L'EXPLORATION DE LA DURÉE INTÉRIEURE DANS LA NOUVELLE HÉLOÏSE

Partie 1

Publié en ligne le 27 mai 2014

Par Robert OSMONT

Expérience parallèle à celle de la vie, la création romanesque approfondit les vérités qui émergent de cette vie. En imaginant la destinée des personnages de la Nouvelle Héloïse, Rousseau explore les formes d'expression des innombrables nuances de la durée intérieure ; il élabore ses propres richesses. Pour se découvrir lui-même, il part à l'aventure, avec Julie et Saint-Preux. Accomplissant pleinement sa fonction de romancier, il crée des êtres qui existent non seulement en lui, mais devant lui, « indépendamment de lui »1. Il entre dans l'univers de l'incrédule Wolmar comme il entre dans cet « autre univers » qui est celui de l'amour. Fidèle au regard que Julie et Saint-Preux portent sur le monde, il recherche la tonalité exacte des instants de leur durée intérieure, en se référant au mouvement plus large qui porte leur vie.

Respectant la vie autonome de ses personnages, Rousseau assigne des limites à l'analyse. Bien qu'il cherche à tout clarifier par une psychologie systématique, Wolmar reconnaît lui-même que l'être a besoin de se réfugier dans des zones de pénombre ; il sait que l'analyse est dangereuse pour Saint-Preux.

« Lui découvrir le véritable état de son cœur seroit lui apprendre la mort de ce qu'il aime ; ce seroit lui donner une affliction dangereuse en ce que l'état de tristesse est toujours favorable à l'amour »2.

Wolmar conclut que Saint-Preux aime Julie « dans le passé », mais, au fond d'eux-mêmes, les deux amants n'acceptent ni cette conclusion, ni le déterminisme de l'oubli que Wolmar entend utiliser pour les « guérir »3. Fidèle à un idéalisme spiritualiste qui est celui de Rousseau, Julie croit en un pouvoir de sublimation inhérent à l'amour même. Elle ne voit pas dans la mémoire, comme le fait Wolmar, une maîtresse d'anachronisme et d'erreur ; bien au contraire, la mémoire est, pour elle, la puissance qui permet cette « élévation d'âme » et cette « force intérieure » que les amants éprouvent l'un près de l'autre. Ce qu'ils sont dépend de ce qu'ils ont été : il n'est pas concevable qu'ils puissent trahir les plus beaux moments que l'amour leur a fait vivre :

« Après avoir rompu de tels liens, ne devons-nous pas à leur mémoire de ne rien faire d'indigne du motif qui nous les fit rompre »4.
L'appel à la mémoire retentit déjà dans la deuxième partie du roman :
« Songe surtout à nos premieres amours. Tant que ces momens purs et délicieux reviendront à ta mémoire, il n'est pas possible que tu cesses d'aimer ce qui te les rendit si doux, que le charme du beau moral s'efface de ton ame [...]5.
Au cœur du sentiment de nostalgie il y a l'ardent désir de cette fidélité à soi-même.
Malgré sa conception d'une vie intérieure discontinue, Wolmar semble, lui aussi, se référer à l'idée d'une certaine permanence de l'être :
« Je remets ma femme et mon honneur en dépôt à celle qui, fille et séduite, préféroit un acte de bienfaisance à un rendez-vous unique et sûr. Je confie Julie épouse et mère à celui qui maitre de contenter ses désirs sut respecter Julie amante et fille »6.

Mais Wolmar n'a pas comme Julie et Saint-Preux le sentiment d'une durée personnelle qui crée l'être, étape par étape, qui lui permet de changer tout en restant lui-même, qui permet à l'amour de se sublimer et de découvrir « cette délicatesse qui survit toujours au véritable amour »7. Le respect du romancier pour ses créatures trouve sa source dans son aptitude à comprendre dans un seul regard tout le cours de leur vie intérieure. Pour connaître une âme il faut retrouver le mouvement de sa vie.

Dans chacun de ses personnages, Rousseau maintient ce fil secret de la destinée individuelle qui crée un lien de signification entre le passé et l'avenir8.

C'est dans la lettre écrite après son mariage (lettre 18 de la 3e partie) que Julie prend conscience des mouvements intérieurs qui ont été décisifs dans sa propre évolution. B. Guyon pense qu'il a existé une version primitive de cette lettre : « l'accent héroïque devait s'y faire plus entendre que l'accent mystique »9. A vrai dire la lettre qui nous est parvenue a bien les deux accents : elle est héroïque (presque à la manière stendhalienne) cette Julie qui avait décidé de faire une déclaration publique de sa grossesse et qui écrit : « Je savois que mon père me donneroit la mort ou mon amant »10. Mais c'est sur un ton mystique qu'elle s'adresse à Dieu : « je veux, lui dis-je, le bien que tu veux et dont toi seul es la source »11. Telle nous retrouvons Julie à son lit de mort : elle vit dans une attente mystique de l'au-delà, mais elle a gardé le goût des choses de la terre. Sa joie et son courage expriment à la fois un rayonnement surnaturel et une présence toute humaine.

La véritable originalité de Rousseau romancier n'est pas seulement de maintenir l'unité de ses personnages à travers la diversité de leurs tendances, mais de rendre sensibles les tensions qui modifient pour eux l'écoulement normal de la durée, et qui menacent d'altérer l'être profond12.

Lorsque Julie, après son mariage, évoque les jours troubles qu'elle a vécus, elle exprime avec force, en termes de durée, le sentiment de « distance intérieure » qui mesure l'abîme où elle allait tomber : « Combien de siècles ont pu produire ce changement étrange ? »13. C'est la distorsion de la durée intérieure qui traduit le bouleversement de l'âme ; la mort de sa mère, dont le souvenir « efface » celui de Saint-Preux, la promesse que son père lui arrache, la maladie, l'image de Saint-Preux à son chevet qu'elle croit d'abord n'être qu'un rêve et qu'elle découvre réalité, l'abandon au sophisme par lequel elle anticipe sur la faute pour s'autoriser à la commettre (« je sentis qu'il falloit être coupable »14, l'étrange précipitation des apprêts du mariage (« mon père ne me laissa pas respirer »), l'intolérable étranglement de la durée au moment où va éclater la contradiction qui déchire son cœur, telles sont les phases du supplice d'aliénation. Lorsque la grâce met fin à ce supplice, non seulement elle rétablit la continuité de l'être (« la main secourable [...] me rend à moi malgré moi-même ») ; mais redonnant à la durée intérieure son cours harmonieux, elle offre cette « heure de solitude et de recueillement » qui permet à Julie de dire : « je crus me sentir renaître »15.

Plus tard, lorsqu'il décrit dans les Confessions le trouble de sa conscience avant l'abjuration de Turin, Rousseau souligne, de même, cette distorsion de la durée qui prive l'âme de sa respiration. Cherchant à exprimer la « situation » de son âme à ce moment de son destin, il retrouve le sophisme de l'anticipation, qui fait apparaître la faute imminente comme une faute déjà accomplie :

« D'ailleurs l'obstination du dessein formé de ne pas retourner à Genève ; la honte, la difficulté même de repasser les monts ; l'embarras de me voir loin de mon pays, sans amis, sans ressources ; tout cela concourait à me faire regarder comme un repentir tardif les remords de ma conscience ; j'affectois de me reprocher ce que j'avois fait, pour excuser ce que j'allois faire. En aggravant les torts du passé, j'en regardois l'avenir comme une suite nécessaire »16.

L'adolescent ne devait pas avoir une conscience claire du « sophisme », mais par ce mot le narrateur traduit l'impuissance de la raison dans le vertige de la marche inexorable du temps.

Toutes les fois qu'il le peut, Rousseau, dans les Confessions, tente d'expliquer ses décisions, ses hésitations, ses moments d'aliénation ; et sa méthode consiste toujours à retrouver la trame de sa vie intérieure. Même s'il modifie parfois l'importance des diverses pensées qui affluent en lui, son mérite est d'avoir tenté de reconstruire les perspectives du passé et de l'avenir telles qu'elles s'offraient à un moment précis de sa vie17. Il veut faire revivre le regard qu'il portait sur le monde. Cette tentative est déjà celle de l'auteur de l'Héloïse. Évoquant sa faute, Julie écrit :

« L'impossibilité d'être heureuse irrita des feux qu'elle eût dû éteindre. Une flateuse illusion me soutenoit dans mes peines ; je perdis avec elle la force de les supporter. Tant qu'il me fut resté quelque espoir d'être à vous, peut-être aurois-je triomphé de moi ; il m'en eut moins coûté de vous résister toute ma vie que de renoncer à vous pour jamais, et la seule idée d'un combat éternel m'ôta le courage de vaincre »18.

L'impossibilité de changement arrête ici le cours de la durée, brise l'élan, tarit la source d'énergie. Rousseau découvre la forme stylistique du désespoir qui apparaîtra dans la lre Rêverie, une phrase sans souffle, sans résonance, sans horizon :

« Le passé m'avilit, le présent m'afflige, l'avenir m'épouvante.»19

L'examen de conscience de Julie à la veille de sa mort a une autre portée, il ne s'attache pas aux sinuosités de la vie, mais il en dégage les lignes de force ; il ne reconstruit pas des perspectives relatives, mais pressent l'orientation surnaturelle de la destinée. Le temps se résout en transparence : « il me faloit un amant que j'eusse choisi moi-même. Il s'offrit »20 ; la même ordonnance simple et parfaite se retrouvera dans la 10e Promenade : « elle m'avoit éloigné, tout me rappeloit à elle et il y fallut revenir ». Tout s'éclaire, tout prend un sens, même la souffrance, même la mort et, comme pour donner un symbole à cette finalité de la vie, l'une des dernières joies réservées à Julie, le retour du mari de Fanchon, correspond au premier sacrifice qu'elle avait su imposer à son amour.

Ainsi la continuité de la vie intérieure dans les personnages de la Nouvelle Héloïse ne résulte pas uniquement de l'analyse psychologique, qui recherche « l'enchaînement des effets » en remontant aux « premières causes » ; certes, cette méthode, par laquelle Rousseau tentera de rendre son âme « transparente aux yeux du lecteur »21 joue un grand rôle dans le roman ; il suffit pour s'en convaincre d'écouter Wolmar et Glaire lorsqu'ils expliquent l'état présent de leur conscience22. Mais l'effort pour ressusciter les perspectives de la durée intérieure des personnages à divers moments de leur vie, l'effort pour retrouver leur état d'âme, leur regard et pour ainsi dire leur respiration, montre que le déterminisme psychologique le plus subtil ne suffit pas au romancier ; pour comprendre ses personnages, il fait mieux que d'entrer dans le monde de leurs raisons et de leurs « affections secrètes », il découvre les variations de leur vie intérieure, il pressent la courbe de leur destinée sur cette terre et dans l'au-delà.

Pour s'identifier à ses personnages, Rousseau approfondit la nuance de l'instant qu'ils vivent. Du « pétillement »23 d'un cœur ardent à la joie diaphane des derniers instants, il explore les innombrables rythmes de la vie24.

L'intensité de l'état d'âme suscite parfois dans le récit, de véritables poèmes ; ainsi les lettres 25 et 26 de la première partie constituent un admirable chant alterné pour exprimer par l'élan et la retombée de la voix, l'attente amoureuse. Le rythme du soupir suggère chez Julie la langueur de la lassitude :

« Je parcours cent fois le jour les lieux que nous habitions ensemble, et ne t'y trouve jamais. Je t'attends à ton heure ordinaire ; l'heure passe et tu ne viens point »25.
Il y a plus de véhémence chez Saint-Preux et dans la retombée même du soupir, l'élan se poursuit comme un vertige :
« [...] et moi cependant, je gémis, je souffre, ma jeunesse s'use dans les larmes et se flétrit dans la douleur »26.

Seuls les pouvoirs de la musique, Rousseau le sait, peuvent nous dire comment le cœur « compte le temps ». En instaurant dans sa phrase une périodicité qui mesure et élargit la respiration, il suggère une durée intérieure que soutient la ferveur de l'attente :

« Je choisissois les lieux que nous devions parcourir ensemble ; j'y marquois des aziles dignes de nous retenir ; nos cœurs s'épan- choient d'avance dans ces retraites délicieuses »27.

Une pulsation forte traduit l'exaltation amoureuse :

« Je trouve la campagne plus riante, la verdure plus fraîche et plus vive, l'air plus pur, le Ciel plus serain [... ] »28.

Saint-Preux connaît une autre forme d'attente, celle qui retient l'élan par la peur et transforme l'espérance en angoisse ; elle se situe dans les moments qui précèdent son arrivée chez Mme de Wolmar, après huit ans d'absence :

« Cet effroi, dont je ne pouvois démêler la cause, croissoit à mesure que j'approchois de la ville ; il ralentissoit mon empressement d'arriver, et fit enfin de tels progrès que je m'inquiétois autant de ma diligence que j'avois fait jusques-là de ma lenteur »29.

Rousseau se souvient ici d' « émotions multiples et successives » de sa propre vie30 ; mais il est d'autres cas où l'émotion originelle ne peut pas être identifiée ; transposant peut-être de mystérieux souvenirs, le romancier en vient à explorer une forme d'attente très étrange, quand Saint- Preux s'approche de l'Élysée pour écouter la voix de Julie, dont un songe lui a annoncé la mort31.

En suggérant le rythme de la respiration de Saint-Preux lorsqu'il s'éloigne ou se rapproche de Julie, Rousseau acquiert la maîtrise artistique qui lui permet, dans les Confessions, de donner à chacun de ses voyages une tonalité et un rythme particuliers. A-t-il le cœur disponible, Rousseau marche d'un pas allègre vers un bonheur qui ne se situe dans aucun objet précis, mais que chaque sensation annonce ; la phrase qui porte ce bonheur, immense poème que je ne puis citer tout entier, part de la multiplicité des impressions et, par un effet convergent, fait épanouir l'état d'âme :

« La vue de la campagne, la succession des aspects agréables, le grand air, le grand appetit [... ] tout cela dégage mon ame [... ] »32

Est-il angoissé, la durée du voyage s'abolit dans le souvenir33. Est-il rassuré sur l'avenir qui l'attend auprès de Mme de Warens, la durée du voyage s'étend nonchalamment34. Éprouve-t-il dans son cœur le vide de l'absence, une sorte de langueur ralentit sa marche35. Au terme du voyage, au terme de l'attente, une sorte de présent à la fois intense et intemporel annonce, de façon rituelle, dans les Confessions, la présence retrouvée de Mme de Warens, comme il annonce dans 1'Héloïse, la présence retrouvée de Mme de Wolmar36.

Plus faciles à définir que les poèmes du sentiment d'attente, les poèmes du regret et de la nostalgie obéissent à un rythme interne qui fait succéder à un mouvement d'élan très intense l'impression de retombée. Comme Rousseau a toujours éprouvé que la ferveur spirituelle peut recréer ce qui est perdu37, le voile de tristesse qui naît de l'impression d'exil n'altère pas dans le sentiment de nostalgie, la véhémence et la pureté de l'élan :

« Ressouviens-toi de ces momens délicieux où nos cœurs s'unissoient d'autant mieux que nous nous respections davantage [... ] »38

Au début du roman Julie a entrevu le paradis de l'innocence ; et elle ne cesse d'orienter ses regards et ceux de Saint-Preux vers ce paradis perdu39. Rousseau découvre ainsi les charmes de cette tonalité élégiaque et fervente dont il colorera dans les Confessions ses souvenirs les plus chers. Disposant pleinement de ses souvenirs, il peut refaire, en pensée, la marche du passé vers l'avenir :

« Momens précieux et si regrettés, ah recommencez pour moi vôtre aimable cours »40.

Le romancier exprime aussi parfois le sentiment d'une déchirure dans le temps. Lorsque Saint-Preux après son tour du monde revient à Clarens, Rousseau, pour marquer la profondeur du changement, fait apparaître Julie entourée de ses enfants. Saint-Preux est alors assailli de mille mouvements contraires : « Que devins-je à cet aspect ? Gela ne peut ni se dire ni se comprendre ; il faut le sentir »41. Puis dans le récit de la journée de Meillerie, un véritable abîme se creuse entre passé et présent. B. Guyon a montré que la cause profonde du désespoir de Saint- Preux à Meillerie, comme plus tard à Sion, c'est la révolte contre le temps qui emporte les affections humaines42. Avec raison il en a cherché la source lointaine dans le désenchantement brutal qui mit fin au bonheur des Charmettes. Mais le mérite du romancier est d'avoir vécu la journée de Meillerie avec l'âme de Saint-Preux. Si Meillerie devient un lieu de désespoir, ce n'est pas parce que Rousseau a lui-même associé des souvenirs tendres et tristes à la vision du lac43. Le paysage visible est ici le symbole de l'état d'âme de Saint-Preux, il rappelle son passé, son exil loin de Julie, sa tentation de suicide44. C'est en s'identifiant avec son personnage que le romancier dévoile peu à peu l'impression funeste de l'impossible retour des bonheurs perdus ; il invente, dans une correction admirable, la formule par laquelle Saint-Preux donne réalité au passé et le sépare du présent : « Je quittai pour jamais ce triste réduit comme j'aurois quitté Julie elle-même »45. Pour traduire le conflit entre les sensa­tions du moment et les fantômes du souvenir, entre la paix de la nature et le tumulte de l'âme, il découvre la forme qui fait surgit la discordance :

« Un ciel serain, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brilloit autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri, rien ne put détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses »46.

Il fait croître la tension intérieure jusqu'à l'intuition intolérable de la rupture entre l'apparence et la réalité profonde :

« Mais se trouver auprès d'elle ; mais la voir, la toucher, lui parler, l'aimer, l'adorer, et presque en la possédant encore, la sentir perdue à jamais pour moi »47.

Lorsque Rousseau décrira dans les Confessions la fin du bonheur auprès de Mme de Warens, il retrouvera ce lyrisme déchiré qui dans une même phrase évoque l'espoir et l'efface.

« Affreuse illusion des choses humaines ! Elle me receut toujours avec son excellent cœur qui ne pouvoit mourir qu'avec elle : mais je venois rechercher le passé qui n'étoit plus et qui ne pouvoit renaitre »48.

Une variation instantanée et profonde peut aussi se produire sans qu'il y ait un chaos d'émotions ; Rousseau n'est pas moins attentif à la noter : « Je ne sais par quel bizarre effet un mot peut ainsi changer une ame, mais depuis ce moment, M. de Wolmar me paroit un autre homme »49. Il aime enfin les variations les plus subtiles, celles qui font apparaître une saveur nouvelle sans altérer la continuité du souvenir. Lorsque, après huit ans de séparation, Julie retrouve Saint-Preux, elle éprouve en sa présence une nouvelle forme de joie : « Si nos regards se rencontrent moins souvent, nous nous regardons avec plus de liberté »50. Le privilège de cette « saveur que l'on ne trouve qu'à soi-même » n'est pas réservé aux deux amants. Claire en jouit aussi :

« et il ne me resta de mes premieres émotions qu'un sentiment très doux, il est vrai, mais calme et paisible, et qui ne demandoit rien de plus à mon cœur que la durée de l'état où j'étois »51.

Ainsi apparaissent dans le roman des effets de lumière atténuée ; toute la durée passée contribue à donner à l'instant sa nuance propre.

C'est pourquoi en approfondissant l'instant que vivent ses créatures, Rousseau découvre parfois le lien des impressions les plus fugitives et du destin. Voici un exemple de cette divination, si discret qu'il passe inaperçu : Au moment où Claire vient s'installer à Clarens, c'est dans toute la maison, un « retentissement d'allégresse » ; ce ne sont que rires et danses. Claire est « infatigable ». Brusquement Rousseau identifie son regard à celui de Julie :

« elle contemploit sa cousine avec une sorte de ravissement ; elle aimoit à se croire l'étrangère à qui l'on donnoit la fête, et à regar­der Claire comme la maitresse de la maison, qui l'ordonnoit »52.

Julie a-t-elle confié cette idée à Saint-Preux, qui raconte cette fête ? La logique du roman par lettre l'exigerait, mais Saint-Preux, à ce moment du récit, nous montre les « larmes de joie» qui coulent des yeux de Julie. Julie ne parle pas, ne communique à personne l'idée qui lui vient ; elle est visitée par un pressentiment de son destin. A travers le récit de Saint- Preux, c'est le romancier lui-même qui scrute le cœur de sa créature au moment où il lui fait vivre ses derniers jours. L'accuserons-nous de mettre à profit une prescience facile ? Admirons plutôt l'extraordinaire pouvoir de sympathie qui lui permet de mesurer le degré de présence d'un être, de reconnaître en lui un appel venu d'ailleurs, d'avoir son regard, et de découvrir la palpitation la plus secrète de sa vie intérieure. Rousseau romancier est attiré par cette zone indécise du « temps marginal » de la conscience où se perpétuent les nostalgies, où s'élaborent les rêves et les pressentiments ; il parvient à vivre au plus intime des êtres qu'il crée.

Rousseau explore aussi, dans son roman, les moments où l'être « se rassemble » pour tenter d'échapper au temps. La recherche de l'extase intemporelle, qui confère à l'instant la valeur d'un éternel présent, correspond à un désir profond de son âme. C'est en donnant vie aux personnages de son roman qu'il accomplit l'effort nécessaire pour suggérer par le langage le calme d'une conscience dans laquelle s'abolissent les césures du temps :

« Une douce extase absorboit toute votre durée, et la rassembloit en un point comme celle de l'éternité. Il n'y avoit pour moi ni passé ni avenir, et je goûtois à la fois les délices de mille siècles »53.

Cette phrase, ajoutée dans le brouillon, contient en puissance les modes de formulation de la 5e Rêverie. Le mot « rassemblement », désormais lié à l'intuition de l'intemporel, et le symbole du « point » suggèrent l'idée du centre immobile, Dieu, qui est la source du temps, comme il est la « source du sentiment et de l'être »54. L'étonnante expression de la lettre sur l'Élysée : « remontant avec elle dans un avenir qu'elle contemple »55, s'explique, semble-t-il, par cette idée de la remontée vers le centre qui est la source de l'avenir comme du passé, puisque le centre est l'éternité. De telles formulations nient l'expérience banale : la « remontée » dans l'avenir inverse le cours de la durée et l'image du point l'abolit ; elles servent à suggérer l'intemporalité56 : Rousseau utilise ici le langage des métaphysiciens, mais il part de l'expérience ; pour lui l'intuition de l'éternité est au cœur même de la durée. Cet avant-goût d'éternité, que le Promeneur solitaire rendra sensible en évoquant les rêveries du lac de Bienne, Julie l'exprime déjà : « des jours ainsi passés tiennent du bonheur de l'autre vie »57.

Notes

1 R. Pomeau. Introduction de la Nouvelle Héloïse. Edition Garnier (p. VII). Julie, Saint-Preux, Glaire, Wolmar interviennent dans les débats avec leur expérience personnelle, avec le cheminement subjectif de leurs pensées. A propos du débat sur la prière. B. Guyon note : « La critique que fait Saint-Preux de la dévotion excessive a un caractère très personnel. C'est pour Julie qu'il a peur » (La Nouvelle Héloïse. Édition Bernard Guyon. Pléiade p. 1762) ; à propos des effusions mystiques de Julie, J. L. Lecercle pense que Rousseau « est allé vraiment à la découverte d'une âme ». (J. L. Lecercle, Rousseau et l'art du roman. Paris, 1969, p. 124).
2 Héloïse, 4e partie, lettre 14. Pléiade, p. 510. Les citations respectent l'orthographe de Rousseau.
3 Dans une note (Héloïse, 3e partie, lettre 22. Pléiade, p. 390), Rouseau lui-même exprime sa révolte contre le remède de l'oubli.
4 Héloïse, 6e partie, lettre 8. Pléiade, p. 688.
5 Héloïse, 2 e partie, lettre 11. Pléiade, p. 225.
6 Héloïse, 4e partie, lettre 12. Pléiade, p. 498.
7 Héloïse, 6e partie, lettre 8. Pléiade, p. 688.
8 Le romancier écrit dans sa seconde préface : « Mes jeunes gens sont aimables, mais pour les aimer à trente ans, il faut les avoir connus à vingt ». Pléiade, p. 18.
9 Héloïse, Pléiade, Introduction, p. XL.
10 Héloïse, 3e partie, lettre 18. Pléiade, p. 345.
11 Héloïse, 3e partie, lettre 18. Pléiade, p. 356.
12 J. L. Lecercle estime que la permanence l'emporte sur l'évolution. II n'en étudie pas moins dans le style de Julie « les variations qui imposent le sentiment que le personnage évolue » (ouvrage cité, pages 154-158).
13 Héloïse, 3e partie, lettre 18. Pléiade, p. 353.
14 Saint-Preux exprime encore plus nettement le sophisme : « nous serons cou­pables, mais nous aimerons toujours la vertu » (Héloïse, 3e partie, lettre 16. Pléiade, p. 338).
15 Héloïse, 3e partie, lettre 18. Pléiade, p. 355 et 356.
16 Confessions, livre II. Pléiade, p. 63-64.
17 Notamment au livre V lorsque Mme de Warens se donne à lui et au livre VI lorsqu'il renonce à Mme de Larnage.
18 Héloïse, 3e partie, lettre 18. Pléiade, p. 343.
19 Héloïse, 2e partie, lettre 7. Pléiade, p. 213. Rousseau découvre ici un aspect de la vie intérieure qui caractérise avec précision un état dépressif (cf. Minkowski. Le temps vécu. Études phénoménologiques et psychopathologiques. Paris. Collection de l'évolution psychiatrique, p. 271).
20 Héloïse, 6ème partie, lettre 11. Pléiade, p. 724.
21 Confessions, livre IV, Pléiade, p. 175. Cf. aussi Préambule, p. 1149.
22 Héloïse, 4° partie, lettre 12 et 6e partie, lettre 2. La méthode d'explication par l'enchaînement des pensées est poussée par Wolmar jusqu'à ses conséquences extrêmes ; il l'applique même à l'interprétation du rêve de Saint-Preux. (Héloïse, 5e partie, lettre 11. Pléiade, p. 621).
23 L'expression est utilisée par Julie : « au dedans de lui-même ce cœur ingrat et dénaturé pétillait d'une odieuse joye » (lre partie, lettre 37. Pléiade, p. 114) et par Saint-Preux : « Je puise dans ses bras la chaleur et la vie ; je pétille de joye en la serrant dans les miens » (4e partie, lettre 6. Pléiade, p. 421).
24 Par une analyse méthodique, F. Van Laere a étudié les structures de pensée dans lesquelles s'insère le passé, le présent et l'avenir, isolément, par « couple » ou dans une perspective de « temps scindé » (François Van Laere. Une lecture du temps dans la Nouvelle Héloïse. Neuchâtel, 1968). Je m'attacherai seulement à l'expression de la durée dans les mouvements affectifs les plus révélateurs de l'être profond.
25 Héloïse, lre partie, lettre 25. Pléiade, p. 88.
26 Héloïse, lre partie, lettre 26. Pléiade, p. 92.
27 Héloïse, lre partie, lettre 13 Pléiade, p. 62.
28 Héloïse, lre partie, lettre 38. Pléiade, p. 116.
29 Héloïse, 4e partie, lettre 6. Pléiade, p. 420.
30 Commentaire de B. Guyon. Héloïse, Pléiade, p. 1589.
31 Héloïse, 5e partie, lettre 9. Pléiade, p. 618.
32 Confessions, livre IV. Pléiade, p. 162. C'est ce même type de phrase qui traduit dans l’Héloïse l'exaltation des cimes (lte part, lettre 23, pl. p. 79).
33 Confessions, fin du livre 3. Pléiade, p. 130.
34 Confessions, fin du livre 4. Pléiade, p. 172.
35 « Dans ce voyage de Vevai je me livrois en suivant ce beau rivage à la plus douce mélancolie » (Confessions, IV. Pléiade, p. 152).
36 « Je me retourne, je la vois, je la sens ». (Héloïse, 4e part., lettre 6. Pléiade, p. 420). » J'arrive enfin, je vois Mme de Warens ». (Confessions II. Pléiade, p. 48). « J'arrive enfin je la revois». (Confessions IV. Pl. p. 173).
37 « Si je veux peindre le printemps il faut que je sois en hiver ». (Confessions, livre IV. Pléiade, p. 172).
38 Héloïse, lre partie, lettre 32. Pléiade, p. 102. La phrase est organisée pour soutenir l'élan. J'en ai proposé une étude rythmique (cf. « Le sentiment de l'éphémère dans la Nouvelle Héloïse ». Revue du Dix-huitième Siècle, 1975, p. 237).
39 Héloïse, 1re partie, lettre 9. Pléiade, p. 51. — 2e partie, lettre 11. Pléiade, p. 223. — 3e partie, lettre 18. Pléiade, p. 352.
40 Confessions, livre VI. Pléiade, p. 225. Toutefois, quand Rousseau évoque les possibles qui ne se sont pas réalisés, l'élan est moins assuré, la plainte plus triste (Con­fessions, livre I. Pléiade, p. 43).
41 Héloïse, 4e part. Lettre 6. Pl. p. 422. L'expression « Que devins-je » traduit dans le roman une mutation profonde accompagnée d'un ébranlement affectif. C'est elle qui exprime le délire de Saint-Preux lorsqu'il reçoit le baiser de Julie (Héloïse, lle part., lettre 14. Pl. p. 64) ou le « saisissement » de Julie dans l'entretien décisif qu'elle a avec son père. (Héloïse, 3e part., lettre 18. Pl. p. 348). L'expression gardera la même signification lorsque Rousseau évoquera les grandes émotions de sa vie, par exemple, sa rencontre avec Mme de Warens (Confessions II. Pléiade, p. 49) ; on la trouve dans la lettre de rupture adressée à Hume le 10 juillet 1766, et lorsque Rousseau raconte sa vaine tentative pour déposer le manuscrit des Dialogues sur l'autel de Notre-Dame (Histoire du Précédent écrit. Pléiade, tome 1, p. 980).
42 Commentaire de B. Guyon. Pléiade, p. 1641.
43 « Combien de fois m'arrêtant pour pleurer à mon aise, assis sur une grosse pierre, je me suis amusé à voir tomber mes larmes dans l'eau ? » (Confessions, livre IV. Pléiade, p. 152). La « douce mélancolie » de Rousseau n'est pas le désespoir de Saint- Preux.
44 Dans la lettre 1 de la 2e partie, Rousseau associe, par une correction très concertée, le rocher de Meillerie à l'idée de suicide (Pl. p. 191).
45 Héloise, 4e partie, lettre 17. Pléiade, p. 520.
46 Héloise, 4e partie, lettre 17. Pléiade, p. 520. On reconnaît ici paradoxalement le crescendo qui fait converger les impressions multiples vers l'état d'âme qui doit en tirer sa substance, le poème même qui exprime l'accord de l'âme et du monde, tel que Saint-Preux l'avait éprouvé sur les cimes du Valais ; Rousseau conserve le plus longtemps possible cette forme (l'addition : « le concours des plus agréables sensations » en est la preuve), puis il la brise au mot « rien ». Pour parler de « l'âge délaissé » Chateaubriand utilisera le même effet stylistique, aggravé par la chute brutale de la phrase (Mémoires d'outre-tombe I. X. 3. Pléiade, p. 349).
47 Héloïse, 4e partie, lettre 17. Pléiade, p. 521.
48 Confessions, livre VI. Pléiade, p. 270.
49 Héloïse, 4e partie, lettre 11. Pléiade, p. 477.
50 Héloïse, 4e partie, lettre 7. Pléiade, p. 428.
51 Héloïse, 6e partie, lettre 2. Pléiade, p. 642.
52 Héloïse, 5e partie, lettre 6. Pléiade, p. 601.
53 Héloïse, 3e partie, lettre 6. Pléiade, p. 317.
54 Expression de Julie. Héloïse, 6e partie, lettre 8. Pléiade, p. 694.
55 Héloïse, 4e partie, lettre 11. Pléiade, p. 487. Il y a dans cette même lettre (p. 475) la formule qui signifie dans la 5e Promenade l'arrêt de la pensée discursive : « sans prendre la peine de penser ».
56 Peut-être Rousseau se souvient-il de Montaigne concluant que « Dieu seul est » et précisant « un realement estant, qui, par un seul maintenant emplit le toujours » (Essais, livre II, chap. 12. Pléiade, p. 682). Peut-être se souvient-il de Malebranche pour qui l'instant créateur est unique et « ne passe point » (Entretiens sur la métaphy­sique, VII). Une conception ontologique de l'Instant, considéré comme pulsation créa­trice de la durée, apparaît à certains métaphysiciens comme le fondement nécessaire des intuitions d'éternité (voir notamment J. Pucelle. Le contrepoint du temps. Métho­dologie de la liberté. Nauwelaerts. Louvain-Paris, 1967).
57 Héloïse, 4e partie, lettre 2. Pléiade, p. 486.

Pour citer cet article :

OSMONT Robert (2014). "L'EXPLORATION DE LA DURÉE INTÉRIEURE DANS LA NOUVELLE HÉLOÏSE - Partie 1".  Revue La Licorne , Numéro 2 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5896.php

(consulté le 22/09/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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