LEXICOGRAPHIE ET CONFORMISME EN 1798

Partie 1

Publié en ligne le 27 mai 2014

Par Jean-Pierre SEGUIN

Le débat sur la langue et le lexique de la période révolutionnaire et l'opposition de G. von Proschwitz1 aux vues de F. Brunot montrent à quel point il est difficile de définir et de décrire un système linguistique à un moment donné du passé. Avant d'y parvenir (si l'on peut espérer y parvenir) il faut examiner de près les multiples et divers discours dont l'intersection peut-être constitue la langue, et d'abord les textes situés à une position-clé. La 5e édition du Dictionnaire de l'Académie, publiée en 1798 après une longue et complexe élaboration consécutive à l'édition précédente (1762), est l'un de ces ouvrages révélateurs, de par les circonstances mêmes de sa rédaction et de sa publication. Une comparaison des articles de 1798 avec ceux de 1762, dégageant les traits spécifiques de 1798, devrait être un des moyens d'aborder les problèmes de la langue et des discours à l'extrême fin du XVIIIe siècle, à travers quelques questions auxquelles cet article essaie d'apporter un début de réponse : qui sont les auteurs de ce Dictionnaire ? Que peut-il révéler des façons de penser, de parler et d'écrire de ceux qui l'ont élaboré, revu ou corrigé ? Dans quelles limites peut-on le considérer comme un des témoins possibles de la langue révolutionnaire et post-révolutionnaire ? Quelle est la teneur de l'apport spécifique de cette édition par rapport à la précédente ?

Apparemment le Dictionnaire de l'Académie française (5e édition, 1798, que je désignerai désormais par A5) présente une idéologie de progrès, confirmée et accentuée par l'apport du vocabulaire révolutionnaire :

« L'Académie, on le voit, renonce à son rôle traditionnel, elle se croit investie d'une mission nouvelle, et, en effet, cette préface de 1798 semble à la fois le résumé des idées exposées par Marmontel ou Féraud, et le programme des tentatives qu'elle va faire pour contribuer au développement de la langue. Sans doute cette préface a été écrite au moment de la publication du Dictionnaire, c'est-à-dire longtemps après la préparation et la rédaction des articles ; mais la doctrine de Garat, qui écrivit cette préface, concorde avec celle des auteurs du Dictionnaire. Dès 1762, plus d'un académicien aurait approuvé la préface de 1798. » (Gohin, 85).

Le Discours Préliminaire de Garat ne laisse en effet aucun doute à cet égard : d'après lui l'Académie a été sans le savoir un instrument efficace de progrès révolutionnaire (Garat, i, ij), les Panégyriques qu'on y a pro­noncés étaient comme une prémonition de l'état politique futur (ij, iij), et le Dictionnaire a été par excellence, et dès avant 1762, un discours de progrès (vij) que sa dernière édition ne fait que porter à son plus haut niveau. Mais il est facile d'opposer à l'enthousiasme bien pensant du républicain Garat, la voix diamétralement opposée d'un homme qui a joué un rôle important dans l'élaboration de A5 : pour Morellet, guidé par son regret du passé et son hostilité à la Révolution, le Dictionnaire doit rester — et restera — (mis à part l'horrible Supplément) le dépôt de la langue la moins corrompue :

« Le dictionnaire de la langue françoise que faisoit l'Académie, et que l'Institut entreprend de continuer, est le dépôt de la langue usuelle telle qu'elle est parlée par la classe des citoyens qui la parlent le mieux, et qui, en dépit de toutes les révolutions, est formée des citoyens distingués par le rang, la fortune, l'éducation. » (Morellet, 14-15).

Pour ne prendre qu'eux — car nombreux sont ceux qui ont contribué à l'élaboration de A5, Morellet et Garat sont donc conjointement les auteurs d'un Dictionnaire qui comporte ainsi dans son élaboration une contradiction interne, quoique l'ensemble ait été revu et publié sous l'autorité du gouvernement (cf. décret de l'an III reproduit à la fin de la Préface). A côté d'une ouverture toute relative (Quemada, 197-198), il y a le travail visible d'une poussée conservatrice ; sous le masque de la conformité au modèle de progrès, il y a des résistances.

De qui donc est le Dictionnaire de 1798 ? Après les éditions de Régnier-Desmarais (1718), d'Olivet (1740), de Duclos (1762), on doit reconnaître que A5 n'est plus l'œuvre d'un homme seul. De l'exposé des faits vus par Morellet (4-5), on a pu conclure que, mis à part le Supplément, le Dictionnaire de 1798 était presque totalement l'œuvre des Académiciens qui ont apporté leurs corrections à l'édition A4, pendant la période 1762-1790. C'est à peu près la position de Gohin (25-26), qui s'appuie, pour étayer cette hypothèse, sur les Mémoires de Morellet lui- même :

« ce travail consistait en corrections faites à la marge d'un exemplaire de cet édition recueillies sur des. papiers séparés ; elles étaient, pour la plupart, de Duclos, d'Olivet, d'Alembert, Arnaud ( ?), Suard, Beauzée, et, en général d'académiciens qui ont fait de la langue et de l'art d'écrire une étude approfondie. On verra plus tard qu'elles ont été employées dans l'édition de deux volumes in-4°, publiée par Smith et Cle, à qui notre copie a été donnée ou vendue, j'ignore à quelles conditions. » (Cité ibid., p. 26.)

Sans doute peut-on trouver de bons arguments ponctuels pour justifier ce point de vue :

« Le Dictionnaire lui-même, tel qu'il parut, resta conforme au texte et aux notes de l'Académie, ou à peu près. Des articles qui eussent fait scandale en 1 an II ou même en l'an III y étalent leurs blasphèmes :
« Duc : Seigneur revêtu d'une dignité qui est la première parmi la noblesse de France » !
A République, on donne par exemple la République romaine, la République d'Athènes, etc. Aucune mention de la République française ! » (Brunot, H.L.F. X, 639).

Mais l'article Duc et l'article République ne sont pas tout le Dictionnaire, et la réalité est peut-être un peu plus complexe. En l'absence d'une recherche exhaustive sur les annotations de l'exemplaire A4 déposé à la Bibliothèque de l'Institut, on peut opposer à Gohin et à Brunot, pour les nuancer sans les contredire, certains faits.

D'abord Garat méconnaît un conflit majeur (qu'on pourrait représenter par l'opposition Morellet-Domergue) quand il prétend à la continuité harmonieuse des corrections de 1762-1790 et de l'élaboration définitive de A5 : les avis contraires concernant ces dernières années n'ont pas manqué ! Dès 1790 l'Académie française est considérée comme le siège de la pire réaction, comme en témoignent un article des Révolutions de Paris, cité par Bire (852) ou les propos de Domergue (cité par Frey, 13-14). Quant au Dictionnaire et à ses corrections, on ne peut pas dire qu'il ait été accepté tel quel par la commission de la Convention :

« Ces messieurs me traitèrent assez légèrement ainsi que l'Académie. Ils me dirent que son Dictionnaire ne valait rien, que le plan était vicieux et l'exécution défectueuse, et qu'il fallait ôter tout ce qui était contraire à l'esprit républicain. » (Morellet, cité in H.L.F. X, 635) ;

et s'il est vrai que beaucoup de corrections viennent des Académiciens qui y ont travaillé depuis 1762 (H.L.F. X, ibid.), Morellet précise qu'elles ont été « employées », et Lakanal, dans son exposé à la Convention du 1er septembre 1795, insiste sur le fait qu'elles ne sont qu'un matériau à utiliser :

« Ces notes, ou écrites à la hâte par les auteurs, ou quelquefois même par un secrétaire sous leur dictée, n'ont de précieux que le fruit qu'on en peut tirer pour perfectionner cet ouvrage, dont tout le monde reconnaît depuis longtemps l'extrême imperfection. » (cité in H.L.F. X, 636. C'est moi qui souligne).

En fait l'édition de 1798 a totalement échappé en définitive aux Académiciens, à l'exception peut-être de Suard (Courtat, 50-51) ; l'Académie elle-même n'a reconnu que tardivement et comme à regret cette 5e édition (Journet-Robert, 11, n. 8). Enfin on peut considérer comme signe assez net un certain « encanaillement » de l'édition A5. Le « mauvais ton » y est entré : la monographie de Courtat, en même temps qu'elle s'en prend au Discours de Garat et au Supplément, dénonce cette invasion dans le corps même du Dictionnaire :

« La cinquième édition faite en dehors de l'Académie, est remarquable par une préface des plus inconvenantes, par un vocabulaire de mots révolutionnaires, par l'adoption de mots incongrus. » (Courtat, 68. C'est moi qui souligne.),

illustrée par l'adjonction de l'article suivant (que Courtat n'ose même pas nommer !) :

« BARBOTEUSE, s.f. Raccrocheuse. Terme d'injure et de mépris, en parlant d'Une femme de mauvaise vie, qui sollicite les hommes dans la rue. C'est une barboteuse. Il voit des barboteuses. Il est familier et même populaire. »

La pudibonderie n'est certes pas caractéristique du siècle de Louis XV, de d'Argenson ou de Diderot, mais à l'inverse l'invasion du mauvais ton dans un ouvrage normatif était inconcevable pour l'Académie, comme elle l'eût été pour Voltaire. Cette « barboteuse » n'aurait pas eu droit de cité si Morellet, et non les Conventionnels, avait procédé à la dernière révision.

Si donc la matière et l'occasion de la plupart des corrections opérées dans le corps du dictionnaire sont imputables aux Académiciens qui ont annoté l'exemplaire de A4, certains remaniements ne se comprennent que dans le contexte révolutionnaire et post-révolutionnaire, et l'on peut admettre que dans ses grandes lignes A5 a été suffisamment revu et modifié en dernier ressort pour être en principe un reflet assez exact de l'état d'esprit et de l'idiolecte d'un certain groupe social en 1798, y compris dans ses contradictions. C'est au moins pour tel qu'il se donne.

De fait, contrairement à ce que l'on a souvent écrit, le remaniement opéré dans A5 est considérable : tout le dictionnaire est repassé au crible. Soit, pris à titre de sondage, l'ensemble des mots commençant par BEN. Sur 21 entrées, 1 mot apparaît en A6 (Benjamin), 1 mot disparaît (Ben Album). Ce n'est pas négligeable. 10 mots seulement ne subissent aucune correction (BEN, BENEDICTE, BÉNÉFICIAIRE, BÉNÉFICIAL,

BÉNIGNEMENT, BÉNIN, BÉNIT, BÉNI, BÉNITIER, BENOITE2 : à peine la moitié ; à tous les autres on a apporté une correction, parfois sensible : par exemple à la fin de l'article B BÉNÉDICTION cette addition :

« On dit familièrement et ironiquement, en parlant d'une chose dont l'abondance est grande, qu'Elle abonde, que c'est une bénédiction. Il pleut, il neige, que c'est une bénédiction. Il a été battu, que c'étoit une bénédiction. Et dans ces phrases, Que se dit pour, Tellement que. »

Sur ces modifications on pourrait déjà s'interroger : pourquoi les rédac­teurs de 1798 ont-ils ajouté à BÉNÉFICE la phrase suivante : « On dit Il croit en Dieu par bénéfice d'inventaire, pour dire, Il ne professe la Religion que quand il y trouve son intérêt » ? Cette addition aurait-elle été considérée comme gênante en 1762 ? Pourquoi telle précision de droit canonique, absente en A4, est-elle notée en A5 :

« BÉNÉVOLE, en termes de Droit Canonique, se dit du Bénéficier qui possède en vertu d'un titre qu'on ne lui conteste pas, quoique sujet à examen. Il resta possesseur bénévole par la retraite volontaire de ses contendans ; ou parce que le Collecteur ne réclama pas ses droits. » ?

Le remaniement est donc sérieux, non seulement par le nombre des mots nouveaux (1887 termes, v. Gohin, 84), et par quelques aspects remarquables soulignés par A. François (H.L.F., VI, 1139), mais aussi par un souci d'actualisation caractéristique de l'esprit de l'Académie, au xvine siècle : si le. mot SOCIABILITÉ n'apparaît qu'en AB, c'est qu'il est en effet d'emploi récent (Féraud, en 1787 : « Ce mot est assez nou­veau, et il paraît que l'usage commence à l'admettre » ; Gohin le date de 1756) ; et les termes mêmes employés par les rédacteurs de l'Académie prouvent ce souci à propos d'un mot de la même famille :

« SOCIABLEMENT. adverbe. D'une manière sociable. Il s'est conduit assez sociablement. Ce mot est plutôt admissible qu'usité. » (A 5).

Enfin les mises à jour de détail sont nombreuses : à l'article SOCIABLE , A6 substitue entre autres « chercher la société » à « chercher la compagnie » ; à l'article CONSÉQUENCE, A5 ajoute (à propos de « sans conséquence ») : « C'est quelquefois pour marquer qu'il ne faut pas prendre à la rigueur ce qui vient d'un homme qui ne mérite aucune attention». A l'article CRUAUTÉ — on peut voir là un reflet d'émotions vécues récemment — A5 remplace « inclination (...) à faire du mal aux autres » par « inclination (...) à faire souffrir, ou à voir souffrir les autres, ou à les traiter durement ». Simple souci de précision sémantique, ou désir d'éducation civique, ou pour toute autre raison, l'article SUJET est sensiblement modifié. « Celui qui est sous la domination d'un Roi, d'une République, ou de quelque autre Souverain » (A4) devient : « Celui qui est soumis à une autorité qui gouverne, soit qu'il s'agisse d'un Roi, d'une République, ou de quelque autre Souverain » (A5). Un développement important de A4 disparaît au profit d'un autre dans A5 : mis face à face, ils font ressortir ce qui a changé, dans la situation historique, et dans l'esprit des gens :

A4 : Il se dit quelquefois par extension & abusivement, en parlant De ceux qui sont dans la dépendance d'un Seigneur Haut-Justicier. (Un tel Seigneur a plus de cinq cents sujets dans sa Paroisse.)

A5 : Les relations du Prince au sujet. Les sujets ne sont pas des esclaves. Il ne se dit point de ceux qui obéissent à une autorité secondaire. Les soldats sont soumis à un Général mais ils ne s'appellent point ses sujets.

Dans l'article SOCIÉTÉ on note, de A4 à A5, la suppression d'une petite phrase-exemple : « Cet homme étoit ennemi de la société » (a-t-on craint que des esprits malveillants raniment de mauvaises pensées à l'égard de Rousseau ?), et des additions non négligeables.

La différence substantielle de A4 et A5 justifie donc une analyse des traits particuliers du discours constitué par le Dictionnaire de 1798 : j'essaierai d'y démêler ce qui est conforme au modèle de progrès inauguré par les Philosophes et ouvertement assumé par Garat, et ce qui trahit en fait un état d'esprit de défiance, de prudence, voire de conservatisme.

Si la contradiction a pu se maintenir sans faire éclater le Dictionnaire, c'est en grande partie grâce au Supplément qui sert d'exutoire à tout ce qu'on ne peut ni écrire ni taire. F. Brunot en a conclu, en simplifiant à l'extrême :

« Le livre décrété par la Convention (A5) est un ci-devant. Il ne porte d'autre trace des événements qu'un Supplément contenant les mots en usage depuis la Révolution. » (H.L.F. X, 639. Cf. Frey, 14, qui est plus nuancé.)

De fait le Supplément permet de maintenir — volontairement — dans l'enregistrement de réalités nouvelles, un retard qui perpétue l'image de l'ordre ancien. Ainsi, pour A5 comme pour A4 l'amendement n'est qu'un « changement en mieux » ou « l'engrais des terres », et seul 1' « Appendice » comporte la définition : « Modification apportée à un projet de Décret, à une Loi proposée, pour les rendre plus précis, plus clairs ou plus signi­ficatifs », alors que selon Brunot et Littré l'emploi est dans Montesquieu (Lois XXVIII, 29) « avec son sens juridique : correction d'un jugement », et que le mot politique est entré « tout naturellement en usage dès 1789 » (H.L.F. IX, 777 n.) comme en témoigne une citation de Mirabeau. De même l'emploi administratif du mot déparlement était dans l'air plus de vingt ans avant la Révolution (H.L.F. IX, 1015). Mais A4 et A6 l'ignorent et le seul Supplément ose présenter à ses lecteurs autre chose que la physionomie administrative de l'ancien régime dans l'article DÉPARTEMENT, comme il est seul à définir au sens politique la Majorité, alors que Linguet par exemple l'employait dès 1778 (Gohin, 297).

Il serait trop simple d'en conclure que, la part du feu étant faite, le corps même de A5 est une simple copie de A4. Outre le travail accompli (cf. supra I, B), on trouve fréquemment dans A5 des signes, parfois difficiles à dater (« philosophiques » ou « révolutionnaires » ?), d'un esprit nouveau.

On y relèvera d'abord les traits — légers — d'une certaine laïcisa­tion. A l'article BÉNIR, A5 supprime le développement ainsi libellé de A4 :

« Tous les ans le Pape fait la cérémonie de bénir une rose d'or, pour l'envoyer à un Prince ou à une Princesse ; & quelquefois, une épée & un chapeau, pour les envoyer à quelque Prince. »

Alors que l'article CÉRÉMONIAL s'ouvre dans A4 sur une définition cultuelle :

« Le livre où sont contenus l'ordre & les règles des cérémonies Ecclésiastiques. (Le Cérémonial de l'Église de Paris. Le Cérémonial Romain). »,

cette acception sera reléguée en fin d'article dans A5, qui met en tête ce qui n'était que second en A4 :

« Usage réglé en chaque Cour, en chaque Pays, touchant les Cérémonies... »

Au début de l'article MORAL :

« Qui regarde les mœurs. (Un discours moral. Cela est fort moral. Doctrine morale. Théologie morale. Les Œuvres morales de Plutarque. Sens moral. Préceptes moraux. Réflexions morales & chrétiennes.) (A 4, C'est moi qui souligne), A5 a supprimé les deux éléments soulignés, notamment le « & chrétiennes ».

On aperçoit encore un progrès dans le sens « libéral », ou au moins la marque de préoccupations nouvelles. La BÉNIGNITÉ qui n'est définie en A4 que comme « Douceur, humanité », devient en A5 « Douceur, bonté du fort au faible, du supérieur à l'inférieur ». Et l'édition de 1798 a sup­primé l'exemple de 1762 : « Il a eu besoin de la bénignité du Prince. » Plus positivement s'ajoutent des développements qu'on pourrait sans invrai­semblance attribuer aux Académiciens-Philosophes, mais qui peut-être reflètent mieux encore un certain esprit républicain moraliste : ainsi de cette addition de A5 à l'article MORALITÉ :

« On appelle Moralité des actions humaines, le rapport de ces actions avec les principes de la morale. La moralité d'une action suppose la liberté. » (éléments soulignés dans le Dictionnaire).

C'est peut-être le succès récent de l'image des Philosophes qui a provoqué, ou permis d'entériner la suppression d'une définition désobligeante qu'avait laissé passer Duclos :

« Il se dit aussi quelquefois absolument d'Un homme qui, par libertinage d'esprit se met au-dessus des devoirs & des obligations de la vie civile & chrétienne. (C'est un homme qui ne se refuse rien, qui ne se contraint sur rien, & qui mène une vie de Philosophe )». (art. PHILOSOPHE, passage de A4 supprimé en A5).

Cette conformité au modèle de progrès ne va pas très loin. Il ne fau­drait pas non plus s'imaginer que l'anticléricalisme de Voltaire a écrasé l'infâme par Académiciens interposés : le remaniement de l'article PAPE conserve une définition respectueuse inchangée :

« L'Évêque de Rome, Chef de l'Eglise Universelle. Notre Saint Père le Pape » (A4 et A5),

pour ne toucher que la liste des pontifes cités. La philosophie traditionnelle reste parfois intacte : A8 maintient, à la définition du mot PRINCIPE :

« Première cause. En ce sens il ne convient qu'à Dieu seul » (A4 et A5)3,

et en rajoute même dans le sens d'un ordre moral sans doute lié à la réaction thermidorienne :

« Principe, se dit aussi pour Maxime, motif, &c. (...) (Il ne se conduit que par de faux principes. Cet homme a de bons principes.) lisait-on en A4 ;

 A5 reprend intégralement cette séquence et la prolonge par l'addition suivante :

« II est sans principe. Il n'a aucun principe. Un homme sans principe est un homme sans conséquence. »,

qui fait penser à l'Évêque de Châlons attribuant les « calamités » de la France au « mépris des anciens principes » (H.L.F. IX, 673).

Les progrès existent cependant, notamment dans le domaine politique. Le mot OPPOSITION en fournit un bon exemple, avec l'addition suivante de A5 :

« On appelle, le parti de l'opposition, ou simplement l'opposition, la partie d'une assemblée nationale qui contrarie habituellement et s'efforce de balancer l'opinion de la partie dominante. L'opposition l'emporta, fut la plus forte. L'opposition s'affaiblit chaque jour. L'opposition n'osa souffler. »

L'absence d'allusion à l'Angleterre et les termes « assemblée nationale » indiquent que l'addition est post-révolutionnaire : c'est une nouveauté, même si le mot est déjà employé avant 1789 (von Proschwitz, 98-99 et Gohin, 292). D'autres termes du vocabulaire politique confirment ce petit pas en avant :

ARISTOCRATE

Sans rappeler l'histoire du mot (H.L.F. VI, 438 et Frey, 160), on peut noter que le terme, inconnu en A4, figure dans le corps de A5 :

« Partisan de l'Aristocratie. Il est tantôt adjectif, Cet homme est fort aristocrate, tantôt substantif, C'est un aristocrate ».

Mais l'acception politique péjorative, pourtant si courante, est réservée au Supplément :

« Nom donné depuis la Révolution Françoise aux partisans de l'ancien régime. »

ARISTOCRATIE

Employé plus tôt, le mot était déjà dans le Manuel Lexique de Prévost, et dans Féraud, qui citent l'un et l'autre en exemple le gouvernement de Venise, ce qui explique la correction qu'on a dû faire en 1795 : A4 donnait :

« Sorte de Gouvernement politique, où le pouvoir souverain est possédé et exercé par un certain nombre de personnes considérables. (L'aristocratie est préférable au gouvernement populaire). »

Dans A5 cette dernière phrase est supprimée et remplacée par « La République de Venise est une Aristocratie ». Le « blasphème », aurait dit Brunot est effacé, mais c'est seulement dans le Supplément que l'emploi nettement révolutionnaire est relevé :

« Ce mot désigne, depuis la Révolution, la caste des ci-devant Nobles et Privilégiés, et en général, les ennemis du nouveau Gouvernement. » 4.

CITOYEN

Texte de A4 repris en A5 :

« Habitant d'une ville, d'une Cité (Riche Citoyen, Sage citoyen). On dit qu'Un homme est bon citoyen, pour dire que C'est un homme zélé pour sa Patrie. (Il a fait le devoir d'un bon citoyen) ».

Addition de A5 :

« Le nom de Citoyen, dans une acception stricte et rigoureuse, se donne à l'habitant d'une Cité, d'un État libre, qui a droit de suffrage dans les Assemblées publiques, et fait partie du Souverain ».

Texte du Supplément :

« Nom commun à tous les Français et autres individus des nations libres, qui jouissent des droits du Citoyen. C'est, relativement aux femmes, une simple qualification ».

On voit qu'on aurait tort de reprocher au Dictionnaire de 1798 de rester un ouvrage de l'ancien régime, et par rapport à A4, A5 représente un assez bon enregistrement de l'évolution décrite par Brunot (H.L.F. VI, 139). Mais dans le corps du Dictionnaire on en reste à la théorie politique (d'Alembert a pu être l'auteur de cette addition. Cf. H.L.F. VI, 1277), et l'appellation de « citoyen » reléguée au Supplément laisse un vide qui s'accorde trop bien avec la réaction thermidorienne :

« Après la réaction thermidorienne ce furent des protestations ouvertes et continues. De même que le de reparut, timidement d'abord, puis ouvertement, au Palais-Royal, citoyen devint « dérisoire ». (H.L.F. IX, 686)5.

CONSTITUTION

La rédaction de A5 comporte une addition :

« On dit, La Constitution d'un État, pour dire, La forme de son Gouvernement, et ses Lois fondamentales. La Constitution de l'État Monarchique exige que, etc. », mais on reste perplexe devant l'exemple « monarchique » qui semble indiquer que les derniers correcteurs ont laissé passer une rédaction anté­rieure à la Convention. Et la fameuse Constitution civile du Clergé ne figure que dans le Supplément. L'innovation de A5 peut n'apparaître alors que comme l'enregistrement d'un fait de langue et de civilisation qui avait atteint la France dès le début du siècle, voire dès l'époque de Bossuet (H.L.F., VI, 427 et Frey, 39) : on n'y trouve aucune trace de ce qu'a pu représenter le mot, ne serait-ce que dans l'imaginaire collectif du début de la Révolution (complaisamment évoqué par F. Brunot, notamment in H.L.F. IX, 642).

DÉMOCRATE

Le mot est introduit dans A5 : c'est un progrès (il manque dans Féraud) ; mais sans référence à son usage le plus représentatif, qu'évoque le seul Supplément :

« On appelle ainsi, aujourd'hui, par opposition à Aristocrate, celui qui s'est dévoué à la cause de la Révolution. »

DÉMOCRATIE

« Il se dit aujourd'hui dans le sens d'opinion, d'attachement à la Révolution, à la cause populaire. La Démocratie a vaincu l'Aristocratie. »

Cette définition, du Supplément, n'est pas en accord parfait avec le corps de A5 ; à la différence du précédent, le mot figure déjà dans A4, qui reflétait tant bien que mal l'usage de Montesquieu ou d'Argenson (H.L.F. VI, 439), et, suivi en cela par Féraud, donnait seulement « Gouvernement populaire ». A5 précise « Gouvernement où la souveraineté réside dans le Peuple ». Mais ce petit progrès ne doit pas nous en imposer : on a laissé intacte une petite phrase-exemple, de celles qui sont censées représenter l'opinion admise : « La Démocratie est sujette à de grans inconvéniens »...

FIEF

Le mot est resté dans A5. Faut-il considérer comme un progrès la suppression de « Fief noble » et de « Franc-fief » dans les exemples ?

LIBERTÉ

C'est dans le Supplément que l'on trouve la seule définition « moderne » :

« LIBERTÉ, s. fém. En termes de Droit, Faculté de faire ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui, et d'être gouverné par des Lois consenties, émanées de la volonté générale ou de ses Représentans. »

En fait il y a peu d'évolution d'un dictionnaire à l'autre, comme F. Brunot l'avait déjà noté pour la période précédente (H.L.F. VI, 128). Sans doute A5 ajoute-t-il l'expression « liberté de la presse », mais elle est déjà dans d'Argenson (H.L.F. VI, 129 n.). Le seul progrès de A5 sur A4 est cette addition :

« Liberté politique, ou simplement Liberté, se dit de la constitution d'un Gouvernement, dans lequel le Peuple participe à la puissance législative. »

NATION

En gros on en reste à l'état décrit par Mercier, avec quelque exagération : « Nation n'était autrefois qu'un simple terme de géographie, ou de phrasier qui voulait enfler son style », sans égard à la nouvelle « mystique », dont d'autres se sont fait l'écho dès 1790 (H.L.F. IX, 636). La seule modification à porter au compte de A5 est une atténuation : A4 donnant les exemples quelque peu désobligeants de « Nation grossière — Nation barbare, féroce, cruelle », A5 semble se refuser à croire que l'homme puisse être si mauvais et corrige : « Nation peu considérable — Nation barbare, sauvage. » Petite correction bien-pensante d'un Philosophe ou d'un Ami des Peuples.

PEUPLE

Ici la correction (cf. l'article SUJET, supra I B) semble bien dictée par le souci d'éviter l'accusation d'avoir mal pensé. A4 comportait : « Ce Roi est adoré de ses peuples ». Trop dangereux : A5 supprime la phrase. Dans A4 on lisait « En parlant à un Prince de ses Sujets, on lui dit (Vos peuples, votre peuple) ». A5 met une virgule et enchaîne « ... non pour exprimer que le peuple est sa propriété mais qu'il est l'objet de ses soins ».

POPULAIRE

De petites retouches permettent d'atténuer une image gênante : deux suppressions vont substituer à l'image de l'homme comme il faut qui sait mettre le peuple dans sa poche avec condescendance, l'esquisse d'un portrait de l'ami du peuple :

A4 : « On dit qu'Un homme est populaire, pour dire, que Par des manières affables et honnêtes, il se concilie l'affection et les bonnes grâces du peuple, des petits gens ».

A5 : « On dit qu'Un homme est populaire, pour dire, que Par des manières affables il se concilie l'affection et les bonnes grâces du peuple. »

RÉVOLUTION

On connaît les pages vibrantes de Brunot sur le mot « transfiguré » (H.L.F. IX, 617), et la définition emphatique de Rivarol (cité in Robert). Et le moins qu'on puisse dire est qu'il s'est passé, entre 1789 et 1798, une suite d'événements bien visibles, qui correspondent à l'acceptation suivante donnée par LITTRÉ :

« Absolument, la révolution la plus mémorable d'un pays, en Angleterre, celle de 1688 ; en Suède celle de 1772 ; en France celle de 1789. »

(Cf. aussi H.L.F. VI, 44-45). De tout cela l'édition A5 porte la trace. Mais une trace bien curieuse en son inachèvement ! Qui donc a relu, entre 1795 et 1798, l'article RÉVOLUTION et s'est trouvé satisfait de cette addition (d'autant plus qu'il n'y a rien au Supplément) ? Je donne le texte intégral du passage ajouté :

« On dit, les Révolutions Romaines, les Révolutions de Suède, la Révolution d'Angleterre pour les changements mémorables et violens qui ont agité ces Pays. Mais quand on dit simplement, la Révolution, en parlant De l'histoire de ces Pays, on désigne la plus mémorable, celle qui amené un autre ordre. Ainsi, en parlant De l'Angleterre, la Révolution désigne celle de 1688 ; en parlant De la Suède, celle de 1772. »

Point final. En 1798. Dans le Dictionnaire préfacé par Garat, et effectivement revu par une commission issue de la Convention, et primitivement menée par Domergue, Dorat-Cubières...

Notes

1 Les noms en petites capitales renvoient à la liste des ouvrages cités en fin d'article. Ils sont éventuellement suivis du n° de la page.
2 L'esprit de Voltaire n'est guère passé par là, ni en 1762, m en 1798, puisqu'on lit à l'article BÉNIT : Les Drapeaux ont été bénits, et à l'article BÉNI : Les armes bénies de Dieu sont toujours heureuses
3 Au goût de Feydel c'est encore trop peu.
4 Définition qui provoque le commentaire indigné de Morellet (24-25).
5 Cf. Barruel-Beauvert, cité ibid., le persiflage de Chantreau (art. CITOYEN)

Pour citer cet article :

SEGUIN Jean-Pierre (2014). "LEXICOGRAPHIE ET CONFORMISME EN 1798 - Partie 1".  Revue La Licorne , Numéro 2 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5902.php

(consulté le 22/11/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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