RENÉ CHAR POUR L'INTERCESSION

Partie I

Publié en ligne le 9 avril 2014

Par Alain GAUBERT

L'œuvre Poétique de René Char, patiemment, a pris sa forme et sa place en notre temps. Elle semble pour l'avenir devoir être une des mieux préservées de la distorsion, de l'usure et de l'oubli. La raison en est simple, et c'est elle qui sans nul doute a motivé notre recherche : René Char s'est voué à la conciliation, à l'héritage, à la mémoire.

La constatation en est aisée : toute sa poésie est habitée, on dirait presque : hantée par des figures qu'il nomme lui-même ses « alliés », ses « ascendants », ses « transparents », voire ses « astreignants » ou ses « loyaux adversaires ».

Sans doute y a-t-il là une habitude venue de l'époque où les surréalistes établissaient leurs listes d'ascendants, conseillant impérativement de lire ou de ne pas lire tel auteur, (dernière page de couverture des Éditions J. Corti). On rappellerait par exemple le besoin, chez Breton, d'une quête des prédécesseurs, la constitution d'une chaîne spirituelle qui traverserait les âges, rattachant les uns aux autres tous ces surréalistes involontaires qui, sur vingt-cinq siècles, ont préparé le surréalisme.

Parmi les alliés et inspirateurs de Char, deux se sont imposés naturellement. Il s'agit d'Héraclite et de Georges de La Tour, qui, dans l'œuvre du poète, sont chronologiquement les premiers de ce que nous proposons d'appeler les intercesseurs. La première partie de ce travail reproduira donc notre perception initiale de la poésie de René Char, une perception qui coïncide avec le choix, par le poète, d'initiateurs jamais reniés. Nous analyserons donc deux œuvres à la fois brèves et énigmatiques, et nous tenterons de suivre les voies qui les conduisent à Char, mais plus encore leur irradiation dans les poèmes. Il ne s'agit pas d'un simple relevé d'influences. Ce qui doit apparaître, au cœur des textes difficiles qu'il n'est pas question d'esquiver, c'est l'activité des modèles, la façon dont ils brûlent le poème, et non les citations qui en sont faites.

L'autre temps de la recherche serait celui de l'élargissement. S'y feraient jour d'autres figures de l'intercession, transitoires, presque insaisissables parfois, mais dont le nombre et la variété composent un tissu de plus en plus serré, dans lequel événement et Être, sujet et altérité, mémoire et prophétie puissent entrer en résonnance. Nous approcherions ainsi de l'intercession elle-même, des rapports inévitables qu'elle entretient avec la question du Sacré, avec le problème de l'intertextualité, avec cet éparpillement enfin où le poète, perdant son identité, tente de vivre ce qu'il attend de la mort même : l'unité. Ce travail reste à faire.

René Char a souvent parlé de la profonde attirance qu'il ressent pour Héraclite, déjà choisi comme initiateur par une citation en tête du Marteau sans maître (éd. de 1945). Une des grandes figures du monde présocratique – et toutes réserves étant faites sur ce dernier mot, passé dans l'usage, mais qui implique que tout commence à Socrate – va ainsi, dans les emprunts, les commentaires, les hommages, accompagner la création poétique de Char.

Il est aisé de relever les mentions directes d'Héraclite, voire de retrouver dans tel poème une citation ou une glose : on pressent alors des lectures minutieuses et la méditation soutenue d'une œuvre fort brève, donc totalement requise par chaque allusion.

Au-delà des visibles emprunts, c'est l'infiltration héraclitéenne, secrète et active, qui sera l'objet de notre recherche. Nous tenterons de montrer qu'au plus intime d'elles-mêmes, la vie et la poétique de Char sont liées au texte d'Héraclite. Malgré, et peut-être aussi à cause de, son caractère fragmentaire et « ombreux », comme le disaient déjà les contemporains de l'Ephésien, malgré ce noyau incompréhensible que cernent sans le fracasser des traductions concurrentes.

Il y a lieu de noter ici les modalités complexes et favorables de la lecture d'Héraclite par René Char. C'est une lecture directe et soutenue. C'est la lecture et le commentaire qu'en font Hölderlin et Nietzsche, choisis par Char comme ascendants d'exception C'est enfin le réseau d'amitiés qui le lie à Jean Beaufret, Yves Battistini, Martin Heidegger, tous trois traducteurs d'Héraclite, et grands lecteurs de Nietzsche et de Hölderlin.

Rappeler cette amitié, que soulignent tant de dédicaces et d'hommages1, a pour but de rassurer quant à la qualité du lien qui unit Char à Héraclite. C'est aussi une façon de justifier le nombre important de références faites à Heidegger ou à des penseurs comme Ricœur, Lyotard, Lévinas, qui ont tous entretenu un fructueux dialogue avec la Phénoménologie.

L'influence d'Héraclite sur notre temps ne doit pas faire oublier que son œuvre fut longtemps méconnue, et presque oubliée. Cependant, à cause de l'étrangeté de ses aphorismes, des légendes qu'entretenait la doxographie, de l'appropriation chrétienne2, il ne fut jamais totalement absent de l'histoire de la Philosophie3. Du romantisme allemand date son vrai retour. On sait que Schelling, Hegel et Hölderlin l'ont ensemble médité, lors de leur séjour à Tübingen, que Nietzsche l'a passionnément célébré. Qu’il ait été choisi par Hegel, qui en fait l'origine de toute Philosophie, et par Nietzsche, qui voit en lui un des derniers Philosophes véritables, trahi par l'empire du Concept, mais plus grand que ses vainqueurs, montre la richesse de son hermétisme.

Ce retour d'Héraclite ne fut pas ignoré des surréalistes. Il en existe par exemple une trace dans La révolution surréaliste (nos 9-10, 1er octobre 1927, Articles « Vie d'Héraclite, de Fénelon » et « Philosophie des paratonnerres » d'Aragon). On peut supposer que Char, qui allait bientôt collaborer à cette revue (n° 12, 1929) a eu connaissance de ces articles. Il est également certain que l'influence héraclitéenne se fait sentir dans l'effort de dépassement des contraires qui anime tout le début du Second Manifeste du surréalisme (1930). Breton et ses amis, impressionnés par la puissante dialectique du philosophe, furent sans doute frappés par d'autres intuitions, ces aphorismes sur le sommeil qui font, du dormeur, un contemporain du devenir du monde, et qui ont fait placer Héraclite au plus lointain horizon de la psychanalyse.

Mais c'est sur Char que la parole héraclitéenne aura l'influence la plus profonde. À partir de cette époque, elle va se déployer dans son œuvre et l'habiter. La nuit, la mort, le sommeil, le fleuve ne seront pas de ces citations que réclame l'orthodoxie du groupe, mais des puissances actives, intériorisées, et qui au même moment rencontrent la nuit, les dormeurs et les morts de La Tour. Quand, dans les années 1955-1958, le sommeil quittera René Char, il évoquera « la nuit qui l'avait tant servi4 », qui n'est pas uniquement la pourvoyeuse de rêves (ceux, par exemple du Marteau sans maître), mais cette fonction de contradiction, cette indispensable négativité qui seule permet à l'Être de se manifester, et qu'il avait apprise d'Héraclite : « Dieu est jour et nuit5 ».

Nous allons donc tenter de retrouver l'insistance héraclitéenne, dans les emprunts thématiques visibles tout d'abord, dans la captation de l'énergie ensuite, cette énergie qui, pour Heidegger, constitue « la plus haute dénomination qui, à l'intérieur de la pensée grecque, ait été trouvée pour l'être6 ».

Avant même de relever les visibles emprunts textuels de Char à Héraclite, nous signalerons, entre eux, un évident accord caractériel, une communauté d'allure – et l'on verra qu'une allure peut sans difficulté commander une philosophie, une poétique, des engagements irrécusables.

On sait qu'Héraclite, dans sa vie et dans son œuvre, manifeste un retrait hautain et une attitude aristocratique, non exempts de causticité pour ce qui est commun et vulgaire. Ce qui ne l'empêche aucunement de reconnaître, en telle formule isolée, mais d'autant plus remarquable, des devoirs dont il ne s’exclut pas : « Le peuple doit combattre pour sa loi comme pour ses murailles. 49 ».

À cette injonction, René Char a suffisamment répondu, par l'action militante et guerrière, pour qu'il soit inutile d'y insister. Mais ses réponses sont toujours exemptes d'aveuglement ou de démagogie, et par là, il semble accordé à l'enseignement et au comportement d'Héraclite.

Une affirmation comme : « Si ce n'est pas le capitaine, sur la passerelle du navire, qui dirige la manœuvre, ce sont les rats » (R.B.S. p. 70), est du même pessimisme orgueilleux que : « Ils (…) prennent la foule pour guide, sans savoir que la multitude est corrompue et que peu d'hommes sont vertueux. 119 ».

Le lecteur le moins attentif ne peut manquer d'être frappé de l'importance du vocabulaire de la domination dans l'œuvre de Char. Citons, et presque au hasard, dans le seul recueil Fureur et mystère : « sacre» (p. 30), « royaume » (p. 42), « royauté » (p. 59), « empereur » (p. 66), « prince » (p 70), « règne » (p 79), « monarchie solitaire » (p. 191), « suzerain » (p. 192).

C'est un vocabulaire étrange, qu'on ne songe pas un instant à prendre en son sens propre, mais dont on pressent également qu'il serait hâtif de l'évacuer, en le ramenant aux images traditionnelles et outrées qui disent la prééminence du poète. Ces images, que toute une vie militante et retirée contredit, peut-être faut-il les renvoyer à Héraclite lui-même. Issu de famille royale et sacer­dotale, le philosophe résigna ses droits au profit de son frère, préférant mener une existence provocante, et dont certains traits seraient dignes des Cyniques.

Négligés les étonnements et les ricanements doxographiques, on peut voir, dans cette conduite, le choix d'une royauté et d'un sacerdoce autres, l'aristocratie de la pensée vraie, de la difficile philosophie – mot qu'il semble être le premier à avoir prononcé.

Ces rapprochements sont délicats, mais plausibles. Dès le premier poème de sa première édition collective, Le marteau sans maître, Char a adopté un mot héraclitéen : Hypnose, qui sera son nom de clandestinité. C'est dire le rapport privilégié qu'il a déjà établi avec le penseur qui va surplomber toute son œuvre. Un autre fait, des plus curieux, devrait définitivement confirmer que l'allure héraclitéenne est voulue par René Char, qui se sent en secrète communication avec les comportements de son modèle.

On sait7 que le grand-père paternel du poète, recueilli par l'Assistance publique, avait été nommé (par quel caprice administratif cruel ?) Charlemagne, nom insoutenable qu'il conserva, tout en le défaisant en Char-Magne, que son fils abrègera en Char. René Char, le petit-fils, est donc dans une situation exceptionnelle. Il est le possesseur dépossédé du nom impérial, et telle formule que nous retrouverons : « empereur prénatal » (F.M. p. 66), y constitue une évidente allusion. Cette noblesse d'emprunt, brève et pleine d'amertume, le fait que le poète soit le premier à naître Char, seraient donc ironiquement marqués, et orgueilleusement compensés par tant d'allusions aristocratiques. Au mépris du titre, René Char sera celui qui se fera roi, qui œuvrera lui-même à son sacre poétique, comme Héraclite le fit dans sa quête de la sagesse. Dans la formulation de sa pensée, Char rencontrera, assez ressemblant, l'exemple de Vigny qui ajoute la gloire littéraire à la gloire de ses aïeux. Il le mettra d'ailleurs au rang de ses ascendants8. Mais surtout, il lui consacrera un article, dans le n° 1 de la revue Empédocle (encore un présocratique de famille royale !), le signant d'un pseudonyme qui peut faire rêver : Puissant seigneur.

On commence à mesurer l'influence d'Héraclite, dans cet étrange parallélisme des destinées, toutes deux fondées sur une perte et une reconquête, sur le choix de la seule royauté qui compte, la philosophie ou la poésie. De cette dernière, Char affirmera, résumant la mort du nom et la renaissance du créateur : « Le dessein de la poésie [est] de nous rendre souverain en nous impersonnalisant9» (M. p. 116)

Ainsi, chaque fois que l'homme opère un choix qui engage tout son être, a-t-il le droit, pour lui seul, d'instaurer sa noblesse. Au moment où Char entre en clandestinité, choisissant le pseudonyme héraclitéen d'Hypnos, il lui ajoute le nom de guerre de « capitaine Alexandre », sans doute allusion à l'empereur qui marque le crépuscule de la Grèce classique, comme Héraclite en signalait l'aurore. La transmission du nom, et le pouvoir de la récuser, le choix de son destin et de la « monarchie dans les œuvres10 », sont constitutifs de la personnalité de Char. Nul doute qu'il ait avec orgueil retrouvé cette souveraineté chez ceux qu'il admire. Rapportant l'effroi du père de Picasso devant le génie de son fils, et sa démission en tant que peintre, il utilise naturellement l'image qui met Picasso en résonnance avec le petit-fils de « Charlemagne », en résumant ainsi la passation des pouvoirs : « Un père prévoyant vient de le sacrer roi » (F.D. p. 43).

L'œuvre d'Héraclite est si brève, et pourtant si répétitive, qu'elle est saturée par quelques images exemplaires qui sont en toutes les mémoires. Il ne sera donc pas étonnant de les retrouver dans la poésie de Char. Elles y sont multipliées et déployées, parfois combinées entre elles, logées au cœur d'un paysage provençal ou d'une errance parisienne. L'histoire personnelle et collective du poète les incarne, sans qu'elles cessent d'être la voix d'Héraclite qui les énoncerait pour la première fois.

Le relevé exhaustif de ces emprunts est impossible, et d'un intérêt limité. Certaines influences héraclitéennes sont d'ailleurs si subtiles que l'enquête risquerait de s'évanouir en des recensements improbables. Ce sont les transferts les plus visibles que nous signalons ici.

D'Héraclite, Char reçoit la nuit, Hypnos le sommeil, frère jumeau de Thanatos dans le catalogue d'Hésiode11–, qui donne le rêve, cette nuit « gouvernée » dont Thalès, « le premier astronome 44 » disait dialectiquement qu'elle est plus vieille que le jour, et d'une journée exactement.

Il lui emprunte également l'image tendue du fleuve, à la fois toujours présent et en fuite, creusant ses berges mais contenu et formalisé par elles. On la retrouve ainsi dans tel long poème à la Sorgue (F.M. p. 210) ou dans cet état poétique que Char qualifie d'« alluvial » (M. p. 77).

D'Héraclite aussi la foudre « qui pilote l'univers 74 » et qui éclate en Char dans la nuit du 3 au 4 mai 1968, approche de la mort et de l'éparpillement dans le cosmos (N P. p. 83), la foudre rendant donc le corps à la foudre essentielle, à l'immortalité. Elle constitue ainsi une image élective, puisqu'elle rassemble Etre et existence, la vie et la mort qui y reconduit : « Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l'éternel » (F.M. p. 198).

L'arc, exemple célèbre de tensions adverses qui s'équilibrent en une œuvre, est repris dans une des devises du poète : « L'obsession de la moisson et l'indifférence à l'Histoire sont les deux extrémités de mon arc », formule extraite de « À une sérénité crispée » (R.B.S. p. 164) dont le titre dit lui-même l'effort de tension de l'arc et la recherche de la paix dans son immobilisation12.

Le jeu de mots héraclitéen sur l'arc et la vie (bios, l'arc ; bios, la vie) (Aphorisme 53), la ressemblance de l'arc et de la lyre (Aphorisme 58) se confondront chez René Char dans l'évolution du père donneur de vie et de poésie (cf. le Frontispice de La nuit talismanique), qu'il associa à sa première œuvre13 ; la mort du père transforme le fils en « Écoutant » (Ibid.), et la vibration funèbre de l'arc en vibration d'une lyre, « la lyre fugitive du père » (N.P. 75).

Certains aphorismes d’Héraclite sont simplement importés pour leur violence polémique. « Les porcs se nettoient dans l'ordure » (Aphorisme 43) devient dans Le Marteau sans maître : « je ne plaisante pas avec les porcs » (p. 127) et, près de quarante ans plus tard, dans La nuit talismanique : « Obéissez à vos porcs qui existent. Je me soumets à mes dieux qui n'existent pas14 » (p. 25). Le célèbre aphorisme 107, « le maître dont l'oracle est à Delphes n'affirme ni ne cache rien, mais suggère » sera directement transposé en hommage à Miro « qui n'étonne pas, Miro qui indique » (R.B.S. p. 90).

La matière héraclitéenne peut aussi être réarrangée et combinée dans les images de Char. La notion de pilotage ou de gouvernement (du verbe oiakizein) par la foudre (Aphorisme 74) se transforme dans le titre : « Dehors la nuit est gouvernée » (1938). Elle peut être développée « Nous sommes ingouvernables. Le seul maître qui nous soit propice, c'est l'Eclair » (M. p. 152) ou au contraire entrer en combinaison avec d'autres aphorismes. Ainsi « la foudre au visage d'écolier » (P.M. p. 85) pourrait-elle renvoyer à une double source :

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On pourrait prolonger cette recherche qui, avant de devenir intenable, fournirait de curieux rapprochements, comme ces derniers que nous proposons prudemment. L'aphorisme 77, (« Dieu (…) est abondance et famine (…) feu mêlé d'aromates ») joue-t-il un rôle étouffé dans « Hommage et famine » (F.M. p. 51) comme dans « Aromates chasseurs » (N.P. p. 161) ? Les chemins provençaux de « Vongé au vent » (F.M. p. 20), le « sentier » du Moulin de Cavalon (F.M. p. 142), la « route de lavande et de vin » de « Biens égaux » (F.M. p. 173) ne sont-ils pas secrètement informés par le chemin héraclitéen, toujours « un et le même », qu'il monte ou descende, qu'il aille droit ou en spirale (Aphorismes 68 et 69) ? Et, pour terminer cette interminable lecture double, « Comment débarrasser le martinet de ses poux ? (F.D. p. 13) n'est-il pas le souvenir du dialogue d'Homère avec « des enfants qui tuaient des poux 63 » ?

Tous ces rapprochements font deviner une fréquentation soutenue d'Héraclite, philosophe initiatique, un de ceux dont Beaufret déclare : « C'est par eux que nous pensons, même Si nous ne pensons pas à eux15 ».

Ce qui constituerait une belle modulation de l'idée d'intercession. C'est par l'examen d'un poème, et non plus d'images isolées, que nous proposons de dépasser le catalogue d'emprunts. C'est déjà le mouvement héraclitéen que nous tentons de prolonger dans l'écriture de René Char. Certes, nous sommes dans une « situation historique grevée de deux mille cinq cents ans pendant lesquels la pensée a poursuivi sa marche » – Heidegger16–, mais nous postulons que l'énergie s'est transmise, que le poète a superbement négligé les obscurités, à-peu-près et contradictions qui sont le tourment de ses amis philosophes.

Le titre de ce poème est d'allure héraclitéenne, puisque la fin est le commencement, son contraire et son complément. Ce « chant du refus », dans lequel il n'est pas malaisé d'entendre « refus du chant », correspond exactement à l'aphorisme militant et mobilisateur d'Héraclite (n° 49). La fin provisoire du poète, se transformant en partisan, et sans doute la promesse d'un retournement des fonctions, prend la forme héraclitéenne si fréquente du chiasme (cf 4. 1 – La parole héraclitéenne), que redouble la distribution phonique :

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Le retour à l'horizon présocratique semblerait se limiter à ces quelques propositions. Mais il est toujours fructueux de présupposer un surcroît de sens, de « rester accueillant » (R.B.S. p. 47, texte sur lequel nous reviendrons dans l'étude de La Tour). Comme le conseille Heidegger dans son « retour amont » vers Héraclite, il faut croire que :

« le langage est beaucoup plus pensant et plus ouvrant que nous. Mais c'est ce qu'on va probablement oublier dans les prochains siècles. Personne ne sait si on y reviendra jamais un jour17 ».

Un examen plus attentif va permettre de dévoiler des passerelles dissimulées au premier regard. L'étrange formule : « Le poète est retourné pour de longues années dans le néant du père » renvoie à la fonction parentale chez Héraclite. Pour ce dernier, père et enfant sont des éléments transitoires dans l'exposé du devenir, qui est le « monde uniformément constitué » et incréé, et qui contradictoirement s'allume et s'éteint « avec mesure » (Aphorisme 33). Ainsi, dans le rapport du fils au père, devons-nous entendre tout rapport dialectique. Reprenons l'aphorisme 59 : « Le temps de notre vie est un enfant qui joue (…). C'est la royauté d'un enfant18 ».

Dans le jeu de dés (cf. (9) p. 184), le coup initial est « le coup du roi ». Le deuxième coup est celui du fils, qui joue contre son père puis, devenu roi lui-même, joue contre son fils. Par-là, il se substitue alors au grand-père, objet d'une croissance et d’une contre-croissance. L'histoire patronymique de Char a dû le rendre très réceptif à cette idée d'un engendrement et d'un retour entremêlés. Héraclite lui fournissait également une illustration de ce double mouvement dans l'aphorisme 42, qui règle les 1 de la pensée grecque, le souvenir de l'adage connu : « On est le fils de ses œuvres », le chiasme du titre et le retour au « néant du père » prennent toute leur valeur. C'est le poète qui a engendré le partisan – « poésie et vérité, comme nous savons, étant synonymes » (F.M. p. 70) – et c'est du partisan que procèdera le poète19.

Une autre pensée d'Héraclite, et presque toujours la suivante dans les différentes éditions, renforce l'analyse que nous menons : « Le combat est père et roi de tout. Les uns, il les produit comme des dieux, et les autres comme des hommes. Il rend les uns esclaves, les autres libres. 60 ».

Le « néant du père » se complète ainsi de l'image multiple de Polemos, dont les sens s'étendent à « l'architectonique Universelle20 ». Au sens historique du combat dans lequel Char s'est engagé, c'est un retour au chaos polémique, d'où chacun ressortira selon ses choix et ses mérites, libre ou esclave. La liberté peut d'ailleurs trouver son site dans la mort ; elle n'en est en rien affaiblie : « Peut-être la guerre civile, nid d'aigle de la mort enchantée ? O rayonnant buveur d'avenir mort ! » (F.M. p. 68). Polemos le père, celui qui fait « vivre de mort et mourir de vie 71 », n'est donc pas, dans la vie et l'œuvre de Char, et dans ce poème tout particulièrement, une jolie image sans grande signification C'est, au sens le plus fort, l'image même de la filiation, d'Héraclite au poète, du père au fils, de la vie déjà vécue avec la vie à vivre encore, et qu'il faut maintenir résonnante et cohérente. L'intercession prend, on le voit, la forme extrême d'un engendrement, et l'image finale, celle des « salves de la délivrance », au sens de la célébration historique, contient également celle de l'accouchement. Par elle, le poète est, comme d'un ventre, expulsé du néant21.

La transmission héraclitéenne n'est donc pas seulement un miroitement de surface. Elle est multiple et secrète, et répond exactement à la définition du legs : « Pour qu'un héritage soit grand, il faut que la main du défunt ne se voie pas » (F.M. p. 130).

Elle nous impose un mode de lecture difficile de ce qui est, dès la source, conçu comme hermétisme, seule condition de la fertilité (R.B.S. p. 69).

L'œuvre d'Héraclite est ce que René Char appelle une œuvre « en volet brisé » qui « n'inspire pas d'application, seulement le sentiment de son renouveau22» (N T. p. 73)

La matière du texte présocratique ne peut donc suffire à l'analyse qui souhaite atteindre l'intercession vive. Elle peut capter l'attention, et dans le cas de Char, faire éprouver le sentiment d'une familiarité « méditerranéenne » sans doute illusoire. Le texte héraclitéen est habité de porcs et d'ânes, de nuit et de soleil, de fleuves et d'étoiles. Il est par là aisément transmissible et réactivable. Sarah Kofman en fait la remarque au sujet de Nietzsche, le plus grand lecteur des Présocratiques, qui « réitère » d'anciennes métaphores, et néglige presque toujours les « métaphores empruntées au monde de la machine et du modernisme23 ».

Il en est de même pour René Char, dont le vocabulaire est celui d'un quotidien paysan, et dont les rares images « mécaniques » surprennent – et sans doute ont-elles pour but de faire une tache agressive dans la lecture. On ne peut donc toujours décider de la provenance des métaphores du poète, ni décider qu'elles sont ou ne sont pas héraclitéenne avec absolue certitude. Char a bien affirmé que « le poème sur son revers [est une] femme en besogne à qui les menus objets domestiques sont indispensables » (F.D. p. 12). Mais cela ne garantit en rien l'origine présocratique de tel « objet » pourtant présent chez Héraclite. Le contraire étant aussi vrai. Dans le poème « Chant du refus. Début du partisan », la « léthargie » où tombe le poète n'est peut-être pas la présence souffrante de l'Hypnos héraclitéen. Mais ce qui a toutes chances de provenir d'Héraclite, c'est la présentation tendue, chiasmatique, de cette léthargie : « Celui qui panifiait la souffrance n'est pas visible dans sa léthargie rougeoyante ».

Par cette présentation, Char impose le travail de renversement du sens, et du renversement au second degré ensuite, dont toute la pensée d'Héraclite lui fournit le modèle. Dans la disparition du poète, il nous est ainsi possible de lire qu'il réapparaîtra, qu'il est déjà reparaissant :

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(La lueur et la chaleur du four, de l'aurore ; par la mort et la résurrection, la poésie comparée au pain de la transsubstantiation)

C'est vers ce style de présentation qu'il nous faut maintenant tourner notre recherche, vers cette danse dans laquelle Nietzsche voyait l'essence du « gai savoir », et qui nous conduit à la parole d'Héraclite. Non plus à ses contenus, mais à l'allure de leur présentation, qui est leur condition d'existence et de sens.

Les commentateurs d'Héraclite signalent tous l'importance du Logos dans son œuvre, et particulièrement dans le plus long de ses aphorismes, traditionnellement classé premier, et ainsi considéré comme ouverture et programme. Mais, sur la traduction de ce mot, le désaccord est total. Pour en avoir quelque idée, on se reportera à Legrand24, ou à Ramnoux25. La tendance moderne serait d'éviter, Si l'on peut dire, de trop traduire ce mot, en lui laissant à la fois son indétermination et sa puissance, sa Possibilité. On peut donc accepter, en arrière-plan, la version grammaticale de Ramnoux (p. 319) :

« Il y a des motifs sérieux de conclure : Logos, dans son emploi original et singulier, fait un sujet convenable Pour le verbe être ».

On y joindra l'idée du « rassemblement » (Sammlung), proposée par Heidegger dans son Introduction à la métaphysique26. Cette proposition a le mérite de conserver à Logos son caractère de totalité, mais d'une totalité à la fois faite et à faire, donnée et opérable. Elle correspondrait à la pensée héraclitéenne, constamment en quête de la totalité et de l'éternité d'une part, de la percellisation et de la novation d'autre part, comme dans telle formule rassemblant permanence et devenir : « Le soleil se renouvelle chaque jour. Il ne cesse pas d'être éternellement nouveau27».

Cette traduction prudente offre un autre avantage : elle permet de disjoindre et de conjoindre instantanément, et sans repos, Logos total et logos particulier, dans une équivalence plus proche de nous : Verbe et verbe, que Char lui-même utilise dans l'Argument de « Seuls demeurent » (F.M. p. 19). C'est en effet par une belle image provençale, celle de la « transhumance du Verbe » que Char affirme les pouvoirs de liberté et poésie, capables de « déborder l'économie de la création ».

Ces formules nous semblent s'approcher au plus près de l'énigme héraclitéenne. Elles confirment que le Logos est bien « la loi qui régit le devenir du monde (83) », mais qu'il est également requis par les paroles particulières qui l'édifient et l'accroissent : « La Parole qui va pénétrant l'âme est en progrès sur elle-même (129)28 ».

Il y a là un bel accord du philosophe et du poète, sur cette pensée paradoxale, et presque insoutenable, sinon par éclairs, d'un Logos parfait et pourtant à faire, d'un Logos désespérément indicible, que toute parole trahit et déforme, mais qu'elle seule peut manifester et authentifier. Comme le dit encore brièvement René Char : « Tu ne peux pas te relire mais tu peux signer » (F.M. p. 111). La collaboration de l'indicible et du dire, posée par Héraclite, est adoptée sans reste par Char. Le philosophe affirme que « l'Un qui est toute sagesse, souffre et ne souffre pas de porter le nom vivifiant de Zeus (36) ». Et le poète lui répond en feuilletant un calendrier, en parcourant les jours, fragments imparfaits, mais qui collaborent à l'accroissement de l'Être : « J'ai lié les unes aux autres mes convictions et agrandi ta Présence » (F.M. p. 26).

On voit comment, dans ses ruines, son ambiguïté, l'œuvre d'Héraclite a pu constituer une incitation à l'optimisme poétique. S'il est vrai que « le propre des Grecs est inimitable parce qu'il n'a jamais eu lieu29 » – cette absence même, constitutive de la pensée d'Héraclite, est ce qui donne le droit à la parole, et peut-être mieux : le devoir de parole. Comme le rêveur, le parleur « travaille fraternellement au devenir du monde (87) », et en est responsable. Que la parole soit inadéquate au Logos, et qu’elle soit radicalement exilée des choses – cet écart est le langage lui-même, il est l'homme, et rien d'autre ne l'est –, c'est ce qui la commande comme parole. En ce paradoxe est le souffle qui anime toute œuvre vraie, comparée par Char à un défrichement obstiné, paysan, à une « action parmi les essarts de l'universalité du Verbe30 » (F.M. p. 74).

La philosophie d'Héraclite nous semble donc constituée comme intercession. Elle l'est d'abord par le fait qu'elle se dit en cheminement, mais par un de ces « chemins qui ne mènent nulle part » dont Heidegger trouve, comme René Char, le modèle dans les chemins forestiers. Ce cheminement sans terme fait donc, de la philosophie, – on pourrait aussi bien dire : de la poésie, quelque chose de plus grand et plus loin que le philosophe, moins loin et moins grand pourtant que son inaccessible objet31. Elle est ensuite intercession par son autorité railleuse, son allure « à coups de marteau » propre à séduire aussi bien Nietzsche que l'auteur du Marteau sans maître, par son écart provocant qui est une invite à se mettre en route pour la rejoindre.

Elle définit ainsi la parole dans son nécessaire rapport à la Cité, à laquelle Héraclite la propose en irritant exemple. C'est la parole que ses compatriotes ne purent supporter chez Hermodore, « l'homme le plus précieux d'entre-eux », puisqu'ils l'exilèrent (Aphorisme 135). La double réaction d'Héraclite est à cet égard probante. D'une part, dans le même aphorisme, il voue les Ephésiens à la mort : « Les Ephésiens feraient mieux de se pendre tous ensemble (…) eux qui ont exilé Hermodore ». D'autre part, dans l'aphorisme 140, il déclare, et l'on est fondé à penser qu'il songe à l'exil d'Hermodore, entre autres griefs : « puisse la richesse ne vous manquer jamais, Ephésiens, afin que votre corruption soit manifeste ».

La parole d'Hermodore, qu'il soit exilé ou mort, doit donc rester dans la Cité, nourrissant à la fois sa prospérité, son remords et sa possible conversion.

Dans son chemin vers le Logos, la parole ne se perd pas, elle se dépose et insiste, comme le dira Nietzsche : « Tout ce qui a jamais suscité quelque branle est, comme un insecte dans l'ambre, pris et éternisé dans la totalité complexe de l'étant » (cité in (24), p. 147).

Ce qu'Héraclite dit d'Hermodore peut naturellement lui être appliqué, et définit cette philosophie habitée par l'intercession dont on retrouve l'écho inchangé dans la poésie de Char. Les signes de l'Être sont obscurs mais injonctifs, et l'oracle de Delphes, constamment suggestif, n'apporte ni certitude ni repos. Le philosophe (ou le poète) doit lui répondre par une mise en route, le début d'un jalonnement modeste. Comme Héraclite, il prononcera des noms imparfaits transitoires : Zeus, Hermès, Dionysos, l'Ourse ou le Temps, les Erinyes, la Sibylle, toutes approches de l’Être, son inscription irrécusable. Car « où a été parlé, parler ne cesse pas (…), reste à l'abri » comme le dit Heidegger après Nietzsche – (21, p. 18. C'est la fonction de Garde de l'œuvre qui se retrouvera intacte dans la poétique de Char. L'Être garde toute chose.

Mais toute œuvre digne de ce nom est à son tour prise en garde de l'Être, qui est sa vocation. Anticipant sur d'autres analyses, nous dirions qu'elle ne peut assurer cette fonction qu'en se prenant elle-même en garde, par la constitution de la Forme. Par-là, comme par son éthique – et la Forme fait partie de cette éthique de l'œuvre – elle prend ses spectateurs (lecteurs) en garde, et elle leur demande en retour d'être par eux gardée, et ainsi les reconduit à l'Être.

Ce que nous appelions jalonnement du chemin, Char le dit « traces » : « Un poète doit laisser des traces de son passage non des preuves. Seules les traces font rêver32 » (P.A. p. 153).

C'est le style de la trace, aphoristique de nécessité et non de caprice, métaphorique et contradictoire, que nous allons analyser chez Héraclite avant d'en retrouver l'élan et la violence dans la poésie de Char.

L'aphorisme est la forme de cette parole lancée vers le Logos, assurée d'y être incluse et accordée et cependant de n'en jamais dire la perfection. On peut soutenir que c'est, pour la pensée d'Héraclite, la seule forme possible. Ce serait parier que l'œuvre de l'Ephésien nous est certes parvenue incomplète, que de larges pans se sont irrémédiablement écroulés, mais que l'allure, dans sa nécessité radicale, est passée intacte jusqu'à nous. C'est le problème de l'aphorisme comme mode de pensée qui se pose à nous. Il semble admis que l'œuvre d'Héraclite n'est pas un ensemble de citations33, de phrases sauvées d'une œuvre complète, développée et articulée, comme le suppose la tradition doxographique. Elle appartient au contraire, et Char en tout cas en est immédiatement convaincu, à une des deux formes qui se partagent la philosophie occidentale. D'un côté les œuvres volontairement parcellaires, énigmatiques et impérieuses. De l'autre, les œuvres composées, déployées, et dont l'ambition est de totaliser. L'aphorisme, qui veut dire le Tout. La Somme, le Traité, l'Encyclopédie, le Système, qui veulent tout dire34.

Après Héraclite, et en grande partie contre lui, et contre les penseurs de Grande-Grèce et d'Asie mineure, la Grèce classique va se constituer dans les grandes constructions aristotéliciennes. Mais la lutte ne prend pas fin avec ce triomphe, et nous en retrouvons parfois les traces dans un seul et même auteur, et dans le style de lecture que nous décidons d'en faire. L'exemple de Pascal peut être proposé : faut-il le lire comme architecte d'une Apologie (à reconstruire) ou le saisir dans la violente incandescence de ses « papiers » ? Cette question du style est capitale ; pour Héraclite (pour Pascal, Nietzsche, Char tout aussi bien) elle va bien au-delà du fait d'écriture. Elle implique une façon de penser et de vivre sa pensée. Qu'on fasse confiance, avec cautions de rigueur, à la doxographie. L'aristocrate qui résigne ses droits et qui, par provocation, joue avec des enfants, ou mange du gruau pour éviter d'avoir à répondre à de mauvaises questions, ne met-il pas en pratique dans la Cité la guerre interne qui agite ses aphorismes ?

L'aphorisme est en effet, contact et retrait tout à la fois, le style du questionnement et du dérangement. Nietzsche, celui qui comprit le mieux les Présocratiques, dit de l'aphorisme qu'il n'est qu'un bref moment de la pensée dont l'essentiel reste caché, et qu'il impose au lecteur une intervention, difficile et ludique, faite de comparaisons, références, mélanges (Humain trop humain). Privé d'un fond événementiel ou logique, figure absolue qui cache sa provenance comme son but, l'aphorisme est un appel à conquérir tout ce qui, en sa présentation, est l'absence. Contrairement à la pensée systématique, attentive à présenter ses axiomes, les règles de son fonctionnement discursif et les limites conclusives qu'elle croit avoir atteintes, la pensée aphoristique enjoint au lecteur de créer la provenance et le dépassement. « Elle est », dit un commentateur moderne, « l'on ne voit pas qu'elle est, de l'autre côté35 ».

Nous allons donc obéir à la demande que fait l'aphorisme d'entrer dans son allure et d'explorer son arrière-monde. Ce faisant, nous précisons l'idée de l'intercession, qui n'est pas la transmission hiérarchisée d'un savoir ou d'un salut, mais un affrontement et une coopération par-dessus les distances où les âges36. En ce domaine, et la remarque vaut pour René Char, mais elle a une portée plus grande, l'exactitude ou l'objectivité de la lecture est secondaire. Même si Char n'était solidement appuyé à la pensée de Nietzsche et Hölderlin, aux travaux et à l'amitié de Heidegger, Battistini et Beaufret, sa lecture d'Héraclite garderait sa validité. Il se trouve simplement que ses intuitions de poète sont en plein accord avec les analyses scientifiques auxquelles nous pourrons nous référer.

L'essence même de l'écriture héraclitéenne est bien faite pour éveiller, chez les poètes modernes, un sentiment de lointaine familiarité, voire de fraternité. Volontairement distincte du discursif, de la démonstration, du temps nécessaires aux entreprises didactiques, cette écriture est pourtant consacrée à la célébration du Tout, de ce qui a tout l'espace et tout le temps. Elle est donc le lieu d'une contradiction entre son objet infini et l'ascétisme extrême de ses moyens d'expression. C'est une contradiction qui est résolue – probablement d'un seul élan, et non dans la réflexivité – par le recours à la métaphore. Héritiers de Platon et d'Aristote, il nous est malaisé de comprendre que ce style s'imposait d'autant mieux que l'équipement conceptuel qui est le nôtre était encore à venir. C'est du moins l'avis à peu près unanime des philosophes, qui datent de la pensée aristotélicienne la formation définitive du Concept37.

Écartons les comparaisons explicites, et dont la finalité moralisante est évidente. Il y a chez Héraclite une part non négligeable de discours social sans hermétisme, conforme semble-t-il à l'usage courant, et qui n'ébranle pas le langage de fond en comble. On citerait rapidement : « comme un homme qui voudrait, après un bain de boue, se nettoyer avec de la boue38 », comparaison qui renforce la polémique avec ceux qui pratiquent des sacrifices, ou : « la plupart sont satisfaits de vivre rassasiés comme des bêtes39», qui n'appelle pas de commentaire.

Ce n'est pas dans ces métaphores, fondées sur le « pacte avec la ressemblance » (33, p. 221), que Char a trouvé nourriture, mais dans des constructions par lesquelles, dit-il, l'Ephésien « frappe d'ouverture et doué de mouvement le langage » (R.B.S. Avant-Propos à la traduction d'Héraclite par Y. Battistini, p. 118). « Ouverture » et « mouvement » indiquent clairement comment Char comprend le langage métaphorique d'Héraclite. Ce n'est plus l'ornement passager d'une démonstration ou d'une morale, qu'il aide à se refermer sur ses produits, son savoir. Mais c'est le langage « mouvementé », dont parfois Héraclite ne donne que l'impulsion, l'application philosophique restant étrangement absente, comme dans : « Le monde le plus beau est un tas d'ordure répandu au hasard (138) », ou dans cet objet d'ardentes controverses : « Le soleil, large comme un pied d'homme !40 ».

Ce « vif » de la métaphore, pour reprendre l'expression de Ricœur41, passe au travers des rhétoriques, et de la Rhétorique d'Aristote en premier lieu. Il rejoint le concept de l'œuvre « ouverte » (U. Eco), aventureuse, et qui court d'ailleurs tous les risques de l'errance et de la méconnaissance. La conception héraclitéenne de la métaphore, Si proche de la conception poétique moderne, interdit toute écriture du reflet ou de la mimique, et n'autorise qu'une parole lancée avec énergie vers l'Être, cette énergie étant sa seule analogie avec lui. Une telle conception de la métaphore est sans doute au cœur de toute parole. Aristote lui-même semble ne pouvoir l'éviter : Ricœur signale en effet qu'il ne parle qu'en métaphores de la métaphore, qu'elle tient pour lui « en réserve un intérêt distinct de celui qui préside aux taxinomies, et qu'on verra culminer dans le génie de la classification (…) un intérêt pour le mouvement même de transposition42 » (33, p. 23).

Ce transport essentiel, qui n'est sans doute pas uniquement une figure de langage, mais la figure même du langage, qui est séparation et effort de suture, il se manifeste chez Héraclite par ce vocabulaire de la mutation, de l'engendrement et du devenir « se renouveler43», « devenir44», « naître45», « s'exhaler46», « rencontrer47», « transformer48», etc. La métaphore correspond ainsi à l’agitation cosmique ; elle participe de la composition du monde, qui ne se maintient que par le mouvement : « Le cycéon se décompose Si on ne le remue pas (139) », et est animée des forces réversibles qui régissent les changements d'état de la matière : « le froid s'échauffe, la chaleur se glace, l'humidité se dessèche, l'aridité se mouille (141) ».

On voit combien est réductrice la coutume qui fait citer, de préférence, l'aphorisme « inventé » : « On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve ». La vraie formulation héraclitéenne, vraie dans son esprit plus encore que dans sa lettre, est « Nous entrons et nous n’entrons pas dans les mêmes fleuves, nous sommes et ne sommes pas (55) ».

La présentation adversative rend seule justice à la conception de l'image, qui doit être polémique pour correspondre à la royauté cosmique de Polemos (Aphorisme 10).

On voit que l'ouverture est comme garantie par la contradiction, qui empêche l'illusion du savoir possédé. Héraclite l'a systématisée et, sans doute pour éviter que le système s'affaiblisse en procédé rhétorique, il le réactive par la contradiction au second degré : « Si tu n'espères pas, tu ne rencontreras pas l'inespéré : en terre inexplorée, nulle voie vers lui ne s'ouvre49».

Maintenu entre des bornes qui lui imposent la répercussion, le sens devient une circulation, dans la figure exemplaire du chiasme, du « schéma scalaire » que signalent Bollack-Wismann (a : b : : b : a) ou de la « phrase en amande » : (abc, c1, b1, a1) (9), p 258. Dernière formule que Char ignore certainement, mais dont il rencontre miraculeusement l'esprit, dans ces poèmes où l'amande est à la fois l'intime et l'offert, l'accumulé et le distribué, là et ailleurs : « amande » croyable au lendemain neuf (F.M. p. 59) ou, plus étrange « fine pluie d'amande » (F.M. p. 55). Renvoyant à trois figures héraclitéennes célèbres, Bollack et Wismann suggèrent même que « le chiasme reproduit l'arc, la lyre, « les rives du fleuve» (9), p 26), c'est-à-dire des « objets » qui tendent leurs bornes, et qui sont simultanément tendus par elles.

Parfois bref et de forme simple, (« De toutes choses naît l'un et de l'un, toutes choses50», le chiasme peut se déployer « C'est la mort pour les âmes de devenir eau, c'est la mort pour l'eau de devenir terre. De la terre vient l'eau, et de l'eau provient l'âme (42) ».

La construction enchaîne ainsi deux transformations (Si A B, et Si B C, alors A C), puis, par le chiasme, les « remonte » systématiquement, inversant le processus de mutation, et fermant le cercle dont Héraclite dit ailleurs : « Dans la circonférence, commencement et fin coïncident (118) ».

Un trajet philosophique rigoureux a donc conduit Héraclite de l'intuition d'un Logos « en retrait » et pourtant enveloppant, à une parole raréfiée qui en inscrit les traces énergétiques. Avec une rare fidélité, et une surprenante intuition, la poésie de Char va constituer le développement idéal, et sans nostalgie ou passéisme, de la conception présocratique. Char réalisera ainsi la surprenante appropriation d'un langage et d'une pensée presque archaïques, dont il transpose la fraîcheur et la vivacité51, l'efficacité aussi, dans les combats de l'Histoire.

Notes

1 A.Y. Batttstifli : « Le rempart de brindilles » (M., p. 116), à J. Beaufret : « La barque à la proue altérée » (R.B.S., p. 114). M. Heidegger : « Réponses interrogatives… » (R.B.S., p. 133). « Impressions anciennes » (ibid., p. 149). En retour. voir les textes et poèmes d’hommage dans le n° spécial de l'Herne, et l'émouvante Dédlcace à Char du livre posthume de Heidegger : Acheminement sers la parole.
2 LEGRAND, (Gérard) – Pour connaître la pensée des Présocratiques, Paris, Bordas, 1972.p. 72
3 HEIDEGGER, (Martin) – Introduction à la métaphysique, (1952), Paris, Gallimard, Coll. Tel, 1980. p. 142
4 ARGAN, (Guilio Carlo) – in l’Europe des capitales 1600-1700, Genève, Skira, 1964. (N.T. p. 11)
5 Aphorisme 77 dans la traduction Battistini. En l'absence d'autre précision. Le numéro reconduit désormais à cette traduction. D’après les spécialistes, ce n'est pas la meilleure, mais c'est la traduction d'un ami de René Char. Cette raison nous semble, pour la connaissance du poète, déterminante.
6 Cité par J. Beaufret in (Collectif) – Heidegger et la question de Dieu, Paris, Grasset, Figures, 1980). p. 30
7 Cf. la biographie in (13).
8 « Vigny est inspiré dans un angle insigne » (R.B.S.. p. 105).
9 Remarquons qu'il s'agit du début du « Rempart de brindilles » (La parole en archipel), dédié au traducteur d’Héraclite : Yves Battistini.
10 Paul Valéry, Cahiers. t I, Pléiade. p. 241. Ce n'est pas la dernière allusion que nous ferons à Valéry. Un homme qui écrit « hériter nie déplaît » (Ibid., p. 28) a d'étranges ressemblances avec Char. La lecture des Cahiers montre qu'il en a bien d'autres, fascinantes, avec tout le surréalisme.
11 RAMNOUX, (Clémence) – Héraclite ou l'homme entre les choses et les mots, Paris, Les Belles-Lettres, 1959. p. 33
12 Pour l'archer adepte du Zen, la maîtrise du geste, son point exact d'équilibre comptent plus que la réussite du tir, puisqu'ils s’impliquent nécessairement.
13 Il signe son premier recueil : Les cloches sur le cœur, en 1928, en joignant à son prénom celui de son père (René-Émile Char).
14 Cf. « Ceux qui rient de cette dernière phrase sont des porcs ». A. Breton. Nadja. p. 44.
15 (Collectif) – René Char, n° des Cahiers de l'Herne, Paris, 1971. p. 152.
16 HEIDEGGER, (Martin) – Héraclite, (Séminaire du Semestre d'hiver 1966-1967, avec Eugen FINK), Paris, Gallimard, 1976. p. 219.
17 HEIDEGGER, (Martin) – Héraclite, (Séminaire du Semestre d'hiver 1966-1967, avec Eugen FINK), Paris, Gallimard, 1976. p. 176.
18 « Qui pousse des pions » traduit Battistini. On a également proposé : pions du damier, de l’échiquier. du tric-trac. Cf. (9), p. 448-449).
19 Peut-être faut-il recevoir dans le même état d'esprit ces colchiques d’Apollinaire, « filles de leurs filles », qui tourmentent tous les commentateurs. Oserait-on rappeler également, plus bref mais aussi efficace, le papillon surréaliste célèbre : « Parents, recontez vos rêves à vos enfants » ?
20 RAMNOUX, (Clémence) – Héraclite ou l'homme entre les choses et les mots, Paris, Les Belles-Lettres, 1959. p. 107
21 La réalité physique du combat et de ses armes (« Face à tout, À TOUT CELA, un colt, promesse de soleil levant ! » (F.M., p. 99) appellerait une fois de plus l'aphorisme 53 (L'arc est vie et mort). L'engendrement du poète par le partisan renverrait à l’aphorisme 57 (L'arc et la lyre).
22 « Crépite le moteur flèche et passent les phares code » (N.T., p. 12) « Le grand Mécanicien, ses moteurs graissés, et gloussant, a dû filer se distraire ailleurs » p. 55).
23 KOFMAN, (Sarah) – Nietzsche et la métaphore, Paris, Payot, 1972. p. 171, note 2.
24 LEGRAND, (Gérard) – Pour connaître la pensée des Présocratiques, Paris, Bordas, 1972. p. 72
25 RAMNOUX, (Clémence) – Héraclite ou l'homme entre les choses et les mots, Paris, Les Belles-Lettres, 1959. p. 316-319
26 HEIDEGGER, (Martin) – Introduction à la métaphysique, (1952), Paris, Gallimard, Coll. Tel, 1980. p. 137
27 BATTISTINI, (Yves) – Trois présocratiques, Paris, Gallimard, Idées, 1968.
28 Progrès est aussi traduit par : accroissement, augmentation. Bien plus qu'à Zénon d’Elée, la fin de Charmes où « l'âme se dépense / À s’accroître de ses dons », rattacherait Valéry à Héraclite.
29 LACOUE-LABARTHE, (Philippe) – « Hölderlin et les Grecs », in Poétique, Paris, Seuil, n° 40, novembre 1979. p. 473
30 Image forestière à rapprocher de celle de l'alêtheia, l'éclaircie de l’Être, du sens. Cf. le poème de Heidegger dédié à Char dans l'Herne (p. 187) : « Dire l'Alêtheia comme : la clairière ».
31 « Ce ne sont pas mes mots à moi, mais la Parole que vous entendez » (Héraclite – 56).
32 Cf. « Toujours la jubilation de l'Univers / Tend à l'éloigner de la terre et à Ia laisser / Dépouillée : si l'humain ne le retient. Mais d'une parole / Demeure la trace ; qu'un homme peut saisir ». Hölderlin, (cité In (7),
33 C'est pourtant l'avis de Heidegger : (22), p. 207.
34 Cf. 4, Prélude, p. 911. On rappellerait le regard parfois découragé que Valéry jetait sur ses Cahiers : « Il me manque un Allemand qui achèverait mes idée » Cahiers, t. 1, ou, très proche, la distinction qu'il fait entre Mallarmé (« ne rien dire qui ne soit vers ») et Hugo (« Tout dire en vers »), Cahiers, t. 2, p. 1067.
35 BOLLACK, (Jean) et WISMANN, (Heinz) – Héraclite ou la séparation, Paris, les Éditions de Minuit, 1972. p. 20.
36 Cf. « Si je m'interprète je me dupe : /Je ne puis être mon propre interprète. / Mais quiconque gravit sa voie / Elève aussi ma propre image à la lumière » (Nietzsche, Le gai savoir, « Prologue envers », n° 23).
37 Cf. Heidegger, (22). p. 15. Pour Nietzsche, plus radical, le Concept est la métaphore abâtardie. Cf. S. Kofman.
38 BATAILLE, (Georges), Lascaux ou la naissance de l'art, Genève, Skira, 1955.
39 RAMNOUX, (Clémence) – Héraclite ou l'homme entre les choses et les mots, Paris, Les Belles-Lettres, 1959.
40 AXELOS, (Kostas) – Héraclite et la philosophie, Paris, Éditions de Minuit, 1962.
41 RICŒUR, (Paul) – La métaphore vive, Paris, Seuil, 1975.
42 Ou encore, et Ricœur cède plaisamment, et sciemment, à cette fatalité de la phora, qu'on pourrait dire le constituant spatial de notre langage (Cf. G. Matoré, L'espace humain, Paris, La Colombe, 1962) : « Il n'y a pas de lieu non métaphorique d'où l'on pourrait considérer la métaphore, ainsi que toutes les autres figures, comme un jeu déployé devant le regard », p. 29.
43 BATTISTINI, (Yves) – Trois présocratiques, Paris, Gallimard, Idées, 1968.
44 BLIN, (Georges) – Introduction à Commune présence.
45 (Collectif) – René Char, n° des Cahiers de l'Herne, Paris, 1971.
46 (Collectif) – Lyotard, Aix-en-Provence, n° 64 de I 'Arc, 1976.
47 HEIDEGGER, (Martin) – Acheminement vers la parole, (1960), Paris, Gallimard, 1976.
48 THUILLIER, (Jacques) – Georges de La Tour, Tout l'œuvre peint, Paris, Flammarion, 1973.
49 HEIDEGGER, (Martin) – Acheminement vers la parole, (1960), Paris, Gallimard, 1976.
50 (Collectif) – René Char, n° des Cahiers de l'Herne, Paris, 1971.
51 « Philosophie matinale se dit plus authentiquement que fraîcheur matinale ! » E. Levinas, (28, p. 23).

Pour citer cet article :

GAUBERT Alain (2014). "RENÉ CHAR POUR L'INTERCESSION - Partie I".  Revue La Licorne , Numéro 13 (ÉPUISÉ) .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5868.php

(consulté le 21/09/2017).

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