L'ORIGINALITÉ DU VATHEK DE WILLIAM BECKFORD

Publié en ligne le 27 mai 2014

Par Albert PAILLER

Dans son ouvrage consacré aux avatars du conte oriental en Angleterre au XVIIIe siècle, qui est encore, malgré son âge respectable, la plus solide des études dont nous disposons, Martha Pike Conant consacra au Valhek de William Beckford quelques pages qui ne sont d'ailleurs pas parmi les meilleures de l'œuvre. Valhek y est classé parmi les contes d'imagination, mais de nombreux rapprochements sont suggérés avec d'autres catégories du même genre (le conte satirique, le conte philosophique ou moralisateur), et même avec les romans " gothiques ". On retient de son rapide exposé que Valhek est le « bizarre » chef-d'œuvre de Beckford, qu'il est « un phénomène (...) isolé dans la littérature d'imagination du XVIIIe siècle », bien que ses liens de parenté avec ses prédécesseurs et successeurs soient très étroits, et il est présenté en conclusion comme une œuvre réunissant de nombreux traits caractéristiques du conte oriental1. Cette dernière expression devant être ici comprise dans son sens le plus large, incluant les traductions françaises des Mille et une Nuits et autres ouvrages d'origine orientale, les traductions en anglais des imitateurs français, et les imitations anglaises, d'Addison à Johnson.

Les études maintenant nombreuses qui ont été consacrées à Valhek depuis un demi-siècle ont précisé et éclairé certains aspects de ce jugement touffu, confus, asséné sans démonstration, et non dépourvu de contradictions. Mais les différents critiques qui ont plus ou moins longuement traité de Valhek sont loin d'être d'accord sur des points essentiels. L'originalité du conte de Beckford n'est niée par personne, et les rapprochements suggérés par Miss Conant ont été approfondis, avec des réserves plus ou moins nettement marquées. Mais dans les différentes interprétations (ou présentations) de Valhek — moralisante, philosophique, socio- historique, psychanalytique, ou plus purement littéraire — s'expriment ou se devinent des exclusives ou des exclusions qui ne sont peut-être pas évidentes, et qui ne contribuent pas à éclairer les problèmes fondamentaux. Leur examen en tout cas invite le lecteur non prévenu à essayer de découvrir ce qui fait l'originalité profonde de ce conte dont l'étrangeté est elle, au moins, unanimement reconnue.

La comparaison avec les contes orientaux proprement dits est celle qui s'impose en premier lieu, mais il faut l'aborder avec une certaine prudence, et se rappeler que l'on compare une partie — c'est-à-dire une histoire isolée, qui était d'ailleurs très probablement destinée à servir de cadre à d'autres histoires — et un tout — c'est-à-dire une suite de contes reliés entre eux par un fil ténu mais indéniable.

Les caractéristiques communes sont pourtant assez nombreuses. Le succès du conte oriental en Europe au début du XVIIIe siècle s'explique, au moins en partie, par le goût de l'exotisme et du dépaysement. Ces éléments, couleur locale, cadre géographique et social peu connu, se retrouvent dans Valhek. On a même loué Beckford pour son réalisme, on s'est émerveillé de l'impression de réalité et de vie qu'il avait su donner à des descriptions ne reposant que sur des connaissances livresques. On a insisté sur l'influence des études consacrées à l'Orient à l'époque où il écrivit Valhek. Peut-être serait-il bon cependant de ne pas aller trop loin dans cette voie, et de prêter quelque attention aux mises en garde de critiques originaires des pays concernés. Fatma Moussa Mahmoud par exemple ne voit qu'un déguisement dans le cadre oriental de Vathek, et elle insiste sur le fait que les connaissances de Beckford relatives aux pays de l'Orient n'étaient que de seconde main, et qu'il avait fait le " Grand Tour ", certes, mais n'était pas allé plus loin2. Et s'il est vrai que sa critique porte davantage sur le fond moral et philosophique de l'ouvrage que sur le réalisme de la description, l'avertissement n'en mérite pas moins d'être entendu.

Une autre caractéristique du conte oriental — autre source d'attraits peut-être pour les Européens — est le rôle important qu'y joue le surnaturel, destiné à répondre au goût de certains lecteurs pour la magie et le mystère. Il y a dans Vathek de nombreux exemples d'interventions surnaturelles, que l'on peut même essayer de classer : ce qui touche à la superstition, aux présages et aux talismans — puis le bric-à-brac magique, celui du Giaour par exemple, à rapprocher du tapis volant des Mille et une Nuits — puis la croyance en des intermédiaires entre le monde des humains et celui des dieux et des démons. Ce sont là des accessoires ordinaires du conte oriental, et ils sont abondamment utilisés dans Valhek. Mais il y a dans l'ouvrage de Beckford quelque chose que l'on ne trouve pas habituellement dans le conte oriental, un lien entre la magie, la religion, et la morale. La dernière partie de Valhek, les vingt dernières pages environ, dans lesquelles ce lien apparaît plus nettement, encore qu'il soit assez difficile de le définir, est quelque chose d'étranger au conte oriental traditionnel3. Que l'on y voie une des premières représentations littéraires du héros romantique, ou un nouvel exemple de pacte faustien ou de défi prométhéen, ces pages n'ont rien à voir avec les Mille et une Nuits ; c'est pourtant sur elles que notre attention se concentre et que notre imagination s'attarde.

Mais dès maintenant on peut se demander si l'intérêt que soulève la lecture de Valhek est du même ordre que celui provoqué par les Mille el une Nuits. Dans ce dernier ouvrage, et dans les recueils de contes orientaux en général, l'attention du lecteur est tenue en haleine par une succession d'épisodes comiques ou dramatiques, de situations ou d'incidents drôles, fantastiques, horribles, générateurs de rire ou d'effroi. A la réflexion, on s'aperçoit que de tels recueils n'ont pas une profonde unité de structure ; seuls importent la variété, le mouvement, le dialogue. On ne saurait en dire autant de Valhek, qui n'est pas composé, comme les Mille et une Nuits, d'une succession d'épisodes dont le nombre pourrait être augmenté ou réduit. Valhek, c'est l'histoire d'une descente aux enfers, d'une sorte d'anti-pèlerinage, qui commence par une trahison, une abjuration, et qui s'achève par le châtiment du coupable. On y trouve sans aucun doute une certaine unité de structure, même si la cohérence et la logique du récit méritent un examen plus attentif.

Les personnages enfin nous amènent à formuler d'autres réserves. En règle générale, la psychologie des protagonistes du conte oriental est des plus élémentaires. Les Mille et une Nuits ne sont pas des nouvelles psychologiques ; leurs personnages peuvent être pittoresques, certains d'entre eux font maintenant partie du fonds commun littéraire de l'Occident, ils n'en sont pas moins très faiblement individualisés. Leur habileté, leur malice, nous amusent parfois, mais ce sont leurs aventures qui retiennent notre attention, et fournissent l'essentiel du plaisir de la lecture. Les personnages de Vathek présentent certainement davantage d'intérêt. Certes, Carathis est une caricature, de même que Fakreddin, Morakanabad est un ectoplasme, et Gulchenrouz ne vaut guère mieux, mais Nouronihar, et surtout Vathek, quelles que soient les surprises que nous cause ce dernier, et quelles que soient les réserves que l'on puisse faire à leur sujet, sont des créations littéraires d'une autre importance qu'Ali-Baba ou Sindbad le Marin.

Les différences, on le voit déjà, sont considérables. À tel point que l'on a pu se demander si Valhek n'est pas une parodie du conte oriental traditionnel, à classer dans le genre burlesque plutôt que dans celui des imitations plus ou moins fidèles. Il s'agit là d'une impression plus diffuse, plus difficile à cerner, mais que peuvent nous suggérer certaines scènes de Valhek, telles celle du sacrifice des habitants de Samarah — doit-on dire des Samaritains ? — venus éteindre l'incendie de la tour, ou celle des goules dans le cimetière où s'arrête Carathis. Ce ne sont pas la cruauté ou l'horreur qui retiennent notre attention dans ces scènes, mais le ton du narrateur, qui nous fait penser à celui du comte de Hamilton4. La tournure d'esprit de Beckford le portait d'ailleurs, semble-t-il, à ces jeux littéraires, comme en témoignent ses Biographical Memoirs of Exlraor- dinary Painters5, ou ses parodies du roman sentimental de l'époque.

S'il est assez difficile de se prononcer au sujet de l'influence de Hamilton sur Beckford, très vraisemblable, mais très diffuse, celle de Voltaire est en revanche indiscutable, et unanimement reconnue. L'admiration qu'éprouvait Beckford pour Voltaire, sa visite à Ferney, ont été mentionnées par tous ses biographes. L'ironie voltairienne apparaît dès les premières pages de Valhek, ironie dont sont victimes l'Église dont Vathek est le chef, et son clergé. Mais là encore il devient vite évident que la ressemblance est superficielle. On peut certes déceler dans Valhek un anticléricalisme diffus, dans la façon dont sont présentés les hommes de foi et de piété, dans les avanies que leur fait subir Vathek ; mais même si l'ironie de Beckford n'est pas totalement gratuite, elle n'est pas associée à la satire sociale comme dans les contes de Voltaire, elle ne sert pas à présenter l'Église comme une association de parasites ou d'exploiteurs. Les mauvais traitements dont sont victimes tels ou tels groupes de saints hommes nous font penser surtout à de mauvaises farces d'étudiants ; et l'ironie voltairienne de Beckford reste une affaire personnelle, un certain ton de l'auteur, elle ne concerne pas les problèmes socio-politico-philosophiques de la vie et du bonheur des hommes en société.

Une dernière comparaison a été suggérée par Miss Conant, elle concerne le roman gothique, ou roman de terreur. Le rapprochement n'est pas gratuit. Valhek fut écrit dix-huit ans après la publication du Château d'Otrante d'Horace Walpole, en un temps où grandissait l'intérêt pour le surnaturel et le fantastique. Beckford d'autre part était intéressé par le problème de la cruauté, et par des personnalités de grands criminels, tels le prince marocain Moulay Ismaïl, un effroyable sadique (1672-1727), ou Gilles de Bais, le Barbe-Bleue des contes français. Enfin, les scènes de cruauté abondent dans Vathek. On peut aisément objecter que c'est un trait fréquent du conte oriental. Il faut aussitôt ajouter pourtant que ce qui caractérise Valhek sur ce point, c'est l'effet de contraste produit, soit par l'ironie de la présentation — par exemple dans le récit de l'incendie de la tour, — soit par l'association à d'autres aspects du conte : l'anticléricalisme (la réception des pèlerins de La Mecque), ou la symbolique(le sacrifice des cinquante enfants)6. L'effet recherché par l'auteur dans ces scènes n'est pas un effet " primaire " — l'horreur, — et la sophistication littéraire est évidente.

D'autres scènes de Valhek nous font penser plus directement encore au roman dit gothique, par les possibilités qu'elles offrent de susciter chez le lecteur la terreur et la pitié ; les plus caractéristiques à cet égard sont celles de la vision de Nouronihar, celle du cimetière où Carathis s'arrête au cours de son voyage vers Istakhar, et la scène finale des damnés, où les éléments constitutifs du roman gothique sont particulièrement nombreux. Mais dans le premier cas, la scène est essentiellement symbolique, car elle ne sert qu'à mettre en relief le choix de la jeune fille ; dans le deuxième, le ton détaché, poli, et même comique, exclut tout sentiment d'horreur ; quant à la scène finale, elle a une tout autre portée que ce qu'ont pu écrire les romanciers " gothiques ". Les ressemblances entre Vathek et le roman gothique sont donc elles aussi superficielles. Mais les différences sont fondamentales, et elles ont été soulignées par les spécialistes du roman gothique7. Le héros de Valhek n'affronte pas un traître classique au cours des péripéties destinées à mettre en valeur sa vaillance et son sens de l'honneur ; son auteur ne se livre pas à une sorte de jeu dont le but est de faire peur au lecteur — ou à lui-même ; le fantastique n'y est pas, comme le dit Maurice Lévy en parlant du roman gothique, une compensation offerte dans le domaine de l'imaginaire à des hommes qui ont perdu la foi religieuse8. L'ironie de Beckford, les perspectives métaphysiques et la complexité de Vathek sont de toutes façons incompatibles avec le roman gothique.

Les comparaisons qui viennent d'être suggérées ne sont pas nouvelles ; elles ne sont pas les seules possibles ; elles ne recouvrent pas tous les aspects de cette œuvre à la fois si mince et si riche. On pourrait encore évoquer Dante, l'influence de Piranèse, parler du romantisme de Vathek, de sa qualité onirique, du sadisme sous-jacent. Mais aucune de ces comparaisons, aucune de ces études, ne peut rendre compte à elle seule de la richesse et de la complexité de l'œuvre. Cette dernière ne peut se comprendre ou s'expliquer par comparaison avec un seul genre ou une seule sous-catégorie littéraire. L'ensemble des comparaisons possibles est en quelque sorte un signe de sa complexité. Complexité d'ailleurs fort embarrassante, car si l'on cède à la tentation de faire une synthèse, on risque se trouver en présence de contradictions difficiles à résoudre.

Mais les contradictions, les oppositions, le foisonnement d'éléments antithétiques, ne sont-ils pas une caractéristique majeure de l'œuvre, ne constituent-ils pas précisément son originalité la plus évidente ? De contradictions, l'œuvre en vérité fourmille.

L'impression générale qu'elle nous laisse est (au moins) double, et contradictoire dans sa dualité. Vathek est un conte bizarre, étrange — tout le monde en convient, — souvent grotesque, et créant par moments gêne et embarras chez le lecteur. Et malgré cela, nous sentons qu'il nous concerne tous, que Beckford essaie d'y exprimer quelque chose qui touche à la condition de l'homme, à la vérité profonde de l'humaine nature.

Si l'on s'enfonce dans le détail de l'œuvre, on est d'autre part frappé par les dissonnances ironiques dans la présentation des personnages, à l'intérieur de nombreuses scènes, ou entre deux scènes voisines. Pour ne prendre qu'un exemple, pensons à la scène du sacrifice des cinquante innocents, au contraste entre la sérénité du paysage et la présence du gouffre au fond duquel est tapi le Giaour, entre la cruauté insoutenable de l'événement et le ton détaché du récit, entre l'innocence des enfants et l'ambition des parents. Il serait facile de multiplier les exemples9.

Plus généralement, il faut constater que ces dissonances conduisent à des inversions répétées de valeurs. Ici, une scène d'horreur — un incendie au sommet d'une tour, des volontaires qui se précipitent pour l'éteindre, et qui sont plus ou moins asphyxiés par la fumée et les gaz toxiques, avant d'être étranglés par les muets du sérail, — nous est présentée comme une amusante plaisanterie. Là, une scène absurde et ridicule — la poursuite de l'Indien transformé en ballon de football — est décrite avec tout le sérieux dont l'auteur est capable. Ailleurs, la sorcellerie et les pratiques magiques de Carathis sont explicitement louées comme contribuant au progrès de la science. Enfin, au début du dernier épisode, le Giaour fait longuement remarquer à Vathek et à Nouronihar que l'admission au royaume d'Eblis est une faveur suprême qu'ils n'ont qu'à demi méritée. Bien entendu, ce genre d'ironie n'est pas étranger au conte oriental ; seulement, dans le cas de Vathek, elle est généralisée, elle crée une ambiguïté certaine, en particulier autour des personnages de Vathek et de sa mère, et complique la discussion des problèmes moraux que pose cette œuvre.

Le héros principal est peut-être le meilleur exemple que l'on puisse donner des contradictions dont elle est véritablement tissée. Vathek est présenté tantôt comme un sensuel, capable d'abandonner ses projets et de renier ses engagements pour satisfaire ses désirs ; tantôt comme un ivrogne qui supporte mal la boisson, et au lendemain d'un banquet — à vrai dire peu ordinaire — se ridiculise en public au cours d'une séance de son Grand Conseil ; tantôt comme un imbécile courant dans les rues de sa capitale à la poursuite d'un ballon magique, et recevant dans la mêlée les coups de pied de ses sujets ; tantôt comme le plus inexpérimenté des hommes d'État, un nigaud pour tout dire, dont le royaume serait perdu cent fois sans la poigne énergique de sa mère ; tantôt comme un personnage efféminé, puéril, désemparé au moindre danger, ballottant comme un sac de dattes sur le dos de son épouse éthiopienne, sans laquelle il périrait dans les flammes d'un incendie.

Mais ce Vathek ne peut nous faire oublier l'autre, le Calife superbe qui, au premier coup d'œil, conquiert Nouronihar, l'homme avide de savoir, dont l'insatiable curiosité ne recule pas devant l'abjuration de la religion dont il est le chef, l'orgueilleux désespéré qui lance à Mahomet un défi prométhéen, et descend au royaume d'Eblis, digne, hautain et majestueux, comme il convient à un tel prince. Cette dualité dans le caractère, la conduite, la personnalité, témoigne d'une volonté délibérée de la part de Beckford de nous présenter son héros dans des attitudes contra­dictoires, tantôt admirables, tantôt ridicules.

La structure de l'œuvre se ressent de cette intention. La dualité du personnage principal est annoncée dès le début du conte, mais il faut bien constater que le Vathek puéril et ridicule n'apparaît que dans les cent premières pages, alors que le Vathek superbe nous est présenté surtout dans les vingt dernières — mais il convient de ne pas oublier son effondrement moral devant Soliman ben Daoud10. Et il y a entre ces deux parties un extraordinaire décalage, rendu sensible de multiples façons : par l'attitude de Vathek, par le contraste entre la dernière partie et le récit de son séjour dans la vallée de Fakreddin, par l'accélération du rythme, l'abandon des scènes comiques, et le changement de style, qui passe dans les registres graves et nobles — Bababalouk, par exemple, au nom ridicule et voltairien, n'est plus appelé fort pompeusement que " le chef des eunuques ". A la limite, on serait tenté de dire que Vathek, ce sont les vingt dernières pages : sans elles, l'œuvre serait oubliée depuis longtemps ; ce sont elles qui posent les problèmes essentiels d'interprétation — ou plus précisément, le décalage entre elles et le reste de l'ouvrage.

Car ce sont elles qui mettent en relief l'ambiguïté de la leçon morale de Vathek. Il y a dans ce conte un dualisme clairement annoncé des forces du Bien et de celles du Mal — Mahomet et Eblis, si l'on veut — à un niveau cosmique. Mais quelle confusion dans notre monde sublunaire ! Les méchants y triomphent, et le plus grand criminel y est présenté comme le personnage le plus fascinant, alors que les innocents, ceux qui incarnent sagesse et piété, Gulchenrouz, Fakreddin, les pèlerins de la Mecque, les santons de Rocnabad, les imams et moullahs de Shiraz, sont ridiculisés et persécutés. Qu'est-ce d'ailleurs dans Vathek que l'innocence et la piété ? On aurait quelque peine à définir ces concepts, tant les personnages sont un mélange bizarre de traits dissonants : vertu, piété et stupidité chez Fakreddin, puritanisme, hypocrisie et méchanceté foncière chez Carathis, polissonnerie puérile et innocence stérile chez Gulchenrouz, hérésie, impiété, paresse, sensualité, et grandeur hautaine chez Vathek.

La confusion n'épargne même pas le monde de l'au-delà. Le " paradis " de Gulchenrouz est-il le seul et vrai Paradis de Mahomet, ou seulement des Limbes destinés à accueillir des innocents morts prématurément ? Si c'est là le Paradis des Justes, il faut bien avouer que la perspective d'y passer l'éternité n'est guère attrayante. Et enfin, quel sens faut-il attribuer à la " damnation " de Vathek ? Le supplice qui lui est infligé est généralement interprété comme une punition, mais pour quelle faute, pour quel péché, le héros est-il puni ? Est-ce pour sa sensualité ? Probablement pas, puisque, s'il s'était laissé guider par ses propres désirs, il n'aurait pas poursuivi sa route vers Istakhar après sa rencontre avec Nouronihar. Et pourtant, on remarquera que Soliman mentionne aussi la sensualité comme une des causes premières de sa propre punition. Alors, Vathek est-il puni pour avoir abjuré la religion dont il était le chef, et, comme Salomon, « adoré le feu » ? Il y a dans Vathek plusieurs allusions à des controverses religieuses historiques, et à la lutte entre la religion musulmane et celle des mages adorateurs du feu ; mais la façon dont sont traités la religion officielle et ses représentants, l'ironie manifeste de l'auteur à leur égard, nous font exclure cette hypothèse. Vathek est-il donc damné pour ses milliers de crimes, pour ses actes horribles, comme il est dit à la dernière page ? On peut en douter en lisant le récit de ses crimes qui nous apparaissent plutôt comme de mauvaises farces d'étudiants, ou comme des actes symboliques. Vathek enfin est-il damné pour « son aveugle curiosité qui souhaitait dépasser les limites que le Créateur dans sa sagesse a prescrites au savoir des hommes » ? C'est l'interprétation la plus séduisante et la plus fréquente. Mais elle ne tient aucun compte de toute la partie de l'œuvre consacrée délibérément à ridiculiser le héros. Car il est trop facile de fonder une interprétation de l'œuvre sur le Vathek faustien ou prométhéen, en oubliant le Vathek puéril et grotesque.

On peut encore essayer de se raccrocher à une dernière donnée du texte, à la leçon de morale clairement exprimée dans les dernières lignes, et selon laquelle la condition de l'homme sur la terre lui impose d'être humble et ignorant11. Est-il vraiment possible d'accepter sans sourciller une telle leçon ? On n'hésite guère à répondre par la négative12. Faut-il alors y voir seulement une parodie du conte oriental moralisateur à l'anglaise, celui d'Addison et de Hawkesworth ?13 Ou au contraire une concession de Beckford destinée à faire accepter le reste de l'œuvre, les excès et les crimes de Vathek, son amoralité, et la présentation, impressionnante de vigueur et de grandeur, de sa révolte prométhéenne ? Ce serait oublier que Beckford n'était pas homme à faire beaucoup de concessions. Et pourtant, si l'on admet que Valhek est l'histoire d'une transgression et d'une punition, il est difficile de refuser la leçon morale.

Les questions, on le voit, s'accumulent. Et on ne peut s'empêcher d'en poser d'autres encore au sujet du palais d'Eblis. La tentation est grande d'y voir une représentation des Enfers où s'accomplit la punition des damnés. Mais on est aussitôt frappé par l'absence de référence à la mort, aussi bien d'ailleurs dans le cas de Gulchenrouz et des cinquante enfants que dans celui de Vathek et de Nouronihar. La mort physique n'existe dans Valhek que pour des personnages insignifiants dont le destin dans l'au-delà ne préoccupait apparemment pas Beckford. On s'interrogera encore sur cette antichambre des Enfers où errent Vathek et sa compagne, sur le temps qui sépare le franchissement du portail de bronze de la proclamation fatale : « All is accomplished ». Les deux héros ont alors à leur disposition tout ce qu'ils avaient désiré, ils pourraient satisfaire leur curiosité, leur orgueil et leur avarice, mais ils n'éprouvent plus aucun désir et sont plongés dans l'affliction la plus abjecte. Ce qui fait que la punition finale — si c'est bien d'une punition qu'il s'agit — leur est infligée pour des intentions, coupables certes, mais non suivies d'effets.

Le Professeur Parreaux a peut-être donné l'une des clés de cette œuvre complexe en faisant remarquer que la punition y est essentiellement psychologique, que le criminel porte l'enfer dans son cœur, et qu'il n'est point besoin pour cela d'un au-delà14. Les portes de bronze ne seraient pas alors les portes de l'Enfer, et l'on pourrait essayer d'y voir d'autres symboles, peut-être celui d'un passage de l'enfance innocente à la connaissance du bien et du mal et aux responsabilités de l'âge adulte, responsabilités auxquelles Gulchenrouz et ses petits compagnons ont eu la chance d'échapper. Cette interprétation nous permettrait aussi de comprendre le sens de l'exclamation de Vathek maudissant sa mère : « The principles by which Carathis perverted my youth have been the sole cause of my perdition »15, et d'y voir l'expression transposée des sentiments de Beckford lui-même à l'égard de celle qu'il appelait la Bégum. Elle permettrait enfin de considérer les souffrances qu'endurent Vathek et sa compagne, non pas seulement comme la punition de péchés dont l'examen révèle des aspects contradictoires, mais peut-être comme le symbole de l'humaine condition, du caractère éphémère des passions, de la toute-puissance du mal, de l'irrémédiable solitude de l'homme, de la vanité de sa révolte. Dans cette perspective, certaines des contradictions qui nous étonnent le plus de prime abord seront moins flagrantes, si l'on admet que Beckford a voulu mettre en évidence dans Valhek non seulement la grandeur de la révolte, et son inutilité, mais aussi la stupidité, les ridicules et les vices de l'homme.

Une telle interprétation nous ramène inévitablement au problème de l'utilisation d'éléments autobiographiques dans Vathek, problème auquel il vient d'être fait allusion à propos de Carathis. La plus grande prudence s'impose à ce sujet, car il serait évidemment vain et ridicule de considérer le roman comme une simple transposition, fût-elle symbolique, d'événements et de personnages réels. Vathek et ses compagnons ne sont pas Beckford et des membres de sa famille et de son entourage. Pourtant, beaucoup de critiques ont mentionné, à juste titre, des ressemblances entre la vie et la fiction16. Elles sont trop nombreuses pour être reprises ici, et elles ne sont d'ailleurs pas toutes de même importance. Celles qui concernent des personnages secondaires sont épisodiques, voilées, ambiguës, sujettes à discussion : il est très vraisemblable que Beckford a pensé à sa cousine Louisa en relatant l'épisode de la rencontre de Vathek et de Nouronihar, ou à William Courtenay, à propos de Gulchenrouz, mais une analyse fine des ressemblances serait difficile et ses résultats illusoires.

Il n'en est déjà pas de même avec Carathis. Les différences entre elle et Mrs. Beckford sont nombreuses, c'est évident : Mrs. Beckford, par exemple, ne s'adonnait pas aux sciences occultes ; mais ne faut-il pas voir dans le conte précisément un renversement volontaire de la situation de l'auteur, qui pouvait reprocher à sa mère de l'empêcher de se livrer à des activités qu'elle réprouvait, et de le pousser dans une voie où il n'avait aucune envie de s'engager ? Le parallèle entre les deux femmes porterait au fond moins sur des détails précis — encore qu'on puisse en trouver — que sur une relation conflictuelle entre mère et fils. Le personnage de Carathis est, au moins en partie, une caricature de la Bégum, et il est évident qu'à travers elle, Beckford a réglé quelques comptes avec sa propre mère.

Quant aux ressemblances entre Beckford lui-même et son héros, elles sont encore plus difficiles à nier, qu'il s'agisse de points de détail comme l'amour de la nature, des montagnes et des lieux élevés, qui leur est commun, de caractéristiques physiques ou psychologiques — santé médiocre, effroyables crises de colère, — ou de traits fondamentaux du caractère : tous deux sont des impulsifs, des orgueilleux, des rêveurs plutôt que des hommes d'action, ils sont fondamentalement irréligieux, leur curiosité est insatiable, il y a quelque chose de faustien chez l'un et chez l'autre. Pourtant, les différences entre l'auteur et sa création ne manquent pas non plus : l'attrait qu'exerçaient sur Beckford les cérémonies catholiques, son homosexualité, la sensualité exacerbée de Vathek, mériteraient un examen approfondi dans cette perspective. Mais ce qui frappe le lecteur, c'est que d'autres personnages du roman peuvent être rapprochés de l'auteur. Gulchenrouz n'incarne-t-il pas une autre obsession de Beckford, celle de l'enfance et de l'innocence enfantine ? Eblis enfin, l'archange déchu, l'orgueilleux vaincu, victime, comme Vathek, de ses rêves déme­surément ambitieux, ne peut manquer, ne serait-ce que par l'attitude dans laquelle il est présenté, de nous faire penser à Beckford. Le rapprochement entre l'Eblis de Vathek, le Satan du Paradis Perdu de Milton, et le portrait de Beckford par Bomney, est impressionnant17. Il ne fait guère de doute que Beckford se représentait lui-même comme un personnage hors du commun, incapable de se plier aux règles, aux lois et aux coutumes, de la société de son temps. Sa " dissidence longuement analysée par le Professeur Parreaux18, peut être mise en parallèle avec la révolte de Vathek. Ni l'un ni l'autre n'était « humble et ignorant », et la leçon morale finale de Vathek comporte au moins une part d'ironie. Mais le récit de la " punition " de Vathek peut être lu comme une réponse pessimiste à la curiosité insatiable et aux interrogations cosmiques de Beckford.

Cette " punition " lui a pourtant été infligée, ne l'oublions pas, pour une autre raison : ses passions effrénées, ses mille crimes19. Y-avait-il une contrepartie à tout cela dans la vie de Beckford ? Si l'on prend ces expressions au pied de la lettre, certainement pas. Mais on peut y voir la représentation littéraire de certains complexes de culpabilité : c'est ce que fait Marcel May qui, dans une analyse convaincante, rattache ce sens de la faute à l'histoire de la liaison de Beckford avec sa cousine Louisa20. L'hypothèse n'est pas acceptée par tous ; d'autres critiques ont pensé à l'influence de ses tendances homosexuelles, peut-être représentées symboliquement dans la scène du sacrifice des cinquante inno­cents. Quoi qu'il en soit, il est difficile de ne pas déceler dans Vathek l'influence de certaines hantises de l'auteur, en particulier de celle de la damnation, — fort étrange chez un homme qui ne croyait probablement pas en Dieu. Quelle que soit l'importance qu'on leur accorde, — et la discussion peut rester ouverte sur ce point, — il nous paraît impossible de ne pas voir dans Valhek une transposition, probablement inconsciente, d'aspirations, de frustrations et de hantises, engendrées, au moins en partie, par l'oppression et la répression dont Beckford souffrit très tôt de la part de sa mère et de ceux qui la conseillaient21.

Loin de nous pourtant la pensée de vouloir tout expliquer par les éléments autobiographiques que l'on peut déceler dans Valhek ; ils ne permettent certainement pas de donner des réponses définitives et irréfutables aux questions que se posent les lecteurs ; ils ne permettent pas de dissiper toutes les contradictions de l'œuvre, ou d'en rendre compte de façon pleinement satisfaisante. Il faut bien admettre finalement que cette œuvre est très complexe, et qu'elle admet plusieurs lectures différentes, qui peuvent se compléter sur certains points, mais dont aucune n'élimine toutes les objections. Ce qui signifie de toute évidence que chacun doit être laissé libre de préférer l'une de ces lectures, et qu'aucune ne peut être imposée — ou totalement exclue. C'est bien sûr le propre des chefs- d'œuvre que de permettre aux différents lecteurs et aux générations successives d'en donner des interprétations divergentes, voire contradictoires. Mais l'originalité essentielle de Valhek tient à la présence irréfutable dans l'œuvre même de très nombreuses contradictions et dissonances dues à la multiplicité des influences littéraires subies par Beckford, et à la transposition, probablement inconsciente, de hantises personnelles. Cette coexistence d'éléments antithétiques est-elle entièrement satisfaisante ? La question mérite d'être posée ; elle l'a été implicitement dans la préface à la plus récente des éditions de Valhek, où Boger Lonsdale porte sur le conte de Beckford un jugement nuancé. Il paraît raisonnable de penser comme lui que ces aspects contradictoires de Valhek témoignent aussi de la jeunesse de son auteur, d'un certain désarroi psychologique et moral, et que la somme des contradictions ne saurait faire une unité profonde, en dépit de la beauté impressionnante des dernières pages de l'oeuvre.

Notes

1 Martha Pike Conant : The Oriental Tale in England in the Eighteenth Century, New-York, 1908, pp. 37-41, 61-71, et 252.
2 Fatma Moussa Mahmoud : « A monument to the author of Vathek », Études Anglaises, t. XV (1962), pp. 138-147. (« No true-born Oriental ever liked Vathek... »). On peut lire aussi, du même auteur : « Beckford, Vathek, and the Oriental taie », Cairo Studies in English, 1960, pp. 63-121.
3 C'est l'opinion exprimée par F. Moussa Mahmoud dans les articles mention­nés ci-dessus, n. 2.
4 La dette de Beckford envers Hamilton a été signalée par Miss Conant (n. 1), les qualités burlesques de Vathek par James K. Folsom (« Beckford's Vathek and the tradition of Oriental satire », Criticism, vol. VI (1964), pp. 53-69), et par Roger Lonsdale (Introduction à l'édition de Vathek publiée en 1970 par Oxford University Press dans la série : " Oxford English Novels ", pp. VII-XXXV). Mahmoud Manza- laoui a fait un autre rapprochement avec Gazotte (« Pseudo-orientalism in transition : The age of Valhek », Cairo Studies in English, 1960, pp. 123-150).
5 Écrit par Beckford en 1777 — il avait dix-sept ans — et publié en 1780. C'est une parodie des Anecdotes of Painting in England, d'Horace Walpole.
6 Marc Chadourne considère ce passage comme le plus freudien du conte. (Eblis ou l'Enfer de William Beckford, Paris, 1967, IV + 343 pp. ). Voir aussi Tzvetan Todo­rov, Introduction à la Littérature Fantastique, Paris, 1968, 188 pp. , chap. 8, ainsi que l'article de James Henry Rieger : « Au pied de la lettre. Stylistic uncertainty in Vathek », Criticism, vol. IV (1962), pp. 302-312. (Cet article contient une analyse extrêmement pénétrante de l'ironie de Beckford).
7 Devendra P. Varma (The Gothic Flame. Being a History of the Gothic Novel in England. Its Origins. Efflorescence, Disintegration and Besiduarij Influences, New York, 1957, XV + 263 pp. ) l'inclut dans le champ de son étude, mais les raisons don­nées nous paraissent superficielles — v. pp. 132-135. Ernest Railo (The Haunted Castle. A Study of the Elements of English Romanticism, Londres, 1927, XVII + 388 pp. ) est réticent. Maurice Lévy l'écarté — » ... relève d'une sensibilité plus orientale que gothi­que... » — (Le Roman « Gothique » anglais, 1784-1824. Toulouse, 1968, XV + 750 pp. ). André Parreaux enfin, après un long examen des ressemblances et des différences — livre II, chap. V de sa thèse — considère Vathek comme « une œuvre radicalement et profondément originale » — (Beckford, Auteur de " Valhek ", Paris, 1960, 577 pp. — C'est l'ouvrage de base por quiconque souhaite étudier Beckford et son œuvre.)
8 Maurice Lévy (n. 7), chap. X, p. 617.
9 On peut en trouver un grand nombre dans l'article de Kenneth W. Graham « Beckford's Vathek : A study in ironie dissonance », Criticism, vol. XIV (1972), pp. 243 252.
10 P. 114 de l'édition " Oxford English Novels " : « At a sight so full of horror Nouronihar fell back, like one petrified into the arms of Vathek, who cried out with a convulsive sob « O Giaour ! whither hast thou brought us ! Allow us to depart, and I will relinquish all thou hast promised. »
11 Ibid., p. 120.
12 Elle a pourtant été acceptée sans réticences par Hilaire Belloc (Conversations with an Angel and other Essays, Londres, 1928 — le chapitre sur Vathek se trouve pp. 86-93), qui voit dans Vathek, « the picture of retribution », « one of the most moral books of the world ».
13 Voir par exemple l'article de James K. Folsom (n. 4).
14 Beckford, Auteur de " Valhek ", (n. 7), chap. VII du Livre II, p. 355.
15 P. 115 de l'édition " Oxford English Novels ".
16 Voir en particulier les ouvrages de Marcel May (La Jeunesse de William Beck­ford et la Genèse de son " Valhek ", Paris, 1928, 437 pp. — ouvrage trop méprisé, quels que soient ses défauts criants), et de Marc Chadourne (n. 6).
17 Ce portrait est reproduit, p. 23, dans le William Beckford de James Lees Milne (Londres, 1976, 128 pp. ).
18 Beckford, Auteur de " Vathek " (n. 7), pp. 387 et suivantes.
19 P. 120 de l'édition " Oxford English NovNovels ".
20 La Jeunesse de William Beckford, (n. 16) deuxième partie, chap. 3 : " Dénouement », pp. 327 et suivantes : « C'est examiné sous l'angle même de ce remords, de ce trouble causé chez l'auteur par un amour crimininel aboutissant au gouffre que,selon nous, le dénouement de Valhek prend son caractère véritable - éminemment subjectif. C'est une confession. » (p. 348).
21 La mise au point la plus récente concernant la vie de Beckford est l'ouvrage de Boyd Alexander, le spécialiste britannique le mieux placé en la matière : England's Wealthiest Son. A Study of William Beckford, Londres, 1962, X + 308 pp. 

Pour citer cet article :

PAILLER Albert (2014). "L'ORIGINALITÉ DU VATHEK DE WILLIAM BECKFORD".  Revue La Licorne , Numéro 2 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5901.php

(consulté le 22/11/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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