LE MYTHE DE ROME VU PAR LES POÈTES TRAGIQUES

Publié en ligne le 28 mai 2014

Par Simone Dosmond.

Au XVIIe siècle, l'image de Rome n'est l'objet d'aucune redécouverte. En effet, les humanistes de la Renaissance ont familiarisé le public cultivé avec les grandes figures dont Plutarque et Tite-Live ont été – parmi d'autres – les introducteurs. Dès la fin du XVe, on peut considérer que Rome constitue un thème privilégié. À la fois et indissolublement mythe et réalité, elle revêt des aspects multiples et parfois inattendus, enva­hissant la vie quotidienne sous toutes ses formes au même titre que la littérature et la pensée politique et juridique. Aux yeux des lettrés, elle apparaît comme une base sérieuse de réflexion en même temps qu'une sorte d'archétype moral. Les dramaturges classiques et pré-classiques, qui portent à la scène les personnages de Coriolan, d'Auguste ou de Néron, s'inscrivent donc dans une tradition à la fois littéraire et morale, partiellement façonnée à partir de la pédagogie des Jésuites. Ils prennent place naturellement dans un contexte culturel dans lequel les « honnêtes gens » – et a fortiori les doctes – ne se sentent aucunement dépaysés. Cependant, s'il tend à se figer en une admiration inconditionnelle et stéréotypée, le culte de Rome subit parallèlement un processus critique de démythification qui l'empêche de dégénérer en « romanolâtrie ». C'est ce double mouvement que nous nous proposons d'étudier de manière à cerner l'attitude, idolâtre ou iconoclaste, des poètes tragiques face à l'image mythique de Rome.

Si l'on cherche à déterminer les composantes de cette image, on discerne au premier plan une série de personnages « hors de l'ordre commun » qui relèvent de la légende autant que de l'histoire. Parmi ces héros exemplaires, le plus prestigieux est sans doute le guerrier, dont la valeur s'est éprouvée dans des combats sans merci et dont le front est ceint des lauriers de la gloire. Qu'il ait pour nom Horace, Coriolan ou Manlius Capitolinus, il incarne au plus haut degré le courage militaire et le culte de la liberté. Son zèle patriotique et son sens de l'abnégation font de lui un beau type humain qui n'évite pas toujours les facilités de l'imagerie d'Epinal, mais qui possède incontestablement une remarquable puissance dramatique.

À ses côtés, son épouse (ou sa mère) apparaît sous les traits non moins traditionnels de la sage matrone. Digne et vertueuse, elle est la compagne fidèle dont l'attachement ne se dément point. Les poètes tragiques du XVIIe siècle, influencés par le féminisme précieux, lui ont réservé une place de choix et ce sont toutes les femmes qu'ils entendent honorer à travers la chaste Lucrèce ou la courageuse Volumnie, mère de Coriolan, sans oublier Porcia, l'épouse de Brutus ou Calpurnie pleurant sur la mort de César. Autant de grandes dames dont la geste héroïque ou sentimentale constitue, pour les dramaturges classiques, une matière privilégiée.

Enfin, une place à part doit être réservée au « pater familias », le Vieux Romain en qui se concilient héroïsme et sagesse. Figure de proue issue du fond des âges, il tend à préserver les vertus ancestrales qui ont fait la force de l'antique cité et n'hésite pas, pour ce faire, à immoler sur l'autel de la patrie ses plus chères affections. On songe évidemment au « Qu'il mourût » du vieil Horace, sublime et féroce à la fois, mais aussi à la sentence de mort prononcée contre leurs propres enfants par un Brutus ou par un Manlius Torquatus.

Où la Loi doit parler, c'est au sang à se taire1

Ce vers de Catherine Bernard pourrait servir de commune devise à ces hommes qui, avant d'être pères, ont voulu se souvenir qu'ils étaient Romains.

On pourrait encore passer en revue bien d'autres personnages qui, à des titres divers, incarnent différentes nuances de la vertu romaine. Mais plutôt que de prolonger une énumération qui risquerait de sembler fastidieuse, on préférera s'efforcer de cerner au plus près les valeurs politiques et morales dont se réclament la plupart d'entre eux. La pierre angulaire qui soutient l'édifice est sans aucun doute le sens de l'État qui implique le dévouement sans limites et le don total de soi poussé jusqu'au désintéressement absolu2. Le Flaminius de Corneille le rappelle explicitement dans une scène où, pourtant, il n'a pas le beau rôle :

Certes, je vous croyais un peu plus généreux :
Quand les Romains le sont, ils ne font rien pour eux.
Scipion, dont tantôt vous vantiez le courage,
Ne voulait point régner sur les murs de Carthage ;
Et de tout ce qu'il fit pour l'empire romain
Il n'en eut que la gloire et le nom d'Africain3.

Ce zèle, pur de toute compromission et de toute espèce d'ambition personnelle, revêt le plus fréquemment l'aspect de la ferveur républicaine qui a pour contre-partie l'altier mépris des rois. Épris de liberté, le Romain – celui de Tite-Live ou celui du théâtre – exècre en effet toutes les formes de sujétion et, en particulier, celles qui procèdent de la tyrannie. Les conspirations qui constituent le sujet de maintes tragédies n'ont le plus souvent pour but (avoué) que de libérer Rome d'un despotisme asphyxiant :

Avec la liberté Rome s'en va renaître
Et nous mériterons le nom de vrais Romains,
Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains4.

Aussi, en cas d'échec, préfèrent-ils la mort à la honte de la servitude : magnifié par les Stoïciens, le suicide est parfois l'ultime accomplissement d'une existence qui s'est déroulée tout entière sous le signe de la liberté (p. ex., Caton qui se donne la mort pour ne pas tomber vivant entre les mains de César).

À ce degré, l'héroïsme civique se confond plus d'une fois avec l'aspiration à un perpétuel dépassement de soi. S'il est vrai, comme le fait observer le critique Ramon Fernandez5, que le propre du héros cornélien est moins de faire « ce qu'il doit » que « ce qu'il se doit », la formule pourrait être appliquée au Romain qui trouve dans un climat d'exception des conditions favorables à son épanouissement. (Et rien d'étonnant, dès lors, à ce que Corneille ait été le chantre de la grandeur romaine : entre le poète et le mythe – qu'il a d'ailleurs contribué à façonner – les affinités sont profondes et révèlent une étroite parenté.) En servant leur patrie, le jeune Horace ou le vieux Sertorius ont en effet le sentiment exaltant de triompher du destin et de témoigner de ce que peut la grandeur de l'homme quand elle est sous-tendue par la passion de la gloire.

Une semblable démesure dans l'action héroïque conduit à poser le problème des relations entretenues par Rome avec les autres peuples. Imbus de leur supériorité, les Romains affichent en effet un orgueil xénophobe et raciste qui les conduit à mépriser fièrement ceux qui n'ont pas eu l'honneur de naître dans l'enceinte de la Cité ou d'acquérir le droit de citoyenneté. C'est Emilie, « l'adorable furie » qui peut être considérée comme leur interprète lorsqu'elle s'écrie avec une véhémence passionnée :

Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose !
Aux deux bouts de la terre, en est-il un si vain
Qu'il prétende égaler un citoyen romain ?6

Altière profession de foi à laquelle fait écho le persiflage ironique de Nicomède :

Seigneur, je crains pour vous qu'un Romain vous écoute ;
Et si Rome savait de quels feux vous brûlez,
Bien loin de vous prêter l'appui dont vous parlez,
Elle s'indignerait de voir sa créature
A l'éclat de son nom faire une telle injure,
Et vous dégraderait peut-être dès demain
Du titre glorieux de citoyen romain.
Vous l'a-t-elle donné pour mériter sa haine,
En le déshonorant par l'amour d'une reine,
Et ne savez-vous plus qu'il n'est princes ni rois
Qu'elle daigne égaler à ses moindres bourgeois ?
Pour avoir tant vécu chez ces cœurs magnanimes,
Vous en avez bientôt oublié les maximes.
Reprenez un orgueil digne d'elle et de vous ;
Remplissez mieux un nom sous qui nous tremblons tous,
Et sans plus l'abaisser à cette ignominie
D'idolâtrer en vain la reine d'Arménie,
Songez qu'il faut du moins, pour toucher votre cœur,
La fille d'un tribun ou celle d'un préteur ;
Que Rome vous permet cette haute alliance,
Dont vous aurait exclu le défaut de naissance,
Si l'honneur souverain de son adoption
Ne vous autorisait à tant d'ambition.7

Ainsi pénétrés du sentiment d'appartenir à un peuple élu, les Romains se sentent investis d'une mission civilisatrice. Ils sont les détenteurs d'un flambeau qui ne doit pas s'éteindre et, à ce titre, sont revêtus d'une dignité quasi sacrée. Aussi se doivent-ils (car tel est le sens du « noblesse oblige ») d'offrir à l'univers des exemples de vertu proprement inimitables, car

...on ne voit qu'à Rome une vertu si pure :
Le reste de la terre est d'une autre nature8.

Un siècle plus tard, Rousseau se réclamera à son tour de ce mythe fondamental qui est celui de l'exemplarité de la vertu romaine et la fameuse prosopopée de Fabricius peut être considérée comme l'expression privilégiée d'un véritable messianisme conquérant :

Que d'autres mains s'illustrent par de vains talents ; le seul talent digne de Rome est celui de conquérir le monde et d'y faire régner la vertu. Quand Cynéas prit notre sénat pour une assemblée de rois, il ne fut ébloui ni par une pompe vaine, ni par une élégance recherchée ; il n'y entendit point cette éloquence frivole, l'étude et le charme des hommes futiles. Que vit donc Cynéas de si majestueux ? O citoyens ! il vit un spectacle que ne donneront jamais vos richesses ni tous vos arts, le plus beau spectacle qui ait jamais paru sous le ciel : l'assemblée de deux cents hommes vertueux, dignes de commander à Rome et de gouverner la terre9.

Or, précisément, cette ambition du Sénat va se traduire en une soif inassouvie de conquêtes. L'expansion territoriale est la forme majeure que revêt ce projet de maîtrise universelle qui conduit les Romains à étendre leur domination sur tout le bassin méditerranéen. Non sans emphase, Flaminius se vante hautement de ce rêve d'hégémonie qui, déjà, est devenu plus qu'à moitié réalité :

Tout fléchit sur la terre et tout tremble sur l'onde ;
Et Rome est aujourd'hui la maîtresse du monde10.

Mais la roche Tarpéienne est près du Capitole, et Rome à l'apogée de sa puissance et de sa gloire porte déjà en elle les germes d'une décadence qui s'inscrit dans la démesure même de ses ambitions. Colosse aux pieds d'argile, elle est minée par des facteurs de désagrégation dont rendent compte avec insistance de nombreuses tragédies, tout aussi significatives, sur le plan du mythe, que celles qui se réclament de l'idéalisation héroïque.

À l'héroïsation du Vieux Romain érigé sur son piédestal succède en effet ce que l'on pourrait bien appeler le « crépuscule des dieux ». Dans un premier temps, le héros tend à se figer dans une crispation qui conduit à sa déshumanisation. Il est intéressant de noter, à ce propos, que ce durcissement va de pair avec une simplification qui se fait au détriment des chaudes complexités de la vie. L'opposition entre fidélité à Rome et sentiments d'humanité prendra d'ailleurs souvent la forme du couple de rimes antithétiques « humain »/ « Romain » (ou « homme »/ « Rome ») qui s'appellent irrésistiblement et font presque figure de cliché. Déjà, Curiace en use pour crier sa douleur :

Et si Rome demande une vertu plus haute
Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain,
Pour conserver encor quelque chose d'humain11.

Mais on trouve le même antagonisme (qui dépasse de beaucoup le stade du jeu verbal) dans la bouche de l'Oriental Ptolomée :

Assez et trop longtemps l'arrogance de Rome
A cru qu'être Romain c'était être plus qu'homme12.

Et Sertorius lui-même a ce cri pathétique :

Ah ! pour être Romain, je n'en suis pas moins homme13.

Autant d'exemples – dont la liste pourrait être presque indéfiniment allongée – et qui montrent bien la quasi incompatibilité qui existe entre la citoyenneté romaine et l'humaine condition.

Cependant, le Héros déshumanisé n'en est pas pour autant méconnaissable, même s'il risque de ressembler à sa propre caricature. Il en va tout différemment lorsque, à un stade ultérieur de son évolution, il cède la place au politique dont l'action, dépourvue d'idéalisme et de générosité, s'inscrit dans le contexte d'un machiavélisme sournois, fondé exclusivement sur le pragmatisme et l'efficacité. Ainsi Flaminius propose-t-il à Prusias de lui livrer Annibal au mépris des lois les plus sacrées de l'hospitalité, en échange de la main de la jeune Élise pour qui, chez Thomas Corneille, il brûle d'une passion sénile :

Rome approuve l'ardeur dont votre âme est éprise,
Livrez-nous Annibal, elle vous donne Élise14.

Mais d'une façon plus générale, c'est toute la politique du Sénat qui procède souvent de ce machiavélisme captieux dont la devise pourrait bien être « diviser pour régner » et qui s'incarne aussi bien dans le Flaminius de Pierre Corneille que dans le tribun Septime persuadant Ptolomée de faire assassiner Pompée, vaincu et fugitif, pour complaire à César devenu tout-puissant.

Un pas de plus dans la déchéance et le Romain qui se fût immolé avec joie pour préserver sa patrie des méfaits de la tyrannie consent à être lui-même ce tyran sanguinaire et brutal, courbant au gré de son caprice ses sujets terrorisés. Une ère particulièrement sombre commence : celle des empereurs barbares ou fous, des Néron, des Commode ou des Caligula. Ces monstres, dont la férocité n'a d'égale que la volonté de puissance, se servent de Rome pour assouvir leurs instincts les plus cruels et, avec eux, le mythe connaît sa détérioration suprême, puisque l'image de Rome n'est plus que celle d'un peuple avili par le joug d'un despote sans foi ni loi. La tragédie reflète ici l'infléchissement de l'histoire dont elle dégage, au terme d'un processus de cristallisation poétique, la signification et la portée. En effet, la tyrannie sous laquelle gémit le peuple romain est interprétée comme le juste châtiment des crimes contre la liberté qu'a perpétrés le Sénat en violant ouvertement le droit des gens. Tel est le sens prophétique des imprécations que profère l'Annibal de Thomas Corneille avant de succomber :

Après un trop long faste un jour viendra peut-être
Où ces tyrans du monde adoreront un maître ;
Et tremblant sous le joug qu'ils m'osaient destiner,
Se soumettront aux lois qu'ils n'ont pu me donner15.

Cette déchéance du héros mythique sans peur et sans reproche va évidemment de pair avec le complet reniement des valeurs qui ont fait la grandeur de Rome. C'est ainsi, par exemple, que la politique triomphe de l'éthique dans une perspective dont nous avons vu qu'elle est celle du machiavélisme et qui peut être considérée comme la négation des vertus de générosité et de loyauté inséparables de la morale civique traditionnelle. Le Flaminius de Thomas Corneille définit cyniquement ce primat des combinaisons politiques sur les exigences de la conscience :

Apprenez, apprenez, pour solide maxime,
Que qui sert le Sénat ne peut faire de crime ;
Et que de mille horreurs un forfait revêtu,
Quand il est fait pour lui doit passer pour vertu16.

Une telle déclaration ne laisse subsister aucune illusion sur les principes d'un État pour qui la fin justifie les moyens, quels qu'ils soient, et M. André Stegmann a raison de souligner comment, tout au long de ces tragédies de la démythification, Corneille (mais il n'est pas le seul !) « flétrit ce réalisme romain si bassement machiavélique, ce faux colosse impavide si plein de lui-même, cette politique tyrannique qui feint de défendre la liberté, ce pharisaïsme pieux si étranger à la véritable spiritualité »17.

Mais le reniement ne serait pas complet si la valeur suprême de la liberté n'était pas, elle aussi, mise en cause. L'acceptation de la servitude constitue, en effet, pour le peuple romain, le comble de la déchéance. Cinna est sur la pente fatale lorsqu'à sa maîtresse qui lui reproche de ne pas préférer la mort à « la honte d'être esclave », il réplique en admettant que :

C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave18.

D'autres, plus tard, accepteront sans honneur de l'être de tyrans abjects et auront si bien pris le pli de l'obéissance qu'ils ne songeront, dans les moments de crise, qu'à assassiner un empereur pour le remplacer par un autre un peu moins mauvais, Galba par Othon ou Commode par Pertinax. On est loin des Rrutus ou des Mucius Scaevola avec ces politiciens courtisans, préoccupés bien moins de la grandeur de l'État que de leurs propres intérêts, ces Romains abâtardis qui ne se soucient plus que de leur carrière et de leur sécurité.

L'ambition personnelle s'est en effet substituée au culte de la liberté, le zèle patriotique a fait place à l'esprit d'intrigue et la ferveur républicaine à la passion du trône. Sollicitée d'épouser sans amour le tyran de sa patrie, la Romaine Marcia, bien qu'éprise du vertueux Electus, ne songe qu'à la « gloire » que cet hymen peut lui apporter :

En vain de la vertu la sévère maxime
Trouve de mon espoir l'appas illégitime,
Et tient le diadème un objet de mépris,
Quand l'hymen d'un tyran en doit être le prix.
Je sais qu'un naturel farouche et peu traitable
De cent proscriptions rend Commode coupable ;
Mais tant de cruautés indignes d'un beau sang,
Déshonorant son nom, n'abaissent pas son rang ;
Et quoique leur excès mérite le tonnerre,
Il demeure toujours le maître de la terre.
Dans le brillant éclat de cette dignité
Souffrons à ses forfaits un peu d'obscurité.
Et ne voyons en lui que la gloire d'un titre
Qui de tout l'univers peut nous rendre l'arbitre.

Sans doute que l'amour, jaloux de son empire,
Cherchait de mon orgueil à me faire dédire
Et qu'à l'ambition il voulait disputer
La conquête d'un cœur qu'elle osait lui vanter.
Mais quand même Electus de l'ardeur qui me gêne
Par un même ascendant partagerait la peine,
Ce cœur est trop rempli d'un vaste et noble espoir,
Pour se laisser abattre à qui sait l'émouvoir.
Je sais que sa vertu voudrait la préférence,
Mais Commode empereur emporte la balance.
Il est doux, il est beau de recevoir des cieux
Ce destin éclatant qui leur donne des dieux
Et qui, dans une gloire et sublime et profonde,
Nous fait voir sous nos pieds tous les trônes du monde19.

Le vocabulaire n'a guère changé, mais c'est l'esprit même qui est dénaturé ; les concepts de « gloire », de « vertu » semblent démonétisés dans la mesure où ils ne recouvrent plus que des anti-valeurs. Cette évolution était d'ailleurs perceptible dès Cinna, où Livie faisait l'apologie du pouvoir personnel en des termes qui relèvent du monarchisme le plus orthodoxe :

Tous ces crimes d'État qu'on fait pour la couronne.
Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne,
Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis,
Le passé devient juste et l'avenir permis.
Qui peut y parvenir ne peut être coupable ;
Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable20.

Le reniement est donc total, au niveau du mythe comme à celui de l'Histoire, lorsque le patriote républicain consent à devenir le sujet très soumis de l'Empereur de Rome.

Or, curieusement, il semble que les dramaturges classiques aient été aussi irrésistiblement attirés par cet aspect négatif du mythe que par l'assomption glorieuse du Romain. Robert Brasillach le signale à propos de Corneille, mais on peut aisément généraliser : « Il scrute avec une curiosité si cruelle tous les signes de la décadence romaine […] que nous nous demandons si son amour évident pour Rome n'est pas une passion où la haine a aussi sa part. Le vers le plus célèbre de sa première tragédie romaine : « Rome, l'unique objet de mon ressentiment », y a-t-il mis plus qu'on ne croit21 ? » Rien entendu, c'est avant tout la Rome de la décadence qui est fustigée dans des pièces comme Othon ou comme Stilicon. Âpres peintures de mœurs d'une Rome corrompue par de louches trafics d'influences ou plus qu'à demi soumise aux barbares et aux affranchis : la Rome de Tacite s'est substituée à celle de Tite-Live. Le Bas-Empire, avec ses scandales, ses intrigues, ses assassinats constitue bien sûr une source d'inspiration privilégiée, mais les germes de la déchéance sont parfois recherchés dans une période antérieure. Tel est le cas dans Sertorius, où sont précisément confrontées la Rome pure et dure du général dissident et la Rome avilie qui tremble sous Sylla. Étonnante rencontre, en vérité, que celle des deux aspects antithétiques du mythe, symbolisée par l'admirable dialogue entre Pompée et Sertorius, entre le réalisme de l'histoire et l'héroïsation de la légende :

Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles
Que ses proscriptions comblent de funérailles :
Ces murs dont le destin fut autrefois si beau,
N'en sont que la prison ou plutôt le tombeau ;
Mais pour revivre ailleurs dans sa première force,
Avec les faux Romains elle a fait plein divorce :
Et comme autour de moi j'ai tous ses vrais appuis,
Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis22.

En outre, il convient de réserver une place à part à un certain nombre de tragédies d'inégale valeur et ouvertement hagiographiques, dont le « dénominateur commun » est d'offrir de Rome une image particulièrement détestable : celle de l'intolérance et de la barbarie à l'égard des premiers chrétiens considérés comme les ennemis de l'État. C'est la Rome des persécutions, évoquée à travers la Légende Dorée. Les empereurs Décius, Maximien, Dioclétien y font figure de tortionnaires et leurs serviteurs sont des bourreaux, tandis que l'héroïsme, qui a déserté le camp romain, s'est désormais réfugié parmi les victimes, ces vierges et ces confesseurs qui meurent dans d'effroyables supplices parce qu'ils n'ont pas consenti à renier leur foi. L'ère des martyrs fournit ainsi un terrain d'élection à des auteurs dont le talent, quelque peu incertain, n'est pas toujours à la hau­teur de la piété, mais qui témoignent tous, à leur manière, d'un certain regard posé sur l'histoire de Rome.

Cependant, les nécessités du parti pris apologétique conduisent parfois les dramaturges du martyrologe chrétien à une sorte de manichéisme simplificateur. Il n'en va pas de même quand les plus grands d'entre eux abordent le thème de la Rome impérialiste qui constitue sans doute l'aspect le plus intéressant de ce que nous pouvons appeler l'envers du mythe romain. Ici, en effet, l'intérêt tient au fait que l'image de Rome, sans être déformée au point d'en être méconnaissable, est seulement vue en négatif, à travers le regard accusateur des peuples que le Sénat a vassa­lisés. L'accent est mis alors sur les visées expansionnistes d'un peuple arrogant et colonisateur qui se heurte aux résistances nationales et aux patriotismes locaux. Ces mouvements insurrectionnels, qui parfois, prennent l'allure de véritables croisades contre l'envahisseur, sont durement réprimés, mais ils attestent l'existence de courants nationalistes avec lesquels, à terme, Rome sera obligée de compter. C'est donc toute une politique qui est ici mise en cause : celle qui consiste à imposer ses vues par la force et à ne connaître d'autre diplomatie que celle des diktats et des ultimatums. Les dramaturges qui se réclament de cette source d'inspiration sont d'ailleurs unanimes à dénoncer les mesures coercitives employées par Rome, la pratique des otages, la collaboration autoritaire et le droit de regard que s'arroge le Sénat sur les États voisins. Les mêmes critiques sont ainsi formulées par Philippe V de Macédoine (Persée et Démétrius), par Nicomède de Bithynie ou par Mithridate le Grand. La geste carthaginoise constitue, d'autre part, l'un des axes majeurs de cet anti-impérialisme militant qu'incarnent au plus haut degré la fille d'Asdrubal et « le chef borgne monté sur l'éléphant gétule », sans oublier, chez Mairet, le Numide Massinisse dont les imprécations passionnées font écho dans le temps à celles de Camille :

C'est là [chez les morts] cruel Sénat, que tes superbes lois
Ne feront point trembler les misérables Rois.
Un poignard malgré toi, trompant ta tyrannie,
M'accorde le repos que ta rigueur me nie.
Cependant, en mourant, ô Peuple ambitieux !
J'appellerai sur toi la colère des Cieux.
Puisses-tu rencontrer, soit en paix, soit en guerre,
Toute chose contraire, et sur mer et sur terre.
Que le Tage et le Pô, contre toi rebellés,
Te reprennent les biens que tu leur as volés ;
Que Mars faisant de Rome une seconde Troie
Donne aux Carthaginois tes richesses en proie
Et que dans peu de temps le dernier des Romains
En finisse la race avec ses propres mains23.

Ces paroles de blasphème et de malédiction rendent compte du degré de haine que Rome a pu susciter chez ceux qu'elle avait vaincus et réduits à l'état de peuples colonisés. Elles révèlent d'autre part, au niveau du mythe, l'attitude ambiguë de la plupart des dramaturges, faite à la fois de répulsion et de fascination. En fait, les hommes du XVIIe siècle, héritiers en cela des grands humanistes de la Renaissance, ont cherché dans l'histoire romaine différentes « leçons » : ils y ont trouvé le meilleur et le pire, la vertu et le vice étroitement confondus. Selon leur humeur, ils en ont subi l'envoûtement ou en ont dénoncé les fallacieux prestiges. Il n'en reste pas moins vrai que Rome, honnie ou idolâtrée, demeure au cœur de la réflexion politique et morale et que son histoire constitue un système de références privilégié pour tous ceux qui croient en l'universalité de l'humaine nature. Et qu'importe dès lors si la tragédie prend avec la réalité des faits plus ou moins de distance : la vérité du poète n'est pas celle de l'historien et l'invention créatrice d'un Corneille a plus d'une fois devancé les recherches laborieuses des érudits, anticipant dans de fulgurantes trouvailles sur les lents tâtonnements de la science. D'ailleurs ne sait-on pas que :

Même quand il a tort le poète a raison24 ?

En définitive, la Rome mythique est peut-être plus VRAIE que celle de l'histoire…

Notes

1 Brutus, Paris, Veuve de Louis Gontier, 1691, V, 4.
2 Cf. Jean-Louis de Guez de Balzac : « Il (le Romain) ne connoist ni Nature, ni Alliance, ni Affection, quand il y va de l'interest de la Patrie ; il n'a point d'autre interest particulier que celuy-là, et n'aime ny ne hait que pour des considerations publiques », Œuvres, Discours, Paris, Jacques Lecoffre et Cie, 1854, t. 1, p. 214.
3 Nicomède, v. 673-678.
4 Cinna, v. 226-228.
5 Ramon Fernandez, Itinéraire français, Paris, Editions du Pavois, 1943, p. 165.
6 Cinna. v. 990-992.
7 Nicomède, v. 156-173.
8 Ibid., v. 679-680.
9 Jean-Jacques Rousseau, Discours sur les Sciences et les Arts, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », 1964, t. 3, p. 15.
10 Nicomède, v. 906-907.
11 Horace, v. 480-482.
12 La Mort de Pompée, v. 193-194.
13 Sertorius, v. 1194.
14 La Mort d'Annibal, V, 6.
15 Ibid., V, 9.
16 Ibid., III, 9.
17 André Stegmann, « Introduction au Théâtre de Pierre Corneille », in Les Baroques : Pierre Corneille : Le Cid, Attila, Suréna, Paris Lucien Mazenod, coll. « Les Ecrivains célèbres », 1957, p. 211.
18 Cinna, v. 982.
19 La Mort de l'empereur Commode, II, 1.
20 Cinna, v. 1609-1614.
21 Robert Brasillach, Pierre Corneille, Paris, A. Fayard, 1938, p. 293.
22 Sertorius, v. 929-936.
23 La Sophonisbe, v. 1806-1819, édition critique avec Introduction et Notes par Charles Dédeyan, Paris, Nizet, 1969, 132 p.
24 Edmond Rostand, L'Aiglon, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1900.

Pour citer cet article :

Dosmond. Simone (2014). "LE MYTHE DE ROME VU PAR LES POÈTES TRAGIQUES".  Revue La Licorne , Numéro 1 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5910.php

(consulté le 21/09/2017).

Les auteurs

 
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