ONTOLOGIE DU SILENCE ET LANGAGE POÉTIQUE

Publié en ligne le 11 avril 2014

Par Adriano MARCHETTI

C’est seulement dans le langage des poètes qu’apparaît encore parfois la véritable parole, celle qui est en rapport avec le silence.
Max Picard1
Il naît de ce partage de la poésie entre lois et mystère une difficulté, assez propre à nous décourager Car toute loi poétique, pour être exacte et complète, devrait de façon ou d’autre comprendre le mystère. Mais ce mystère est insaisissable.
jean Paulhan2

L’idée du silence a en soi tant de force qu’on en ressent les effets avant de l’explorer Comment écrire ou parler du silence comme d’une chose différente de la parole, puisque nous employons des mots pour le définir ? Nous nous situons d’emblée dans un paradoxe. Nous associons le silence à la poésie qui est un fait de langage, et de surcroît un langage sonore par excellence qui a affaire plus que tout autre à la matière sonore des mots.

Il s’agit de souligner une aporie il est à la fois nécessaire et impossible de parler de la parole poétique nécessaire, puisque l’objet poétique a besoin pour se constituer comme tel de la lecture et de sa forme, impossible, puisque sa source et son retour sont le silence. « Un poème écrit Simone Weil sort du silence, retourne au silence3 » La parole donc jaillit entre deux silences celui de l’origine et celui de la destination.

Une entreprise qui voudrait mettre en lumière l’importance linguistique de la figure du silence, ne constituerait pas un paradoxe si, au lieu de considérer le silence comme une limite imposée à l’expression, elle le considérait comme la source d’inspiration en vue d’un usage plus profond du langage. La parole qui vient du silence reçoit une force originelle, comme une lumière éclatante qui rend le silence transparent. Max Picard semble évoquer le récit de la Génèse en écrivant que « c’est au contact du vague, de l’errance lointaine du silence, de celui qui, en lui, appartient aux temps qui précédaient le monde que naît la parole, nette, délimitée, entièrement présente4 ».

Si le silence peut exister sans la parole, car il est quelque chose qui subsiste par lui-même, la parole au contraire est vouée au dépérissement quand elle n’est plus en rapport avec le silence. Et pourtant la parole garde en soi toujours la résonance du silence et dans le silence vibre toujours quelque chose qui évoque la source de la parole. Le silence est, selon l’expression de Rassam, « ce mystère de l’être où toute parole puise sa lumière, mais qu’aucune parole humaine ne peut épuiser5 ».

Le silence ne vient pas seulement du fait que l’homme cesse de parler il ne dépend pas du choix entre la parole et son renoncement. Il existe pour lui-même, il se manifeste seulement quand cesse la parole, mais il appelle la parole et surtout il demande à être écouté. La parole croît à l’ombre du silence, il en tire sa substance.

Si l’on considère la phénoménologie du silence, l’on remarquera qu’il y a différentes attitudes silencieuses. Le paradoxe du silence consiste dans le fait qu’il peut être une expérience de plénitude ou d’interruption. Le silence de la plénitude est un continuum par rapport à la parole, par exemple, celui des amants, où le silence érotique suppose un couple uni dans une communion silencieuse6. C’est la beauté qui les rend amants, et dans l’amour il y a plus de silence que de paroles. Le silence des mystiques est lui aussi une plénitude vécue dans la contemplation de l’absolu. C’est une expérience d’amour impersonnel, qui implique une relation avec le transcendant, l’au-delà de l’humain. Simone Weil, qui avait appris par cœur Love, un poème de George Herbert, dont la récitation avait pour elle et à son insu « la vertu d’une prière », avoue au Père Perrin, dans une lettre considérée comme son autobiographie spirituelle « C’est au cours d’une de ces récitations que, comme je vous l’ai écrit, le Christ lui-même est descendu et m’a prise […]. D’ailleurs, dans cette soudaine emprise du Christ sur moi, ni les sens ni l’imagination n’ont eu aucune part j’ai seulement senti à travers la souffrance la présence d’un amour ana­logue à celui qu’on lit dans le sourire d’un visage aimé7 ». Cette dernière image du « visage » est une transposition métaphorique du silence. Max Picard, dans son étude sur la phénoménologie du silence écrit : « Il n’y a pas seulement dans le visage les yeux, la bouche et le front, il y a aussi le silence. Il est partout dans le visage, c’est sur lui qu’en repose chaque partie8 ». Écouter ce silence, c’est se disposer extatiquement à la présence de l’autre en soi. C’est une attention, « une prière naturelle de l’âme » selon l’expression de Malebranche.

Un sens de plénitude est offert aussi par le silence de la mort, l’extrême silence de notre finitude qui demande notre écoute afin que la mort ne soit pas tuée elle-même, afin que nous ne manquions pas notre propre mort. Le propre de la vie est la mort, donc penser la mort, c’est penser la naissance. Oublier la mort, c’est tuer la mort. Notre existence est temporelle et ce qu’elle a de propre est la finitude9. Sans la mort tout s’effondrerait, comme le fait remarquer Blanchot, dans « l’absurde ou le néant10 ». La mort qui devait être l’obscurcissement de la vie, confirme l’être de la vie, car elle en fait partie. Il faut l’acceptation de la finitude, la fidélité au détournement des dieux, à leur retrait, c’est-à-dire à l’évidence même.

L’art met le moi à distance, il est dans une étrange étrangeté, c’est une altérité autre. La poésie jaillit là où cède le langage, là où la parole devient la suspension du parler, la syncope du langage. L’art poétique montre le tragique de la représentation en révélant de l’« inapparaissant » qui se retire dans la présentation même.

Le silence qui est le mode de l’interruption, est ontologiquement originaire et s’accompagne de l’idée de vide et de l’attente : l’attente du vent, du souffle, le glissement d’un murmure, la vibration d’une voix – voix du désert libératrice – « La terre était vide et vague chante la Genèse un vent de Dieu tournoyait11. »

« Le vide note – Simone Weil – est la plénitude suprême mais l’homme n’a pas le droit de le savoir12. » Son poème, La porte, se termine par ces beaux vers qui ouvrent sur le silence :

La porte est devant nous ; que nous sert-il de vouloir ?
Il vaut mieux aller abandonnant l’espérance.
Nous n’entrerons jamais. Nous sommes las de la voir.
La porte en s’ouvrant laissa passer tant de silence
Que ni les vergers ne sont parus ni nulle fleur ;
Seul l’espace immense où sont le vide et la lumière
Fut soudain présent de part en part, combla le cœur
Et lava les yeux presque aveugles sous la poussière13.

C’est l’espace de l’absence, mais d’une absence où vibre une présence de lumière.

L’interruption, l’instant d’arrêt, c’est l’appel à l’écoute éthique, esthétique et extatique de la voix des choses muettes de la même façon que dans la tragédie grecque on entend le silence des dieux dans la parole des hommes. L’extase n’est pas une sortie hors de soi, mais au contraire elle est l’accueil du monde antérieur à toute saisie de soi, antérieur à l’apparition du « je ». C’est une expérience où la mort est l’avenir du don de la naissance. La poésie demeure essentiellement liée à l’écoute et à la grâce : elle dit le don, l’étonnement de ce « qu’il y a » du fait « qu’il y a », elle est, elle-même, don.

À l’herméneutique de la rhétorique pleine, l’écoute oppose une herméneutique réceptive et contemplative du silence de l’Être et du tragique humain, herméneutique de la pensée qui devient musique de la pure pensée. Le silence et la souffrance font un ; consentir à l’écoute de la misère humaine, c’est unir la parole à son impossibilité d’être prononcée ; c’est accueillir l’accord silencieux et impersonnel avec le silence du vide. Dans cet accord le langage cesse d’être la voix du « je » pour ne devenir que l’écoute de l’Autre : l’Autre qui ne se révèle qu’en se retirant. L’absence est la présence de la plénitude cachée. Cette plénitude se révèle comme ne se révélant pas, c’est-à-dire sur le mode énigmatique de la révélation, car l’inconnu se montre comme invisible et insaisissable. L’absolument autre n’est concevable que comme autre de soi, que comme autre de son même visage14. Affirmer qu’il se montre absolument autre, c’est dire qu’il se révèle en se retirant. L’autorévocation de l’Être dévoile la dimension de l’abîme le vide nécessaire afin que la mémoire de l’univers entier s’épanouisse. L’évacuation de l’Être marque la véritable origine chaos grec. Dans la béance quelque chose peut survenir, de ce vide il faut faire le centre de la pensée.

L’homme ne possède pas le langage, mais il lui appartient dans le sens qu’il se constitue à partir du langage. Le langage poétique est ce par quoi l’homme se rapporte à l’autre il est le μεταξύ entre silence des dieux et parole de l’homme. L’écoute du silence implique le renoncement de l’emploi du langage comme expression productrice d’un monde dans lequel l’homme rencontre toujours et seulement lui-même, ses propres représentations ou autoreprésentations. L’écoute du silence devient chez Heidegger « la pitié de la pensée15 », l’écoute de ce qui ne se laisse pas dire, la parole secrète qui demeure indicible. Mais c’est grâce à cette parole que tout parle, à cette parole où vibrent l’éloignement et la proximité immenses de l’originaire. Silence et parole se compénètrent ; l’un suppose l’autre, mais leur fondement demeure quelque chose que l’on ne peut pas appréhender : cette errance coïncide avec l’origine considérée comme ouverture, jaillissement, forme pure de tout événement.

Le thème de l’originaire ou du retour est inséparable de toute l’histoire de l’art moderne qui dans un sens large est l’art romantique d’où la modernité a pris son départ. En effet il coïncide avec le thème schillerien de la poésie naïve, instinctive, naturelle, populaire ; c’est la nostalgie d’une présence qui échappe toutefois à l’inspiration de l’artiste contemporain. C’est la nostalgie du classique, d’une présence originaire et mythique. Mais le thème du retour prête à une confusion effrayante. On ne comprend pas assez que ce mythe ancien est un mythe naturel, placé hors de l’histoire, suspendu à un temps immobile. Le mythe ancien demeure du côté d’une essence métaphysique. Le mythe moderne pour sa part, reçoit une qualification historique et psychologique c’est un mythe politique, idéologique par exemple, celui de la révolution, dans lequel la nécessité du retour à l’authentique et à l’origine tend à se dissoudre. Il faut voir en lui l’exigence d’un rapport renouvelé entre homme et nature un rapport non plus considéré dans un sens naturaliste ou explicatif non plus conçu comme une relation entre l’image et un référent objectal, mais comme la découverte de la nature dans un sens radical. Nous voilà au cœur de la question heideggerienne de l’« habiter la terre ».

La nature à l’égard du langage, c’est le silence. Le rapport avec la nature, dans son abîme le plus profond, dans son défoncement, est le rapport avec le néant, le vide. La poésie a trait au silence, elle se constitue, dans le rapport le plus propre de !’« inhabituel » que l’existence doit affronter toujours de nouveau. je voudrais mettre en lumière l’aspect abyssal de cet appel, l’insecuritas à laquelle il nous expose. Comment se définit ce qui est « familier », ce qui est le propre de l’homme, ce en quoi on est « chez soi », à l’abri, protégé ? Est-ce que c’est le langage ? Mais lequel, le langage rationnel ou le langage poétique ? Quelle est la fonction de la parole qui doit faire face à l’« inhabituel », à l’« inconnu » ? La philosophie traditionnelle a toujours essayé de répondre à la question de façon univoque en affirmant que le propre de l’homme est sa capacité de définir rationnellement l’être. Par cela une certaine universalité et une certaine a-historicité nous protègent du relatif, de ce qui apparaît toujours différent. Ainsi, à travers la rationalité l’on évite !’« inhabituel », le relatif, ce qui est de l'espace et du temps et l’on revient à cette stabilité promise par l'éternel. Mais si nous considérons le Dasein, l’« être de la présence » heideggerien, nous ne pouvons le définir que dans une situation où l’appel concret demande une réponse c’est l’appel d’une parole interprétative, herméneutique. L’herméneutique de l'« inhabituel » du toujours nouveau, indique le tragique de l’existence dans la tentative toujours recommencée de correspondre aux appels existentiels. Ne pas répondre à ces appels, c’est le bouleversement de la situation, c’est la douleur, la souffrance, l’angoisse de l’inadéquation.

La raison prétend nous sauver de cette situation inquiétante, de cette insecuritas. Et pourtant les appels sont toujours nouveaux et nos réponses diverses constituent le fondement de l’historicité de l’« être de la présence ». Donc l’originaire, puisque l’appel est toujours nouveau, a un caractère non rationnel, mais abyssal (Abgrund = sans fondement). Seule la parole poétique peut avoir soin de cet abîme originaire.

La pensée de Heidegger peut être comprise à partir de la prééminence de la parole poétique sur la parole rationnelle. « La langue, en tant qu’en elle l’être devient parole, fut poésie. La langue – nous suggère Heidegger – est la poésie originelle, dans laquelle un peuple dit l’être16. »

Heidegger critique la métaphysique traditionnelle puisque, par son préfixe « meta », elle indique la distinction entre le sensible (aistheton) et le non sensible (noeton) et renvoie le langage à un originaire a-historique17. Dans cette expérience la métaphysique occidentale cherche la securitas, le dépassement de l’inquiétude à travers la rationalité abstraite. Mais, la partie originaire où demeure l’être de la présence, c’est l’insecuritas. Dans l’être de la présence se révèle l’Être et l’être de la présence renvoie à l’Être qui est présent en lui et caché en même temps metaphérein. C’est donc la parole poétique qui révèle d’une façon originaire les appels de l’Être, sans devenir sa représentation. L’Être se révèle en se retirant. La révélation est une transposition poétique. L’Être demeure dans la plus grande inquiétude du langage : l’expérience du tourment et de la nostalgie du nom. L’étymologie de la parole (c’est-à-dire ce qui est vrai, ce qui est) est dans le silence des dieux. La parole des dieux est dans celle des hommes.

Le nom est gardé dans sa vérité par le blanc illisible qu’aucun feu noir ne peut déchiffrer ; mais même le feu noir de la tradition poétique n’existerait s’il n’était pas lié à l’absence et à la quête du nom. Ce qui est, révèle la nature imprononçable de son nom, détruit la hybris de notre dire, mais en même temps il l’exige. C’est une dimension tragique qui nous appelle à penser simultanément et la parole et le silence.

La poésie ne renvoie pas à quelque chose d’autre, mais en elle vibre l’être dans sa propre étrangeté. Elle n’est pas la démonstration d’une vérité abstraite, mais un arrachement de la question de l’oubli (a-letheia). une pensée méditante. Le début de toute époque est annoncé et marqué par la parole poétique l’histoire humaine, selon Gian Battista Vico, commence par la parole poétique, c’est-à-dire qu’il y a toujours un sens caché, un mystère qui attend sur le fond. Heidegger affirme que « la possibilité d’être de l’homme par rapport à l’Être est poétique18 ». Donc, la parole poétique, jaillissant des appels toujours nouveaux de l’abyssal, patrie originaire, révèle l’Être dans sa profonde étrangeté ct en même temps dans son intimité avec l’homme. Il suffirait de rappeler la poétique de Giacomo Leopardi : elle naît d’un emploi inhabituel des mots, de la « nature populaire d’une langue ». C’est grâce à l’étonnement pour les choses que la parole exprime une attention qui est enracinée, selon Giuseppe Ungaretti, dans « l’alata meraviglia19 ». L’acte de nommer est envoûtement, émerveillement inquiétant. Le poète note « Le langage est sacré, s’il est lié au mystère de notre origine, ct de l’origine du monde, si nous avons le sentiment qu’il constitue en nous notre responsabilité en donnant une définition universelle, sociale ct surnaturelle à notre personne ». La parole est sacrée car elle est liée au mystère de l’origine du monde. Nous sommes ramenés à la « totalité » comme par un enchantement. Le sacré fait don à la parole et vient lui-même en cette parole. La poésie est appel inaugural dicté par ce qui vient lui-même et, dans la parole poétique l’être de la présence s’ouvre et correspond à l’appel pressant de l’Être ; c’est ce qu’annonce le credo d’Ungaretti : « Je crois que l’unique tâche du poète est de trouver dans le mot l’écho de l’être20. » Dans cette correspondance on reçoit le sentiment de son propre destin. Dans l’appel, l’Être donne à l’être de la présence la conscience de sa naissance et de sa mort, le sentiment de la douleur et de la temporalité. Ce n’est qu’à travers la souffrance de l’histoire que nous sommes atteints par l’appel de l’Être et par le tragique de notre sort dont l’acte poétique est la signification la plus profonde.

Le silence appelle à être parlé ; l’art poétique optimal serait de faire parler le silence de la langue, ce que, de par son essence même, elle ne peut que taire. Si l’origine de la parole poétique est l’abyssal, les étoiles sont l’éloignement des étoiles, les pierres sont le silence des pierres, les chemins sont l’ouverture.

La poésie nous parle de ce qui est absent et pourtant ressenti dans le secret comme une présence réelle. En elle se recueille le silence, et à partir de ce silence elle s’ouvre au sens dans la nuit du sens. Elle n’exprime ni l’objet ni le sujet, elle est recueillement. Mallarmé, voulant réaliser une œuvre pure à travers l’effacement de l’élocution de l’auteur, affirme que les paroles « s’allument de reflets réciproques comme une virtuelle traînée de feux sur des pierreries, remplaçant la respiration perceptible en l’ancien souffle lyrique ou la direction personnelle enthousiaste de la phrase21 ». En poésie la parole n’est pas dite, elle se présente sous forme d’écoute ou, selon la fulgurante expression de Meister Eckhart, comme « être sans être ». Elle cherche à frayer la voie de sa propre source cheminement vers le jaillissement de la poésie même, parole errante qui, selon Blanchot, « fait retour à l’exigence originelle d’un mouvement22 ». Dans ce mouvement les mots laissent leurs ombres pour s’évanouir dans la parole. Et dans la parole il y a toujours l’ombre d’une autre parole déjà dite et épuisée. Ce cheminement est énigmatique si la poésie fait appel à sa source, cette source est évoquée par son murmure inaccessible, par la vibration d’un chant qui reste lui-même ancré au bord d’un abîme.

La poésie est le lieu sans lieu, espacement étrange, ou bien comme nous suggère Lacoue-Labarthe, « la poésie, à ce compte, peut être dite l’abîme de l’art (du langage), elle abîme l’art (le langage). En tous sens. C’est son mode “propre” d’advenir23 ». Dans la poésie résonnent les modulations de l’absent ; dans le silence de soi qui accompagne la découverte d’un poème, se fait entendre la voix de l’autre. Roger Caillois nous rappelle que d’abord la poésie se souvient toujours de ses origines orales elle était faite pour être articulée, « récitée24 ». Ensuite, selon Eliot, la poésie reste le fait « qu’une personne parle à une autre25 ».

Valéry avait déjà orienté son attention vers des phénomènes appartenant au domaine de la musique, celui d’« intervalle », et celui qui s’en déduit, la « modulation ». Pour lui les passages, c’est-à-dire les changements de ton, constituent la « clé musicale du discours poétique26 ». Le ton évoque aussi la tension, soit une valeur qu’implique un appel. On ne sait pas d’où vient le son, il est là, il vibre dans l’air Et c’est tout l’air qui vibre, murmure, où la sérénité totale est arrachée aux bruits du bavardage du monde. « Le silence émerge dans le bruit du monde d’aujourd’hui comme quelque chose qui remonte aux premiers temps27. »

La qualité du silence fait aussi partie de la voix. Simone Weil remarque :

S. WEIL, Cahiers, III, Paris, Plon, p. 129.

La plus belle musique est celle qui donne le maximum d’intensité à un instant de silence, qui contraint l’auditeur à écouter le silence. D’abord, par l’enchaînement des sens, on l’amène au silence intérieur puis on y ajoute le silence extérieur Il faut que le compositeur le premier, sache écouter le silence. Au sens tout à fait littéral de ce mot. Avoir l’attention entièrement concentrée sur l’ouïe, et tendue vers l’absence de bruits. Après le silence, le passage par le transcendant, le mouvement descendant est roi28.

Traduire du silence, c’est arracher les mots à l'inaudible, à l’informe, pour les écouter dans leurs modulations harmoniques, puisque c’est en musique qu’il faut magnifier leur sens. C’est Euterpe, la muse de la musique et de la poésie mélique et aulétique que Claudel invoque pour apprendre l’« énergie de l’or obscur » : « Quelle muse nommerai-je assez prompte pour la saisir et l’étreindre ? […] Euterpe […] levant la grande lyre sonore29. »

La musique, appel de la parole, est ainsi évoquée par Valéry: « la musique qui est en moi, / La musique qui est dans le silence impuissance qu’elle vienne et m’étonne30 ».

En affirmant que la parole poétique suppose le silence du sens, on renvoie le mot à sa matière sonore. Nous voici donc renvoyés au cœur d’un autre paradoxe un mot n’est jamais autant à l’image du silence (silence du sens31) que quand il est réduit à sa pure phonie, à sa pure matière musicale. C’est grâce au silence que la voix peut être écoutée comme pure phonation.

Le silence est une harmonie muette, mais perceptible, un accord avec les choses. En musique les sons sont poussés par le silence sur la surface · de même la parole surgit du silence des choses dans le mode d’une épiphanie verbale et la cristallisation vocale n’est pas un simple élément auditif, mais il est l’élément constitutif et donc indissociable de ce qu’elle exprime. L’on pourrait dire que la poésie est particulièrement attentive à la qualité phonique des vocables de la même façon qu’on peut affirmer que la musique est plus qu’un simple système de signes ou qu’une simple suite d’images acoustiques. Ni dans la poésie ni dans la musique il ne s’agit d’un jeu symbolique de signes dont tout système notionnel rendrait compte. L’artiste sait, mais au nom d’un savoir qui transcende le savoir même.

Plus qu’une expérimentation extrême du langage, telle que certaines écoles néo-positivistes s’attachent à la considérer, la poésie est une expérience d’absolu à travers les mots d’une langue (expérience dans le sens strict du mot latin experiri : éprouver, traverser une épreuve, une mise en danger).

La poésie est double parole la parole assimilable à la voix ne doit pas effacer la parole d’écriture. Écrire, c’est « approcher les mystères sacrés de l’existence et donner une chance de forcer les limites imposées à notre savoir32 ». Albert Béguin exprime ainsi le secret de toute écriture poétique, de ce mouvement qui fait signe vers l’ouvert, vers le viden – mise en vibration et la mise en accord entre deux silences. Selon l’expression de Mallarmé, elle dessine le silence indicible « en ombres exprès33 ».

La poésie, chant inaudible et icône d’encre, vibration éblouissante du murmure de la forêt de notre langage et souffle du désert de l’origine du monde, nous conduit à la présence du vrai silence. Elle ne l’explique pas, car dans le désert habite l’exil du sens. Tout simplement elle y consent.

La poésie offre un sujet de méditation à l’égard de la domination et de l’arrogance sans bornes de l’image. Au meurtre de l’écoute, elle oppose une sagesse en rappelant qu’aucune parole n’est une véritable parole si elle n’accepte pas le risque de l’écoute. Ce n’est que dans l’écoute que la parole s’achève, c’est-à-dire qu’elle est réellement prononcée. Elle est, au contraire, de plus en plus suffoquée par l’image, par sa transformation immédiate en un fait visible. L’écoute s’oppose, sans le vouloir, à la vue qui a joué un rôle constitutif prépondérant dans notre culture. Elle répond à l’appel qu’aucune image ne pourrait fixer Si l’Être ne se révèle qu’en se retirant (donc non pas visuellement), il se révèle dans le mode de la parole-écoute. Il ne s’agit ni d’une capacité de parler ni d’une capacité de dessiner des images, mais d’une attention accueillant l’ouvert. La faute la plus grave est toujours le refus de l’écoute. On veut voir ce qui n’est donné qu’à écouter. La certitude est, dans un sens, subordonnée à la vision. Et pourtant l’Être n’est pas caché, il vibre dans le plus petit grain de sable. Le poète le sait bien et il l’indique moyennant une parole donnée pour l’écoute non pas servile, mais silencieuse.

Dans une époque qui s’accomplit et forme l’horizon de ce que, depuis les Grecs, l’Occident philosophique a nommé tékhné et qui a le sens du dernier stade de la métaphysique, la parole poétique peut constituer un temps d’arrêt, un appel à nous disposer à l’éveil, à l’écoute du silence. Peut-être, saurons-nous lire dans les traces les signes qui nous permettent de sauver de l’oubli la question originaire – la question vers l’Être considéré comme ce qui est le plus digne de question.

Notes

1 M. PICARD, Le monde du silence, trad. J.-J Anstett, Paris, P.U.F., 1954, p. 23.
2 J. PAULHAN, Clef de la poésie, Œuvres complètes, II, Paris, Cercle du Livre Précieux 1966, p. 243.
3 S. WEIL, Poèmes, Paris. Gallimard 1958, p. 52. Joë Bousquet, écrivain contemporain et ami de Simone Weil, qui a demeuré pendant presque toute sa vie au seuil du silence, avoue : « Je dis ces paroles par le besoin d’un silence plus pur que celui où elles attendaient d’être dite » (Traduit du silence, Paris, Gallimard 1968, p. 64).
4 M. PICARD, op. cit., p. 10.
5 J. RASSAM, Le silence comme introduction à la métaphysique, Association des Publications de l’Université de Toulouse-Le-Mirail1980, pp. 35-36.
6 Le silence des amants, en interrogeant le monde intérieur de la parole, pose la question du langage dans sa forme la plus pure : la parole qui, laissant parler l’amour, renvoie non pas à un sujet, mais à sa perte, à l’absence de tout sujet. L’embrassement entre Hector et Andromaque en est un sublime exemple poétique.
7 S. Weil, Attente de Dieu, Paris, La Colombe Éditions du vieux Colombiers 1950, p. 76.
8 M. PICARD, op. cit., p. 73. Une remarquable analyse systématique des questions philosophiques relative à l’ontologie du silence se trouve aussi dans : P. B. DAUENHAUER, Silence : the phenomenon and lts ontological significance, Bloomlngton, Indiana University Press 1980.
9 . « Seule une temporalité authentique, qui est à la fois une temporalité finie, rend possible quelque chose comme un destin, c’est-à-dire une historicité authentique ». M. HENDEGGER Qu’est-ce que la métaphysique ?, trad. H. Corbin, Paris, Gallimard 1938, p. 190 ».
10 Cfr. M. BLANCHOT, La part du feu, « La littérature et le droit à la mort, Paris, Gallimard 1949. « C’est la mort qui a mis l’homme au monde, croyez-le, nous assure Joë Bousquet – C’est elle qui est notre mère » (Traduit du silence, op. cit., p. 134).
11 Cfr. Bible de Jérusalem. Le vide qui se produit par le retrait de l’Être est chez Edmond Jabès l’archétype de l’image du désert. Ce lieu de l’abandon qui, en tant que lieu abandonné, est le lieu du véritablement et absolument autre (cfr. E. JABES, Le livre des questions, Paris. Gallimard 1963). Il nous semble que dans cette perspective le renouvellement d’une certaine culture juive trouve su signification profonde au cours de notre siècle. C’est le courant souterrain, opposé à la tradition rabbinique orthodoxe qui relie la pensée de Luria, Spinoza et de la tradition hassidique avec la mystique contemporaine de Buber et Rosenweig et les recherches de Lévinas et Jabès.
12 S. WEIL, Cahiers, Il, Paris, Plon 1972,p. 17.
13 S. WEIL. Poèmes, cit. p. 36.
14 L’autre se montre comme une présence irrévocable. Selon Lévinas, le visage de l’autre est conçu comme une visitation authentique. Dans la manifestation du visage de l’autre, Dieu est exposé. Mais l’étymologie de son nom est un abîme insondable.
15 Cfr. M. HEIDEGGER, Essais et conférences, trad. A. Préau, Paris, Gallimard 1958, p. 48. Cette pitié est « la manière dont la pensée répond et correspond à ce qu’il faut penser.
16 M. HEIDEGGER, Introduction à la métaphysique, trad.G. Kahn, Paris, PUF, 1958, p. 185.
17 Cfr. M. HEIDEGGER, Was ist Methaphysik ? Bonn, Cohen 1929.
18 Cfr. M. HEIDEGGER, Holderlin. Hymne "Der Inster", Franckfurt a/M. 1984, p. 79. "Das Dichten dieses Dichters ist selbst das Geshichtsein des geschichtlichen, abendlândisschen Menschen".
19 G. UNGARETTI, Vita d’un uomo, Milano, Mondadori 1974, p. 733. dllinguaggio èsacro, se è legato al mistero della nolttra origine, e dell’origine del mondo ; se sentiamo che in noi costituisce la nostra responsabilltà dando definizlone universale e sociale e soprannaturale alla nostra personat (ibid., p. 4 71).
20 « Credo unico compito del poet a sia trovare ne lie parole un’eco dell’essere » (ibid., p. 157).
21 S. MALLARME, Œuvres, p. 366.
22 M. BLANCHOT, Le lire à venir, Paris, Gallimard 1959, p. 118.
23 Ph. LACQUE-LABARTHE, La Poésie comme expérience, Paris, Christian Bourgeois, Éditeur 1986, p. 82.
24 R. CAILLOIS, Art poétique, Paris, Gallimard, p. 150.
25 T. S. ELIOT, De la poésie et de quelques poètes, trad. H. Fluchère, Paris, Le Seuil, p. 33. Joë Bousquet écrit: "L'art, mon art, c'est justement de trouver un langage naturel pour révéler à l'homme les formes de son être ; c’est, en supposant qu’un Individu parle et qu’un autre l’écoute, de faire retentir entre eux la vérité de leur nature comme un être de clarté dont ils ne seraient que les émanations. L’art, c’est de ne s’exprimer que sous la forme qui rend le plus réel possible celui à qui l’on parle" (op. cit., p. 112).
26 P. VALERY, Cahiers, Il, Pléiade, 1974, p. 1078.
27 M. PICARD, op. cit., p. 7.
28 S. WEIL, Cahiers, III, Paris, Plon, p. 129.
29 P. Claudel, Œuvres, Joë Bousquet note sur son journal : « Et quand je suis seul et que j’écoute le chant qu’il y a toujours en moi prêt à éclairer des mots inattendus, à éveiller un scintil­lement dans la phrase écrite, quand je me fais l’écho de la voix que je tire saignante de l’ombre, bien à moi avec des airs de chanson populaire, de valse tzigane, d’amour transi, un instant pris à la gorge devant cette révélation que je me fais à moi-même » (op. cit., p. 236).
30 P. VALERY op. cit., p. 1267.
31 La parole qui rend tangible le silence, résiste à l’absorption du sens, car elle est une sorte de saturation du sens. La parole poétique touche le silence du sens et traduit l’attente de l’autre sens.
32 P. GROTZER, Albert Béguin ou la passion des autres, Paris, Seuil 1977, p. 150.
33 Cfr., S. MALLARME, Sémantique de la poésie, Paris, Seuil, 1979, p. 153.

Pour citer cet article :

MARCHETTI Adriano (2014). "ONTOLOGIE DU SILENCE ET LANGAGE POÉTIQUE".  Revue La Licorne , Numéro 13 (ÉPUISÉ) .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5883.php

(consulté le 21/09/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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