LEXICOGRAPHIE ET CONFORMISME EN 1798

Partie 2

Publié en ligne le 27 mai 2014

Par Jean-Pierre SEGUIN

On peut percevoir d'abord une sorte de résistance inconsciente : notre dictionnaire, qui n'est pas systématiquement en retard pour enregistrer l'évolution du vocabulaire (on l'a vu pour SOCIABILITÉ), ignore certaines évolutions de la civilisation. La notion d'industrie, dans l'acception moderne du terme, est en fait du XVIIIe siècle (H.L.F. VI, 380). Aucune trace du « nouvel » emploi du mot (attesté au moins en 1735), ni en A4 (1762), ni en A5 (1798). Notons que Féraud comporte la même lacune.

Le mot hiérarchie apporte un autre exemple de décalage. Jusqu'ici limité au domaine religieux, ce terme voit ses emplois se diversifier à la veille de la Révolution (« hiérarchie, hiérarchique, depuis quelque temps, s'appliquent aux matières profanes »... etc. H.L.F. VI, 1585), même si cette extension ne se fait pas sans réticences (ibid. 446). Ce qui est remarquable dans A6 c'est le silence. Féraud n'hésite pas à considérer ces extensions comme des impropriétés ; mais il les mentionne. Le Dictionnaire de 1798 s'en tient à la définition orthodoxe (suivi en cela par Gattel)

Il y a plus sérieux. Un des efforts des orateurs révolutionnaires a été de montrer qu'ils entendaient rendre au peuple sa dignité, au moins en paroles, ce qui n'allait pas toujours sans difficulté lorsque l'on continuait à distinguer plusieurs couches dans la population (H.L.F. X, 8). En tous cas quelque chose avait changé, et Brunot situe judicieusement la coupure juste après Féraud (1787), évoquant le « sermon » de Mirabeau et les revendications pour « l'abolition de l'expression bas-peuple » (H.L.F. IX, 724). Or malgré une correction (signalée supra § II B) qui prouve que l'article a été revu, A5 conserve un texte qui est exactement de la tonalité de Féraud :

Féraud : « 3° Peuple, est plus usité pour signifier la partie la moins considérable d'entre les habitans d'un même pays. « Il y eut quelque émotion parmi le peuple. » Il n'y avait que du peuple à la promenade. — Pour mieux dépriser, on dit, le menu peuple, le petit peuple : un homme de la lie du peuple ».

A5 : « Il se prend aussi quelquefois pour la partie la moins considérable d'entre les habitans d'une même ville, d'un même pays. (Il y eut quelque émotion parmi le peuple. La plupart du temps, le peuple ne sait ce qu'il veut. Il n'y avoit que du peuple à la promenade). En ce même sens on dit, (le menu peuple. Le bas peuple. Le petit peuple. Un homme de la lie du peuple.) »,

comme si la Révolution n'avait pas existé, ou qu'il ne fallût pas en tenir compte.

On ne trouve dans Féraud (et Gattel qui le suit souvent) ni affameur, ni anarchiste, ni civique, ni démocrate. Mais de telles lacunes sont bien plus révélatrices dans un ouvrage aussi « avancé » que le Dictionnaire préfacé par Garat !

AFFAMEUR

C'est un mot d'apparition tardive, et après tout, on peut s'expliquer que l'édition A5 ne l'ait pas enregistré, par oubli (voir à ce sujet H.L.F. IX, 835, 837 n. et 1177). Toutefois on peut se demander si les lexicographes de 1795 n'ont pas voulu éviter de réveiller chez leurs lecteurs la peur de cette « colère du peuple » dont parle Brunot. Et pourquoi, contrairement à ce qu'écrit G. Matore, le mot est-il absent même du Supplément ? Il avait pourtant tous les titres à y figurer, comme en témoignent les citations rassemblées par Frey (254).

ANARCHIE

« État sans chef, & sans aucune sorte de gouvernement. (La Démocratie pure dégénère facilement en Anarchie). »

Tel était le texte de l'article de A4. Tel est encore, avec son « blasphème », le texte de A6, qui efface la Révolution et retrouve les ci-devant dictionnaires :

« État sans Chef et sans gouvernement. " L'irréligion conduit à l'anarchie ". » (Féraud).

« Défaut de chef et de gouvernement dans une Nation. L'Anarchie est dangereuse, parce que tout le monde s'attribuant une égale autorité, le trouble & la confusion suivent nécessairement. » (Prévost, Manuel Lexique).

CIVIQUE

Voilà un mot dont la Révolution n'a pas été avare (H.L.F. IX, 666), déjà employé par Turgot, qui parlait de « bonne et civique éducation » (cité in Robert) et de « voix civiques » (cité in Littré). Or exactement comme Prévost et Féraud le Dictionnaire A5, grâce à une mention rapide reléguée dans le Supplément (« Qui concerne les Citoyens. Voy. INSCRIPTION CIVIQUE. »), recopie A4 et perpétue le silence sur ces emplois :

« Il n'est d'usage qu'en cette phrase, Couronne Civique. La Couronne Civique, chez les Romains, étoit une couronne de chêne qu'on donnoit à celui qui avoit sauvé la vie à un citoyen dans un assaut, dans une bataille. »

CIVISME

Le mot n'a pas les honneurs du Dictionnaire, qui en 1798 en reste donc à l'étape de Féraud. Le Supplément comble en partie la lacune :

« Zèle qui anime le Citoyen, et qui se manifeste dans son empressement à remplir tous les devoirs attachés à cette qualité. »,

mais en partie seulement, car il n'y est même pas fait mention des « certificats de civisme » que citeront les dictionnaires ultérieurs (v. Littré, Robert) : tout se passe comme si l'on tenait à montrer au lecteur de 1798 que compte non tenu des outrances qu'on a accepté de publier en Supplément, la langue française est restée à l'abri de nouveautés qui évoquent de si fâcheux souvenirs. (Cf. H.L.F. IX, 666 et Frey, 70).

DUC

F. Brunot a fait un sort à cet article. Je n'y reviens que pour souligner qu'en général le conservatisme des rédacteurs s'exprime de façon plus subtile, et plus révélatrice. Ici un petit pan de l'ancien régime reste debout : A5 copie A4 sans le réviser. Ailleurs corrections, révisions, additions, omissions, trahissent une attitude idéologique concertée.

ÉGALITÉ

« Aucun thème n'a été plus rebattu que celui de l'égalité entre les hommes, de sa nature véritable, des causes qui l'empêchent ou la restreignent et des moyens de la rétablir. » (Brunot évoque Rousseau, Mably, Montesquieu, les " discussions sans fin ")... « L'idée générale d'égalité donne lieu à des analyses nombreuses. On distinguait « égalité naturelle », « égalité légale », « égalité sociale ». La première n'avait jamais fait contestation ; les autres devinrent l'objet de revendications sans fin. » (H.L.F. VI, 130).

« On regarde aujourd'hui, dit Necker, comme un principe avéré que l'égalité est l'idée savante, l’idée mère de la constitution française. » (H.L.F. IX, 702).

Que reste-t-il dans A5 de ce formidable problème, de cet ébranlement qui surtout depuis Rousseau a inquiété les consciences ? Rien. Alors que le Supplément enregistre timidement la définition juridique suivante :

« ÉGALITÉ s.f. Égalité des droits. Elle consiste en ce que la loi est la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. »,

A5 recopie A4 sans un changement de virgule, dans un article dont je donne le texte intégral, pour qu'on puisse mesurer l'énormité du silence :

« ÉGALITÉ, substantif f.
Conformité, parité, rapport entre des choses égales (L'égalité des personnes & des conditions).
On dit, Distribuer avec égalité, pour dire, Distribuer en parties égales, en portions égales.
Il signifie aussi Uniformité. (Egalité d'esprit & d'humeur. Grande égalité de conduite. Égalité de style.) »

FACTION

« Parti » et « Faction » ont occupé une certaine place dans les débats et la vie révolutionnaires. (H.L.F. IX, 825 et X, 618). Or cette fois le Supplément lui-même est muet, et à lire l'article du Dictionnaire A5 (exactement recopié de A4) le citoyen cultivé qui subira bientôt le 18 brumaire se convaincra que le terme ne peut s'appliquer qu'à de vieilles, lointaines et italiennes histoires :

« FACTION, signifie aussi, Parti, cabale dans un État, dans une Ville, dans un Corps, dans une Compagnie, &c. (Il y avoit deux factions dans cet État, dans cette Ville. La faction des Blancs & des Noirs en Toscane. La faction des Guelfes. La faction des Gibelins. Il étoit d'une telle faction. Chef de faction. Il y avoit différentes factions dans le Sénat. Dans le conclave, la faction de France prévalut. Il y avoit tant de factions dans le Conclave). »

A lire les articles FÉODAL, FÉODALEMENT, FÉODALITÉ, un lecteur non prévenu pourrait penser qu'il s'agit d'un système toujours en vigueur. On a pourtant touché à ces articles, entre A4 et A5, pour une menue correction (suppression, dans une série d'exemples, du syntagme « Seigneur féodal »). Mais en 1798 on a oublié de mettre les verbes au passé, alors que les exemples au moins, rappelons-le, sont censés refléter ce qui se dit, s'écrit, peut se dire et peut s'écrire : ainsi on lit toujours à FÉODALITÉ : « La féodalité ne se prescrit point. »

Dans le courant du XVIIIe siècle, l'emploi figuré du mot TOCSIN avait pris le pas sur le sens propre (au moins dans les écrits) : c'est ce qui ressort de l'exemple cité par Brunot, d'après d'Argenson (H.L.F. VI, 16), de l'article du Manuel Lexique, et de cette citation de Rousseau :

« ... mon livre était le tocsin de l'anarchie et la trompette de l'athéisme » ... etc. (in Robert).
Cet emploi se reflète tout naturellement dans A4, repris par A5 :
« On dit figurément, sonner le tocsin sur quelqu'un, pour dire, Exciter contre lui le public. »

Mais le tocsin n'évoque-t-il pas aussi le signal concret des grands troubles, des enthousiasmes et des massacres ? Or la seule addition apportée par l'article de A5 renvoie à l'aspect le plus abstrait de l'emploi figuré, et à l'atmosphère des querelles de libelles et de Parlement des années 1740 ou 1760 :

« On dit d'Une chose qui excite de la rumeur, du trouble, que C'est un tocsin. Cet écrit est un tocsin contre le Gouvernement. »

Autre impression : les articles ATTACHÉ et ATTACHEMENT ont été légèrement remaniés, mais n'est-ce pas en un sens qui accentue leur caractère moralisateur ? Le discours du dictionnaire de 1762 est celui d'un observateur :

« ATTACHE (...) se dit figurément De tout ce qui occupe l'esprit, ou qui engage le cœur. Cette passion est une furieuse attache pour lui. Il auroit bien de la peine à rompre cette attache. Une malheureuse attache, une attache criminelle. »

Celui de 1798 fait davantage la morale (je souligne les éléments modifiés) :

« ATTACHE (...) se dit figurément De tout ce qui occupe l'esprit, ou qui engage le cœur et qui le lient en dépendance. (1er exemple supprimé). Il aura bien de la peine à rompre... (le reste inchangé). »

L'ATTACHEMENT pour A4 est défini comme « Attache, sentiment qui fait qu'on s'attache fortement à quelque personne, à quelque chose. » Pour A5, c'est l'attache, le sentiment « qui fait qu'on s'attache fortement et volontairement à... ». Idée d'une dépendance condamnable, futur sentencieux, note volontariste, ces nuances à peine perceptibles sont-elles négligeables, ou révèlent-elles le réveil d'un esprit moralisant ?

De façon plus évidente il est quelques articles touchant au domaine politique qui mettent à découvert dans le discours de 1798 un esprit de prudence, de méfiance et de goût de l'ordre.

Dès le début du XVIIIe siècle dans de nombreux contextes le mot PATRIE s'est chargé d'une résonance politique précise, puisqu'il incluait la référence à la liberté. Linguet pouvait s'en moquer et considérer que par là il était de ces « mots indéterminés qui remplissent aujourd'hui le Péripatétisme » (H.L.F. VI, 1276). Mais le fait de langue est là, tel que le résume Brunot à travers les citations de La Bruyère, Voltaire, Rousseau, l'Encyclopédie (H.L.F. VI, 133). Or le Dictionnaire As, copiant fidèlement A4 qui sur ce plan est déjà en retard, maintient le mot dans une stricte acception apolitique et ne corrige que deux détails insignifiants à propos de « mourir pour la patrie » (rajouté : « il est doux de »), et de Cicéron (membre de phrase sauté) : de liberté pas un mot n'est écrit. Aucune trace non plus de ces idées accessoires de liberté et de bien public (H.L.F. VI, 134) dans l'article PATRIOTE de A5, ni du débat politique qui est lié au mot en 1770 (H.L.F. VI, 426), ni des clans auxquels il s'applique en 1787-1788 (H.L.F. IX, 664), ni bien sûr des violentes oppositions lexicales qui ont alimenté toute une pensée révolutionnaire (aristocrates / patriotes /royalistes /républicains. H.L.F. IX, 654). Ce terme, qui figure pour la première fois dans le Dictionnaire de l'Académie en 1762, doit rester pour le lecteur de A5 un vocable sans danger, indépendant des débats politiques : on peut, en 1798, être « patriote » sans se demander si l'on correspond à la définition de Brissot (« Ami du peuple, ami de la Constitution », H.L.F. IX, 838), sans devoir se situer par rapport aux « exclusifs, exagérés, anarchistes » (ibid. 922). Le seul progrès de A5 aura été d'enregistrer le mot nouveau PATRIOTIQUEMENT. Qu'est-ce à côté de l'incroyable lacune de l'article RÉVOLUTION (supra § II B) ?

Et quand, non content d'en oublier, on en ajoute, le doute n'est plus possible sur l'orientation radicale du discours. Opérant toujours par sondage limité, j'évoquerai seulement trois articles.

CÉRÉMONIE

Contrepartie de la « laïcisation » évoquée plus haut, peut-être contre Duclos (rédacteur de 1762) et les Philosophes qu'il représentait, certaines corrections et additions enrichissent les développements à caractère religieux. Ainsi à l'article CÉRÉMONIE on trouve dans A5 ce passage ajouté concernant le baptême :

« On dit, Suppléer les cérémonies du Baptême, ce qui veut dire, Présenter à l'Église un enfant qui n'a été qu'ondoyé, pour que son Baptême reçoive les formes omises dans l'administration du Sacrement. »

et une addition qui ranime l'image d'un ordre clérical lié au pouvoir temporel :

« Grance cérémonie. Les cérémonies de l'Ordre de Saint-Michel, de l'Ordre du Saint-Esprit, de l'Ordre de Saint-Louis, de l'Ordre de St Lazare. »

ORDRE

Si l'ordre militaire se trouve l'objet de développements nouveaux en A5 :

« On appelle en termes de Tactique, Ordre mince, la disposition suivant laquelle une troupe est rangée sur un front très étendu, et avec très peu de profondeur » (etc.).

c'est une évolution attendue, à la transition des guerres révolutionnaires et de l'épopée napoléonienne. Mais l'ordre y apparaît aussi comme ce qui doit mettre les choses — les choses d'argent — en place. Là où le dictionnaire de 1762 ne parlait que de l'ordre à mettre dans « une maison, un jardin, etc. », de « donner ordre à cette maladie, de crainte qu'elle ne de- devienne sérieuse », A5 apporte cette addition révélatrice des préoccupa­tions grandissantes de l'époque :

« Mettez ordre à ce que je sois payé. Mettez ordre qu'on soit content. J'y mettrai bon ordre. »

ANARCHISTE

Le mot, autant que la chose, a fait peur, et continue de faire peur. Il désigne l'ennemi, ou celui qu'on veut injurier ou déconsidérer (H.L.F. IX, 912 et X, 55), et il a pu servir d'épouvantail (voir les longues analyses de l'H.L.F. IX, 827-828 et 654-655). C'est un terme que les rédacteurs de A5 n'auront garde d'oublier. Et comme il est nouveau dans le Dictionnaire, contrairement à ANARCHIE déjà présent en A4, le discours des hommes de 1798 apparaît ici à l'état pur. Or pour A5 ANARCHISTE est surtout l'occasion d'exprimer un réflexe de défense, lié à une définition politique volontairement imprécise : voici l'intégralité de ce court article, dicté par l'affectivité et à coup sûr rédigé ou revu après la Révolution :

« ANARCHISTE, sub. des 2 genres. Partisan de l'anarchie, fauteur de troubles. Il est aussi adjectif et se dit Des opinions. Des principes anarchistes, un système anarchiste, pour Favorables à l'anarchie. »

(Plus tard Littré lui-même en donnera une définition semblable « Fauteur d'anarchie, perturbateur ».

Il n'y a là que des sondages, un cadre provisoire pour des recherches plus étendues, et les dimensions d'un article m'ont obligé à résumer certaines parties de ma recherche, à supprimer des rapprochements, à transformer en simples allusions des références détaillées. Mais déjà on peut vérifier :

1) qu'un dictionnaire n'est pas un herbier, mais un discours, même s'il est à plusieurs voix ;

2) que la comparaison de discours proches l'un de l'autre (ici A4 et A5) est le moyen le plus sûr pour dégager de l'un d'eux des traits qui lui sont spécifiques, et dont l'exploitation mènera à une plus juste appréhension du système de la langue ;

3) que ce discours dépend étroitement de son insertion historique ;

4) qu'en l'occurrence il semble que le reflet d'une mentalité issue du clan des philosophes (Morellet, d'Alembert, Suard) coïncide avec une attitude de refus des « excès » révolutionnaires, de peur du désordre, et d'attachement à une situation dépassée.

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Pour citer cet article :

SEGUIN Jean-Pierre (2014). "LEXICOGRAPHIE ET CONFORMISME EN 1798 - Partie 2".  Revue La Licorne , Numéro 2 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5903.php

(consulté le 22/11/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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