RENÉ CHAR POUR L'INTERCESSION

Partie II

Publié en ligne le 9 avril 2014

Par Alain GAUBERT

Dans le premier texte qu'il consacre au seul Héraclite (par opposition au texte où il l'étudie conjointement à La Tour), René Char définit très lucidement ce qui fait l'originalité de l'Ephésien : la force de ces « mirages ponctuels et tumultueux » (F.M. p. 70) que sont les aphorismes, et « l'exaltante alliance des contraires » (ibid., p. 69) qui en perpétue l'irradiation. Isolant ces deux constituants essentiels, il définit implicitement l'ambition de son œuvre propre.

Dès Le marteau sans maître, Char choisit la forme brève, le poème instantané, et même de longs poèmes, quand on les analyse de près, se décomposent sans mal en aphorismes. On citerait par exemple, extraits d'« Artine » : « C'est le silence qui détache le sommeil » (p. 42), ou de « L'action de la justice est éteinte ». « Dans l'amour, il y a encore l'immobilité, ce sexe géant » (p 61).

Désormais, la forme aphoristique se retrouvera toujours, à des degrés divers dans ses recueils, qu'il s'agisse de poèmes, de notes de guerre, de préceptes poétiques, distinctions formelles que Char d'ailleurs brouille à plaisir. Char adopte définitivement l'écriture « anti-élégiaque, antinarrative, anti-discursive» (V. Sereni1) qui semble capter directement la foudre héraclitéenne. Comme son modèle, il postule que le monde et la parole seront gouvernés par le même éclair, qui est « au cœur de l'éternel » (F.M. p. 198). Ce que son ami Heidegger affirme de Georg Trakl peut être appliqué à l'instantanéité de la parole de Char : « La première strophe ne nomme pas que des choses. Elle nomme en même temps le monde2»,

Or pourrait soutenir que l'aphorisme n'a pas seulement cette nécessité ontologique venue d'Héraclite, mais une nécessité existentielle particulière. Cette nomination en éclair d'un Être instantanément requis, d'un Être que la phénoménologie dirait : « toujours déjà-là », et qui pourtant se refuse, semble habitée par la menace de la mort, qu'elle tente d'exorciser par la vitesse de la profération. Dans « L'artisanat furieux » (M.S.M.), l'écriture automatique disait déjà cette activité de forge et d'étincelle lancées dans la nuit, « essaim (…) décimé en son éclair » (F.M. p. 99) et la hâte de parler avant de mourir :

Tu es pressé d'écrire
Comme Si tu étais en retard sur la vie
(…) Hâte-toi
(…) Hâte-toi de transmettre
(…) Disparais sans regret (M.S.M., p. 145).
Comment Char en arrive-t-il, et sans une seule fois céder au pessimisme, à faire de la parole poétique une expérimentation funèbre quasi initiatique, comme dans ces vers où la mort est dite formatrice « Demain commenceront les travaux poétiques/ Précédés du cycle de la mort volontaire » (M.S.M. p. 75)

Renvoyé à ses ascendants par l'étrangeté de son nom, par la mort du père quand René Char n'a que onze ans, atteint de septicémie en 1936, ayant été frappé dans ses amitiés par les suicides surréalistes (Crevel en particulier en 1935), confronté à la mort dans la Résistance, et perdant là de nombreux compagnons, expérimentant de nouveau la mort en 1968, ayant vu en définitive disparaître presque tous les surréalistes, Char peut se dire lui-même « gouverné » (mot héraclitéen s'il en est) par le « massif de [s]es deuils » (N.P. p. 12). L'aphorisme peut correspondre à cette hantise de la mort. À chaque instant, dans la distraction ou l'indulgence de l'Être, la vie tout entière doit se précipiter dans la moindre parole. Le « miracle ponctuel » de l'aphorisme est, bien plus naturellement que le discours de la méditation, accordé à la brièveté de la « figure terrestre », qui n'est que le second tiers d'une poursuite continue, un point, « amont » (N.P., p. 36). La foudre universelle, la foudre mortelle et particulière que le poète expérimente en 1968 et la foudre poétique sont toutes trois rassemblées par Char dans la même cohérence. Nous le disions, sans aucun apitoiement. Un aphorisme de La Parole en archipel l'affirme hautement : « La poésie me volera ma mort » (M., p. 147).

Ce qu'il faut ainsi comprendre la « connaissance productive du Réel » – et nous reconnaissons ici la conception héraclitéenne du Logos à produire –, est « obtenue par une sorte de commotion » (M.s.M., p. 121). La parole poétique représente cette commotion ; comme on le dit de l'acte amoureux en sa commotion, elle est une « petite mort ». Nous sommes certainement très près de ce « Mourir de ne pas mourir » que son ami Eluard emprunta à Thérèse d'Avila3. La mort officielle, longtemps préparée dans le port poétique, n'aura finalement pas lieu. Comme dans l'ascétisme, la méditation, l'apprentissage de la « bonne mort », le décès survient trop tard. Décharge érotique, « séismale » comme Char le dit de l'écriture de Nietzsche (N.J., p. 72), la parole poétique anéantit la mort en en faisant un objet d'expérience et de création.

Cœur de l'aphorisme, la contradiction héraclitéenne est l'héritage le moins discutable qu'ait recueilli René Char. On le perçoit d'emblée dans les titres d'œuvres : « Fureur et mystère », « Recherche de la base et du sommet » ; de sections : « Les joyaux adversaires », « Le rempart de brindilles », « Pauvreté et privilège », « À une sérénité crispée » ; de poèmes : « Force clémente », « À une ferveur belliqueuse », « L'abri rudoyé », « Éclore en hiver », « Louange moqueuse », « Équité et destruction »…

Pour un titre comme Fureur et mystère, la contradiction a valeur de pro­gramme, et constitue un repère dans l'histoire du surréalisme. Après Le marteau sans maître, titre qui résumait clairement une pratique de l'automatisme, de cet « artisanat furieux » qui séduisit Boulez, Char tente maintenant de concilier dans un même livre ce que Paulhan appelait le « terroriste » et le « rhétoriqueur4 ». Breton était allé de la concentration et de l'ellipse mallarméennes de « Forêt-Noire » (Mont de Piété) aux Champs magnétiques, décidant de se fier « au caractère inépuisable du murmure5 ». Dans les Cahiers de Valéry, on découvre un trajet inverse, celui d'un poète « immédiat », aux images violentes, à la ponctuation haletante, lyrique de la sensation intense, – ce sont les PPA, Petits poèmes abstraits bien plus concrets que ne laisse présager l'adjectif – qui aboutira aux manœuvres maîtrisées de La Jeune Parque et de Charmes. Ces deux poétiques, Char annonce qu'il les assume, qu'il en fait des « biens égaux » (F.M., p. 173) dont l'affrontement constitue la vie poétique même.

Le Polemos souverain d'Héraclite va s'épanouir, comme souvent dans l'œuvre de Char, en images provençales qui diront les « puissants termes ennemis » abreuvés à « des sources grossies » et qui « se fondent en un inexplicable limon6 » (N.P., p. 49). Les responsabilités du chef de maquis prendront la même forme de la contradiction, dont le monde pastoral fournit des modèles venus d'une lointaine sagacité : « Les chèvres sont à la droite du troupeau. (Il est bien que la ruse côtoie l'innocence quand le berger est bon, le chien est sûr) » (F.M., p. 122).

La contradiction devient provocation, programme de liberté inventive et scandaleuse, dans l'Argument de « Seuls demeurent » (F.M.) :

« Nous tenons l'anneau » (et dans ce « nous », il faudrait lire le poète dédoublé, autopolémique, constamment attentif à tous les risques de réification, créant en lui ces « dimensions adversaires » qui seules peuvent être appelées « l'harmonie cachée » enseignée par Héraclite, Aphorisme 61) où sont enchaînés côte à côte, d'une part le rossignol diabolique, d'autre part la clé angélique » (F.M., p. 19).

C'est une image complexe, comme ivre de son activité contradictoire. Elle joue sur les deux sens de « rossignol », à la fois clé du cambrioleur et oiseau, auquel répondent la clé angélique et les ailes de l'ange. Elle joue peut-être aussi sur le souvenir du tableau de Max Ernst : « Deux enfants sont menacés par un rossignol », œuvre inquiétante et d'une charge érotique évidente, à laquelle contribue la symbolique traditionnellement sexuelle de l'oiseau. Plus lointains, mais plausibles dans le climat de provocation du poème, le souvenir des montages du même Ernst (« La femme 100 têtes », « Une semaine de bonté »), de sa « Vierge fessant l'enfant jésus », voire du tableau d'Ucello, « La profanation de l’Hostie », qui fascinait tant Breton.

L'image de ces contraires « enchaînés » ne privilégie pas, comme le font les tableaux cités, la « part maudite ». Elle affirme sa nécessité, au même titre que celle de la part morale. L'être qu'elle définit, joueur et inventif, parcourt tout le champ, de limite à limite, ne juge ni ne condamne. Il ne profère aucune exclusive, mais au contraire, il « tient l'anneau ». C'est une affirmation remarquable en 1938, date du poème, et plus remarquable encore en 1948, année de publication de Fureur et mystère, à une époque où se parachèvent et se durcissent les partages idéologiques, et où les États, « monstres froids », ont divisé le monde en deux parts, l'angélique et la diabolique, le Diable, on le sait, étant toujours l'autre.

Nous avons analysé avec quelque longueur l'image de l'anneau unificateur, parce qu'il représente une affirmation complète, esthétique et politique, un programme de résistance à l'idéologie, défini en ce lieu privilégié qu'est l'Argument d'un recueil. Mais bien d'autres discordances, luttes dans lesquelles Héraclite voyait le devenir même (Aphorisme 9) pourraient être proposées. La contradiction, chez René Char, est constante et invente des formes de manifestation multiples.

Elle serait par exemple dans la systématisation du renversement des rôles et des fonctions. « L'aurore de la conscience » (F. M., p. 19) doit en même temps se lire « conscience de l'aurore ». Contradiction et circularité animent ainsi (tous exemples relevés dans Fureur et mystère, sans prétention aucune à l'exhaustivité) « Chant du refus » (p. 48), « l’épée de son chant », « la capitale de l'aube » (p. 33), « arbre de résine » (p. 39) ou le beau vers qui clôt les cinq poèmes du « Visage nuptial » : « Comme un cheval sans fin dans un labour aigri7 » (p. 62).

La contradiction prendra naturellement la forme exemplaire du chiasme : « Le cœur d'eau noire du soleil a pris la place du soleil, a pris la place de mon cœur» (F.M., p. 36), ou de ces chiasmes à grande amplitude des fréquents poèmes « en boucle » (F.M., p. 37, 45, 52, 157, 159,160…). Elle reprend également le modèle héraclitéen de la métamorphose : « La fleur est dans la flamme, la flamme est dans la tempête » (N.T., p. 38), transformation réversible, qui peut conduire à destruction, extinction, mais aussi bien, retournée, à l'embrasement et à la floraison. C'est, plus impérieuse encore, saccage des mots et des choses, ce que Char appelle « transvaluation » : « L'agneau mystique » est un renard, le renard un sanglier et le sanglier cet enfant à sa marelle » (R.B.S., p. 44).

L'image est ainsi le lieu du changement, parfois agressif, iconoclaste, parfois – c'est le cas de l'exemple précédent – prenant l'allure d'une cérémonie, voire d'une transsubstantiation. Toutes choses en elles sont, à l'exemple héraclitéen, consumées (Aphorisme 34a). Comme chez l'Ephésien, « la mer se dissout » (Aphorisme 35), et les concepts se désagrègent. Cette transmutation – et le mot déjà était chez Héraclite ? « Le Tout est transmuté en feu… (104) » – n'épargne même pas les concepts fondateurs, sur lesquels la pensée occidentale a édifié toutes ses œuvres. Un échange et un brouillage fantasmagoriques les jettent en une danse-poursuite où les distinctions du sujet et de l'objet sont remplacées par l'interdépendance dialectique : « Le chasseur de soi fuit sa maison fragile :/ Son gibier le suit n'ayant plus peur » (F.M., p. 171).

Belle image « infinissable », dans laquelle il ne serait pas difficile de retrouver une transposition des recherches gestaltistes, des rapports observateur-observé dont on sait qu'ils ont une importance capitale dans la physique contemporaine C'est un style d'appréhension totale des phénomènes – et l'appréhension fait elle-même partie de ce phénomène, fait partie de la signification8 » – fréquent chez René Char, et cette fréquence montre qu'il n'a jamais fini d'en épuiser la richesse. La permutation des concepts est dans l'incipit shakespearien des Matinaux : « Apemantus « Where liest o'nights, Timon ?/ Timon : Under that's above me », (Timon of Athens).

Mais plus encore dans ces images de chasse et d'envol, d'emportement où la maîtrise lutte contre la révolte, renouvelant dans le poème la dialectique du maître et de l'esclave :

Je monte, je m'enferme, insecte indévoré, suivi et poursuivant
(M., p. 150)

Je suis l'interne et le témoin, l'écuyer et le cheval
(R.B.S., p. 43)

Ah ! Crions au vent qui nous porte
Que c'est nous qui le soulevons
(M., p. 44)

La pratique de la contradiction pourrait donner lieu à des relevés sans fin. A l'établissement du catalogue, nous allons substituer l'analyse plus serrée d'une violente et énigmatique formule de « Partage formel » (F.M.). Ce titre lui-même constitue un bon exemple de ce que Char appelait, dans les propos qu'il adresse à Heidegger, des « réponses interrogatives » (R.B.S., p. 133) « formellement » séparés des poèmes, les textes qui sont consacrés à la poétique doivent leur être retournés. Poétique et poésie, un instant disjointes pour la commodité de l'exposé, sont une seule activité. Elles n'ont donc été partagées que par une décision transitoire, purement formelle. On voit que le titre lui-même n'a rien de stable ni de pacifique, et qu'il oscille entre deux possibilités, dont aucune n'est à elle seule suffisante.

La formule proposée à la brièveté de l'aphorisme. Comme lui, elle définit clairement son objet, mais ne donne qu'une leçon obscure qu'il faut « travailler » et par là produire à plus de lumière, à cet « azur » dont elle appelle la survenance

« Le poète transforme indifféremment la défaite en victoire, la victoire en défaite, empereur prénatal seulement soucieux du recueil de l'azur » (F.M., p. 66).

Cette proposition ne peut correctement être appréciée que par rapport à son époque : « Seuls demeurent » rassemble les poèmes de 1938 à 1944, et dont la lecture montre qu'ils sont totalement immergés dans la lutte politique. On sait que Char a répondu à l'urgence militante, voire militaire, par des engagements sans restriction. L'aphorisme cité ne peut manquer de surprendre, voire de choquer en 1945, date de la publication. La contradiction est déjà présente, dans l'irruption d'une parole inattendue. Ayant autrefois résisté à la tentation esthétique et « dégagée », Char peut maintenant résister à la facile séduction de la poésie engagée, nationaliste et parfois ridicule (Certains vers par exemple de « Chanson de l'Université de Strasbourg » dans La Diane française), à ce « déshonneur des poètes » dont parle Péret. En un mot, Char réussit ce qui paraît presque impossible : il résiste à sa Résistance.

Dire que la défaite deviendra victoire, c'est une affirmation facile, et que d'autres avaient pu faire, car elle appartient à un trésor commun de proclamations, souvent dites sans être pensées. Mais transformer « indifféremment » la victoire en défaite est à la fois scandaleux et prophétique. On objectera que les textes de « Partage formel » ne sont pas, surtout en telle métaphore, à prendre au pied de la lettre, et qu'il s'agit de propositions pour une poétique. C'est faire intervenir un formalisme étranger à René Char. Quand il parle de guerre, il parle de poésie, et d'amour, et de poétique, et de politique, chaque notion s'enclavant dans la totalité et l'unicité. Malgré la partition en poèmes, notes de guerre, aphorismes poétiques, aucune œuvre de Char n'est réellement à sa place, car aucune n'en peut occuper une seule. C'est la raison pour laquelle la formule étudiée, Si elle est purement logique, Si elle définit en outre une technique de la métaphore et de ses effets, est également politique et d'égale validité.

L'Histoire de la guerre et de l'après-guerre fournissait d'ailleurs à Char de trop nombreuses justifications. Les tensions entre F.F.l et F.J.P., entre résistance intérieure et résistance extérieure (Cf. « La lune d'Hypnos » in R.B.S., p. 19-24), les maquis « oubliés » et livrés au massacre (Vercors), la révolte de Varsovie attendant en vain le soutien soviétique, Yalta et la guerre froide, la peut atomique vérifiaient les inquiétudes de René Char. La contradiction est ici en accord profond avec les leçons pessimistes de la réalité historique. Ce qui est original, c'est que la lucidité de Char est d'origine poétique, non politique. Mieux : elle est ici poétique comme en d'autres textes elle serait politique, de la même façon que Char, poète du lyrisme et de la paix, avait su devenir un chef de guerre méticuleux et froid (Voir, dans le numéro spécial de l’Herne, les témoignages de ses compagnons de Résistance). Peut-être a-t-elle, sur le politique, l'avantage d'être moins exposée à la pétrification et à la trahison des idéaux. Le militant a des exigences historiquement prioritaires publication différée des poèmes, prise de Pseudonyme, entrée dans la lutte. Char l'a souvent reconnu il y a un terrain, celui des « faits usuels », où la « notion du juste et de l'injuste » garde toute sa validité (F.D., p. 14). Mais les droits de la pensée poétique, on dirait mieux et plus court : les droits de la pensée, doivent conserver la faculté d'entrer en conflit avec une Histoire riche en trahisons des mots d'ordre les plus exaltants. En bref, la pratique suivie de la contradiction, philosophique ou poétique est une propédeutique à la lucidité du citoyen, car c'est une contradiction active et affichée : le politique, lui, n'est jamais en contradiction ; il se dit fidélité, permanence, alors même qu'il consomme ses trahisons, parfois inconscientes.

Défendant donc les droits de la pensée scandaleuse, le retrait expérimental dans « l'indifférence », René Char sait qu'il entre en conflit ouvert avec les comportements de l'après-guerre, dont ceux du Comité National des Écrivains. Le bandeau de Fureur et mystère (in R.B.S., p. 35-36) l'annonce assez clairement, puisqu'il soutient que le poète est « dans la malédiction », non seulement esthétique (scandaliser le bourgeois et en être méconnu), mais aussi politique : « Il doit accepter le risque que sa lucidité soit jugée dangereuse (…). Il peut être appelé à payer n'importe quel prix ce privilège ou ce boulet. Il doit savoir que le mal vient de toujours plus loin qu'on ne croit, et ne meurt pas forcément sur la barricade qu'on lui a choisie ».

Inspirée du noyau de contradiction logique de l'aphorisme héraclitéen, la poétique de Char peut ainsi désobéir aux mots et aux maîtres, qui sont souvent complices. Que l'on songe au fameux Maître-Mot du Livre de la Jungle9. Il s'agit du mot qui fait venir, dès qu'on le prononce, toute l'espèce animale appelée, esclave prête à obéir à la réquisition du Concept. Il s'agit au fond, avec Kipling, de l'Empire britannique à son apogée, hardi, aventureux, administrant le monde et ses biens. Un Empire qui sait aussi d'où viendra la menace : rappelons l'effroi de la Jungle devant ceux qui n'ont pas de Maître-Mot, et qu'on ne peut donc soumettre, le petit peuple des abeilles sauvages, et cette compensation quasi thaumaturgique par le ridicule que Kipling jette sur les Bandar-Log, sauvages sans danger ceux-ci.

Lieu de l'Être, en ses productions poétiques, le langage est aussi le lieu de la tromperie. C'est donc en lui, et d'abord en lui que doit se manifester la résistance : « N'incitez pas les mots à faire une politique de masse » dit Char (F.D., p. 15), formule où le pouvoir « massif » du Concept et le pouvoir idéologique sont confondus. L'exercice de la contradiction peut sans doute être dit sophistique, mais la situation philosophique et historique des Sophistes en justifie la nécessité. Quand la doxa classe les mots, les choses et les hommes, il ne reste que le silence ou le refus, qui prend les formes linguistiques de l'ironie, du sarcasme et de la contradiction. On reconnaît là les pratiques d'Antisthène, Protagoras, Héraclite, et celles de Char aussi bien, dont il faudrait étudier l'âpreté polémique (correspondant, au temps des batailles surréalistes, à une âpreté dans les engagements physiques10).

« Recueillir l'azur » – et la formule s'inspire visiblement du Logos-Recueillement tel que le traduit Heidegger – c'est donc ajouter sa négation à tout ce qui se contente d'affirmer, et par là se pose comme seul Vrai : « Toute association de mots », dit brièvement Char, « encourage son démenti » (R.B.S., p. 163). La forme peut en être la parodie, cet « humour incroyant » dont Char fait l'essence du génie de Picasso (F.D., p. 45), et qu'un Deleuze pratique, comme lui, sur le dangereux terrain politique, en recommandant d'imaginer un Marx glabre, un Hegel philosophiquement barbu11. Dans l'aphorisme que nous méditons, Char est plus grave, La vraisemblable allusion à ses ascendants (« empereur prénatal ») autant qu'à Héraclite, intercesseur premier, la mention optimiste à un azur enfin « recueilli » et transmis font, de son orgueilleuse formule, une éthique.

La contradiction, et surtout quand elle est ainsi affirmée, contre la mode ou la circonstance, appelle une lecture en profondeur, qui ébranle nos habitudes ou nos convictions, qui nous reconduit aussi à la source de l'acte de pensée. Elle nous demande de nous absenter de nos acquis, de nos intérêts, du tissu sémantique et syntaxique qui nous enserre. Loin d'être une poésie du réconfort, la poésie de Char est une incitation au difficile, qui est le séjour du vrai. En ce sens, c'est une œuvre nietzschéenne, provocante et répulsive, qui pourrait dire : « Je n'aime pas que mon prochain soit près de moi/ Qu'il parte haut et loin./ Comment ferait-il autrement pour devenir mon étoile ?12 ». C'est sur cette absence, que Char s'impose autant qu'il l'impose au lecteur, que nous proposons de conclure. Le « rebelle et solitaire monde des contradictions » (F.M., p. 169) y apparaîtra comme héroïque, presque suicidaire, et pourtant nous sentons qu'il reste proche, que c'est, pour emprunter le mot à Eluard, un monde « pour vivre ici ».

La pensée véridique, rare et presque impossible à soutenir, sinon par éclairs, est au cœur du monde héraclitéen ; elle est la hantise de Nietzsche, de Heidegger plus encore, (Cf. Qu'appelle-t-on penser ?), de Char. Sans cesse menacée par l'apaisement et le revoilement, cette pensée n'a chance de survie que dans la négativité. La négativité manifeste l’envers, le manque ou la différence de toute chose. Chez Hegel (Science de la logique), elle animera une dialectique dont l'horizon peut-être atteint, et qui serait la fin de l'Histoire et de la Philosophie, achevées en Raison. Pour Bataille (Cf. Lascaux ou la naissance de l'art) la vraie négativité n'a pas cet optimisme ou ces illusions : dispendieuse, joueuse, elle ne prépare aucun avènement. Chez les deux philosophes, elle joue au moins le même rôle : elle fonde la pensée vraiment pensante, elle est cet « amont de la philosophie qui ne peut être correctement mesuré par personne » (R.B.S., p. 115). Presque impensable, la négativité est une des taches interminables du penseur, parce qu'elle représente ce vide vers quoi convergent toutes les propositions, ce moyeu dans lequel le Tao tö king voit la pièce indispensable au mouvement du char, ou le centre de gravité de l'anneau, dont Valéry souligne qu'il se tient hors de l'anneau13. Image que Char lui-même ne manquera pas d'utiliser, dans une belle transposition où le forgeron (charron) devient Icare ou Apollon : « Moyeu de l'air fondamental/ (…) Je dirai « Monte » au cercle chaud », (N.P., p. 42).

Dire l'absence, être habité d'absence même, comme le montre la citation précédente, c'est la condition d'un accord avec le Logos, d'une possible immersion en lui. Jean Beaufret rapporte14 que Char disait à ses visiteurs : « Vous êtes dans la poésie jusqu'aux chevilles. Le poète y est tout entier ».

L'anecdote est significative : Char enseigne qu'on ne peut se tenir sur le bord de l'être, dans la rassurante positivité. Il faut plonger dans l'unité, dans ce « fourneau » qui contient « l'absence » (F.M., p. 39). Ne la confondons pas avec ces absences humaines, le père mort, les amis disparus, la fin de tout ce qui a eu lieu (temps et espace à la fois). Il s'agit de l'absence fondamentale, existant et instant sans existence, et qui confère à tant de poèmes de Char apparemment commémoratifs, un étrange climat irréaliste. On ne sait par exemple si telle figure d'un « compère indélébile », d'un « frère » énigmatique (F.M., p. 39) est le reflet d'un disparu ou d'un survenant créé par l'absence. À la fin du poème « Faim rouge » (N.P., p. 38), un homme bien réel s'adonne aux occupations quotidiennes, pendant que son amante est morte : « À l'aise en ce monde occurrent, Un homme, qui t'avait serrée dans ses bras, Passa à table ».

Nous sommes encore dans le poème de la consolation, que semblerait confirmer le vers suivant (et dernier) « Sois bien, tu n'es pas ».

Simple et conventionnelle allusion au repos éternel, qui serait encore de la présence ? Char n'a pas écrit « Tu n'es plus » : il a, avec « Tu n'es pas », opéré un saut dans l'absence, dans la contradiction d'un être qui peut se dire sur le mode du non-être.

On dira que c'est là une absence purement « logique », une « curiosité glacée », une « évaluation sans objet » comme le reconnaît Char (F.M., p. 107), et dont le formalisme s'effriterait dans le choc contre la réalité. Mais on sait que la réalité a fort occupé René Char, et que la pensée de l'absence ne l'a jamais dispensé des présences les plus physiques. Il nous faut donc admettre que l'absence est cette force de refus qui peut parachever l'acquiescement15.

Les images du retour et de la pointe illustreraient assez bien cet effort de refus. Une expression comme « Retour amont » ne se traduira pas seulement par « retour aux sources » : Char n'a en réalité, et même dans sa période surréaliste parisienne, jamais quitté son site provençal (Ralentir travaux est composé à l'lsle-sur-Sorgue et en Avignon). C'est plutôt le retour à l'amont de tout ce qui court à sa fin, et qu'il faut sauver de « la malédiction d'atteindre » (N.T., p. 25), de la « finalité triomphale du temporel » (N.P., p. 87), dans une dynamique du retrait, on oserait dire de la rétractation.

L'héritage d'Héraclite est encore perceptible dans les inventives propositions de contre-moisson ou de contre-vendange, qui reprennent cette pratique de la « contre-terreur » qu'était l'action clandestine (F.M., p. 123) : « Le vin de la liberté aigrit vite s'il n'est, à demi bu, rejeté au cep » (N.P., p. 22) ; « redonnez-leur ce qui n'est plus présent en eux, Ils reverront le grain de la moisson s'enfermer dans l'épi et s'agiter sur l'herbe. Apprenez-leur, de la chute à l'essor, les douze mois de leur visage » (F.M., p. 165).

L'autre figure de l'absence, que nous nommons « la pointe », d'après Char lui-même16, demande l'effort, symétrique, du retrait, une sorte de rage à anticiper, à « déborder l'économie de la création » (son ordonnance et son avarice) (F.M., p. 19). Il ne s'agit pas, pour René Char, ou pas uniquement, de jouer le rôle du poète prophète, de répéter la « fonction du poète » selon Hugo, mais d'arriver à un dessaisissement, à une mort à soi-même, dans la certitude de ne jamais être le contemporain des pensées qu'il projette loin de lui. Là encore, et avec une remarquable constance dans le monde poétique de Char, c'est l'image terrienne qui donne souffle et crédibilité à la pensée de l'absence, et surtout qui lui confère un sens optimiste : « Les plus pures récoltes sont semées dans un sol qui n'existe pas. Elles éliminent la gratitude.17 »

Rien n'échappe à ce tourment de l'altérité – ce qui est l'autre d'un phénomène, d'une pensée, d'un sentiment –, tout est promis au saccage et au néant. Le bonheur y est même particulièrement exposé. « L'épi de cristal », un poème de Fureur et mystère (p. 40), sera le premier exemple. C'est la construction en boucle qui assure ce « métier de pointe » qu'est pour Char la vocation poétique. L'étreinte amoureuse est donnée en ouverture du poème, dans l'affirmation surréaliste canonique : amour et liberté sont une seule chose : « Dans la chambre devenue légère le donneur de liberté couvrait son amour de cet immense effort du corps ».

Dans la reprise finale, l'amplification et le saut à l'horizon figurent « l'épointement », qui est le refus de demeurer « Dans la chambre devenue légère et qui peu à peu développait les grands espaces du voyage, le donneur de liberté s'apprêtait à disparaître, à se confondre avec d'autres naissances, une nouvelle fois ».

On pourrait objecter que le poème, maintenu à distance de René Char par l'imparfait et l'unique troisième personne, n'est qu'une sorte d'allégorie. Un autre exemple, nettement autobiographique, nous aidera à comprendre que la négativité agit au cœur même du vécu, et non dans la libre profusion du seul imaginaire. Il s'agit du dernier des cinq poèmes de « Visage nuptial » : « Post-scriptum » (F.M., p. 62).

Après les poèmes de la possession et de la jubilation, le titre de « Post-scriptum» affirme qu'un autre écrit demeurait à faire, qu'il exigeait son dû. Le Post-scriptum n'est pas tant ce qui a été oublié ou refoulé, que ce qui ne pouvait avoir lieu qu'après, qui devait rompre la totalité harmonieuse, fût-ce comme ici sur le mode tragique. Si les quatre premiers poèmes disent en effet la rencontre, le désir et la privation, les noces et les « adorables années », (p. 61), « Post-scriptum » invente le malheur, la désagrégation du couple, l'usure même et la disparition du visage du poète. Peut-être y a-t-il, à ce poème, des raisons biographiques, mais elles ne suffisent pas à tout expliquer, et particulièrement pas son insertion dans un ensemble qui célèbre aussi fortement l'amour. Le « bond » par lequel Char refuse de séjourner (« Épouse et n'épouse pas ta maison » F.M., p. 95) et d'être du « festin », de « l'épilogue » (Ibid., p. 138) ne détruit pas le climat nuptial euphorique et quasi mystique ; il le complète. L'injonction « Écartez-vous de moi », les formules amères « vous m'avez perdu », « Mes feux ont trop précisé leur royaume », « Le trèfle de la passion est de fer dans ma main » décomposent le « visage nuptial ». Mais, Si l'on fait l'effort de suivre la pensée de Char dans son exigence de totalité, on pourra aussi bien prétendre que « Post-scriptum » est encore, et mieux, un poème d'amour. Car il maintient dans l'amour – et non quand l'amour est mort – ce qui seul peut lui conserver le visage vivant de l'anxiété, ce qui prend en garde « le désir demeuré désir » (F.M., p. 73).

Au moment où Char refusera de participer à une nouvelle Exposition surréaliste, (« La lettre hors commerce », in R.B.S., p. 42-45), il se justifiera en disant à Breton qu'il est un homme d'« hétérogénéité absolue ». Cette définition ne contredit pas une vie tout entière consacrée à la recherche de « la plus belle harmonie » (Héraclite 9).

Cet effort de perpétuel déplacement, cette négativité inventive ont pour effet de conserver à la pensée sa vocation de cheminement, inscrite par Char dans l'épigraphe du Marteau sans maître : « Il faut aussi se souvenir de celui qui oublie où mène le chemin » (Héraclite – 82). La négativité, au-delà de son allure destructrice et désespérée, est la force qui permet de « rebrousser chemin » (ou de reprendre le chemin, nous l'avons vu), « dans son intimité avec un être, en même temps qu'on assume sa perfection » (p. 107). La formule vaut pour ceux que nous aimons, que nous côtoyons, avec qui nous menons le dialogue, le travail ou la lutte. Ne peut-on soutenir qu'elle est, dans sa plus grande extension, accordée à la pensée du Logos selon Héraclite ? Elle rejoindrait ainsi l'Être par la seule voie difficultueuse que l'Être nous ménage, celle de Polemos.

Notes

1 (Collectif) – René Char, n° des Cahiers de l'Herne, Paris, 1971. p. 46
2 HEIDEGGER, (Martin) – Acheminement vers la parole, (1960), Paris, Gallimard, 1976. p. 25.
3 Qu'on ne s'étonnera pas de trouver dans la « Page d'ascendants pour l'an 1964 »
4 J. Paulhan. Clé de la poésie.
5 Manifeste du surréalisme, J.-J. Pauvert, p. 45.
6 Dans les Nouvelles littéraires du 16 septembre 1965, Char déclare même que la Provence « est toute en paysages aphoristiques».
7 Renversements où se feraient sentir d'autres influences, celle de Lautréamont, d’Eluard dans ses expérimentations de proverbes, de Breton dans Poisson soluble (« Dites-lui que son temps m’est précieux », p. 69 ; « La guêpe à la taille de jolie femme », p. 73).
8 M. Levinas, (28). p. 33.
9 Sur le mot et le Maître, cf. Nietzsche. (24), p. 123.
10 Sur le rôle réévalué et tonique des Sophistes, lire le beau texte de J.-F. Lyotard, dans le numéro que lui consacre la revue L'Arc, n° 64, 1976.
11 G. Deleuze. Différence et répétition : « On imagine un Hegel Philosophiquement barbu, un Marx philosophiquement glabre au même titre qu'une Joconde moustachue », p. 4.
12 F. Nietzsche, Le gai savoir, Gallimard, Idées, p. 24.
13 Lettre à A. Coste, Lettres à quelques-uns. 1915.
14 (Collectif) – Heidegger et la question de Dieu, Paris, Grasset, Figures, 1980). p. 25.
15 « L'acquiescement éclaire le visage. Le refus lui donne la beautés » (F.M., p. 106), ou « Je n'écrirai pas de poème d'acquiescement » (F.M., p. 114).
16 « S'épointer dans la prémonition » (F.M., p. 19) ; « Mon métier est un métier de pointe » (M., p. 141).
17 ARAGON, (Louis) – L’œuvre poétique, Paris, Livre-Club Diderot, en cours de publication. F.M., p. 107

Pour citer cet article :

GAUBERT Alain (2014). "RENÉ CHAR POUR L'INTERCESSION - Partie II".  Revue La Licorne , Numéro 13 (ÉPUISÉ) .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5869.php

(consulté le 21/11/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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