L'EXPLORATION DE LA DURÉE INTÉRIEURE DANS LA NOUVELLE HÉLOÏSE

Partie 2

Publié en ligne le 27 mai 2014

Par Robert OSMONT

En traçant le destin de ses personnages, Rousseau est à la recherche de ces instants exceptionnels que le « rassemblement » des forces spirituelles transforme en une sorte d'éternité, ces moments où le « présent dure toujours » dira la 5e Promenade1. Certes la proximité de la vie ardente rend imparfaites leurs extases, mais déjà Julie et Saint-Preux entrevoient la forme suprême du bonheur intérieur, celle qui requiert à la fois l'intensité de la vie spirituelle et la permanence de l'état d'âme :

« Quel calme dans tous mes sens ! Quelle volupté pure, continue, universelle ! Le charme de la jouissance étoit dans l'ame ; il n'en sortoit plus ; il duroit toujours »2.

Ils entrevoient ce qu'est le « sentiment de l'existence » à l'état pur, cette découverte d'un moi qui, dépouillé de l'accessoire, touche à l'éternité dans la totale disponibilité de ses facultés et de sa durée3.

L'extase ne peut naître qu'à des moments privilégiés de leur vie intérieure et ils doivent la mériter par une sorte de purification. Pour s'abstraire du temps, Saint-Preux doit monter lentement vers les cimes du Valais ou découvrir, en méditant dans l'Élysée, la nouvelle image de Julie. Cette purification ne signifie pas l'abandon des impressions sensibles ; mais ces dernières ne sont plus qu'un point de départ dans le chemin qui conduit à l'extase. De même dans les Confessions, avant d'évoquer son rêve prophétique de bonheur, Rousseau recrée le climat affectif qui en est la cause lointaine, puis, retrouvant la trame de son passé, il évoque « le son de cloches » de ce « jour de grande fête » qui fit naître l'extase4. Ce sont les chemins de la vie sensible qui conduisent l'âme vers une « félicité » intemporelle. C'est dans le cours de la durée que se fait « l'essai de l'éternité »5.

Avant d'illuminer certaines pages des Confessions, l'intuition proustienne de l'être « extratemporel », apparaît dans l'Héloïse, abolissant toute distance entre le passé et les sensations présentes. Cette expérience privilégiée, Rousseau la fait connaître à Saint-Preux lorsque revenant de son tour du monde il découvre, des hauteurs du Jura, le lac de Genève. Pour porter l'exaltation de cet état d'âme, le romancier acquiert la maîtrise d'un type de phrase qui par vagues successives opère le passage du multiple à l'un, la confluence des souvenirs et des sensations présentes, et le rassemblement de la durée vécue :

« [...] tout cela me jettoit dans des transports que je ne puis décrire, et sembloit me rendre à la fois la jouissance de ma vie entière »6.

À cette immense phrase, les Confessions répondent par de nombreux échos : lorsque le narrateur évoque le flux des souvenirs qui se pressaient en lui après la dernière rencontre avec Venture, il retrouve cette forme convergente, qui exprime une exaltation comparable à celle de Saint-Preux, mais adoucie par le sentiment de nostalgie :

« [... ] toutes ces tendres réminiscences me firent verser des larmes sur ma jeunesse écoulée et sur ces transports desormais perdus pour moi »7.

Il est une autre forme du rassemblement des souvenirs, plus secrète, car elle n'est pas accompagnée de cette exaltation croissante que crée la montée soudaine du passé dans la conscience. Dans la lettre sur les vendanges, Rousseau s'est efforcé, non de décrire l'afflux des souvenirs dans l'âme de Saint-Preux, mais s'identifiant à lui, il fait coexister les diverses époques de sa vie dans la conscience d'un présent harmonieux. Saint- Preux est en paix avec les êtres qui l'entourent ; toutes ses impressions passées et présentes s'ordonnent en lui comme un beau paysage :

« je laisse exhaler mes transports sans contrainte ; ils n'ont plus rien que je doive taire, rien que gêne la présence du sage Wolmar. Je ne crains point que son œil éclairé lise au fond de mon cœur ; et quand un tendre souvenir y veut renaître, un regard de Claire lui donne le change, un regard de Julie m'en fait rougir »8

Jean Starobinski pense que cette harmonie n'est pas spontanée et il la distingue à juste titre de la transparence naïve et originelle9. Elle s'en distingue en effet par cette fragilité que révèle « l'impression funeste » ressentie par Saint-Preux : elle règne néanmoins, et je ne crois pas qu'elle soit seulement une conquête de la vigilance vertueuse ; elle résulte des images successives qui enrichissent la durée intérieure ; déjà en décrivant son extase dans l'Elysée, Saint-Preux exprime cette métamorphose des images :

« J'ai cru voir l'image de la vertu où je cherchois celle du plaisir. Cette image s'est confondue dans mon esprit avec les traits de Mme de Wolmar, et pour la premiere fois depuis mon retour, j'ai vu Julie en son absence, non telle qu'elle fut pour moi et que j'aime encore à me le représenter, mais telle qu'elle se montre à mes yeux tous les jours »10.

Rousseau prête à Saint-Preux son propre don d'artiste, il stylise, il orchestre l'enrichissement qu'apporte à la durée intérieure la lente sédimentation des souvenirs ; c'est ainsi qu'au livre V des Confessions il intégrera dans une nuance complexe les divers sentiments éprouvés pour Mme de Warens, tempérant les souvenirs sensuels par l'élan du cœur, réalisant l'harmonie des impressions dans le souvenir de la voix, « cette voix argentée de la jeunesse » qui ne cesse de l'émouvoir tout au long de sa vie11. C'est ainsi qu'au terme de son existence les souvenirs prendront en lui une tonalité voilée, indéfinissable, qui semble résumer son âme :

« [... ] et il ne m'est plus resté de cette rencontre qu'un souvenir assez vif mêlé toujours de douceur et de tristesse, comme toutes les émotions qui pénetrent encor quelquefois jusqu'à mon cœur »12.

L'harmonisation de souvenirs multiples se fait par la « décantation progressive »13 de chaque souvenir dans le rêve de la mémoire. A Glarens la vie continue, la décantation du souvenir n'est pas tout à fait achevée dans l'âme de Saint-Preux, mais on sent bien que Glarens est en train de devenir pour lui une patrie spirituelle, paysage intérieur né du temps mais accédant à une beauté intemporelle. C'est avec cette beauté que le pays de Vaud dans les Confessions émerge du passé, auréolé d'une pure lumière comme cette « Delos fleurie » dont parle Proust quand il pense au « côté de Guermantes » et au « côté de Méséglise ». Le génie de Rousseau découvrira alors cette phrase au déroulement lent qui par vagues successives crée, dans le silence et le recueillement, une terre idéale de bonheur14 :

« Toutes les fois que j'approche du pays de Vaud j'éprouve une impression composée du souvenir de Made de Warens qui y est née, de mon père qui y vivoit, de Mlle de Vulson qui y eut les prémices de mon cœur, de plusieurs voyages de plaisir que j'y fis dans mon enfance, et ce me semble, de quelque autre cause encore, plus secrette et plus forte que tout cela. Quand l'ardent désir de cette vie heureuse et douce qui me fuit et pour laquelle j'étois né vient enflam­mer mon imagination, c'est toujours au pays de Vaud, près du lac, dans des campagnes charmantes qu'elle se fixe.

Dans cette durée recomposée les variations finissent par se fondre dans une harmonie souveraine. L'artiste, sans abolir le flux du temps, l'a maîtrisé15.

Le rythme interne des Confessions, comme celui de la Nouvelle Héloïse, repose sur les variations de la vie intérieure. Mais le narrateur des Confessions possède le constant privilège de dominer sa vision du passé, de l'éloigner ou de la rapprocher à sa guise, en jouant librement avec tous les temps. Sa maîtrise est manifeste dans la manière dont il suspend à plusieurs reprises le récit de la rencontre avec Mme de Warens au moment même où le texte actualise l'instant qui a fixé le destin : « Prette à entrer dans cette porte, Made de Warens se retourne à ma voix »16. Le récit de la première injustice est également riche en variations : on y trouve le présent qui restitue l'intensité du vécu (« On m'in­terroge, je nie d'avoir touché le peigne »), le présent d'une analyse intemporelle (« qu'on se figure un caractère timide »), le présent de l'affirmation inconditionnelle de l'innocence (« ce que je sais très certainement c'est que j'étois innocent »), enfin le présent immédiat (« je sens en écrivant ceci que mon pouls s'élève encore »). Le passé, lui aussi, apparaît sous des formes diverses : l'état d'âme de l'innocent puni est décrit à l'imparfait, mais c'est sous une forme ponctuelle qu'est évoqué le jalon de la chute dans un monde impur :

« Là fut le terme de la sérénité de ma vie enfantine. Dès ce moment je cessai de jouir d'un bonheur pur et je sens aujourd hui même que le souvenir des charmes de mon enfance s'arrête là ».

Le passé simple initial qui appartient au récit, brise l'élan tandis que des sonorités claires rappellent encore la mélodie du paradis perdu, puis le regard présent du narrateur, traversant et résumant toute la durée vécue, confirme avec une netteté brutale le point où s'effectue la chute. A la fin du récit, la vie se traîne encore en une série d'imparfaits, puis, ponctuellement, lambeau par lambeau, le monde du passé s'efface :

« Nous nous dégoûtâmes de cette vie ; on se dégoûta de nous ; mon oncle nous retira, et nous nous séparames de M. et Mlle Lambercier rassasiés les uns des autres, et regrettant peu de nous quitter »17.

Rousseau fait alors sentir l'opacité du temps qui le sépare de ce monde perdu, puis dans un deuxième mouvement, par une sorte de vague venue de très loin, il ramène à la conscience claire toutes les sensations passées et les revit comme présentes :

« Près de trente ans se sont passés depuis ma sortie de Bossey sans que je m'en sois rapellé le séjour d'une manière agréable par des souvenirs un peu liés : mais depuis qu'ayant passé l'âge mur je décline vers la vieillesse, je sens que ces mêmes souvenirs renaissent tandis que les autres s'effacent, et se gravent dans ma mémoire avec des traits dont le charme et la force augmentent de jour en jour ; comme si, sentant déjà la vie qui s'échappe, je cherchois à la ressaisir par ses commencemens »18.

Seule la phrase de Proust retrouvera ce pouvoir de suggérer, par des plans successifs, les mouvements qui s'élaborent dans les profondeurs de la vie intérieure et qui ne cessent d'épaissir ou de diluer l'opacité du temps19.

Dans la Nouvelle Héloïse, la technique du roman par lettres orientait Rousseau vers l'expression du momentané, du quotidien, et il a su en effet recueillir les nuances multiples des émotions vécues ; mais conservant toute sa liberté de création, il a peuplé de souvenirs et de prémonitions les lettres de ses deux amants ; au-dessus des instants discontinus, il a tracé la ligne continue de la destinée dans laquelle tout se répercute, se relie et s'oriente.

De mystérieux échos font naître des correspondances entre les moments de vie intense, lorsque la pensée de la mort visite les amants : nuit de l'amour, nuit de la maladie, pèlerinage de Meillerie, nuit de Villeneuve20. Une prémonition d'éternité relie aussi les moments les plus purs de l'extase bienheureuse. A l'aube de son amour, Julie connaît le « plus delicieux état de sa vie ».

« Les charmes de l'union des cœurs se joignent pour nous à ceux de l'innocence ; nulle crainte, nulle honte ne trouble notre félicité »21.

Au cours de son ascension sur les hautes montagnes du Valais, Saint-Preux découvre à son tour la « volupté tranquille » de cette « paix intérieure »22. Lorsque revenu à Glarens, il commence à « exister sans souffrir », il connaît « un calme preferable au trouble des passions les plus séduisantes » ; après avoir rêvé seul dans l'Élysée, il peut écrire :

« J'ai passé dans l'Élisée deux heures auxquelles je ne préfere aucun tems de ma vie »23.

Enfin avant son départ pour Rome, dans la joie des vendanges, il savoure la lenteur des jours heureux.

Les moments de pur bonheur donnent à l'âme l'illusion d'échapper au temps ; mais la loi du temps reprend ses droits inexorablement ; Rousseau le sait depuis la fin des « charmes de son enfance », depuis la fin du bonheur des Charmettes. C'est pourquoi, par un mouvement constant d'alternance, après avoir mené Saint-Preux et Julie sur les cimes lumineuses, il les replonge dans les tribulations de la vie ; alors, déchirés dans leur durée intérieure, ils tournent les yeux vers les temps d'innocence ; la journée tragique de Meillerie succède au moment de repos goûté dans l'Élysée. L'affreuse nuit de Villeneuve succède au bonheur du temps des vendanges.

Mais l'alternance la plus caractéristique suggère un mouvement inverse, une sorte d'ascension qui d'abord fait vivre l'âme dans la fièvre du temps, puis la fait accéder à un état permanent qui préfigure l'éternité. Les lettres 36 et 38 de la première partie du roman scandent la mon­tée du désir chez deux êtres jeunes qui vivent dans l'attente d'une ren­contre. Saint-Preux glorifie « l'instant ». Brusquement (lettre 39) Julie propose un autre but : il faut renoncer à cette rencontre, il faut tirer quel­qu'un du malheur ; le bien à faire n'attend pas24. Alors Saint-Preux, après avoir accompli sa mission, découvre un « contentement inconnu » une joie que l'instant n'emporte pas. Parfois la joie du bonheur qui dure succède presque sans intervalle à la fièvre du plaisir éphémère. C'est après « l'heure de la jouissance » que Saint-Dreux connaît auprès de Julie « l'étroitte union des ames »25. De même à la fin de la lettre 16 de la 2e partie, Saint-Preux cède d'abord au délire des sens exaspéré par l'absence, puis cette même absence fait naître en lui une ferveur toute spirituelle26.

Ce mouvement ascensionnel qui peut se produire dans une succession d'instants est celui-là même qui dessine l'évolution des deux amants dans les treize années qui lient leurs destinées. Il y a dans l'œuvre un mouvement d'ensemble qui absorbe les inégalités momentanées, et que Saint- Preux compare à celui de l'océan : « on se sent élevé, porté doucement et loin par un flot lent et presque insensible »27 ; c'est l'aventure spirituelle d'un amour qui commence dans l'ivresse des sens que symbolise le bosquet, puis s'apaise dans le calme dont l'Élysée offre l'image et s'achève enfin dans l'attente de l'au-delà. Pour révéler l'amplitude du mouvement, Rousseau semble avoir donné valeur de symbole à une image qui se situe au cœur de l'œuvre lorsque Saint-Preux retrouve Mme de Wolmar :

« Un transport sacré nous tient dans un long silence étroitement embrassés, [... ]. Non, quand l'univers entier se fut réuni contre moi, quand l'appareil des tourmens m'eut environné, je n'aurois pas dérobé mon cœur à la moindre de ces caresses, tendres prémices d'une amitié pure et sainte que nous emporterons dans le Ciel »28.

Cet instant rappelle un passé qui ne peut renaître et inaugure un nouveau cheminement de la durée, en marche vers l'éternité ; dans une intuition lumineuse, Julie perçoit l'aimantation secrète qui oriente le cours de sa destinée :

« Des jours ainsi passés tiennent du bonheur de l'autre vie. »29

Dans le cours immense de cette oeuvre, l'attente de l'au-delà remplace peu à peu le regret nostalgique du paradis perdu30.

Tout au long de la destinée de ses personnages, Rousseau a su maintenir les tensions intérieures qui font la trame d'une vie ; les moindres faits rompent la monotomie quotidienne parce que rien n'est indifférent dans l'univers de l'amour. Rien n'est indifférent non plus, lorsque Saint- Preux est revenu à Clarens, lorsqu'il s'agit de mesurer les étapes de son évolution ; aux yeux de Wolmar qui a entrepris de le guérir, tout devient épreuve. Mais à la veille des grands changements Rousseau crée un autre rythme : ainsi lorsque Julie perd sa mère, lorsque la maladie la jette dans une sorte d'inconscience, lorsqu'elle consent à épouser Wolmar, il y a dans la succession des lettres un vide qui donne à l'événement sa résonance tragique ; c'est seulement dans la longue lettre écrite par Julie après son mariage que se révèlent les tensions extrêmes qui habitent son âme. Dans le deuxième versant de l'œuvre, le bonheur, à Clarens, est constamment mêlé d'inquiétude, mais, avant la lettre testamentaire, le combat qui se livre sourdement dans l'âme de Julie n'est révélé qu'avec une extrême discrétion. La journée de Meillerie fait éclater avec force la dissonance qui déchire le cœur de Saint-Preux, mais Rousseau a volontairement entouré de mystère les paroles qui trahissent le trouble de Julie. La tension intérieure n'en est pas moins extrême31.

Les moments où apparaissent les vérités profondes de la vie intérieure sont toujours préparés par un lent cheminement ; avant toute grande intuition, le récit semble même se perdre dans les méandres de l'anecdote. Toutes les théories psychologiques de Wolmar et toutes les réactions qu'elles suscitent constituent la préparation lointaine de la journée de Meillerie ; le début de la lettre qui en fait le récit baigne dans l'atmosphère légère d'une promenade ; mais « après une heure de marche » dans la montagne, on entre soudain dans l'univers des fantômes du passé et des révélations tragiques. Les intuitions lumineuses et les prémonitions d'éternité, qu'il s'agisse de l'ascension dans le Valais ou de la méditation dans l'Élysée sont, elles aussi, précédées d'une lente préparation. Dans les Confessions, Rousseau, de même, saura ménager l'attente de l'événement intérieur : soudaine est l'éclosion des grands poèmes du bonheur, du rêve prophétique et de l'épanchement de ce rêve dans la réalité des Charmettes, soudaine est l'illumination de Vincennes, mais une lente maturation précède ces grands mouvements de l'âme32.

Ce que Rousseau a enfin appris en créant l'Héloïse, c'est à rendre sensible la trame des instants d'une journée pleinement vécue. Ainsi, avant de moduler le chant des heures aux Charmettes ou à l'île Saint-Pierre, il a déroulé le cours harmonieux, simple et grandiose à la fois, d'une journée de vendanges à Clarens. Dès le début de la lettre de Saint-Preux, l'évocation de « l'âge d'or » nous situe hors des atteintes du temps ; la terre même de Clarens qui, par l'art de ses maîtres, « rassemble vingt climats en un seul » paraît ignorer la loi du changement. Tout se stabilise dans une allégresse générale que nuance le cours des heures :

« Tout le monde est sur pied de grand matin ; on se rassemble pour aller à la vigne [... ] On dine avec les paysans et à leur heure, aussi bien qu'on travaille avec eux [...] Le soir on revient gaiment tous ensemble »33.

Dans l'âme même de Saint-Preux, les tensions qui viennent du passé ne sont pas abolies, mais équilibrées, ordonnées ; mais « après le souper » tandis qu'on veille encore en teillant du chanvre, les vieilles romances que l'on chante ressuscitent les « tems éloignés » ; Glaire sourit, Julie rougit ; Saint-Preux éprouve un « tressaillement », une impression funeste. Cette discordance ne dure qu'un instant, le temps de rappeler que ce monde stabilisé sera rejeté demain dans le flux des jours. Rousseau, créateur de poème, dans sa prose, comme dans sa musique, exclut les modulations qui font perdre le sentiment de la tonalité34 ; c'est pourquoi le tressaillement de Saint-Preux s'apaise dans l'harmonie des voix humaines « à l'unisson », dans la joie universelle que symbolise « le feu clair et bril­lant » des chenevottes, apothéose d'une journée dont le bonheur continu semble remonter à la source du temps, âge d'or reconquis ou avenir sans limites :

« chacun boit à la santé du vainqueur et va se coucher content d'une journée passée dans le travail, la gaité, l'innocence, et qu'on ne seroit pas fâché de recommencer le lendemain, le surlendemain, et toute sa vie »35.

C'est par un même effet de résonance que la 5e Promenade prolongera le bonheur d'une journée à l'île de Saint-Pierre :

« et enfin l'on s'alloit coucher content de sa journée et n'en désirant qu'une semblable pour le lendemain »36.

Ainsi Rousseau élabore d'une manière très concertée, dans les rythmes de son œuvre, la durée intérieure de ses personnages. En écrivant la Nouvelle Héloïse, il prend une conscience plus aiguë des intuitions nées de sa propre vie ; il découvre les formes artistiques capables de les illuminer, de les porter. Il semble même que l'œuvre devienne pour lui une autre expérience, plus riche et plus vraie que l'expérience réelle. Certes il puise dans ses souvenirs quand il conduit Saint-Preux chez des filles ou lorsqu'il le ramène au havre de Clarens, mais évoquant ces mêmes souvenirs dans les Confessions, il se réfère à Saint-Preux37. Une telle primauté accordée au roman n'est pas surprenante si l'on songe que dans cette œuvre Rousseau est allé à la rencontre de lui-même, insérant dans une composition ordonnée ce qui avait été accident ou surprise dans sa vie, créant à partir de lui-même un univers imaginaire plus riche que le réel et des rythmes d'une signification universelle. Ainsi les pages dans lesquelles Saint-Preux raconte son arrivée à Clarens chez Mme de Wolmar annoncent la description de ce trouble confus que le narrateur des Confessions évoquera à propos de son retour chez Mme de Warens38 ; mais Saint-Preux ne se contente pas de décrire l'aspect physique de son angoisse ; il en revit la durée dans toute la succession des instants ; il la fait précéder d'une autre forme de trouble, que lui donne l'exaltation des souvenirs, et que Rousseau transpose dans une phrase convergente, dont la structure sera désormais pour lui le support privilégié du « rassemblement » de la durée ; quand le regard de Saint-Preux découvre Julie, une autre forme de l'émotion intense apparaît, celle qui égrène les verbes au présent ou à l'infinitif et qui reviendra avec une insistance voulue toutes les fois que le texte des Confessions évoquera les retours de Rousseau auprès de Mme de Warens. Enrichissant encore l'orchestration de cette lettre, le romancier note d'abord l'impression de rupture puis les effets de variation légère ; enfin transformant l'élan amoureux en « tendres prémices d'une amitié pure et sainte » il symbolise la marche de la destinée. Si les Confessions déroulent et ordonnent les plus subtiles variations de la durée intérieure, c'est parce que, romancier, Rousseau avait d'abord sollicité et organisé toutes les émotions dont le souvenir veillait au fond de lui-même, explorant et découvrant les formes originales qui devaient les porter.

Notes

1 La métamorphose de la durée intérieure est explicite dans une variante du roman qui a retenu l'attention de B. Guyon : « qui unissoit pour ainsi dire le cours de ma vie entière en un seul moment » (Héloïse, P éiade, p. 1588).
2 Héloïse, lre partie, lettre 55. Pléiade, p. 148. Pour traduire la continuité de la durée, le narrateur des Confessions inventera une formule presque incantatoire : « Je me levois avec le soleil et j'étois heureux, je me promenois et j'étois heureux [...] (livre VI. Pléiade, p. 225).
3 G. Poulet a insisté sur l'imperfection de l'extase amoureuse dans l'Héloïse et il m'a semblé au contraire qu'on pouvait lui accorder une valeur de préfiguration (R. Osmont. « Remarques sur la genèse et la composition de la Nouvelle Héloïse ». Annales Rousseau, tome 33, p. 138). L'enthousiasme de l'amour n'est pas aliénation. « L'amour n'est pas étranger à l'âme » dit R. Mauzi, qui ajoute : « un amant ne trouve rien d'autre en lui que lui-même et ne fait qu'éprouver la plénitude de son être » (R. Mauzi). L'idée de bonheur au XVIIIe siècle. Paris, 1960, p. 482).
4 Confessions, livre III. Pléiade, p. 107.
5 « L'essai d'un état plus sublime » dit Julie (Héloïse, 6e partie, lettre 8. Pléiade, p. 695).
6 Héloïse, 4e partie, lettre 6. Pléiade, p. 419.
7 Confessions, livre VIII. Pléiade, p. 399. L'effet de convergence est percep­tible dans la phrase par une sorte de sommet où viennent se rassembler les souvenirs multiples ; de même l'évocation de toutes les sensations vives que Jean-Jacques éprouvait à la maîtrise d'Annecy se termine par ces mots : « ce concours d'objets vive­ment retracé m'a cent fois charmé dans ma mémoire autant et pois que dans la réalité » (Confessions, livre III. Pléiade, p. 122). La convergence traduit l'accès à une expérience privilégiée ; est-il besoin de rappeler la phrase de Proust qui rassemble les souvenirs en faisceau pour ressusciter Gombray : « tout cela qui prend forme et solidité est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé » (Du côté de chez Swann). Dans cette réminiscence, comme l'a observé G. Genette (Figures III. Ed. Seuil, 1972, p. 62), il y a non seule­ment l'analogie qui relie les instants de la durée, mais la réapparition des objets par contiguité spatiale. Rousseau a lui-même exprimé, à propos de la maîtrise d'Annecy, cette résurrection qui gagne de proche en proche : « Non seulement je me rappelle les tems, les lieux, les personnes, mais tous les objets environnans, la température de l'air, son odeur, sa couleur, une certaine impression locale qui ne s'est fait sentir que là et dont le souvenir vif m'y transporte de nouveau » (Confessions, livre III. Pléiade, p. 122).
8 Héloise, 5e partie, lettre 7. Pléiade, p. 609.
9 Jean Starobinski. La transparence et l'obstacle, p. 113.
10 Héloïse, 4e partie, lettre II. Pléiade, p. 486.
11 Confessions, livre V. Pléiade, p. 195.
12 9e Promenade, Pléiade, Œuvres, tome I, p. 1090.
13 Cette formule de Marcel Raymond définit justement ce travail du temps et de la mémoire qui ordonne les souvenirs anciens. (La quête du moi et la rêverie. Paris, 1962, p. 55).
14 Confessions, livre IV. Pléiade, p. 152.
15 Les exégètes récents de Proust insistent sur la « métamorphose du temps en espace » (Voir notamment Georges Poulet. L'espace proustien. Gallimard, 1963). Mais il ne faut pas perdre de vue que « le côté de Guermantes » et « le côté de Méséglise », espaces symboliques, paysages intérieurs servent à capter la durée, non à l'abolir. Si, délaissant l'image de la « Delos fleurie », Proust désigne finalement ces espaces comme « les gisements du sol mental », c'est qu'il veut suggérer par une référence géologique l'intuition des apports successifs de la durée intérieure, qui constituent « l'édifice immense du souvenir ». Certes, grâce à l'autonomie du rêve et de la pensée une fusion peut s'opérer entre les divers apports, mais elle ne supprime pas le sentiment de la durée vécue dans laquelle ils ont pris naissance. C'est ce passage mystérieux de la vie éphémère au monde permanent de l'esprit que Proust n'a pas cessé d'explorer et que nulle phrase n'exprime mieux que celle de Rousseau « composant » le paysage intérieur du pays de Vaud ; elle capte les afflux du temps et elle s'achève dans un rêve intemporel.
16 Confessions, livre II. Pléiade, p. 49.
17 Confessions, livre I. Pléiade, p. 18 à 21.
18 Confessions, livre I. Pléiade, p. 21.
19 Lorsque Proust évoque la grâce inespérée qui lui fut accordée par son père, un soir de son enfance, il exprime la remontée des souvenirs par un mouvement ana­logue à celui qui anime la page de Rousseau. Il y a d'abord un même effet d'effacement, puis, avec le « mais » qui prépare le miracle du souvenir, commence la réapparition du thème en sourdine, le retour au premier plan des images effacées : « Mais depuis peu de temps, je recommence à très bien percevoir, si je prêté l'oreille, les sanglots que j'eus la force de contenir devant mon père et qui n'éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En réalité ils n'ont jamais cessé ; et c'est seulement parce que la vie se tait maintenant devantage autour de moi que je les entends de nouveau, comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour qu'on les croirait arrêtées mais qui se remettent à sonner dans le silence du soir ». G. Genette compare lui aussi le texte de Proust et celui de Rousseau, parce qu'ils ressortissent tous deux de la même catégorie du récit, la « prolepse », « figure » qui nous fait quitter le temps de l'événement raconté pour nous introduire dans le présent du narrateur (G. Genette. Figures III, p. 107-108). Mais une forme n'a de pouvoir qu'autant que l'âme s'y engage ; la parenté entre les deux textes réside dans les mouvements ryth­miques, dans les retards, qui suggèrent l'attente et le recueillement de la conscience, au moment où elle sent monter en elle, avec une force invincible, « quelque chose qu'on aurait désancré à une grande profondeur » (Du côté de chez Swann).
20 Ce thème des nuits qui marquent le destin a peut-être été suggéré à Rousseau par La Princesse de Clèves.
21 Héloise, lre partie, lettre 9. Pléiade, p. 51.
22 Héloise, lre partie, lettre 23. Pléiade, p. 78.
23 Héloise, 4e partie, lettre 11. Pléiade, p. 487.
24 Héloïse, lre partie, lettre 43. Pléiade, p. 122.
25 Héloïse, lre partie, lettre 55. Pléiade, p. 148 et 149 (note).
26 Héloïse, partie, lettre 17. Pléiade, p. 244.
27 Héloïse, 6e partie, lettre 7. Pléiade, p. 676.
28 Héloïse, 4e partie, lettre 6. Pléiade, p. 421.
29 Héloïse, 4e partie, lettre 11. Pléiade, p. 486.
30 Sur la signification religieuse de ce sentiment de la destinée, cf. H. Guille- min. Un homme, deux ombres, p. 79. Dans son commentaire des entretiens de Julie à la veille de sa mort, B. Guyon écrit : « Vu sous l'angle de la Providence, tout dans cette vie est grâce ». (Pléiade, p. 1805). Rousseau suggère d'ailleurs que certains de nos actes sont partie intégrante de la destinée : en renonçant à un rendez-vous avec Saint-Preux pour faire le bonheur de sa servante Fanchon, Julie a semé le bon grain qui lui a assuré la confiance de Wolmar (Héloise, 4e partie, lettre 12. Pl. p. 498) et l'une des dernières joies de sa vie (Héloise, 6e p., lettre 11. Pléiade, p. 723).
31 Dans une première version, Rousseau avait au contraire manifesté cette tension par un mouvement d'élan et de retrait : « mais Julie attendrie me jetta les bras au cou sans mot dire ; puis tout à coup détournant la vue et me tirant à elle : allons- sous en, dit-elle... » L'étude des manuscrits révèle l'attention vigilante de l'auteur : après avoir opté pour la discrétion, il crut bon néanmoins d'ajouter dans la copie personnelle la lettre XVI : ce billet laconique de Mme de Wolmar à son mari suggère que Julie vient de remporter sur elle-même une difficile victoire (Héloïse, 4e partie. Pl. p. 514. La variante citée est indiquée p. 1637.)
32 Marcel Raymond à propos des Confessions définit justement « une vie sourde qui ne s'épanouit que de lieu en lieu pour reprendre bientôt sa poussée souterraine » (Confessions. Pléiade, Introduction p. XLI).
33 Héloïse, 5e partie, lettre 6. Pléiade, p. 603 et les suivantes.
34 Cf. R. Osmont. « Les théories de Rousseau sur l'harmonie musicale et leurs relations avec son art d'écrivain ». Actes et Colloques. Colloque de Paris, 1962. Jean Jacques Rousseau et son œuvre. Paris, Klincksiek, 1964.
35 Héloïse, 5e partie, lettre 7. Pléiade, p. 611.
36 Rêveries. 5e Promenade. Pléiade, p. 1045.
37 « Je vis porter mon petit paquet dans la chambre qui m'étoit destinée à peu près comme Saint-Preux vit remiser sa chaise chez Made de Wolmar ». (Confessions, livre III. Pléiade, p. 104) et « Je sortis de la rue des moineaux où logeoit cette fille, aussi honteux que St-Preux sortit de la maison où on l'avoit enivré, et je me rappelai bien mon histoire en écrivant la sienne » (Confessions, livre VIII. Pléiade, p. 355). La création romanesque constitue un indispensable relais entre l'expérience vécue et l'autobiographie.
38 Héloise, 4e partie, lettre 6. Pléiade, p. 419-422 et Confessions, livre III. Pléiade, p. 103.

Pour citer cet article :

OSMONT Robert (2014). "L'EXPLORATION DE LA DURÉE INTÉRIEURE DANS LA NOUVELLE HÉLOÏSE - Partie 2".  Revue La Licorne , Numéro 2 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5897.php

(consulté le 22/11/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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