RENÉ CHAR OU « LA LONGUE PARTANCE »

Publié en ligne le 8 avril 2014

Par Daniel LEUWERS

Le nom même de Char traduit déjà l'acuité offensive dont son œuvre est nourrie. D'instinct, le poète adopte une attitude « contre », la seule qui lui permette de se tenir « droit et attentif parmi les hommes, à la fois plus vulnérable et plus fort ». René Char est d'emblée prêt à se frayer un aventureux chemin vers les « vents du large », quitte à subir la troublante menace d'une « précoce guillotine ». Le poète veut partir, trouver l'issue de la délivrance, mais ses désirs de « partance » se transforment insensiblement en secrète mutilation. Chantre du départ, Rimbaud a déjà lucidement affirmé qu'« on ne part pas ». Char entonnera, lui aussi, un chant du départ : le chant du partisan décidé à aller combattre le nazisme exécré. Mais le poète qui part ne s'absente pas vraiment, ni du monde, ni de soi-même. « J'écris brièvement. Je ne puis guère m'absenter longtemps. S'étaler conduirait à l'obsession », note-t-il dans les Feuillets d'Hypnos.

René Char ne part pas vraiment. Céreste n'est pas très éloigné de sa ville natale, l'lsle-sur-Sorgue. Et le maquis le dépayse d'autant moins qu'il figure le lieu où la mort est côtoyée, le ramenant ainsi au drame qui a criblé son enfance : la mort de son père, alors qu'il avait dix ans. Un allié disparaît, qu'il n'aura de cesse de retrouver. Les premières lignes du Chant du refus sont fort explicites : « Le poète est retourné pour de longues années dans le néant du père. Ne l'appelez pas, vous tous qui l'aimez ». Char décide de mener un combat silencieux et viril au terme duquel il souhaite retrouver les hommes qu'il affec­tionne, « présents nombreux aux salves de la délivrance ! ». Mais pour ce jour de gloire, combien d'êtres cruellement sacrifiés, comme en cette heure sinistre où affres, détonation et silence ponctuent l'exécution de Roger Bernard, le compagnon, le poète-frère. Char comprend alors jusqu'au plus intime de lui-même ce que signifie « habiter une douleur », et il ressent le désir irrépressible de crever « les yeux du lion ». Dans l'épreuve aveugle, le poète en appelle à son père dont il rêve de ressusciter, pour se l'incorporer, le pouvoir justicier. Fureur contre le Führer ! Le maquis permet d'autant mieux l'alliance avec une image idéalisée du père qu'il est un lieu où règne la complicité des hommes. Les femmes ne peuvent qu’y apporter le trouble (une fille, désirable pourtant, ne s'est-elle pas faite l'alliée des miliciens ?). Dans le maquis, le désir demeure désir et évite tous les insidieux empiègements.

René Char raconte qu'il a traversé les années de la Résistance avec, sous ses yeux, « piquée sur le mur de chaux de la pièce » où il travaillait, « la reproduction en couleurs du Prisonnier de Georges de la Tour ». Dans ce tableau, un emmuré écoute le Verbe d'une femme qui donne naissance à l'espoir, tandis que sa robe se trouve merveilleusement gonflée à l'endroit du ventre. Cette femme n'éveille pas la tentation charnelle du prisonnier, elle transcende seulement son rêve de libération. Elle est le symbole de la femme dénuée de tout pouvoir maléfique.  Nourri d'une telle image, le capitaine Alexandre se révèle sensible à certains propos de ses compagnons du maquis: « Archiduc me confie qu'il a découvert sa vérité quand il a épousé la Résistance ». N'est-ce pas là, en effet, le mariage le plus conséquent, celui qui permet à l'homme d'étreindre le plus beau des visages nuptiaux ? Autre confidence d'un maquisard, prompte à requérir le poète : « Claude me dit : “Les femmes sont les reines de l'absurde. Plus un homme s'engage avec elles, plus elles compliquent cet engagement”. Du jour où je suis devenu “partisan”, je n'ai plus été malheureux ou déçu... ». Si Char est à même de comprendre les paroles de Claude, il n'en commente pas moins : « Il sera toujours temps d'apprendre à Claude qu'on ne taille pas dans sa vie sans se couper". Car ce n'est pas en se mettant à l'abri des femmes et des sentiments qu'elles suscitent, qu'on a chance d'atteindre au bonheur. Ce ne pourrait être alors qu'un bonheur par défaut, un bonheur incomplet. Le cent dix-huitième des Feuillets d'Hypnos, qui fait immédiatement suite à l'aveu de Claude, parle certes d'une « femme de punition » mais lui oppose une plus rassurante « femme de résurrection ». La bonne et la mauvaise mères échangent leurs visages. Mais voici que le feuillet 119 opère un curieux effacement du visage de la femme aimée  « je pense à la femme que j'aime. Son visage soudain s'est masqué. Le vide est à son tour malade ». Le poète est alors convié à une complicité accrue avec le père défunt. Il lui faut revenir au combat viril. Les maquisards se battent avec des armes à feu (« j’ai visé le lieutenant et Esclabesang le colonel » ; « Face à tout, À TOUT CELA, un colt, promesse de soleil levant ! »). Grandis dans les difficultés, les résistants sont prêts à s'immoler « pour éviter au peu de liberté de mourir ». Les Feuillets d'Hypnos ont ce goût âpre de liberté sans marchandage, sans ruse et sans compromission. Ils répondent en écho au « néant du père » et le comblent avec toute la fureur mystérieuse de l’héroïsme.

Mais, au sortir de la guerre, revenu parmi les hommes ordinaires, René Char se retrouve soudain en butte à une inguérissable nostalgie. Le poète tente certes d'épouser le dynamisme des « matinaux » ou de drainer sa parole vers quelque « archipel », mais l'homme - ce « nu perdu » - ne peut retrouver, au mieux, qu'« une porte ouverte sur le toit » - mince espoir d'évasion entre les tuiles posées à même la toiture de la maison emprisonnante. Ces tuiles, un mistral rusé serait peut-être à même de les déstabiliser, tout comme le souffle de Zeus dont le poète rêverait de devenir le guide ravageur.

«Le novateur de la lézarde
Tire la corde du tumulte».

disait un des premiers poèmes de Char. Que la maison soit donc mise sens dessus dessous par le poète doué d'« une haleine à casser les vitres ! ». De toute façon, le « confort est crime ». Le vrai lieu de la poésie de René Char est un non-lieu (« Épouse et n'épouse pas ta maison ») dont les racines prennent corps dans la violence d'une perte première qui accule l'auteur à un enfermement orgueilleux ou à une position de surplomb, sans entre-deux conciliateur.

L'image de l'emmuré rejoint d'un trait celle de l'homme-donjon, et, dans la nuit de son inspiration, René Char affectionne l'éclair métaphorique et hautain. La parole aphoristique à laquelle Char recourt est une arme à double tranchant. L'aphorisme est, le plus souvent chez lui, injonction, coup de force, mot d'ordre. C'est un peu comme Si le poète voulait imposer la loi martiale. L'indiscipline, dans le maquis, se réglait quelquefois de façon sommaire. Et Char reste souvent, dans son œuvre, tributaire du chef de maquis qu'il a été pendant plusieurs années. L'aphorisme ou le vers se fait tranchant, bref, cinglant. L'autoritarisme devient encore plus violent quand il se double de la tendance oraculaire que Char a héritée de ses aînés surréalistes. Pourtant la certitude affichée demeure, chez lui, la rançon d'un doute foncier, d'une versatilité native. Le poète voit d'emblée les abysses de la contradiction mais il se fraie un passage direct parmi les ornières. Les chemins ne mènent peut-être nulle part, mais il convient de les baliser sans défaillance. Comme le dit Char à propos de Rimbaud « La diction précède d'un adieu la contradiction ». Dialectique ultra-rapide qui revendique les sortilèges de l'éclair.

Ce serait méconnaître l'œuvre de René Char que de discerner en elle la seule affirmation d'une morale. Il est vrai que l'homme Char a pu souvent donner l'impression d'être un roc, un rempart – et nombre de jeunes gens (et de moins jeunes) ont fait, au cours des années, le pèlerinage des Busclats, lieu de ressourcement ; ils sont venus chercher une parole rassurante que le maître des lieux se sentait comme le devoir de distiller, lui, ce « magicien de l'insécurité » ! Sacralisation de la poésie ? Homéopathie de l'âme ? À ce jeu, la poésie de Char courait le risque de s'épuiser. « L'âge cassant » menaçait de devenir celui du ressassement.  Pourtant, retiré dans sa maison des Busclats, René Char se mettait à nouveau en situation de revivre une situation ordinaire dont l'Amère-histoire du Poème pulvérisé ne nous a livré que quelques secrets. Car aux images confondues ou antagonistes de la mère, se superpose toujours le père absent - le père trop vite absent. La naissance devient alors la base qui incite à fuir vers le commet. Le « né » se transforme en « évadé », comme l'indique le titre du poème Evadné. Le poète qui, dans Le Marteau sans maître, donnait de l'amour cette définition :

« Être
Le premier venu »

ne cesse de courir en avant de lui-même, quitte à placer son lecteur dans la « dépendance de l'adieu ». Char donne congé pour mieux faire durer l'éclair qui régénère, qui ressuscite peut-être.

Char se veut précurseur. Il a beau savoir et redire que « Dieu est mort », il aspire néanmoins à être un Dieu dont la fureur dominatrice remettrait de l'ordre dans un univers sens dessus dessous. Le poète revendique alors une toute-puissance paternelle qui l'expose à d'inattendues et cruelles dénégations. Sa confrontation avec De Gaulle est significative. Celui qui fut l'efficace capitaine Alexandre du maquis de Haute-Provence n'a jamais apprécié l'annexion de la Résistance par un général qui la vécut de loin et de haut. Dans la version originale du Chien de cœur, Char condamne sans ambages ce « clairon de Saint-Cyr », ce « général de tombola ». Le poète est même sur le point de proférer des « outrages » qui seraient sa réponse aux outrages de l'Histoire officielle, mais voici que sa plume s'immobilise, saisie d'on ne sait quel vertige :

« je vais parler et je sais dire, mais quel est l'écho hostile qui m'interrompt ? ».

Le poète ne peut, en tait, s'attaquer à la statue du Commandeur sans renier une partie de lui-même. Car se profile derrière cette statue une image du père qu'il faut préserver. Pris au piège d'une vertigineuse inflation, Char n'aura plus qu'à se considérer comme l'incarnation même de la Poésie, quand De Gaulle prétendra, lui, assimiler son personnage à la France !

Il y a assurément chez Char un goût du bras de fer et une aspiration à la grandeur. En 1983, le poète décide d'entrer dans l'immortalité. Il organise la confection d'un ouvrage d'Œuvres complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade et  accepte d'être « muséifié » de son vivant. Mais cette assurance prise sur l'éternité et ce raidissement grandiloquent ne peuvent empêcher que percent dans l'œuvre des signes criants de doute et d'angoisse. « Un homme sans défauts est une montagne sans crevasses. Il ne m'intéresse pas », notait déjà le poète dans Feuillets d'Hypnos. Char a le don d’harponner lucidement ses plus intimes faiblesses. L'évidence – cette « blessure la plus rapprochée du soleil » – veille toujours secrètement. Et le poète dont la superbe visionnaire irradiait les pages de Fureur et mystère, consent, dans Aromates chasseurs, à n'être plus qu'un « homme heurté » qui ne tire de sa poitrine que « des battements exigeants, défaillants ». Le poète qui voulait autrefois crever « les yeux du lion » est devenu un « Orion aveugle » aux « traits noircis par le fer calciné ». Il est condamné, comme Nicolas de Staèl, à voguer sur « les mers froides » de sa destinée. Quand il apprend la mort de sa mère (qui est demeurée fantasmatiquement la responsable de la mort ancienne du père), le poète s'empresse d'aller se laver au vent sans un regret pour elle. Pourtant, celle-ci ne va cesser de le poursuivre de ce vœu répercuté en écho  « Ton fils sera spectre. Il attendra la délivrance des chemins sur une terre décédée ».

La rhétorique oraculaire dans laquelle il s'était longtemps complu, le poète en devient maintenant la victime consentante d'un retournement où se cristallise le travail, pour lui familier, de la mort.

Dans Les Voisinages de Van Gogh, recueil qui en 1985 vient contredire le titre d'Œuvres dites complètes donné deux ans auparavant, René Char fait crépiter de nouveau le « bruit de l'allumette » destinée à mettre le feu à la bibliothèque statique, à la maison emprisonnante - bref au ghetto qu'est la vie. Le poète aspire à « la longue partance » (« En disparaissant, nous retrouvons ce qui était avant que la terre et les astres ne fussent constitués, c'est-à-dire l'espace »). Char veut s'installer enfin dans un espace serein. Le poète qui, dans Fenêtres dormantes et porte sur le toit, parlait de « la plaie muette » de son existence, désire une mort nette où il n'y aurait « nul champ sanglant derrière nous, tel celui que laisserait un chirurgien peu scrupuleux au final de son ouvrage ». René Char dont l'œuvre théâtrale a salué la Fête des arbres et du chasseur, célèbre encore le chasseur adroit (« Que le geste paraît beau quand l'adresse est foudroyante, la suppression du mal acquise ! »). L'oiseau tué entame alors son plus beau vol de délivrance. Il n'est plus le condamné en puissance, il est le délivré à jamais.

Char rêve d'être le chasseur de lui-même. Dans société ; ne voit-il pas « l'œil des tireurs » imaginer « les oiseaux au couchant, pressés de mourir » ? Les étoiles de Provence lui donnent l'impression de crier puis de mourir, tandis que « le pas de Vincent s'éteint dans la neige qui crie ». Dans cette extinction générale, le poète se sent le voisin mental de Van Gogh, homme « que l'asile de Saint-Paul de Mausole recueillit dément à quelques centaines de mètres de Glanum encore sous terre ». Van Gogh a dessiné le site le Glanum et son « arche naturelle en berceau dans la montagne ». Sous l'ensevelissement, il a comme deviné les vestiges de l’« Avant-Glanum » et esquissé un retour aux origines. Mais Van Gogh a également traduit avec une « souffrance maîtresse » le « pays au ventre de cigale » où le destin a fixé Char « Longtemps après, ma vie serrée entre les barreaux de plusieurs malheurs me traquait dans une nature semblable ! ». Ce n'est pas seulement une nature semblable qui rapproche le peintre et le poète, mais le même sentiment douloureux d'être traqués et emmurés en eux-mêmes. La demeure du poète est devenue une tombe depuis que le chien aimé, Tigron, y est mort, enseveli maintenant dans un champ tout proche. Faut-il survivre à cette « fatale séparation » qui en rappelle d'autres au poète ? N'est-il pas temps d'accepter d'être un « gisant mis en lumière », de retrouver le mirage lointain de l'avant-Glanum où la terre était peut-être recouverte par « la vaste mer […] sans tempête et sans chaleur » ? Pour accomplir ce voyage  cette « longue partance » –, le poète se perd dans une « gare hallucinée » comme celle où Toîstol a choisi de mourir. Là, le ciel se pulvérise et la mer semble « toute proche ». Mais la gare, tour à tour souterrain, grotte et tunnel, a perdu sa Sirène, et le poète est condamné à mourir sans « renaître à l'espoir, fièvre impénitente ».

Si « quelques touches d’amour » l’ont parfois requis et éloigné des « terres hargneuses » de la destinée, le poète n'aura cessé de crier silencieusement sa souffrance et de la conduire lucidement au silence. « La poésie sera toujours au premier chef une évasion, la geôle forcée et l'assurance que cette évasion aux longues et meurtrières foulées a réussi », clamait jadis René Char. Aujourd'hui le poète rebelle se sent irrémédiablement emmuré, et sa fureur dévastatrice n'aspire plus qu'au berceau de l'origine. Le poète s'efface, il se tait, mais Sa voix nous parle encore. Pourquoi le ciel est-il soudain gagné par la tourmente, et pourquoi la mer, plus loin, demeure-t-elle sans chaleur ? L'encre devrait-elle se réduire à la mare de sang du carrefour de Réalpanier où une jeune femme a trouvé la mort ? Non, mieux vaut l'effacer grâce à un tir d'une adresse foudroyante. A Auvers-sur-Oise, Vincent Van Gogh est mort, délivré. René Char, lui, se tait, mais sa voix jadis sans appel est devenue un appel sans voix auquel il nous faut répondre pour une commune délivrance. L'univers est vide, désespérément vide. Le « nu perdu » rejoint une ultime fois le « néant du père ». Sa tête pulvérisée se perd dans les constellations du génie.

Le 1er février 1988

Pour citer cet article :

LEUWERS Daniel (2014). "RENÉ CHAR OU « LA LONGUE PARTANCE »".  Revue La Licorne , Numéro 13 (ÉPUISÉ) .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5857.php

(consulté le 21/11/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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