LA PONCTUATION DANS UN CORPUS ÉPISTOLAIRE ORDINAIRE

Publié en ligne le 11 avril 2014

Par Liliane JAGUENEAU

L'écriture ordinaire peut intéresser l'ethnologue1 comme l'historien du texte populaire, mais elle est aussi un champ d'investigation précieux pour la linguistique textuelle et c'est exclusivement sous cet angle qu'est étudiée ici la ponctuation2 d'un corpus épistolaire qui ne se signale ni par une recherche esthétique particulière ni par une visée éditoriale, pas plus que par la notoriété de son auteur. Ces lettres, écrites entre 1973 et 19953, présentent, dans une mise en page où se détachent très nettement les alinéas, des points, suivis ou non de  majuscule, et des virgules.

N'interviennent dans ces lettres ni deux points, ni points d'exclamation, ni points de suspension, ni tirets ; un point-virgule, unique dans tout le corpus, quelques très rares points d'interrogation, les phrases interrogatives étant elles-mêmes assez rares, quelques aussi rares parenthèses et virgules internes à la phrase (dans une énumération, le plus souvent), n'ont pas été pris en compte dans l'analyse quantitative. Le point et la virgule sont parfois de configuration assez voisine, mais cependant assez distincts pour pouvoir être identifiés à partir de critères de forme, dimension et emplacement par rapport à la ligne d'écriture. Il apparait très nettement à la lecture des lettres que la distribution des trois ponctuants pour suggérer une logique interne, mais suffisamment variable pour qu'aucune explication monolithique ne puisse en rendre compte.

Peut-être un rapport existe-t-il entre la ponctuation de ces lettres et les pauses qui seraient celles du même discours produit à l'oral, mais rien ne permet de supposer ici plus qu'ailleurs une contrainte prosodique comme explication principale de la ponctuation. Par ailleurs les ponctuants sont utilisés presque exclusivement entre des phrases4, mais leur rôle ne se limite manifestement pas au marquage syntaxique, les phrases étant le plus souvent non ponctuées. Même s'ils interviennent parfois dans la structuration logique du propos, il ne semble pas non plus que ce soit là leur fonction principale. L'examen des contextes dans lesquels apparaissent les trois marqueurs non verbaux permettra, complété par leur étude quantitative, d'observer dans quelle mesure ils forment système et comment ils participent à la signification du texte épistolaire.

Le mieux individualisé des trois marqueurs est certainement l'alinéa. La marque par alinéa comprend en effet quatre éléments : le blanc de fin de ligne, le point final d'alinéa, le blanc et la majuscule initiale du nouvel alinéa, presque toujours présents. Si le blanc final disparaît nécessairement lorsqu'un alinéa se termine en fin de ligne, la majuscule initiale est constamment présente (alors qu'elle ne l'est guère plus d'une fois sur deux après un point interne à l'alinéa) et le blanc initial (retrait) est aussi presque toujours là. Un peu moins régulier, le point final d'alinéa n'est cependant absent que dans 12,10% des cas.

Chaque lettre comporte entre un et une dizaine d'alinéas, le plus souvent cinq ou six, de une à quinze lignes, le plus souvent de trois à cinq lignes. Les alinéas ne sont, en dehors de ceux qui correspondent à l'adlocution initiale, à l'incipit, à la formule finale et à la signature,  pas soumis à des contraintes de longueur et la seule contrainte syntaxique qui peut apparaître est le fait que l'alinéa comporte au moins une phrase (pas d'alinéa d'énumération, par exemple).

La disposition du texte épistolaire en alinéas suit de façon extrêmement régulière l'organisation séquentielle de la lettre : le passage à la ligne se lit comme changement de rubrique, de façon d'autant plus nette qu'il n'y a généralement pas de lien verbal entre les rubriques. L'absence de connecteur, qu'on retrouve dans la plupart des correspondances, est ici poussée à l'extrême et les sujets abordés sont le plus souvent sans autre rapport visible entre eux que leur convocation comme éléments d'un même discours épistolaire qui se structure selon un ordre qui n'est ni narratif ni argumentatif :

Pour moi ça va bien et je m'ennuie pas j'ai toujours quelque chose a faire demain dimanche A. m'emmène au cinema a B. voir Mère Térésa.
Tu as eu du mal avec tes travaux la chambre à C. a été mouillée.
Je remercie beaucoup C. de sa belle image fleurie je l'ai mise au mur[...]
                                                                     3 décembre (1988)

La disposition en alinéas correspond très souvent, comme ici, à un changement de personne et d'allocutaire : je/tu/je-C, les deux derniers alinéas étant des « réponses » directes à la lettre de la correspondante.

Dans de nombreux cas, la progression thématique de la lettre se double donc d'une progression d'ordre énonciatif, qui repose sur la distinction à la fois des actants et des « objets » du discours, et sur le statut de la rubrique comme information nouvelle ou comme réponse à un des points de la lettre de l'autre :

Tout D'abord merci pour les bons voeux de fête, nous allons bien et j'espère qu'il en est de même pour vous deux.
Nous avons fais le nécessaire pour le téléphone et samedi nous avons reçu l'annuaire [...] ca prend le bon chemin.
Je vois que vous, vous enuyez pas avec [...] vous avez chez Michel.
Merci pour les photos [...] vous en aurez d'autres.
Nous sommes bien réussis avec nos chèvres merci a Meur U [...] je lui enverrai quelques fromages quand j'aurai des beaux.
Samedi 18 j'ai été a T [...] la maison a M. U
Hier nous avions V[...]
                                                                               20 août 1979

D'où un lien très fort entre la structure ritualisée de la lettre et la disposition en alinéas : ainsi le premier passage à la ligne marque toujours nettement le passage de l'adlocution initiale au début du corps de la lettre, alinéa maintenu même lorsque le format réduit du support (carte ou page coupée) entraine une présentation moins stricte. Le deuxième alinéa marque assez clairement le passage de l'ouverture incipit comprenant formulation quasi-rituelle de remerciements, allusion à la continuité de la chaîne épistolaire et voeux de santé au début du corps de la lettre et le dernier alinéa marque de façon beaucoup plus tranchée le passage à la formule de clôture, presque toujours limitée à une phrase unique et assez brève : la disposition en alinéas fait clairement apparaitre, dans la composition de la lettre, les séquences « phatiques5 » de début et de fin de lettre, mais aussi la division du corps de la lettre en séquences « transactionnelles » distinctes.

La disposition en alinéas contribue finalement à faire du texte épistolaire, tel qu'il apparaît dans ce corpus, autre chose qu'un simple compte-rendu et écho de nouvelles : elle participe à la mise en forme du quotidien pour les partenaires de l'échange épistolaire. Les « nouvelles » y étant parfois regroupées de façon surprenante, on découvre que leur agencement en alinéas répond à des exigences discursives essentielles à la signification du texte épistolaire :

Nous sommes en bonne santé et je pense qu'il en est de même pour vous deux. Le foin est rentré et que du bon. Je fais toujours 14 fromages par jour ce qui m'occupe bien et je vais deux fois par semaine a F. pour les vendre avec les réunions par ci par la le temp passe ct le gilet a G. n’avance guère, ce matin il y avait eu un enterrement a H. Mme I., mercredi ce sera un concour de belotte.
                                                                            5 juin (197 ?)

L'alinéa rapproche ici santé, occupations domestiques et commerciales et activités liées à la sociabilité rurale. Faut-il voir là un lien entre santé et activités ? Peut-être. Mais l'observation de l'ensemble de la lettre fait surtout apparaître une structuration fondée sur la distinction entre le quotidien ordinaire évoqué ici, et l'exceptionnel, dans l'alinéa précédent. On voit que le sens se dégage du rapport entre la disposition en alinéas, l'énonciation et le contenu discursif des alinéas.

Mais la disposition en alinéas participe aussi à la signification globale des lettres comme mise en forme du vécu, pour les deux partenaires de l'échange. La succession d'alinéas généralement brefs, non enchaînés, confère au texte épistolaire un rythme d'autant plus sensible que, à l'intérieur des alinéas, la ponctuation est assez rare. Le discours de la lettre construit alors du quotidien une image  morcelée, dont l'alinéa est l'unité de mesure.

Trois types de point contribuent à construire le texte : le point final d'alinéa, le plus fréquent, le point interne suivi d'une majuscule, beaucoup plus rare, et le point interne suivi d'une minuscule, qui n'a pas la même valeur.

L'étude quantitative fait nettement apparaître la spécialisation du point comme ponctuation d'alinéa. Il apparaît en effet à la fin de plus de 87% des alinéas. Sur 805 points, seuls 149 sont utilisés à l'intérieur de l'alinéa (soit 18,50%), alors que les phrases internes à l'alinéa sont plus de deux fois plus nombreuses que les phrases finales d'alinéas.

Tableau l

     Lettres

     Alinéas

     Points en fin d'alinéa

     96

     735

     656

     ///////

     ///////

     87,89%

Le caractère redondant des quatre éléments constituant la marque de l'alinéa amène à se demander quel est exactement le rôle du point à cette place car si la position du point immédiatement à droite de la dernière phrase de l'alinéa fait bien penser à une clôture, deux faits au moins s'opposent à cette évidence.

D'abord on remarque très nettement dans la lettre des ajouts faits à posteriori en fin d'alinéa, effaçant le point sur lequel prennent place de nouveaux mots. En ce cas, le point n'est le plus souvent pas récrit à la fin de l'ajout. Est-ce par manque de place, l'ajout venant souvent buter sur une fin de ligne ? Les points ajoutés au-dessous ou au-dessus de la ligne par manque de place sont suffisamment fréquents pour qu'on puisse considérer cette explication comme insuffisante. Il semble plutôt que l'absence de point après les ajouts, qui précèdent certes linéairement le passage à la ligne, mais sont intervenus chronologiquement après, révèle que le point n'est pas conçu seulement comme ponctuant de fin de rubrique, mais aussi comme ponctuant précédant le passage à un autre alinéa.

Un autre fait, beaucoup plus fréquent, le confirme. Les alinéas non marqués par un point final sont surtout ceux qui sont situés en fin de lettre et précèdent immédiatement la signature. De même les alinéas situés en post-scriptum peuvent ne pas être ponctués. Les phrases finales de lettre ou de post-scriptum-données comme finales, même si un (autre) post-scriptum y est ajouté sont alors considérées comme n'étant pas suivies d'un autre alinéa et n'ayant pas à être séparées d'une suite. La phrase finale, formule très stéréotypée, apparaît elle-même comme marque de fin de lettre, ponctuation finale d'un ensemble d'alinéas, et sa ponctuation par un point est facultative. Au total, 45,37% des alinéas de fin de lettre, post-scriptum compris, ne sont pas marqués par un point final, soit 62,15% des alinéas non marqués par un point  final.

Pause dans le temps d'écriture et repère dans la lecture, le point est donc à la fois marque finale de rubrique et annonce de l'ouverture d'une nouvelle rubrique. Seulement 30 alinéas internes à la lettre n'ont pas de point final, soit 4,78%. Ainsi écriture et lecture de la lettre se font de point en point, la signature pouvant se substituer au dernier point, comme élément de clôture de l'ensemble.

Le point interne à l'alinéa joue-t-il le même rôle? S'il n'apparaît guère qu'à la limite de phrases syntaxiques, on ne peut pour autant le considérer comme jouant d'abord le rôle d'un marqueur syntaxique, dans la mesure où il est en cette position beaucoup moins fréquent que la virgule, l'absence de ponctuation entre les phrases étant encore plus fréquente (cf. tableaux 2 et 3).

Pour tenter de cerner le rôle du point à l'intérieur de l'alinéa, il faut d'abord différencier deux types de points internes à l'alinéa, selon que le point est ou non suivi de majuscule6.

Tableau 2

Phrases

Phrases internes à
l’alinéa
(=non finales7)

        Points à l’intérieur de l’alinéa

Suivis
de
majuscule

Suivis
de
miniscule

      Suivi
     de nom
     propre,
     chiffre…

     2390

     1655

        149

     /////

     /////

     67

          55

     27

     /////

     /////

                                9%-

Lorsqu'un point est suivi d'une majuscule à l'intérieur de l'alinéa, c'est-à-dire un peu plus d'une fois sur deux si l'on exclut les cas de majuscule initiale de nom propre, les sigles et les chiffres, il marque le passage d'une sous-rubrique à l'autre :

Pour la disposition des personnes aux tables je trouve que c'est bien comme ça. Hier dimanche nous avons vu les D. et nous avons décidés que j'irai à E. demain mardi [...]
                                                                                16 juillet 79

Le point interne intervient là entre un avis sur les préparatifs d'un repas de mariage et l'évocation des courses à faire pour cette fête. De la même façon une première série de démarches et visites évoquée au début d'un alinéa est suivie d'un point, auquel fait suite l'évocation d'une autre sortie, un autre jour, et un bilan ; ou encore le même alinéa regroupe des nouvelles de la santé de plusieurs proches, nouvelles séparées par un point (5 mai 1982).

Rares sont les points internes d'alinéa qui interviennent entre des rubriques nettement distinctes. C'est parfois le cas cependant lorsqu'en bas de page, le manque de place amène à modifier la mise en  page,  les lettres se limitant toujours à une feuille unique. Ainsi on trouve très exceptionnellement un alinéa final où sont juxtaposés des échos de l'activité immédiate, de la météo, la formule de salutation finale et, en surcharge, des nouvelles d'un proche : les trois points internes qui ponctuent cet alinéa fonctionnent alors comme démarcateurs entre les quatre sujets évoqués, comme le feraient les alinéas que le manque de place a supprimés (3 décembre 1988). Le point semble alors équivaloir à lui seul aux quatre éléments constitutifs de l'alinéa et ce cas de figure, exceptionnel, n'en est pas moins révélateur du statut du point comme signe de ponctuation divisant le propos en unités thématiques, non en unités syntaxiques.

Presque aussi fréquent, le point suivi d'une minuscule a-t-il un rôle démarcateur aussi net ? Certains exemples pourraient le faire penser :

Comme je te le disais plus haut nous avons été chez Q dimanche tout le monde est bien portant. au retour nous avons passé a R.
                                                                                      27.11.73.

Il est rare qu'un même alinéa comporte des points suivis de majuscule et d'autres suivis de minuscule, mais lorsque cela se produit, une gradation apparaît entre les deux ponctuants. Ainsi dans les exemples ci­ après :

Comme nouvelle de J K L se marie le 17 novembre. la fille M (N) le 27. Le père O. de la P est décédé la semaine dernière de complications cardiaques, 68 ans.
                                                                                        7.11.73
Pour moi j'ai toujours pas de résultats pour mes analyses de S, mais ca va bien. Ton père a rien tuer le jour de l'ouverture mais s'est rattraper jeudi, et dimanche a eu 2 petits lapins. Tu pourras empporter du plant de salades dimanche si tu veux. il y a des choux pommes, choux fleurs, poireaux tu pourras faire ta petite provision. Les prunes c'est presque fini mais on a des poires, pommes on a eu beaucoup de fruits cette année. on peut pas fournir à tout manger.
                                                                                        7.10.80

Le point suivi d'une minuscule apparaît ici entre unités plus proches sur le plan thématique que celles qui sont séparées par un point suivi d'une majuscule : contrairement à ces dernières, elles ne pourraient être présentées dans des alinéas séparés.

D'autres contextes, les plus fréquents, ne semblent pas inscrire l'énoncé qui suit en rupture avec le précédent, mais bien dans la continuité :

[...] Z a eu un garçon, je croyais pas que c'était pour sitôt j'avais pas pensé a te meure au courant l'autre dimanche. elle se marie pas.
                                                                              18 mars 1974
V vient de m'écrire elle sera a W les 27.28.et 29 juin enssuite elle viendra a la maison et resteras pour le 7 juillet a la réunion  de famille qui aura lieu a X chez Y je sais pas si toi tu pourras ètre parmis nous. tes examens devraient ètre terminés
                                                                                27 mai 1974

Bilan, hypothèse explicative le point suivi d'une minuscule introduit souvent en fin de rubrique une inflexion de la position énonciative, marquée verbalement par le passage d'un temps du passé au présent ou au conditionnel.

Le point final d'alinéa et le point 'interne suivi de majuscule semblent jouer l'un comme l'autre un rôle démarcateur non entre unités syntaxiques, mais entre unités discursives, non entre des phrases, mais entre des phases du texte épistolaire, tandis que le point suivi d'une  minuscule semble plus proche de la virgule, avec laquelle il faudra le comparer.

A l'intérieur de l'alinéa les virgules sont nettement plus nombreuses que les points et l'on peut se demander si, la plus grande partie se trouvant entre des phrases (86,94%), la virgule n'a pas, elle, un rôle surtout syntaxique. Ainsi dans cet exemple :

C'est toujours a peu près le même temp, il y avait peut-être pas de verglas ce matin pour que tu rentres a A
                                                                               15 janvier 79

Mais sans être rare, ce type de contexte n'est pas le plus fréquent. Sur 1655 phrases internes à l'alinéa, seules 484, soit moins de 30%, sont marquées par une virgule et plus du tiers sont juxtaposées sans ponctuation :

Tableau 3

Phrases

Phrases
internes à
l'alinéa
(= non finales)

Virgules
entre
des phrases

Phrases
coordonnées

Phrases
sans coord.
ni ponct.

     2390

     1655

     484

     415

     607

     /////

     /////

     29,24%

     25,07%

     36,68%

Ces résultats incitent d'abord à comparer les contextes où apparait la virgule à ceux qui ne comportent pas de signe de ponctuation

B est venue la semaine dernière, je viens d'écrire a C j'ai pas eu de ses nouvelles depuis quelques temps
                                                                            1er mars 1979
A part cela j'ai reçu la laine tu as du recevoir la lettre a  Madeleine que je le disais dessus l'enveloppe, j'ai une manche de finie puis l'autre moitié faite j'aurais trop de laine.
                                                                          15 janvier 1979

Si on ne perçoit aucune distinction syntaxique entre les phrases non ponctuées et celles où intervient une virgule, la liaison semble plus forte entre les premières qu'entre les secondes. De nombreux autres exemples font apparaître comme ici un lien logique (causal ou consécutif) entre les phrases juxtaposées sans ponctuation, tandis que la virgule intervient entre des phrases se rattachant au même sujet par un lien d'ordre plutôt chronologique on perçoit donc là, entre l'absence et la présence d'une virgule, une différence de degré dans la liaison, mais on remarque surtout que la virgule n'est pas a priori associée à la marque d'un lien logique.

Il faut noter que la virgule peut, certes, dans d'autres contextes, accompagner des coordonnants comme « car », « donc », « mais » ou « et », mais, la coordination n'étant généralement pas « doublée » par une virgule (elle l'est 68 fois, sur 483 phrases avec coordination), il faut se demander quel rôle celle-ci joue en ce cas :

D tu reviendras bien faire un petit tour avant la Toussaint je pense, et pour toi est ce qu'il y a du nouveau pour des cours a donner.
                                                                         20 octobre 1973
Hier j'ai donc été a E pour les robes, mais ce fut sans succès [...]
                                                                         18 juillet 79 L 35

On peut au  vu de ces exemples et de beaucoup d'autres attribuer à la virgule une valeur disjonctive, d'un degré inférieur à celle du point et les exemples ci-dessus sont à rapprocher d'autres contextes où un point a été corrigé en virgule, lorsqu'un énoncé a été ajouté  en fin d'alinéa :

[...] Ma oublié de les empporter elle les rapporteras a la maison et tu les prendras quand tu viendras, [point corrigé en virgule] elle va venir m'aider à faire le ménage.
                                                                       21 décembre 1983
Fa été reçu au concours [...], car les plus faibles sont éliminés, [point corrigé en virgule] je crois qu'il repasse la semaine prochaine.
                                                                              11 mars 1983

La virgule est associée là à l'ajout d'un élément dans la continuité de la séquence s'il y a disjonction, c'est sur un mode visiblement mineur8.

De nombreux autres contextes permettent de comprendre à quel type de coupure est associée la virgule. On la trouve en effet très souvent devant des énoncés appréciatifs ou interrogatifs, en un point de la chaine discursive où elle introduit un changement non de sujet, mais d'attitude énonciative, alors que le point marque plutôt, à l'intérieur de l'alinéa, on l'a vu, le passage à une sous-rubrique :

J'ai terminé une manche de ton pull et je vais faire le dos car je suis pas sure d'avoir assez de laine, je verrai ca dimanche. J nous a écrit ainsi que K.
                                                                                29 mai 1979

La virgule a souvent cette valeur devant un énoncé final d'alinéa qui présente une évaluation, un conseil, une requête... après des énoncés expositifs :

Le beau temps continu [...] ton père est toujours occupé avec les huches et les rondins, ca va faire beaucoup de chauffage.
                                                                              9 février 1982
Aujourd'hui ouverture de la chasse ton père n'a rien tuer il a pas tiré un seul coup de fusil, ca lui été jamais arrivé encore.
                                                                                   23 sept 79
Le chasseur tue toujours quelques lapins aujourd'hui il a été bredouille, on est un peu fatigués d'en manger.
                                                                      16 novembre 1980

Il faut certes signaler que la virgule est loin d'être indispensable dans cette position :

Jusqu a présent il fait a peu près beau temp et pas trop de brouillard pour toi D c'est bien.
                                                                      18 novembre 1979
[...] j'emporte ma valise s'il fallait que je reste quelques jours on ne sais pas.
                                                                     10 septembre 1980

Mais les phrases finales d'alinéa précédées d'une virgule, très nombreuses, prennent généralement la valeur d'un bilan, presque d'une conclusion, ce qui est moins sensible dans le dernier exemple, avec la modalité dubitative « on ne sais pas ».

La même valeur semble pouvoir être attribuée au point suivi d'une minuscule, devant la dernière phrase d'un alinéa :

Comment va Z bien j'espère. j'ai pas de nouvelles. faudrait que je lui écrive.
                                                                            23Janvier 1979
[...] les cornichons commencent a donner, le céleri est beau. tout ca c'est par ce que j'ai un bon jardinier.
                                                                             21 juillet 1981
[...] G 43 ans le frère à H de J est décédé subitement au volant de sa voiture. sa femme reste avec 4 enfants.
                                                                        samedi janvier 82

Avec le point suivi de minuscule, comme avec la virgule, on passe du constat à une position énonciative plus subjective, dont on voit dans le dernier exemple qu'elle peut tenir à la fois du compte-rendu et du commentaire.

Ainsi virgule et point suivi de minuscule assurent la continuité du texte en réactivant le discours qu'ils empêchent de dévier vers le récit ou le compte-rendu anonyme.

Même s'ils participent tous, à des degrés divers, à la division du texte, les ponctuants assument, on le voit, des fonctions distinctes qui se définissent essentiellement sur deux axes :

- sur l'axe séquentiel se situent soit l'alinéa, pour le passage d'une rubrique à l'autre, soit, plus rarement, le point suivi de majuscule, qui correspond à des changements thématiques de second ordre à l'intérieur de l'alinéa ;

- sur l'axe énonciatif interviennent d'une part l'alinéa, dont la succession fait souvent alterner les voix, d'autre part la virgule et le point suivi de minuscule qui peuvent apparaître l'un et l'autre lors d'un changement de position énonciative à l'intérieur de l'alinéa.

Dans ce texte épistolaire, au-delà des fonctions spécifiques de chaque ponctuant, le trait essentiel est sans doute la rareté de la ponctuation interne à l'alinéa, et sa conséquence, la mise en évidence de la disposition en blocs réguliers, est d'autant plus frappante que la soulignent, entre les alinéas, le point, les blancs de fin et de début de ligne et la majuscule. De l'adlocution initiale à la signature, la lettre se dessine alors comme le combat contre le vide du silence qui renait à chaque point « final » d'alinéa dans l'attente de l'alinéa à venir, et que le déroulement du fil continu du paragraphe suivant efface, avant de lui laisser définitivement la place. Sans point final

Notes

1 Voir en particulier, sous la direction de Daniel Fabre, Ecritures ordinaires Bibliothèque publique d'information, P.O.L. - Centre Georges Pompidou, 1993 et Par écrit. Ethnologie des  écritures quotidiennes, Ed. de la Maison des sciences de l'homme, 1997.
2 « Ponctuation » entendu au sens large, comprend ici signes de ponctuation et division du texte en alinéas. (cf. L.G. Védénina, Pertinence linguistique de la présentation typographique, Peeters/Selaf, 1989, p.1).
3 L'auteur de ces lettres. M.G. (1916-1998) a entretenu une correspondance assez importante avec ses enfants, qui ne vivaient pas à proximité de son domicile. Elle a vécu dans le nord des Deux-Sèvres, à Sanzay jusqu'en 1935 et à Ulcot ensuite. Scolarisée pendant environ cinq ans, elle a eu des rapports assez variés avec l'écrit (lecture des lettres qu'elle recevait de ses enfants, du journal, de revues et documents divers, puis de romans, à la fin des années 80...). Le corpus des lettres écrites à l'une de ses filles, analysées ici, comprend 96 lettres pour la plupart sur  papier blanc 14,7x20,3,  ayé ou non, parfois illustré.
4 L'ensemble syntaxique pris comme unité de base est ici la phrase non dépendante (non subordonnée à une autre) ; elle peut d'une part contenir une phrase enchâssée par subordination et d'autre part être coordonnée à un autre ensemble syntaxique-phrase, quelle que soit la ponctuation intervenant entre ces phrases.
5 Cf J.- M. Adam. « Les genres du discours épistolaire. De la rhétorique à l'analyse pragmatique des pratiques discursives », dans J Siess, La lettre entre réel et fiction, SEDES, 1998, p. 37 à 53.
6 On laissera de côté ici les cas de points situés devant majuscule de noms propres, chiffres...
7 Les phrases de fin d'alinéa étant ponctuées par le passage à la ligne et le plus souvent par un point (cf. tableau 1) n'ont pas été prises en compte dans ce tableau.
8 On pense aux remarques prescriptives de Beauzée à  propos de « tous ces sens partiels » qui « concourent à la formation d'un sens total et unique, dont il ne faut altérer l'unité que le moins qu'il est possible, et dont par conséquent on ne doit séparer les parties, que par les  moindres intervalles possibles dans la  prononciation, et par des virgules dans l'écriture ». Beauzée article « Ponctuation » dans L'Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des .sciences, des arts et des métiers,  Neufchastel, chez Samuel Faulché et Compagnie, 1765, Tome13, p. 18.

Pour citer cet article :

JAGUENEAU Liliane (2014). "LA PONCTUATION DANS UN CORPUS ÉPISTOLAIRE ORDINAIRE".  Revue La Licorne , Numéro 52 (ÉPUISÉ) .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5882.php

(consulté le 21/09/2017).

Les auteurs

 
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