DU GOUT EN 1760
L'ART DE PEINDRE : WATELET ET SES CRITIQUES

Publié en ligne le 27 mai 2014

Par Jacqueline MILLÉRIOUX-BIARD

Au XVIIIe siècle, grâce aux expositions de peinture et de sculpture, l'art devient une des préoccupations du public cultivé ; les amateurs se multiplient, les hommes de lettres s'intéressent aux questions d'esthétique. Dès 1750, la critique d'art, lancée par La Font de Saint-Yenne, est une sorte de genre littéraire et, bientôt, les gazetiers, d'abord réservés et respectueux des réputations, hasardent des comptes rendus si vifs des Salons que de véritables polémiques s'instaurent entre eux et les artistes. Cependant le public, faute de connaissances, est assez mal préparé à suivre ces discussions. L'Art de Peindre de Claude Henri Watelet, publié tardivement, mais précédé d'une flatteuse réputation à la suite de lectures publiques, répond à ce besoin et retient l'attention de toute la République des Lettres. Sous une forme agréable, il rappelle les fondements des arts et, surtout, découvre au profane les principes élémentaires de la pratique picturale qui lui permettront d'avoir une meilleure intelligence des tableaux. Les compétences reconnues de l'auteur laissent bien augurer du succès de cette entreprise audacieuse qu'est une « poétique des peintres ». C. H. Watelet, receveur général des finances, est un amateur d'art éclairé au point d'être Associé libre de l'Académie Royale de Peinture et de Sculpture ; depuis 1754, il fournit à l'Encyclopédie des articles sur la peinture et la gravure ; lui-même a imaginé et gravé les vignettes dessinées par Pierre qui ornent les chants de l'Art de Peindre1. C'est aussi un écrivain qui a déjà publié plusieurs ouvrages et s'est essayé à traduire Le Tasse2. Personne ne semble mieux que lui susceptible d'orner « des charmes de la poésie »3 les préceptes d'un art dont il connaît à la fois la pratique et la théorie. Son ouvrage est attendu d'autant plus favorablement qu'on le sait approuvé par ces Messieurs de l'Académie auxquels il a soumis chacun de ses chants. Enfin, sa personnalité lui a gagné la sympathie générale, Grimm en témoigne lors de la réception de Watelet et à l'Académie Française dont l'Art de Peindre lui a ouvert les portes : « c'est un homme de mérite, philosophe, simple et aimable auquel tout le monde est disposé à s'intéresser »4.

Watelet n'était pas le premier à tenter d'être le législateur des peintres ; dans son Discours Préliminaire, il reconnaît sa dette envers Ch. A. Dufresnoy et l'Abbé de Marsy5 ; plus que l'ouvrage du premier, plein de science mais austère, La Peinture du second, qui a de l'enthousiasme, un certain feu poétique, a dû l'inspirer. Mais ces poèmes latins demandaient à être traduits pour être lus. Watelet se pique, lui, d'enrichir la poésie fran­çaise et donne comme suprême modèle à L'Art de Peindre, l'Art Poétique de Boileau6. Ces différentes sources montrent que sa doctrine reposera sur des principes traditionnels garantis avant tout par les chefs-d'œuvre de la littérature classique. D'autre part, l'ambition de Watelet a été d'embellir ce sujet aride des charmes de la poésie et d'ajouter aux préceptes des images. Son traité en vers est une peinture continuelle d'objets et, de tableaux agréables par leur variété.

Le poème est divisé en quatre chants : le dessin, la couleur, l'invention pittoresque, l'invention poétique ; « ordre naturel » selon Watelet, ordre d'un cours qui part des enseignements élémentaires pour s'élever à la composition, puis à l'expression. Watelet commence par une noble invocation à Vénus-Uranie,

« Je chante l'Art de Peindre, ô Vénus Uranie
Seconde mes travaux, inspire mon génie ; »
La déesse de la beauté du monde est invitée à répandre la
paix et à briser en France le joug de la Mode qui usurpe
ses charmes.
« Que la raison, le goût régnent sur l'univers ».7

Puis, se tournant vers l'artiste, il peint à grands traits les différents moments de la conception d'un tableau : l'inspiration poétique, sa traduction pittoresque, la couleur, le dessin, étapes que reprennent dans un ordre didactique les quatre chants du poème. Pour obtenir une parfaite maîtrise du trait, le peintre travaille assidûment et s'inspire de ce « beau simple et frappant » dont Raphaël, héritier de la tradition gréco-latine a donné l'exemple. Puis, Watelet aborde une matière dont l'aridité est à peine tempérée par quelques images : l'étude des proportions, de l'anatomie, de la perspective. Bien que résolument didactique, le chant II, qui s'attache à révéler les lois du « rythme pittoresque » et démêle pour le profane le secret du clair-obscur et du reflet est sans doute le mieux venu de tous. L'auteur y développe les principes de la dégradation de la lumière, de l'harmonie des couleurs, dans des vers dont la clarté et la netteté conviennent à l'expression de préceptes. Cependant, Watelet s'autorise des écarts plus brillants : une digression sur les Écoles en Italie, une belle apostrophe aux artistes français :

« Dieu des Arts entretiens au sein de ma patrie
Cette louable ardeur par la gloire nourrie. »8

Surtout, il imagine, à la fin du chant, d'illustrer des propos bien techniques sur les variations de la lumière par des descriptions qui sont autant de suggestions pour le peintre : tableaux d'aurore, de plein soleil, de crépuscule. Le troisième chant, l'invention pittoresque, est plus austère dans son objet — l'ordonnance — moins neuf dans ses préceptes — l'invention est un choix réfléchi, dirigé par la raison — et Watelet s'y montre trop souvent versificateur laborieux plutôt que poète. Rien dans ces vers que de très familier à un homme de lettres, les contraintes du peintre et de l'écrivain sont identiques : tous deux choisissent rationnellement le lieu et l'heure de la scène, concentrent l'intérêt sur un objet principal unique ; ils savent qu'imiter la nature c'est trouver un juste milieu entre l'impudeur et l'artifice, mais ils ne se refusent pas à user à bon escient des effets de désordre pour exprimer des passions violentes ou rendre des situations dramatiques. Moins orné que le précédent, ce chant se termine toutefois par un tableau riche d'émotion : la délivrance d'Andromède. La vignette du chant IV montre « la Peinture plus étroitement liée au Génie (qui) s'élève avec lui et dirige sa course vers le sommet du Parnasse ».9 Par son ambition et ses moyens, ce chant, préféré par les critiques, diffère des précédents ; Watelet s'en explique dans le Discours Préliminaire :

« Comment régler le vol rapide du Génie qui doit atteindre le but, au même instant qu'il l'a fixé ? J'étais arrêté par cette réflexion, capable d'intimider, lorsque le Mouvement qui agit sans cesse dans tous les êtres se présenta à moi comme le caractère le plus noble des ouvrages de la Nature et par conséquent comme la source où l'Artiste de génie doit puiser les beautés de l'Expression. Je me suis arrêté à ce sentiment ; et renonçant à la marche didactique je n'ai fait du quatrième chant qu'une suite d'images relatives à cette idée. »

C'est en effet par une série de tableaux qu'il définit l'objet de la peinture : rendre le mouvement, qu'il s'agisse de l'animation de la nature, de l'évolution de l'homme au cours des différents âges ou de ses transformations sous l'effet des passions. En fait, l'auteur propose un certain nombre de sujets empruntés à la Fable ou à l'Histoire et qu'il croit susceptibles de stimuler le génie des peintres.

L'œuvre fut accueillie très favorablement. Cet éloge de Buffon recevant Watelet à l'Académie française exprime l'opinion des gens cultivés et reflète les jugements portés par les différents journaux au cours de l'année précédente :

« Vous venez d'enrichir les Arts et notre Langue d'un ouvrage qui suppose, avec la perfection du goût, tant de connaissances différentes, que vous seul peut-être en possédez les rapports et l'ensemble ; vous seul et le premier avez osé tenter de représenter par des sons harmonieux les effets des couleurs, vous avez essayé de faire pour la peinture ce qu'Horace fit pour la Poésie, un monument plus durable que le bronze. »10

Les Annonces, Affiches et Avis divers, l'Année Littéraire, l'Observateur Littéraire, Le Journal Encyclopédique, le Mercure de France et le Censeur Hebdomadaire consacrent à l'Art de Peindre des articles aussi copieux que flatteurs11. Tous font l'éloge du connaisseur et du poète, tous recommandent cette lecture agréable et fructueuse. Dans ce concert de louanges, deux fausses notes cependant : la lettre d'un critique d'art renommé, La Font de Saint-Yenne, et l'analyse d'un écrivain philosophe, Diderot12. Leurs réserves et leurs critiques tranchent sur l'enthousiasme général des gazetiers plus proches de l'opinion du public.

Tous les journalistes citent l'invocation à Vénus-Uranie :

Notes

1 Nos références renvoient à l'Arl de Peindre, Poème, avec des Réflexions sur ies différentes parties de la peinture ; Paris, 1760, in 4°, XXII, 152 p. A la fin du Discours Préliminaire Watelet donne une « Explication des Fron­tispices, des Fleurons, des Vignettes et des Culs de Lampe » dont il expose longuement les intentions symboliques. Ces ornements furent généralement loués.
2 Sylvie en 1742 ; Zénéide en 1744 mise en vers par Cahusac en 1754 ; La Vallée de Tempe en 1747 ; Vie de Louis de Boulogne, premier peintre du Roi en 1752.Après l'Art de Peindre, Watelet publie d'autres ouvrages, le plus célèbre d'entre eux est l'Essai sur les Jardins en 1774.
3 Discours Préliminaire.
4 Correspondance littéraire, philosophique et critique de Grimm, Diderot ; édit. par Maurice Tourneux-Garnier, 1878, t. IV, p. 349.
5 Charles Alphonse Dufresnoy : De Arte Graphica, traduit en français avec des Remarques nécessaires et très amples (par Roger de Piles) L'Art de Peinture, Paris, 1668 ; François Marie de Marsy : Pictura, Carmen, Paris, 1736. Les deux ouvrages sont réédités avec une nouvelle traduction du poème de l'Abbé de Marsy par Meunier de Querlon sous le titre : l'École d'Uranie ou l'Art de la Peinture, Paris, 1753.
6 Discours Préliminaire. Watelet signale les vers de Molière composés à l'occasion du plafond du Val de Grâce, en l'honneur de Mignard, mais « Molière était incomparablement mieux instruit de la marche du cœur humain et des secrets sentiments que dicte la Nature que des procédés des Arts » ; par contre, il passe sous silence La Peinture, de Baillet, comte de Saint-Julien, Paris, 1755, qui eut, il est vrai, peu de succès.
7 A. de P., p. 5.
8 A. de P., p. 24.
9 Explication du Frontispice, du Fleuron, des Vignettes.
10 Recueil de l'Académie Française, 1760-1761 ; Paris, 1762. Réponse de Buffon, p. 271 à 277.
11 Annonces, Affiches et Avis divers (rédacteur l'Abbé Aubert), du mercredi 27 février 1760, p. 34-35 ; du mercredi 5 mars 1760, p. 37-38 ; du mercredi 18 juin 1760, p. 98-99.
12 Lettre à M*** contenant quelques observations sur le Poème de l'Art de Peindre, S. 1, 1760, 32 p.
13 A. de P., p. 4.
14 A. de P., p. 11.
15 Op. cité, p. 106.
16 A de P., p. 5, p. 6, p. 8.
17 A. de P., p. 36.
18 L'Année Littéraire, op.cité ; p. 228.
19 A. de P., p. 6.
20 A. de P., p. 59.
21 Correspondance, p. 202, et p. 201.
22 Lettre à M***, op. cité, p. 8 et p. 20.
23 Ms 184. Bibliothèque des Beaux-Arts, Paris.
24 Voir A. Fontaine : Les Doctrines d'Art en France, Paris, 1909, ch. IX.
25 A. A. A. mars 1760, p.
26 Correspondance, p. 201.
27 A. de P., p. 17.
28 A. de P., p. 26.
29 A. de P., p. 57.
30 A. de P., p. 13.
31 A. de P. ; ch. I, p. 8 à 10, ch. II, p. 22 à 24.
32 Correspondance, p. 200.
33 L'Année Littéraire, p. 224.
34 Op. cité, p. 126 et 133 ; le même mot de « mystères » est aussi employé dans le Mercure de France, p. 94.
35 A. de P., p. 39.
36 Op. cité, p. 103, 109.
37 Mercure de France, p. 109.
38 Id., p. 121.
39 A. A. A., mars 1760, p. 38.
40 Op. cité, p. 113.
41 Correspondance, p. 202.
42 Ce mot nécessite une note. « On entend par ce mot École, une suite d'Artistes habiles élèves les uns des autres, dans les ouvrages desquels on reconnaît quelque uni­formité de principes », et Watelet énumère les Écoles les plus célèbres d'Italie.
43 Observateur Littéraire, p. 34.
44  « Mais, quelle est de ces tons l'origine immortelle ?
45 Op. cité, p. 354.
46 A. de P., p. 42.
47 A. de P., p. 44.
48 A. de P., p. 48.
49 A. de P., p. 46.
50 A. de P., p. 12.
51 Cité par A. Fontaine. Op. cité, p. 237.
52 A. de P., chant III, p. 39-40.
53 Les Réflexions répondent au grief que Diderot adressait au chant IV :
54 Cité par le Mercure de France, op. cité, p. 117.
55 Correspondance, op. cité, p. 206.
56 L’Année Littéraire : « C'est ici le Peintre même qui révèle la magie de son art… Peut-on, Monsieur, exposer mieux l'emploi des couleurs ? Vous maniez dans ces vers la palette brillante, vous entrez dans le secret du coloris », op. cité, p. 224 ; Journal Encyclopédique : « L'on trouve ici tous les préceptes pour l'emploi et le choix des cou­leurs ». Op. cité, p. 132.
57 Op. cité, p. 87.
58 Ce chapitre des Réflexions provoque le plus long commentaire de Diderot. La Font de Saint-Yenne loue sans réserve : « De la Beauté », « De la Grâce » ; à propos de la lumière, il écrit : « Personne n'en avait encore creusé les sources avec autant de profondeur ». Op. cité, p. 31.
59 A. de P., p. 20 et 25.
60 A. de P., p. 29. En 1769, Lemierre dans La Peinture développe hardiment une idée admise par l'ensemble du public :
61 Correspondance, p. 207.
62 A. de P., p. 30 et 31.
63 A. de P., p. 29 et 30.
64 Op. cité, p. 21.

Pour citer cet article :

MILLÉRIOUX-BIARD Jacqueline (2014). "DU GOUT EN 1760
L'ART DE PEINDRE : WATELET ET SES CRITIQUES".  Revue La Licorne , Numéro 2 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5895.php

(consulté le 22/09/2017).

Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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