L'Astrée et la « nouvelle historique »

Publié en ligne le 28 mai 2014

Par Roger GUICHEMERRE

On sait la vogue de la nouvelle, en particulier de la nouvelle « historique », dans le dernier tiers du XVIIe siècle. L'expression avait été employée par Saint-Réal en 1672, à propos de son Don Carlos, bref récit des amours malheureuses de l'infant Don Carlos et d'Élisabeth de France, femme du cruel et jaloux Philippe II, en même temps que chronique de la cour d'Espagne. Mais le genre existait auparavant puisque dès 1662, avec la Princesse de Montpensier, Mme de La Fayette nous donnait une nouvelle dont les héros et le cadre étaient empruntés à l'histoire du règne de Charles IX, et que Mme de Villedieu, en 1670, attribuait à des personnages historiques les aventures sentimentales contées dans ses Annales galantes.

Le succès de Don Carlos créa une mode. Treize « nouvelles historiques » parurent en cinq ans1, parmi lesquelles nous pouvons citer la Marie Stuart, de Boisguilbert, Diane de France, de Vaumorière, Le Prince de Condé, de Boursault (toutes de 1675), Mérovée fils de France, ou La Belle Hollandaise (1678-79), etc., ouvrages auxquels il convient d'ajouter plusieurs autres récits qui, sans s'intituler « nouvelles historiques », présentent les mêmes caractères : La Princesse d'Angleterre, ou Yolande de Sicile, de Préchac (1677-78), Frédéric de Sicile, de Catherine Bernard (1680) et, bien entendu, les trois nouvelles des Désordres de l'Amour, de Mme de Villedieu (1675) et La Princesse de Clèves, de Mme de La Fayette (1678), Le genre ainsi créé, où l'histoire ne fournit le plus souvent que des noms fameux et un cadre commode où placer une aventure amoureuse, connaît une grande vogue jusqu'à la fin du siècle. De 1681 à 1700, R. Godenne dénombre vingt-deux nouvelles historiques, sans compter celles qui ne portent pas ce titre, comme La Duchesse d'Estramène, de Du Plaisir (1682), ou les nouvelles « galantes », qui sont parfois aussi « historiques », comme Le Comte d'Amboise, de Catherine Bernard (1689), ou La Duchesse de Medo, de Quinet (1692).

La vogue du genre continuera au XVIIIe siècle, avec des auteurs très estimables comme Mlle de La Roche-Guilhem ou Mme de Tencin, Lesconvel ou Vignacourt. Ce n'est que vers 1730 qu'il déclinera, critiqué par ceux qui lui reprochent sa médiocrité ou qui s'indignent des libertés qu'il prend avec l'histoire2, et surtout concurrencé par des genres nouveaux, le conte oriental et les romans – « histoires », « mémoires » ou romans à la première personne – de Lesage, de l'abbé Prévost ou de Marivaux.

Quels sont les caractères de ces « nouvelles historiques », qui connu­rent pareil succès ? Ce sont d'abord des récits sérieux, généralement d'amours contrariées – par des parents hostiles, des rivaux redoutables, des obstacles d'ordre social ou politique –, dont le dénouement est souvent tragique – séparation définitive, mort ou retraite dans un couvent. L'histoire fournit à ces récits le cadre – très souvent la Cour des Valois, mais aussi des époques plus reculées ou des pays étrangers –, des noms fameux – les héros sont le plus souvent des personnages célèbres, rois, chefs militaires, princes et princesses –, des événements connus – batailles, traités, mariages royaux –, qui jalonnent le récit et lui confèrent un air d'authenticité. Mais le plus souvent l'aventure sentimentale est purement imaginaire, et l'aveu de Boursault, dans sa Préface du Prince de Condé, s'appliquerait bien à toutes ces nouvelles « historiques » : « On peut regarder comme autant de vérités les endroits qui ne concernent que la guerre, mais on ne garantit pas ceux où l'amour a quelque part. »

En effet, si, à l'origine, avec Segrais ou La Princesse de Montpensier, la nouvelle se présente comme une réaction contre les invraisemblances des grands romans héroïques – « la nouvelle doit un peu davantage tenir de l'histoire et s'attacher plutôt à donner les images des choses comme d'ordinaire nous les voyons arriver », faisait dire Segrais à la princesse Aurélie, dans ses Nouvelles françoises (1656) –, le romanesque subsiste largement dans le nouveau genre : héros idéalisés et respectant tous un code de courtoisie galante très conventionnel, aux étapes attendues – première rencontre et « coup de foudre » ; déclaration du galant, repoussé d'abord, puis agréé ; malentendus ou obstacles qui séparent les amants ; retrouvailles ou désespoir mortel de l'un d'eux – ; aventures peu communes, qui ne le cèdent en rien à celles que nous contaient Polexandre ou Le Grand Cyrus – tempêtes et naufrages, pirates, enlèvements, déguisements et substitutions, reconnaissances –, ingrédients indispensables des nouvelles de Préchac, de Le Noble ou de Mlle de La Roche-Guilhem.

Si l'on considère maintenant leurs caractères proprement formels, les nouvelles historiques sont généralement plus longues que la « nouvelle-fabliau » traditionnelle : elles atteignent souvent deux cents pages (format du temps) ou davantage, longueur relative due à une certaine lenteur du récit3, qui s'attarde volontiers à des détails secondaires et se complaît dans ce que R. Godenne appelle le « réalisme galant », intro­duit par Segrais dans ses Nouvelles françoises4 : discussions galantes, description de divertissements mondains, insertion dans le récit de lettres ou de vers amoureux, au mépris de toute vraisemblance historique5. D'autre part, bien que le genre semble exiger une certaine simplicité – « on ne prend ordinairement [...] qu'un seul événement principal », écrit Du Plaisir qui se fait le théoricien de la nouvelle dans ses Sentiments sur les Lettres et sur l'Histoire (p. 90) –, des nouvelles racontent une succession d'aventures arrivées à un même héros, ou bien comportent plusieurs intrigues, ou encore des récits secondaires intercalés, en dépit de la constatation de Du Plaisir que « le mélange d'histoires particulières avec l'histoire principale est contre le gré du lecteur » (ibid., p. 91). La nouvelle historique et galante reprend donc les procédés du roman, y compris le début in médias res et les récits rétrospectifs qu'il implique6, et devient une sorte de roman en raccourci, un « petit roman », pour reprendre l'expression de Boursault (Préface du Prince de Cotidé7).

Or, tous ces traits qui caractérisent le contenu ou la forme de la nouvelle historique de la fin du XVIIe siècle, nous les rencontrons, plus d'un demi-siècle auparavant, dans un certain nombre d'épisodes de L'Astrée. Honoré d'Urfé a en effet inséré dans son roman pastoral une vingtaine de récits, qui n'ont qu'un lien très lâche avec l'histoire des amours d'Astrée et de Céladon, ou de Silvandre et de Diane, sujet principal de l'ouvrage. Quelques-uns de ces récits nous entraînent loin du Lignon et des bergers du Forez, dans les Cours impériales de Rome ou de Constantinople, ou encore dans l'entourage des chefs barbares, burgondes ou francs, wisigoths ou vandales, qui régnent sur la Gaule, l'Espagne ou l'Afrique du Ve siècle. Ici, plus de fiction pastorale, plus de bergers idéalisés, plus d'amours platoniques ; mais un cadre réel, des personnages souvent connus, des événements dont l'histoire a gardé le souvenir, des passions plus brutales et des ruses plus perfides. C'est dans de tels épisodes qu'on trouverait les caractères essentiels de ce qui sera la nouvelle historique et galante, et c'est dans L'Astrée qu'il faut chercher l'origine d'un genre qui, avant de se présenter sous la forme de « nouvelles » distinctes, se retrouvera dans les « récits » ou les « histoires » des grands romans héroïques8.

L'analyse de deux « histoires » de L'Astrée, une aventure romaine et un récit wisigothique, nous permettra de mieux saisir les analogies entre ces épisodes et les nouvelles historiques telles qu'en écriront Saint-Réal ou Mme de La Fayette.

D'abord ces deux épisodes sont aussi des histoires d'amours contrariées. L'histoire de Daphnide et Alcidon (III, 3-4) relate la naissance de l'amour entre les deux jeunes gens à la cour du roi wisigoth Torrismond, leur séparation, puis leurs rencontres périlleuses dans une Provence ravagée par la Guerre ; c'est ensuite la passion du roi Euric pour l'héroïne qui, ménageant son ambition et son cœur, se partage entre son royal amant et son amoureux jaloux ; finalement la mort tragique du roi Euric, assassiné, permettra la réconciliation des deux amants.

L'histoire d'Eudoxe et d'Ursace, plus longue et plus complexe, fait l'objet de deux chapitres assez éloignés de L'Astrée (II, 12 et V, 8). Le premier nous conte la tendre idylle qui se noue entre le chevalier romain Ursace, venu à Constantinople à la suite de Valentinian, et la belle Eudoxe, fille de l'empereur d'Orient Théodose II ; puis le mariage poli­tique de la jeune fille avec Valentinian, devenu empereur d'Occident, mariage qui oblige Ursace à se contenter d'une affection platonique ; la violence faite par Valentinian à la femme du sénateur Maxime pousse celui-ci à faire assassiner l'empereur et à lui prendre son trône et aussi sa femme, nouveau sujet d'affliction pour le pauvre Ursace, encore séparé de sa chère Eudoxe. Désespérés, les deux amants font appel contre l'usurpateur au roi vandale Genséric, qui débarque en Italie, chasse Maxime qui est tué, mais repart pour Carthage en emmenant Eudoxe et ses deux filles, malgré Ursace qui tente un inutile coup de main contre les troupes vandales. Nous apprenons plus tard (V, 8) que Genséric, à Carthage, s'est épris de sa belle captive, qui lui résiste de son mieux ; comme il veut la forcer, elle met le feu au palais. On la croit morte ; Genséric est au désespoir, ainsi qu'Ursace et son ami Olimbre, qui viennent justement de débarquer. Mais Eudoxe et ses deux filles ont pu se sauver par une fenêtre, et le propre fils de Genséric, Thrasimond, épris de l'une des filles, a caché les fugitives. À la fin, Genséric repentant, heureux d'apprendre qu'Eudoxe est vivante, l'unira au fidèle Ursace, trandis que les deux filles épouseront Olimbre et Thrasimond.

Amours de deux jeunes gens contrariées par des rivaux puissants, morts tragiques ou effacements magnanimes, – ce sont là des sujets que l'on retrouve fréquemment dans les nouvelles de la deuxième moitié du siècle, des Nouvelles françoises de Segrais aux Nouvelles historiques de Mlle de La Roche-Guilhem.

D'autre part, comme le feront plus tard les auteurs de nouvelles historiques, d'Urfé a situé ses épisodes romanesques dans un contexte historique précis. Si la cour brillante de Torrismond, pleine « de cheva­liers et de dames accomplis », où le « roi faisait tenir le bal fort souvent, avec des courses de bagues, des joutes et des tournois », ressemble davantage à la cour d'Henri II qu'à l'entourage guerrier d'un chef wisigoth9, et si d'Urfé a donné à son héros les traits du « vert galant », le contexte de l'épisode est fort précis. On apprend que Torrismond a succédé à son père Thierry, « mort en la bataille donnée aux Champs catalauniques contre Attila » ; que son successeur Thierry II « passa les Pyrénées » pour combattre les Suèves ; qu'après sa mort, « Euric, son frère, lui succéda », qui, « après avoir pris la ville des Massiliens, vint assiéger celle d'Arles », tous faits attestés et qui situent nettement l'intrigue dans l'histoire du royaume wisigoth.

De même, le récit des malheurs d'Eudoxe est précédé d'un tableau détaillé de la famille impériale vers 420 : « Théodose, nous rappelle-t-on, fils de l'empereur Arcadius et le petit-fils du grand Théodose, étant empereur d'Orient, épousa Eudoxe », dont il « n'eut qu'une fille », nommée aussi Eudoxe… En ce même temps, Placidie, ayant quelque mauvaise satisfaction de son frère Honorius, s'était retirée en Constantinople vers son neveu Théodose [...], emmenant, avec elle ses enfants Valentinian et Honorique », – précisions parfois un peu lourdes, mais qui marquent bien l'intention de l'auteur d'inscrire sa fiction dans l'histoire10.

Comme dans la nouvelle historique aussi, les héros des épisodes de L'Astrée sont souvent des personnages qui ont effectivement vécu et dont l'histoire nous a laissé le souvenir. Si Daphnide et Alcidon sont de pures créations romanesques11, le roi Wisigoth Euric, conquérant de l'Auvergne et de la Provence, a bel et bien existé ; et, à côté d'un Ursace, amant malheureux très romanesque, les autres protagonistes de l'épisode sont parfaitement authentiques et leurs actes conformes à la vérité historique, qu'il s'agisse des empereurs Valentinian et Maxime, maris successifs de la belle Eudoxe, du roi vandale Genséric, qui envahit en effet l'Italie en 455 et emmena l'impératrice en captivité, ou de son fils Thrasimond, qui lui succédera en 477. Quant à Olimbre, le fidèle ami d'Ursace et l'amant respectueux de Placidie, il n'est autre que le fameux Olibrius, qui sera empereur en 472. Comme plus tard Mme de La Fayette placera un comte de Chabannes imaginaire à côté de la princesse de Montpensier, du duc de Guise et du duc d'Anjou, personnages authentiques, d'Urfé associe dans son récit héros fictifs et acteurs réels, inaugurant un procédé que suivront encore les auteurs de romans historiques du XIXe siècle.

Enfin, l'histoire ne fournit pas seulement à l'auteur de L'Astrée un cadre où situer la fiction, ou des personnages, dont la réalité historique donne une allure d'authenticité au récit romanesque ; le rappel intermittent d'événements connus – guerres, trêves, morts ou mariages de souverains – jalonne et rythme la narration ; mieux, ces événements historiques influent souvent directement sur l'intrigue. En veut-on des exemples ? Dans l'histoire de Daphnide et Alcidon, la mort du roi Torrismond et la guerre entreprise par son successeur Thierry séparent les deux amants ; puis l'invasion de la Provence par Euric permet leur rapprochement, mais aussi la passion du roi, à qui la reddition d'Arles laisse le loisir de séduire l'ambitieuse Daphnide ; enfin l'assassinat du roi wisigoth favorisera la réconciliation des jeunes gens.

Les incidences de l'histoire sur l'intrigue romanesque sont encore plus manifestes dans l'épisode d'Eudoxe et d'Ursace. Le séjour de Valentinian à Constantinople permet d'abord à Ursace, qui l'accompagnait, de rencontrer Eudoxe et de s'éprendre d'elle ; le mariage de l'empereur et de la jeune fille, sacrifiée à la raison d'État, sépare les amants, qui, heureusement, se retrouvent à Rome ; l'invasion de la Gaule par Attila, qui oblige Ursace à rejoindre l'armée d'Aétius, les sépare une fois de plus. Ensuite l'usurpation de Maxime et le deuxième mariage d'Eudoxe, puis le débarquement de Genséric et la captivité de l'impératrice à Carthage seront autant d'épreuves douloureuses pour nos héros, avant l'heureux dénouement. On voit, par cette rapide analyse, que les faits historiques rapportés par le romancier non seulement jalonnent la fiction romanesque, mais qu'ils en déterminent même les péripéties. Mme de Villedieu ou Mme de La Fayette ne procéderont pas autrement dans leurs nouvelles : la première nous montre par exemple comment la succession des combats et des trêves contrarie ou favorise les rencontres du jeune Givry et de Mlle de Guise ; chez la seconde, on saisit nettement le rôle que les vicissitudes de la guerre ou les événements de la vie de cour ont joué dans le développement de la passion malheureuse de ses héroïnes12.

Inversement – et il annonce encore sur ce point les auteurs d'« histoires secrètes » –, d'Urfé est parfois tenté d'expliquer les grands événements historiques par les passions de ses personnages. Ainsi il voit dans le ressentiment d'Eudoxe contré Maxime, qui a tué son mari et l'a contrainte à l'épouser, la cause de l'invasion de l'Italie par le Vandale Genséric. C'est Ursace, désespéré de voir sa maîtresse devenue la femme de l'usurpateur, qui lui propose de faire appel au chef vandale :

Faites-lui savoir, lui dit-il, la méchanceté de Maxime, le meurtre de Valentinian, l'usurpation de l'empire, la force qui vous est faite, et le sommez de l'amitié qu'il a promise à l'empereur, par laquelle l'Afrique est sienne. Et ne doutez point qu'il ne vous secoure, car encore qu'il soit barbare, si est-il généreux.

Ici la fiction galante explique le fait historique13. Dans Le Prince de Condé, Boursault expliquera de même l'assassinat du prince par la vengeance d'une femme jalouse.

Néanmoins, même si, comme les auteurs de nouvelles de la fin du XVIIe siècle, d'Urfé emprunte beaucoup à l'histoire, comme chez eux aussi, le romanesque reste prédominant dans ces épisodes « historiques ».

Romanesque des aventures. Nous retrouverons dans l'histoire d'Eudoxe tous les poncifs du genre : les naufrages – le navire qui emporte Ursace et Olimbre sombre en vue de Marseille –, les pirates – les deux héros, en route vers Carthage, sont capturés par le féroce Clorohalante –, les déguisements – Ursace se présente vêtu en esclave à Eudoxe, qui ne le reconnaît pas tout de suite –, les coïncidences – Ursace et Olimbre arrivent à Garthage précisément au moment où Eudoxe incendie le palais –, les fausses morts – Ursace a feint le suicide et on croit qu'Eudoxe et ses filles ont péri dans les flammes.

Romanesque des personnages. Si les portraits du volage Euric ou du brutal Genséric ne manquent pas de réalisme, les héros, Alcidon ou Ursace, beaux, chevaliers accomplis, fidèles, vertueux malgré quelques tentations passagères14, ou Eudoxe, parfaitement belle, toujours attachée à son cher Ursace malgré ses mariages successifs, mais toujours irréprochable, sont bien conventionnels. Et si Daphnide ne fut sans doute pas cruelle au roi Euric, l'auteur passe très discrètement sur la nature de leurs relations. Enfin, comme les héros de Segrais, de Mme de Villedieu ou de leurs émules, les « jeunes premiers » de ces épisodes de l'Astrée suivent rigoureusement l'itinéraire amoureux codifié par la courtoisie galante. C'est la première rencontre des jeunes gens, interdits et émus – Alcidon et Daphnide dansent ensemble, ravis et n'osant parler ; Ursace, « tournant inconsidérément les yeux sur elle », s'éprend tout de suite d'Eudoxe – ; les rencontres qui suivent, resserrent leur tendresse réciproque, et le galant se déclare, déclaration qui ravit intérieurement la jeune fille – « je fus enfin persuadée qu'il m'aimait, et après, qu'il méritait d'être aimé », nous confie Daphnide – ; mais sa « gloire » oblige la jeune fille à taire ses sentiments, et même à s'indigner contre l'audacieux : « Je fis dessein, déclare Daphnide, au commencement, de ne me montrer point si volontaire à ses premières supplications, mais de le laisser un peu en cette incertitude » ; quant à Eudoxe, elle feint de ne pas comprendre les premières déclarations d'Ursace, et lorsque enfin, dans le jardin indispensable pour de pareilles scènes, il lui avoue qu'il veut « mourir en l'adorant », elle s'emporte contre ce galant téméraire : « Je crois, dit la princesse, que vous êtes hors de vous-même de me tenir ces propos. » Bien entendu, ce courroux s'apaise assez vite, et une tendre affection, toute platonique, va unir ces vertueux amants : Eudoxe déclare à Ursace que, s'il continuait « de vivre avec la même discrétion, elle continuerait aussi de [lui] vouloir du bien », tandis que Daphnide ne consent à recevoir Alcidon dans sa chambre que s'il est bien persuadé qu'elle doit « être non seulement sans blâme, mais sans le soupçon même de blâme ». Ce sont alors les lettres, les vers galants que le jeune homme envoie à sa maîtresse – Alcidon adresse à Daphnide des stances « sur une absence » et Ursace compose des sonnets amoureux. Bref, d'Urfé montre la même com­plaisance pour les manifestations, parfois bien mièvres, de l'esprit « galant » que l'auteur des Nouvelles françoises ou ses successeurs.

Enfin, il n'est pas jusqu'aux caractères formels de la nouvelle his­torique qu'on ne trouve déjà dans ces épisodes de L'Astrée. Leur longueur est comparable à l'étendue moyenne des nouvelles : les cent quarante pages de l'histoire de Daphnide et Alcidon, la centaine de pages de celle d'Eudoxe, dans l'édition Vaganay, correspondent aux deux cents-deux cent cinquante pages (format du temps) de La Princesse de Clèves ou du Prince esclave (de Préchac). On a remarqué aussi une certaine lenteur du récit qui, dans L'Astrée, s'attarde volontiers sur une scène « galante » – comme les déclarations successives d'Ursace à propos d'un tableau représentant la chute d'Icare, à l'occasion d'une piqûre d'abeille, à l'annonce du mariage d'Eudoxe et de Valentinian –, ou s'étend complaisamment sur un point de dialectique amoureuse – Ursace et Eudoxe débattent longuement sur l'amour et l'honneur ; Daphnide expose à Alcidon les droits respectifs de l'intérêt et du cœur.

Enfin les procédés romanesques, dont R. Godenne montrait la reprise dans la nouvelle historique et galante – début in medias res, récits rétrospectifs, pluralité d'intrigues, récits secondaires intercalés –, sont largement employés par d'Urfé dans ces épisodes. L'histoire d'Eudoxe commence par la description d'un naufrage, suivi par le récit rétrospectif que l'un des rescapés fait à son sauveteur. Le même épisode, loin d'être concentré sur un intérêt unique, est fait d'une succession d'aventures : l'idylle à Constantinople, interrompue par un mariage de raison ; l'infidélité de Valentinian et la vengeance de Maxime, qui prend sa femme et son trône ; l'appel à Genséric, qui emmène l'impératrice à Carthage ; la résistance qu'elle oppose à ses violences et son trépas présumé dans l'incendie du palais, – autant de péripéties et de rebondissements, qui relèvent plus de l'esthétique du roman que de la concentration d'un genre court, mais qu'on retrouvera dans les nouvelles de la fin du siècle. De la même façon, d'Urfé n'hésite pas à intercaler dans l'intrigue principale une autre histoire : l'épisode du viol d'Isidore par Valentinian, conté longuement dans l'histoire d'Eudoxe, se rattachait au sujet, puisque c'était là la cause lointaine de l'assassinat de l'empereur et de nouveaux malheurs pour l'héroïne ; mais, dans l'épisode de Daphnide et d'Alcidon, le récit du double artifice par lequel Alcyre tente de brouiller son rival Amintor avec la belle Clarinte, n'a que peu de rapport avec l'aventure des héros. On voit, par ces quelques exemples, que la forme des récits de L'Astrée et leur technique narrative sont très semblables à ce qu'on retrouvera dans les nouvelles d'un Préchac ou d'un Lesconvel.

Ces rapprochements ne doivent pas nous faire méconnaître tout ce qui sépare un grand roman comme L'Astrée des nouvelles historiques et galantes : l'ampleur de l'ouvrage et la maîtrise de l'auteur à mener de front de multiples intrigues, la profondeur de l'analyse psychologique malgré une rhétorique parfois un peu pesante, l'idéalisme moral et la haute conception de l'amour qui s'y exprime. Mais on ne saurait sous-estimer l'intérêt de ces épisodes « historiques », de plus en plus nombreux à mesure que l'on avance dans la lecture du roman. Outre les deux épisodes auxquels nous nous sommes attachés, nous pourrions citer, parmi les plus intéressants, l'histoire de Cryséide et Arimant, ces amants piémontais longtemps séparés par de puissants rivaux, le patrice Rithimer ou le roi Gondebaut (III, 7-8) ; celle de Dorinde, une autre victime du voluptueux roi burgonde, rival cette fois de son propre fils Sigismond (IV, 4, 7-9 et V, 2, 4, II) ; la touchante histoire de Silviane, enfin, persécutée par le luxurieux Childéric (III, 12 et V, 315). Ces épisodes, qu'on pourrait aisément détacher du roman, constituent de véritables nouvelles, assez brèves pour n'être pas rebutantes, joignant à l'attrait d'une belle histoire d'amour, occasion de fines analyses psychologiques, l'évocation de personnages prestigieux et d'une époque passionnante, celle du déclin de Rome et de la naissance des monarchies barbares. Peut-être est-ce là la partie de l'œuvre de d'Urfé qui a le moins vieilli et qu'on lit avec le plus de plaisir.

En insérant ainsi dans son roman des épisodes indépendants, d'Urfé créait une tradition que n'oublieront pas ses successeurs. Les auteurs de romans héroïques eux aussi introduiront dans leurs longs ouvrages des « histoires », qui sont autant de « nouvelles ». Si la texture complexe d'un Polexandre, où les intrigues sont étroitement imbriquées, permet difficilement d'isoler tel ou tel épisode – encore que l'histoire d'Eolinde (II, 5) soit un exemple parfait de « nouvelle tragique » –, on pourrait aisément constituer une anthologie des « histoires » contées par les personnages de Cassandre ou de Cléopâtre, du Grand Cyrus ou de Clélie. C'est dans ces épisodes des grands romans des années 1635-1660 qu'il faut chercher l'équivalent de la nouvelle, dont la disparition à cette époque surprenait certains critiques.

Mais l'influence de L'Astrée s'étend plus loin encore, car ces véritables « récits mérovingiens » que constituent les épisodes que nous avons cités, sont, pour reprendre une remarque fort pertinente de Lenglet du Fresnoy16, « autant d'historiettes ou de nouvelles historiques dans le goût de celles qui sont maintenant en vogue ». Ici comme dans d'autres domaines, l'influence du roman d'Honoré d'Urfé a été décisive.

Notes

1 Pour le détail de ces publications, nous renvoyons le lecteur à l'ouvrage de R. Godenne, Histoire de la Nouvelle française aux XVIIe et XVIIIe siècles, Genève, Droz, 1970, qui donne la liste détaillée des nouvelles parues pendant cette période. Du même auteur, citons aussi le précis consacré à La Nouvelle française, Paris, PUF, 1974, ainsi que l'ouvrage de F. Deloffre, La Nouvelle en France à l'Age classique, Paris, Didier, 1968
2 Comme d'Argens ou Lenglet du Fresnoy. Voir les citations que donne R. Godenne, op. cit., p. 164 sqq
3 Malgré l'exigence de brièveté qu'implique le genre de la nouvelle. Ainsi Du Plaisir, qui s'est fait le théoricien du nouveau genre dans ses Sentiments sur les Lettres et sur l'Histoire (1683), parlait du dépit du lecteur contre les auteurs malhabiles à « nous satisfaire promptement » (p. 89)
4 Voir R. Godenne, op. cit., p. 53 sqq.
5 Voir les remarques ironiques de Lenglet du Fresnoy sur la présence de ballets dans Ildegerte, nouvelle « historique » de Le Noble (1694) : « Cela est bien galant pour ces temps barbares » (De l'Usage des Romans, II, p. 121).
6 Du Plaisir blâmait pourtant « cette fatigante beauté de commencer l'ouvrage par la fin » (Sentiments sur les Lettres..., p. 95).
7 Pour plus de précisions sur ces questions, nous renvoyons encore le lecteur au livre de R. Godenne, notamment à la troisième partie du Livre Premier, « Rayonnement de la Nouvelle romanesque », p. 80 sqq.
8 C'est pourquoi nous nous étonnons de l'assertion de R. Godenne, pour qui le genre de la nouvelle n'est représenté, dans la première moitié du XVIIe siècle, que par les deux recueils de Sorel, Les Nouvelles françoises, de 1623, et sa Maison des Jeux, de 1642 (op. cit., p. 27). S'ils ne s'intitulent pas « nouvelles », les « épisodes » ou les « histoires » de L'Astrée ou des romans héroïques en présentent bien les caractères
9 La description de cette cour brillante, où l'héroïne est menée par sa mère, et où, au cours d'un bal, elle s'éprendra du séduisant Alcidon, a certainement inspiré à Mme de La Fayette son tableau de la cour d'Henri II et surtout les détails de la rencontre entre la Princesse de Clèves et Nemours. Voir en particulier ce passage (éd. Vaganay, t. 3, p. 86) : « Lorsque le grand bal commença, il me vint prendre ; de quoi le Roi s'aperçut, et, remarquant que la jeunesse de l'un et de l'autre ne nous permettait pas la hardiesse d'oser parler l'un à l'autre, il s'en prit à rire et dit à ceux qui étaient autour de lui : – Je ne sais qui a assemblé ce couple, mais si c'est la Fortune, elle montre en cela qu'elle n'est pas tant aveugle qu'on l'a dit.
10 Ce même souci de précision paraît encore dans l'exposé didactique du druide Adamas, qui, montrant à ses hôtes la superbe galerie de son palais, où, à côté des cartes des États de l'Europe de l'Ouest, sont représentés les princes qui y régnent, fait à ses visiteurs une véritable leçon d'histoire par l'image (III, 3)
11 Encore qu'il y ait des clefs à ces personnages. De mémo qu'Euric, le roi wisigoth, a le caractère et les mœurs d'Henri IV, Daphnide est probablement Gabrielle d'Estrées et Alcidon, le duc de Bellegarde, obligé de s'effacer devant son royal rival (voir Patru, Éclaircissements sur l'Histoire de l'Astrée, in Œuvres diverses, 1692, t. 2).
12 Voir Mme de Villedieu, Les Désordres de l'amour, III et IV ; et Mme de la Fayette, La Princesse de Montpensier et La Princesse de Clèves.
13 De même, dans l'histoire de Silvaine et Andrimarte, la passion brutale du roi franc Childéric pour l'héroïne provoque l'insurrection parisienne qui contraint le souverain à l'exil (III, 12 et V, 3)
14 Alcidon, laissé seul auprès de Daphnide couchée, comme Ursace, serrant dans ses bras Eudoxe fugitive (respectivement III, p. 124 et II, p. 539) songent bien à prendre quelques privautés. Mais, malgré un certain penchant de l'auteur à l'érotisme, l'idéalisme moral l'emporte
15 Pour tous ces épisodes, nous nous permettons de renvoyer le lecteur à notre article : « Rois barbares et galants. Histoire et Romanesque dans quelques épisodes de l'Astrée ». in Revue du XVIIe Siècle, 1976
16 De l'Usage des Romans, I, p. 202.

Pour citer cet article :

GUICHEMERRE Roger (2014). "L'Astrée et la « nouvelle historique »".  Revue La Licorne , Numéro 1 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5918.php

(consulté le 21/11/2017).

Les auteurs

 
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