhésion à une méthodologie particulière, critique violemment l'analyse componentielle ; tel autre, au contraire, la prône avec chaleur ; et il est curieux de remarquer que, sur ce sujet, on atteint difficilement l'objectivité ou l'impartialité.

Il fallait peut-être essayer de clarifier ces deux ensembles complémentaires de définitions, si tant est que toute description ou définition d'un objet engage le système de la langue tout entier.

Nous donnons en annexe (cf. p. 142 sq.) les divers articles relatifs aux problèmes de l'« analyse sémantique », tels qu'ils apparaissent dans les cinq grands dictionnaires contemporains de linguistique ; et en y adjoi­gnant le contenu d'une rubrique du supplément au Grand Robert. Nous y donnons également les différentes définitions des termes constitutifs du micro-système lexical considéré, d'après le Grand Robert d'une part, et le Grand Larousse Encyclopédique d'autre part. Bornons-nous pour l'instant à noter que :

1) Seul le Supplément du Robert définit avec neutralité ce qu'est un sème.

2) Le Guide Alphabétique publié sous la direction d'André Martinet, ainsi que le Dictionnaire de Linguistique paru chez Larousse, adoptent une position très critique sur cette technique de l'analyse sémique, et émettent à ce sujet des vues entièrement négatives, puisqu'ils ne présen­tent pas véritablement de solutions de remplacement, ou, à tout le moins, d'observations fécondes, qui permettent de résoudre les difficultés de la théorie.

3) Le Dictionnaire de la Linguistique, parrainé par Georges Mounin, et le Dictionnaire Encyclopédique des Sciences du Langage, de Ducrot et Todorov, offrent, quant à eux, une vue plus positive de ce problème en n'hypothéquant pas dès l'abord les fondements mêmes de la théorie.

4) Enfin, le Guide Méthodologique, réalisé autour de Bernard Pottier, seul, mais on pouvait s'y attendre eu égard à la part prise en France par ce linguiste dans le développement de l'analyse sémantique componentielle, adopte une position entièrement favorable à cet endroit.

1) La circularité des définitions contenues dans le Robert semble s'organiser autour de deux pôles archilexémiques, qui sont respective­ment le substantif « médicament » et l'adjectif « pharmaceutique ». Le premier est pourvu d'expansions ordinairement de type relatif (médi­cament qui... /et, ou / que...), lesquelles assument une fonction de caractérisation particularisante par référence à de multiples sous-classes ; tandis que le second (quelquefois exprimé sous la forme corrélative de l'archilexème adjectif : « médicamenteux/-se »), constitue l'apport sémantique généralisant, et, en cela, classificateur par référence à un ensemble englobant.

2) Le Grand Larousse Encyclopédique, en regard, propose des défi­nitions plus techniques, qui devraient contribuer à distinguer plus aisément entre les objets eux-mêmes, mais qui ne permettent pas de mieux dégager en langue la situation et les valeurs respectives de chacun des termes de ce micro-système au sein du système plus vaste qu'est le lexique.

3) Néanmoins, l'observation conjointe de ces deux séries de défi­nitions révèle la permanence, en chacune d'elles, d'informations précises relatives à la forme et à la substance dans le plan du signifié de chaque terme. Toute la difficulté de l'analyse réside ici dans le « télescopage » de deux terminologies applicables dans des perspectives différentes au même objet, qui ne les confond que trop facilement si l'on ne prend pas garde au piège que tendent quelquefois les mots dans leur utilisation habituelle et irréfléchie. D'une part, une terminologie empirique et pragmatique qui, d'après l'expérience quotidienne, entérine l'observation qu'un médicament est quelque chose qui contient quelque chose, l'association d'un contenant et d'un contenu, lesquels peuvent à leur tour être définis en fonction de leur forme et de leur substance : il existe des médicaments sphériques, rectangulaires, pulvérulents, granuleux, etc. Et d'autre part, une terminologie scientifique, celle de la glossématique (dans la tradition de Hjelmslev) qui tend à considérer pour tout signe la relation bi-univoque de l'expression et du contenu, lesquels se dédoublent aussitôt – mais sans référence à l'objet envisagé qui peut être aussi bien concret qu'abstrait – aux niveaux de la forme et de la substance.

Ainsi, sommes-nous amené à reposer la question fondamentale des rapports de la description de l'objet et du métalangage explicatif, et par là-même, à nous prononcer sur la portée de la technique d'analyse componentielle. La relation de l'expression au contenu étant une solidarité infrangible, du signifiant au signifié un tout indissociable, dans quelle mesure l'analyse de la substance du contenu permet-elle de situer avec exactitude le signe dans le système de la langue ? Existe-t-il donc un quelconque isomorphisme entre ces deux plans qui permette d'homologuer une forme d'expression à un contenu dont on aura attentivement scruté la substance ? La sémantique, par la méthode d'analyse componentielle, a-t-elle atteint le niveau suffisant de généralité et le degré maximal de prégnance à son objet, qui lui permette d'échapper au reproche souvent fait de n'être bonne, tout au plus, qu'à constituer une possibilité d'analyse des lexiques techniques, est-elle enfin devenue une science en cessant de paraître la parente pauvre de la linguistique (abusivement réduite en l'occurrence à la phonologie structurale), ou n'est-elle encore qu'une vaste illusion de l'esprit, dont les objets du monde extérieur seraient le prétexte et le langage un involontaire complice ?

La définition la plus hostile à ce genre de procédure, celle contenue par le Dictionnaire de Linguistique (Larousse) mérite que l'on s'y arrête. Elle s'articule autour d'un paragraphe consacré à la reproduction en résumé de l'analyse fondamentale de l'archilexème « siège » par B. Pottier. Ce qui se trouve en deçà de ce paragraphe marque avec assez d'objectivité la relation de la sémantique componentielle à la phonologie, son aînée et son modèle méthodologique, tout en masquant cependant la réflexion développée par les tenants de ce type d'analyse sur le problème crucial de la translation des concepts méthodologiques d'une probléma­tique à une autre. Mais, ce qui est au-delà dudit paragraphe ne pèche pas seulement par omission mais par déformation de la pensée de B. Pottier, et marque ainsi une volonté évidente de mécompréhension, fondée sur un usage abusif de la logique, à laquelle le rédacteur voudrait – non sans quelque aberration ancienne mais toujours renouvelée – réduire le fonctionnement profond de la langue.

De fait, il est plus facile de s'attaquer à des ensembles notionnels concrets, et l'analyse sémique de fauteuil se révèle plus simple à mener que celle de vertu, ou courage, mais même en période de réévaluation du travail manuel, cela ne signifie pas qu'il soit plus facile pour un linguiste de devenir menuisier ou ébéniste que métaphysicien ou moraliste. Le linguiste reste essentiellement le même devant la réalité et les lexies qui servent à en découper les contours en fonction de la langue choisie pour l'étude. Il s'agit, pour lui, de saisir les structures minimales de la signi­fication ainsi que leur articulation en des ensembles sémiques plus impor­tants. Et si nous en revenons à l'exemple connu de l'archilexème « siège », l'analyse proposée vaut, non parce qu'elle détaille, entre autres unités minimales de la signification, les parties constitutives de l'objet fauteuil, mais, parce que, au-delà du problème (à envisager ultérieurement) de la dénomination de ces unités minimales et de leur combinaison, elle apporte au sein d'un ensemble d'objets homogène des distinctions per­mettant d'isoler la plus petite différence ayant une incidence dans le processus de désignation, et par conséquent d'opposer, fauteuil à chaise, tabouret, non seulement en tant qu'objet mais surtout en tant que signe. Personne ne contestera le fait que ce monde des objets concrets et quotidiens se laisse plus aisément structurer en ensembles fonctionnels isolables que celui des abstractions pour lequel le langage est déjà un en-soi totalement déterminant : comment définir autrement qu'intérieu­rement à la langue des notions telles que : valeur, beauté, etc. ? Mais, ne donnons pas 1'« impression de cautionner le langage par la réalité » ; si l'univers concret peut être un bon prétexte à l'analyse de la signification, la théorie qui sous-tend cette procédure doit pouvoir également rendre compte des entités non concrètes ; la réalité ne peut être, dans un premier temps, qu'un garde-fou (soit dit sans ironie) protégeant le linguiste contre les tentations de la conceptualisation outrancière et du logicisme forcené. En ce sens, c'est certainement abuser que de vouloir tirer de la remarque que l'analyse sémique possède une origine pratique dans des « recherches de classification technologique », une restriction absolue quant à la portée de la méthode ; restriction reposant sur le postulat – que l'on voudrait presque ériger en axiome – selon lequel « les sèmes dégagés n'ont pas de valeur métalinguistique ».

À ce point du développement, la seule véritable discussion nous paraît ne devoir résider que dans l'acceptation ou le refus de l'hypothèse d'une homologie entre le domaine de la sémantique et celui de la phonologie, ce que marquent bien Encyclopédie Méthodique de B. Pottier (a) et le Dictionnaire Encyclopédique de Duerot et Todorov (b) :

« si nous admettons le parallélisme avec le plan phonique... »
« le sème étant au domaine du contenu ce que le phonème est au domaine de l'expression. »

Une fois l'hypothèse admise, et toute recherché doit bien finir par pré­ciser celle(s) sur la /lesquelle(s) elle se fonde, toute querelle ultérieure ne saurait tenir qu'en une fausse interprétation de la notion de métalangage. Pour notre compte, quelle que soit notre répugnance réfléchie à utiliser des concepts méthodologiques en dehors de leur domaine définitionnel d'origine (cf. en particulier, les extrapolations aventureuses d'une certaine sémiotique textuelle para-linguistique), il ne nous semble pas qu'il y ait de grandes difficultés à utiliser dans le domaine du contenu des éléments ayant précédemment été découverts dans et pour l'explo­ration du domaine de l'expression. Dans les deux cas, l'analyse tend à définir des formes, c'est-à-dire à passer du continu et de l'universel à du discontinu particularisé dans chaque langue ; il ne s'agit pas d'affirmer une conformité profonde des deux plans de l'expression et du contenu, que semblerait induire une homologie de surface, mais seulement de dégager un certain type de relations (opposition, commutation, combi­naison) qui permettent, de retrouver les deux grands axes de toute recherche linguistique : le paradigmatique, lieu de l'exclusion, et le sytagmatique, lieu du contraste. De ce point de vue,, les phonèmes constitutifs de /gato/ entretiennent entre eux les mêmes relations que les sèmes constitutifs du lexème correspondant « gâteau » ; ils excluent au moment précis de la réalisation de l'item envisagé, tout autre élément de même niveau qui pourrait apparaître dans le même contexte. Au regard de l'élément de première articulation, phonèmes et sèmes se constituent respectivement dans le plan de l'expression et dans celui du contenu en faisceaux d'exclusion ; de sorte que, une nouvelle fois c'est l'aspect négatif qui se trouve valorisé : le principe d'identité différentielle régit la structuration interne de ces deux plans, et non celui d'une conformité qui impliquerait, lui, au contraire, une identité positive.

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L'ensemble des traits phonologiques, d'une part, et l'ensemble des traits sémantiques, d'autre part, quoique recouvrant des substances radicalement hétérogènes, obéissent aux mêmes principes de structuration : toute modification d'un élément minimal entraîne la réalisation d'une forme distinctive et oppositive. Qu'il y ait là circularité de l'argumentation, puisque l'on justifie la procédure d'analyse componentielle en utilisant conjointement et à des fins d'illustration réciproque les notions de phonème et de sème, cela est bien possible. Mais nous demandons comment il nous serait donné de procéder autrement, puisque la langue elle-même ne s'étudie qu'à partir de l'examen des paroles particulières. Il faut bien qu'à un moment ou à un autre de la recherche nous réaffir­mions cet isomorphisme essentiel des deux plans considérés. Et que la langue renvoie à elle-même !

Ce problème de la circularité du raisonnement, ou plutôt de la circularité imposée au raisonnement par la nature fondamentalement relationnelle des unités composant une langue (chacune d'elles se définissant non seulement par la place qu'elle occupe dans une hiérarchie mais aussi par ses affinités combinatoires spécifiques), nous allons le retrouver en revenant à cette idée d'une fausse interprétation de la notion de méta- langage. Le danger le plus grave nous semble être celui de vouloir théoriser cet objet jusqu'à ne plus en faire qu'une algèbre sans prégnance sur son support qu'est le langage dénotatif, et par là même accueillante aux spéculations les moins réalistes. En effet, de même que lorsque nous employons la formule : « le phonème /a/ », nous utilisons un raccourci d'expression qui nous permet d'échapper à l'énumération de tous les traits phonologiques de cet élément, quoiqu'il donne l'impression de nommer un objet concret quand le phonème n'est qu'une abstraction, une idéalité reconstruite à partir des traits pertinents à la description oppositive de la réalité phonétique (a), de même lorsque nous faisons de /bras/ un sème pertinent de fauteuil, nous n'utilisons qu'une liberté permise par la langue et une nécessité imposée par la communication. J. Rey-Debove a fort justement noté et expliqué ce phénomène:

Le métalangage est englobé dans la langue qui, seule, recouvre le champ du dicible, et le discours métalinguistique ne peut rien contenir qui ne soit dans la langue. En sémantique, notamment, il ne peut que renvoyer d'un signe à l'autre de façon circulaire2.

Ainsi, nier toute valeur métalinguistique au sème /bras / revient à se laisser prendre au piège de l'expression et de son dédoublement, puisque ce sème n'est en aucune manière un signe à part entière, ce dont les barres obliques doivent témoigner graphiquement, le contenu dénoté n'étant pas du même niveau linguistique que l'expression à lui concédée par la communication. Le sème est une figure de contenu, et si la transmission de cette figure à des fins d'analyse s'effectue au moyen nécessaire d'une expression orale ou graphique conjointe, cette conjonction momentanée n'en fait pas pour autant un signe de première articulation. Il s'agit plutôt d'un proto-signe auquel la clarté et l'élégance du raisonnement analytique imposent d'être explicité par un terme courant. Dans le cas qui nous occupe, /bras/ aurait pu être dénommé transitoirement, mais de manière plus recherchée, /latéralité/. Ce à quoi J. Cl. Gardin n'eût vrai­semblablement rien eu à répondre car le bras d'un fauteuil ou l'anse d'un pot sont rigoureusement dans la même situation en regard d'un bras humain.

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La rhétorique classique, avec toutes ses imperfections aujourd'hui bien reconnues, avait cependant appréhendé depuis longtemps ce phénomène caractéristique de la désignation que constitue une extension abusive du sens, et qu'elle répertoriait sous le terme général de Caiachrèse. Qu'il nous soit permis d'en donner trois illustrations :

a) Dans les Figures du Discours de P. Fontanier :

La catachrèse, en général, consiste en ce qu'un signe déjà affecté à une première idée, le soit aussi à une idée nouvelle qui elle même n'en avait point ou n'en a plus d'autre en propre dans la langue, elle est par conséquent tout trope d'un usage forcé et nécessaire, tout trope d'où résulte un sens purement extensif ; ce sens propre de seconde origine, intermédiaire entre le sens propre primitif et le sens figuré, mais qui par sa nature se rapproche plus du premier que du second, bien qu'il ait pu être lui-même figuré dans le prin­cipe3...

b) Dans le Dictionnaire des Difficultés de la Langue Française de J. Ch. Laveaux :

Figure de rhétorique. Les langues les plus riches n'ont pas un assez grand nombre de mots pour exprimer chaque idée particulière par un signe qui ne soit que le signe propre de cette idée. Aussi l'on est souvent obligé d'emprunter le mot propre de quelque autre idée qui a le plus de rapport à celle qu'on veut exprimer. Et cet emploi se fait par la catachrèse [...] [qui] est un écart que certains mots font de leur première signification, pour en prendre une autre qui y a rapport ; et c'est ainsi ce qu'on appelle extension. La raison rejette ces expressions, mais la nécessité les excuse, et le sens qu'on y attache sauve la contradiction qu'elles présentent4.

c) Ibid.

On dit qu'un mot signifie telle ou telle chose par extension pour dire qu'outre sa signification primitive, il a encore telle ou telle signification qui a rapport avec la première, et qui lui a été donnée à cause de ce rapport. Par exemple, le mot feuille se dit au propre et dans sa signification primitive et naturelle, des feuilles des plantes. Ainsi l'on dit par extension : une feuille de papier, une feuille de car­ton, de fer-blanc, d'étain, etc.5.

On aura bien évidemment été sensible dans ces extraits au décalage absolu existant entre le type de réflexion de ces auteurs et celui pratiqué par les linguistes contemporains ; et en particulier, il s'agit de ne pas donner par une sorte d'anachronisme anticipant au mot signe la valeur qu'il a acquise dans la théorie saussurienne ; toutefois, il nous semble qu'on n'aura pas pu rester indifférent devant cette prescience du fait que la nécessité impose quelquefois de manipuler les mots et, en disjoignant leur expression de leur contenu, d'en placer quelques-uns dans une position d'explication du fonctionnement sémantique des autres. Mais, que l'on ne s'y trompe pas, dès lors qu'ils ont acquis cette position, ces mots ne sont plus signes même si l'apparence nous leurre ; ce sont des sèmes transitoirement réalisés en discours pour la transmission de l'analyse.

En ce sens, et compte tenu des impératifs concomitants de l'analyse et de sa communication, il nous semble que l'analyse sémique est à l'heure actuelle pleinement validée, à la seule condition de toujours prêter la plus grande attention au niveau d'utilisation des termes descriptifs choisis comme véhicules de la pensée.

Il existe trois types distincts de sémantique : une sémantique analytique qui décompose la signification d'un lexème en traits minimaux, une sémantique schématique qui s'intéresse, elle, aux relations signifiantes dans l'énoncé, et enfin une sémantique globale qui se donne le texte pour objet. Seule la première nous importe ici, où nous voudrions préciser comment la langue française a découpé certaines formes dans cette substance que recouvre approximativement le sémème « médicaments solides ».

Dans l'ensemble défini par les termes (bol, cachet, capsule, comprimé, dragée, gélule, globule, granule, ovule, pastille, pilule, suppositoire, tablette) nous pouvons distinguer deux grandes catégories de sèmes : les sèmes génériques qui caractérisent chaque élément de cet ensemble par référence à son appartenance à une classe supérieure, et qui, en quelque sorte, définissent le domaine notionnel d'application du lexème envisagé, d'une part, et les sèmes spécifiques qui le caractérisent par référence à ses propres qualités internes, et qui le décrivent donc en tant que signe renvoyant à une réalité objectale. Enfin, il est également possible d'envisager l'existence pour certains termes de cette liste de sèmes connotatifs, dits virtuèmes, mis en valeur dans des expressions traditionnelles, quelquefois à la limite de l'argotique. Les tableaux qui suivent sont destinés à synthétiser sous forme de grille sémique les indications déduites de l'analyse du système (cf. p. 138, 139, 141).

a) Les sèmes génériques : de ce point de vue, il est possible d'envisager le micro-système sous deux aspects principaux. Tout d'abord la finalité fonctionnelle, selon la destination ordinaire du médicament, et son type d'action ; puis, selon son mode d'absorption. On peut en effet opposer à l'intérieur de cet ensemble les termes dont l'application implique la présence du trait /+ humain/ à ceux qui requièrent le trait /– humain/ ; plus encore, parmi les premiers on peut encore opérer une partition entre ceux qui possèdent la marque /action locale / et ceux qui possèdent au contraire la marque /action générale/. Ce qui nous amène à un regroupement du type :

[(globule, granule, ovule, pastille, pilule, tablette) /vs /(cachet, capsule, dragée, gélule, suppositoire) ]/vs / (bol, ovule).

Mais on peut aussi et. complémentairement opposer, selon leur mode d'absorption des termes ayant dans leur matrice définitoire le trait /+ buccal/ et des termes ayant le trait /– buccal/; le premier groupe admettant deux subdivisions supplémentaires suivant que cette absorp­tion buccale est différée ou immédiate, qu'il est encore possible d'affiner en distinguant entre dilution et délitescence pour ce qui est de l'absorption différée. Et la répartition des léxèmes du micro-système, plus complexe cette fois-ci, s'effectue de la manière suivante :

[(comprimé, gélule /vs / pastille, tablette) /vs/ bol, cachet, capsule, comprimé, dragée, gélule, globule, granule, pilule] /vs/ (comprimés secs, ovule /vs / suppositoire).

b) Les sèmes spécifiques : Nous avons cru pouvoir distinguer dans ce micro-système une double série d'oppositions qu'il faut désormais exploiter, sans être dupe (voir supra p. 129-130) des pièges du vocabulaire employé. Forme et Substance, d'une part, Contenant et Contenu, d'autre part, sont utilisés dans leur acception traditionnelle, sans rien devoir à leur acception en linguistique.

Si l'on admet qu'un médicament se compose d'un principe actif associé à un moyen de transmission (excipient ou autre), la dichotomie du contenant et du contenu s'éclaire d'elle-même ; ainsi que celle opposant la forme (géométrique et/ou matérielle) à la substance. Il s'agit maintenant de considérer les quatre domaines sémiques que constituent à cet égard, la forme du contenant, la substance du contenant, la forme du contenu, et la substance du contenu.

Pour ce qui est de la forme du contenant, le trait /+ plat/ recouvrant l'opposition /cylindrique/ – /rectangulaire/ et s'appliquant à la série :

[(cachet, comprimé, gélule, pastille) /vs/ (tablette)]

nous paraît être un bon critère distinctif au regard de son symétrique /– plat/, qui, lui, introduit une triple différenciation entre /sphérique/ /ovoïde/ et /polyédrique/, et recouvre la série :

[(bol, globule, granule, pilule) /vs/ (capsule, dragée, ovule, suppo­sitoire) /vs / (comprimé externe).]

La substance du contenant semble s'organiser autour de l'opposition /soluble/ – /fusible/. Le premier trait est d'ailleurs le plus riche en sous-catégorisation. On distingue, en effet, entre un contenant solide ou pulvérulent ; le sème /contenant solide/ pouvant à son tour être l'objet d'une distinction dichotomique en fonction du trait /+ saccharolé/. Certes nous paraissons entrer là dans des distinctions n'ayant plus rien de linguistique, mais il nous semble qu'il ne faut pas négliger le fait que cette décomposition repose sur l'examen des qualités internes de l'objet susceptibles de faire varier sa dénomination, et que, par conséquent, il s'agit moins de l'objet en soi que du signe qui en est le reflet dans la langue. Sous ce point de vue, nous sommes maintenant amené à dis­tinguer entre :

[(dragée, globule, granule, tablette) /vs / (capsule, gélule) /vs / pilule /vs/ cachet] /vs/ [(bol, comprimé) /vs/ (ovule, suppositoire)]

Envisager le micro-système des médicaments solides sous l'aspect de la forme du contenu revient à constater une nouvelle opposition entre les traits /– liquide/ et /+ liquide/, le premier gouvernant à son tour une triple différenciation en fonction des traits subordonnés /granulé/, /mou/, /pulvérulent/ ; ce qui permet de regrouper les éléments de l'ensemble selon les affinités suivantes :

(comprimé, dragée) /vs / (bol, ovule, suppositoire) /vs / (capsule, gélule, globule, granule, pilule, tablette)

Notes

1 M. Tutescu, Cours de Sémantique. Universitatea din Bucuresti. Facultatea de Limbi Romanice, Clasice si Orientale. Cátedra de Limba Franceza. Centrul de multiplicare al Universitatii din Bucuresti, 1973, 230 p., p. 60-61.
2 J. Rey-Debove, La Métalangue comme Système de Référence au Signe, in Le Français Moderne, Revue de Linguistique Française, t. XL, n° 3, juillet 1972, p. 232.
3 P. Fontanier, Les Figures du Discours, Paris, Genette, 1968, 503 p., p. 213-214.
4 J.-Ch. Laveaux, Dictionnaire des Difficultés de la Langue Française, Paris, 1846, 3e édition, 731 p., sur deux colonnes, p. 109 a /b
5 5 Ibid., p. 280 b.

Pour citer cet article :

Saint-Gérand Jacques-Philippe (2014). "ÉTUDE D'UN MICRO-SYSTÈME LEXICAL : LES MÉDICAMENTS SOLIDES - Partie I".  Revue La Licorne , Numéro 1 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5919.php

(consulté le 21/09/2017).

Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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