LA PONCTUATION ET L'ÉNONCÉ COMPLEXE AU XVIe SIÈCLE
(L'USAGE DES DEUX POINTS CHEZ JEAN DE LÉRY)

Publié en ligne le 28 mars 2014

Par Bernard COMBETTES

Bien qu’il soit difficile de dater avec précision ce type d'évolution. C'est sans doute dans le courant du XVIe siècle que l'on commence à percevoir l'émergence, à la fois dans l'usage et dans la pensée linguistique, de cette unité que l'usage moderne a peu à peu définie comme une « phrase ». Parmi bien d'autres champs d'observation, les tendances que l'on relève dans le domaine de la ponctuation peuvent apporter des indices plus ou moins directs, de cette structuration progressive.

Comme l'écrit O. Millet : « il semble évident qu'à la portée purement rythmique des anciens signes s'ajoute une dimension grammaticale et logique1 ». Dans la mesure où la notion de proposition, la distinction, dans l'énoncé complexe, des propositions dépendantes et des principales, sont des aspects importants de cette problématique de la perception de la phrase, il nous a semblé intéressant d'observer les facteurs qui entrent en jeu dans l'usage des deux points. Si la valeur la plus fréquente de ce signe, du moins dans la deuxième moitié du XVIe siècle est bien de marquer une sone d'attente, de suspension, elle ne s'en réalise pas moins dans des structures syntaxiques relativement diverses. Parmi celles-ci, nous ne prendrons en considération que les « cellules propositionnelles », propositions construites autour d'un Yerbe conjugué, ou propositions « réduites », avec un élément verbal au participe ou à l'infinitif. Lorsque l'énoncé complexe ne comporte que deux membres dans une séquence : subordonnée + principale, l'utilisation des deux points paraît assez naturelle, dans la mesure où l'expression de la proposition dépendante « laisse attendre » la prédication principale ; ce type de ponctuation est fortement concurrencé par l'emploi de la virgule et ce serait une étude particulière, que nous n'aborderons pas ici, que d'essayer de déterminer les facteurs qui permettraient de justifier l'un ou l'autre système. Dans le texte que nous avons choisi d'examiner, l'Histoire d'un voyage en terre de Bresil, de Jean de Léry2, la complexité de l'énoncé conduit très souvent à une accumulation de propositions dépendantes, de prédications secondes, et on peut constater que la tendance à séparer par les deux points subordonnées et principale est loin de s'appliquer systématiquement. La plupart des occûrrences se présentent en fait sous la forme : que P1 ... : que P2, P3, la ponctuation par les deux points venant séparer deux constituants dépendants. Dans la plupart des exemples, ce découpage peut être justifié ; il permet, comme nous allons essayer de le montrer, de traduire une hiérarchisation à l'intérieur des divers chaînons propositionnels. Les critères qui entrent en jeu ne sont pas tous du même ordre, mais renvoient, en grande partie, au domaine discursif, textuel, et au domaine sémantique ; la nature grammaticale des différents constituants concernés ne semble pas jouer un rôle déterminant, mais nous constaterons qu'une telle structuration de l'énoncé témoigne, indirectement peut-être, de l'émergence d'une unité qui correspondrait à une certaine idée de la « phrase complexe». C'est donc cette hiérarchisation que nous allons analyser, en nous intéressant d'abord aux constituants les plus « libres » syntaxiquement, les moins liés au réseau de dépendance propositionnelle.

1. Les constituants périphériques, qui n'entrent pas dans des relations de dépendance syntaxique stricte avec les éléments qui forment la structure de la proposition offrent un champ d'observation particulier, dans la mesure où ils occupent, en règle générale, une position initiale ou, plus rarement, finale par rapport aux autres syntagmes de l'énoncé. Parmi cette catégorie, il est possible d'isoler un ensemble assez clairement délimité, qui comprend des syntagmes construits autour d'un élément verbal, verbe à l'infinitif (pour revenir à), au participe (revenant à), ou verbe d'une proposition subordonnée (afin que je ne sois ennuyeux...) ; modalisations d'énonciation, ces groupes ont une portée qui s'effectue sur un verbe de parole d'ordinaire non exprimé : pour revenir à X (je dis que) P. Plusieurs structurations sont ici en concurrence lorsqu'il s'agit de marquer par la ponctuation la spécificité de ces constituants. On notera d'abord, avant d'examiner le cas des « hiérarchies propositionnelles », que la situation simple, à deux termes (pour revenir à X, P) accepte les deux types de ponctuation, virgules ou deux points, sans qu'il paraisse y avoir de règle de répartition bien précise. Les virgules semblent toutefois plus fréquemment utilisées lorsque l'expression est construite sur un participe présent :

- Retournant donc à parler des autres poissons dont j'ay tantost fait mention, la Bonite, qui [...] est presques de la façon de nos carpes (129)

- Continuant à parler des arbres de la terre du Brésil, il y en a un que [...] (318),

alors que l'infinitif entraîne plutôt les deux points :

- Et pour dire aussi quelque chose de ces oyseaux marins, lesquels [...] : ils sont semblablement si privez [...] (128)
- Or, à fin de poursuivre la description de leurs animaux, les plus gros [...] sont certaines especes [...] (260)

Lorsque le verbe qui correspond à l'acte d'énonciation se trouve exprimé, la ponctuation par les deux points se généralise, phénomène qui n’a rien de surprenant, la structuration globale de l'énoncé étant celle de la progression habituelle : subordonnée + principale :

- Et afin que nul ne trouve estrange que [...] : je diray là dessus que [...] (126)
- Ainsi pour retourner à mon principal suject [...] : je di en premier lieu [...] (393)
- Et à fin qu'en recitant [...] je ne sois ennuyeux au lecteur : dès le lendemain [...], nous en prinsmes deux autres (125)

La présence d'un circonstant (dès le lendemain), rattaché à la prédication principale, peut jouer dans le dernier exemple, en faveur des deux points, qui délimitent ainsi deux constituants de niveau différent, la subordonnée à valeur de modélisation et le complément « localisateur ». Ce type de progression nous conduit à l’examen de cas plus complexes, qui surviennent lorsque plusieurs propositions subordonnées se succèdent au début de l'énoncé : la même hésitation que celle que nous venons de noter interdit de donner une règle fixe au découpage par la ponctuation. La tendance la plus fréquente consiste à regrouper les subordonnées initiales en ne les séparant que par une virgule, et à utiliser les deux points comme indice de passage à la prédication principale. L'exemple suivant, qui illustre bien ce type de hiérarchisation, place ainsi sur le même plan les deux propositions conjonctives :

- Aussi, puisque je suis sur ce propos, quant au mois de Décembre nous avons les plus courts jours [...] : c'est lors que nos Ameriquains [...] ont si grant chaud [...] (325)

Mais cet extrait, dans son organisation relativement simple, pourrait conduire à une généralisation un peu trop hâtive. On constate en effet que la plupart des exemples qui contiennent deux (ou plus) subordonnées suivies de deux points sont en fait plus complexes, la proposition principale ne survenant pas immédiatement après la ponctuation, mais s'en trouvant séparée par des constructions participiales. L’exemple type, ne serait-ce que du point de vue statistique, correspondrait donc plutôt à des énoncés comme :

- Ainsi retournant à mon propos, après que le vent du Surouest nous eust poussé [...] : avançans au deçà, nous commençasmes à revoir nostre Pole Arctique (512)

Or afin de poursuivre ce qui reste de nostre voyage, allans toujours en declinant, le 15 et 16 de May, qu'il y eut encores deux de nos mariniers qui moururent [...] : aucuns d'entre nous imaginans là dessus que [...], nous n'attendions autre chose que d'aller tost (536)

- Et pour achever de tout dire sur ceste matière, quand ces licts de cotton sont salis [...] : les femmes Ameriquaines cueillans un fruict sauvage [...], le decoupant [...], battans puis après [...] elles en fort sortir de gros bouillons d'escume [...] (445-446)

Ce dernier passage montre bien l'enchaînement des diverses séquences : la subordonnée temporelle sert de cadre à une série de propositions participiales qui, sémantiquement, ne peuvent lui être directement rattachées des participes, en revanche, constituent une séquence chronologique qui a pour aboutissement la prédication principale. Nous reviendrons plus loin en détail sur cette organisation qui permet de délimiter plusieurs niveaux de prédication seconde; constatons pour l'instant que la présence d'une modalisation, d'un structurateur de discours, ne semble pas modifier le rôle habituel des deux points dans ces énoncés complexes. Si une hésitation se fait jour, ce n'est pas, finalement, en raison de l'emploi d'un constituant périphérique au début de l'énoncé, mais davantage à cause de la nature non discrète du lien qui unit les diverses prédications secondes « circonstancielles » à la prédication principale. Dans l'exemple suivant, qui semble faire exception à la tendance générale, la subordonnée comme nostre contremaistre eut appresté [...] est rattachée à la deuxième partie de l'énoncé, constituant ainsi avec le syntagme participial (luy ayant coupé les quatre palles) un ensemble de second plan :

- Mais entre autres choses remarquables, à fin de monstrer que rien ne se perdoit parmi nous : comme nostre contremaistre eut un jour appresté un gros rat [...], luy ayant coupé les quatre pattes [...], je sçay un quidam qui [...] (532)

Il en va de même dans :

- Et afin qu'on entende mieux comment ceste beste les accoustre : un jour que [...] nous passions par la grande isle, les sauvages du lieu nous advertissans que [...], nous dirent que[...] (270)

C'est le statut d'un groupe comme : un jour que nous passions [...] qui n’est pas clairement déterminé, dans sa relation avec le contexte de droite ; nous examinerons plus loin des cas dans lesquels des constituants de nature identique se trouvent placés avant les deux points, ce qui montre bien l'instabilité de ce type de construction. Dans un seul exemple se produit ce que l'on pourrait considérer comme une combinaison de deux tendances que nous venons d'illustrer : la modalisation est placée sur le même plan que la subordonnée circonstancielle par l'utilisation redoublée des deux points :

- Retournant donc à parler du traitement que les sauvages font [...] : après qu'en la manière que j'ay dit, leurs hostes ont beu [...] : s’ils sont honnestes, ils baillent ordinairement des cousteaux [...] (459-460)

La relation logique étroite qui s'établit entre la subordonnée hypothétique et la proposition principale justifie l'isolemem de la dernière partie de l'énoncé ; la première occurrence des deux points est en revanche exceptionnelle dans ce type de configuration. L'emploi d'une modalisation construite sur une « cellule propositionnelle », autour d'un élément verbal, ne semble donc pas vraiment influencer le fonctionnement des deux points. Mis à part quelques exemples marginaux et peu représentatifs, c'est la hiérarchisation des prédications secondes précédant la prédication principale qui paraît commander à l'utilisation de ce type de ponctuation. C'est à l'analyse de cette hiérarchisation que nous nous attacherons à présent.

2. La présence en début d'énoncé de plusieurs subordonnées, souvent combinées avec les propositions réduites que constituent les syntagmes participiaux, est une caractéristique de la syntaxe de Jean de Léry : une accumulation de prédications secondes laisse ainsi attendre le prédicat principal. On constate que, dans ce type de linéarisation, les deux points ne séparent pas, en règle générale, l'ensemble des propositions dépendantes et la proposition principale, mais délimitent au contraire divers « niveaux » de subordination, niveaux que l'on peut caractériser d'une point de vue sémantique et, dans quelques cas, d'un point de vue syntaxique.

2.1. Dans bon nombre d'occurrences, une corrélation nettement marquée s'établit entre une subordonnée et la principale, alors que les propositions qui ouvrent l'énoncé apparaissent comme plus « extérieures », moins dépendantes de la prédication principale. La structuration opérée par la ponctuation est donc, assez naturellement, du type : que Pa [...] : que Px, Py. Cette progression est clairement perceptible lorsque Px et Py correspondent par exemple à la protase et à l'apodose d'une relation hypothétique :

- à fin qu'on ne m'objecte pas que [...] je commets telle fautes: si quelqu'un, di-je, trouve mauvais que [...] j'use de ceste façon de parler [...], je respon que ce sont matieres de mon propre sujet (98)
- les principaux de ses gens estans de nostre Religion, et par conséquent mal contens de luy [...] : si nous n'eussions craint que monsieur l'Amiral [...] en eust esté marry [...], il y en avait qui [...] avoyent grande envie tc de le jetter en mer (193-194)

Le même type de hiérarchisation survient dans le cas de corrélations explicitement marquées, ce qui se produit fréquemment dans les tours concessifs comme : quoique (combien que) ... tant y a (si)...

-Pour satisfaire à la requeste [...], apres que [...] eut sollicité : ledit sieur du pont en estant aussi requis [...], quoy qu'il fust jà vieil et caduc, si est-ce-que [...] il accorda de faire ce qu'on requeroit de lui (109-110)
- nous oyans les enfans branler et se tourmenter [...] : combien, di-je, qu'il y eust jà plus de demi an que je frequentois les sauvages [...], tant y a [...]que j'eusse bien voulu estre en nostre fort (399)

Lorsque les subordonnées ne sont pas rattachées de façon aussi nette au prédicat principal, ce sont les valeurs sémantiques qui doivent être prises en compte pour l'établissement d'une linéarisation qui déterminera la place de la ponctuation par les deux points. Une tendance générale semble se dégager, que l'on pourrait schématiser par : causalité > but > corrélations (hypothèse, concession). Les exemples précédents illustraient la distinction circonstancielles 1 corrélatives ; les extraits qui suivent font apparaître l'opposition causales 1 finales :

- parce que je ne doute point que quelques uns [...] n 'ayent eu mal au cœur [...] : à fin que je leur oste aucunement ce desgoust, je les prie de se resouvenir de [...] (255)
- et parce que j'ay ja touché [...] ceste façon de parler : à fin de ne plus tenir le lecteur en suspens, joint aussi que l'occasion se présente [...], je veux declarer quelle en est la maniere (259)

Dans cette prise en compte des divers niveaux de prédication seconde, une place à part doit être faite aux subordonnées temporelles, particulièrement bien représentées dans le texte de Jean de Léry. Nous verrons dans le paragraphe suivant que l'opposition des « plans », l'articulation du premier plan et du second plan, peut permettre de justifier, dans bon nombre des cas, l'emploi de la ponctuation. Remarquons pour l'instant que la temporelle est souvent rapprochée de la prédication principale lorsque l'ensemble des deux propositions traduit par exemple un passage au narratif, à l'évocation d'un cas particulier, à l'anecdote personnelle : autant de séquences qui vont alors s'opposer à un contexte de gauche délimité par les deux points, qui renverra à des circonstances plus générales, souvent du domaine de la causalité ou de la justification. On retrouve ainsi l'application des principes et des tendances analysés plus haut. Cette opposition entre une première partie de l'énoncé proche du « commentaire » et une deuxième partie (que+ Px, Py) correspondant à une séquence narrative apparaît bien dans :

- car comme si cest oiseau eust eu entendement pour comprendre et distinguer [...] : quand nous passions par là, elle nous disait en son langage [...] (281)
- Et mesmes estimans entr'eux que les œufs qu'ils nomment Arignan-Ropia, soyent poissons : quand ils nous en voyoient humer, ils en estoyent non seulement bien esbahis [...] (276-277)
- car faisant le mesme à tous ceux qui les visitent, et principalement à ceux qu'ils n'ont point encore veux : apres qu'ils se sont un peu ainsi jouez des besognes d'autruy, ils rapportent et rendent le tout à ceux à qui elles appartiennent (450)

La subordonnée initiale (comme 'si...), ainsi que les groupes participiaux qui ouvrent l'énoncé ( estimans... ; faisant le même...), prennent une valeur explicative dont la portée ne s'exerce pas seulement sur la prédication essentielle, mais bien sur tout la séquence qui suit les deux points.

Dans les extraits que nous venons de citer, on remarquera l'emploi fréquent des syntagmes participaux ; propositions « réduites », cas particuliers d'une prédication seconde, ces groupes alternent régulièrement avec les subordonnées temporelles ou causales. Avant d'examiner le rôle de l'opposition des plans, nous observerons quelques aspects particuliers de ces structures participales.

2.2. Cet usage de la ponctuation pour hiérarchiser les diverses proposition en fonction de leur contenu informatif, de leur liaison plus ou moins forte avec la prédication principale, se retrouve, plus nettement marqué encore, dans les structures participiales et, plus précisément, dans la construction : participe + que + être. Ce type de séquence, bien représenté dans le texte, se trouve systématiquement rattaché, par la ponctuation, au contexte de droite. La progression informative est claire : la partie de l'énoncé qui précède les deux points décrit un événement, ou une série d'événements, chronologiquement antérieur au prédicat principal le syntagme participial fonctionne alors comme une sorte de « résumé » de ce contexte, ou comme l'aboutissement, la suite logique, de la série d'informations qui le précèdent, d'où une relation sémantique étroite avec la proposition principale. Le rapport établi est celui que nous avons déjà signalé plusieurs fois : sone de transition, le constituant participial continue - du point de vue de la chronologie - les propositions du contexte de gauche, mais constitue aussi un chaînon indispensable pour le passage à la prédication principale. Ce mouvement apparaît bien dans :

- apres qu'ils ont poli [...] une infinité de petites pierres [...] : percées qu'elles sont par le milieu, et enfilées [...], ils en font des colliers. (219)

On remarquera l'emploi de apres que qui permet de renoyer à une étape (le polissage), indispensable sans doute dans l'ensemble des activités qui aboutissent à la fabrication des colliers, mais qui ne peut être considérée comme suffisante ; les actions spécifiques sont énumérées après les deux points, dans les structures participales. Une disposition identique de l'information peut être relevée dans :

- apres qu'ils ont cueilli un certain fruict [...], lequel a la peau assez ferme : bien sec qu'il est, le noyau osté, et au lieu d'iceluy mettans [...], en enfilant [...], ils en font des jambieres (223-224),

passage dans lequel la construction participe +que+ être ouvre une suite de « cellules » construites sur les participes (proposition : le noyau osté, « appositions » : met/an s, ou gérondif : en enfilant), qui correspondent aux diverses étapes qui conduisent au résultat final représenté par la prédication principale. La valeur sémantique de cette structure participiale, qui combine des indications chronologiques (une fois que...) et causales, entraîne une liaison étroite avec le contexte de droite, alors que des participes présents, sentis comme moins rattachés au prédicat principal, peuvent se trouver isolés dans la partie gauche de l'énoncé, comme dans l'exemple suivant :

- Quoy voyans [...], craignans neanmoins que [...] : fort estonnez que nous fusmes [...], nous demeurasmes ainsi tous cois (269)

Ce type de construction peut d'ailleurs, dans une structure plus complexe, être mis en relation avec un autre constituant qui la suit, l'ensemble portant sur le prédicat principal ; dans tous les cas, les rapports sémantiques ainsi imbriqués sont délimités, introduits, par les deux points. Le contexte extérieur, qui précède la ponctuation, sert en quelque sorte de cadre, mais n'intervient pas, pourrait-on dire, dans ces relations :

- Mais ce poictral [...] estant l'environ quatre doigts de longueur [...], plus jaune que safran, et bordé de rouge par le bas : escorché qu'il est par les sauvages, outre qu'il leur sert [...], encores parce qu'ils en portent [...], ils en font plus d'estime (283)
- presques à toutes les fois en embrochans plusieurs [...] : ainsi dardez qu'ils sont, ne pouvans aller en fond, ils les vont querir à la nage (296)

Ce dernier exemple fait bien apparaître l'enchaînement logique entre les propositions : les indigènes peuvent aller chercher les poissons à la nage, car ces derniers, percés de flèches, restent à la surface de l'eau ; le premier syntagme participial traduit un rapport de causalité, et l'ensemble des deux groupes au participe exprime à son tour la cause de la prédication principale. Ces tours participe + que + être sont à rapprocher des cas où le participe est accompagné d'un adverbe comme ainsi ; les relations sémantiques sont en effet du même ordre et, dans l'exemple suivant, le syntagme : ainsi sucrée pourrait être remplacé par : sucrée qu'elle estoit :

- car ayans les cannes à sucre [...], les faisans et laissans infuser [...], apres que [...] nous l'avions fait un peu rafrechir : ainsi sucrée nous la buvions avec contentement (255)

Dans des constructions plus complexes, le groupe participial peut se trouver intercalé entre deux propositions elles-mêmes corrélées. La subordonnée initiale a un lien si étroit avec la principale - c'est en particulier le cas dans les structures hypothétiques que la ponctuation par les deux points précède cette proposition et non le syntagme au participe, qui est alors délimité par des virgules :

- parce que [...] n'ayans chevaux, asnes, [...], la façon ordinaire estant d'y aller à beaux pieds sans lance : si les passans estrangers se trouvent las, presentans un cousteau ou autre chose aux sauvages, prompts qu'ils sont à faire plaisir à leurs amis, ils s'offriront pour les porter (460)

La structuration générale du passage (un second plan explicatif nettement délimité par les deux points, le contexte de droite renvoyant à un cas particulier) place le syntagme participial à un niveau inférieur de la hiérarchisation de l'énoncé complexe, les deux points l'emportent, en quelque sorte, sur les virgules.

Dans un exemple isolé, la construction participiale se rattache sémantiquement au contexte de gauche ; l'emploi d'une subordonnée introduite par ainsi que, fortement liée à la prédication principale, conduit ainsi à une segmentation contraire à la tendance que nous avons décrite jusqu'à présent, du moins en ce qui concerne le cas particulier de la structure : participe + que + être :

- Comme doncques, pour aller querir des vivres [...], je passay un jour de nostre Isle en terre ferme, suyvi que j'estois de deux sauvages [...] : :ainsi qu'avec eux, je passais à travers d'une grande forest, contemplant en icelle [...], me voyant [...], ayant d'ailleurs le cœur gay, je me prins à chanter [...] (417)

2.3. Dans un cas de figure plus rarement représenté, la hiérarchisation des diverses cellules propositionnelles, subordonnées ou participiales, peut correspondre à une démarche de reformulation. Le constituant qui suit les deux points remplit la fonction de résumé, de synthèse, par rapport au contexte de gauche. Ce rappel de la première partie de l'énoncé est d'ordinaire signalé par une marque particulière, qu'il s'agisse d'un adverbe comme ainsi ou d'une incise comme dis-je, par exemple. La ponctuation par les deux points, si elle répond bien à la tendance générale que nous avons décrite jusqu'ici, dans la mesure où elle permet de délimiter un constituant énonciativement et informativement « décalé » par rapport au contexte antérieur, peut aussi être rapprochée d'un autre emploi, qui ne fait pas l'objet de notre étude, dans lequel elle signale la fin d'une énumération et l'introduction d'une reformulation. La différence réside toutefois dans le fait que le schéma : que Pa ... Pb: Py, Pz met bien en relation Py, la proposition résumante, et Pz, la prédication principale, avec un lien qui correspond à ce que nous avons déjà pu observer. Ainsi, dans l'extrait suivant, peut-on constater un rapport de causalité entre Py (étant secouru) et Pz (nous fûmes préservés) :

-Nostre charpentier [...]n'ayant pas abandonné [...], ayant mis son caban [...], se tenant [...], criant [...] :estant di-je ainsi secouru, nous fusmes preservez par son moyen (521)

alors qu'une relation hypothétique est établie dans:

- Que si les Medecins [...] repliquent là-dessus :comment se pourra accorder ce que tu as n’agueres di, que [...] : si on allegue, di-je, que ces choses ne peuvent convenir l'une avec l'autre, je respon que mon intention n'est pas de soudre ceste question (438),

exemple dans lequel on peut facilement constater que Py (si on allegue que...) est une reformulation qui n'ajoute rien, du point de vue strictement informatif, au contexte qui précède les deux points.

Dans d'autres cas, le lien logique est moins marqué et les prédications secondes peuvent être analysées comme des unités de second plan, ainsi que nous le verrons plus loin ; le constituant qui précède le prédicat principal renvoie ainsi à des circonstances, au cadre de l'événement de premier plan. Dans le passage suivant, la première partie de l'énoncé, délimitée par les deux points, correspond à une description d'actions composée de plusieurs séquences. La forme virevoltant ainsi reformule la partie finale de cette description (toumallt... Laschant...) et joue le rôle de second plan pour la proposition Pz (elles filent... ) :

- Apres, qu'elles l'(=le coton) ont tiré des touffeaux [...], l'ayant un peu esparpillé [...], le tenant par petits morceaux [...], leur fuseau estant un baston rond [...], attachans le cotton au plus long bout de ce baston, en le tournant puis apres [...]et le laschant [...] : ce rouleau virevoltant ainsi sur le costé [...], elles filent [...] (443)

Ce type d'enchaînement peut donc être considéré comme un cas particulier, une variante, qui ne contredit pas le principe général régissant la structure : que Pa ... : (que) Py, Pz. C'est le contenu sémantique de Py, dans son rapport avec le contexte de gauche, qui crée ici la différence avec les exemples que nous avons examinés jusqu'ici. Au niveau global de l'énoncé, la hiérarchisation des trois grandes unités (Pa, Py, Pz) demeure sans changement : Py est bien signalé comme entretenant une relation particulière avec Pz, comme renvoyant à une prédication seconde « privilégiée », plus étroitement liée à la prédication principale que les autres noyaux propositionnels.

3. La hiérarchisation textuelle opérée par les deux points, qu'il s'agisse de l'établissement de diverses catégories de subordonnées conjonctives ou de la répartition des propositions réduites que constituent les syntagmes participiaux ou les infinitifs, semble pouvoir, dans la plupart des cas, être rapprochée de l'analyse de l'articulation du premier plan et du second plan. Même s'il ne s'agit pas toujours de la distinction, première dans la notion de plan, qui s'établit entre le « squelette » narratif, chronologique, et les parties « statiques », descriptives, de l'énoncé, on peut considérer que la ponctuation par les deux points, dans le schéma précis qui nous intéresse ici (que P... : que P, P), permet de séparer le « cadre » et la séquence narrative ; sont ainsi nettement distinguées les propositions qui n'ont pas une relation directe, du point de vue sémantique, avec le récit, mais qui renvoient aux « circonstances », au sens large, dans lesquelles les faits rapportés s'insèrent sous divers aspects. Nous avons relevé jusqu'à présent des réalisations qui peuvent être ramenées à ce principe général, dans la mesure où le contexte de gauche, qui précède les deux points, correspondait bien à une prédication seconde explicative, commentaire sur le contexte de droite. Nous nous intéresserons maintenant aux énoncés qui présentent une séquence chronologiquement organisée, premier plan au sens strict, souvent constitué d'un enchaînement de subordonnées participiales. La division en deux plans apparaît clairement dans :

- Ayans doncques nos Ameriquains en leur pays deux espece de racines [...] : quand elles sont arrachées, les femmes [...] apres les avoir faits secher [...], elles les reduisent en farine (237)
- estant jà si maigres et affaiblis [...], la necessité [...] suggerant à chacun de penser [...] de quoy il pourrait nourrir son ventre :quelque uns s’estans advisez de couper les pièces de certaines rondelles [...], les firent bouillir (588)

passages où la partie narrative ne commence qu'après la ponctuation par les deux points, les participes placés en position initiale renvoyant à une démarche de justification. Dans d'autres cas, la répartition des unités prédicatives de part et d'autre des deux points reflète la division, classique, entre description et narration :

-Et au surplus, parce qu'à cause de la multitude il y avoit trois rondeaux, y ayant au milieu de chacun trois ou quatre de ces Caraïbes [...] : tenans au reste en chacune de leurs mains un Marraca [...], ils les faisoyent sonner à toute reste (401),

ou la division entre accompli, antériorité, et non accompli :

- Or cependant apres qu'avec les autres ils aura ainsi riblé et chanté [ ...] : deux ou trois des plus estimez de la troupe l'empoignans, et [...] le liant [...], il sera ainsi pourmené en trophée parmi le village (355)

Cette délimitation des plans va d'ailleurs dans le même sens que les tendances que nous avons décrites plus haut ; dans l'exemple suivant, les deux subordonnées par si, qui correspondent à deux étapes successives de la séquence narrative, ne se rattachent par de la même manière au prédicat principal, qui n'est l'aboutissement, logique et chronologique, que de la deuxième proposition : la ponctuation rend clairement compte de ce « décrochage » :

- en estans ainsi embabouynez, si nous autres passans par leurs maisons [...] voiyons quelques bonnes viandes [...] : si nous les prenions et mangions [...] nos Ameriquains n'en estoyent pas moins offensez que [...] (408-409)

Lorsque la séquence narrative est constituée d'un nombre assez important de cellules propositionnelles, il n'est pas toujours facile de percevoir les raisons qui conduisent à telle ou telle répartition de l'information. On remarquera toutefois qu'une marque comme après que, qui souligne le rapport chronologique, apparaît d'ordinaire dans la partie gauche de l'énoncé :

- Cela fait, plusieurs d'entre elles estans accroupics [...] : reprenans chacun morceau l'un apres l'autre, avec la main, elles les remettent dans d'autres vaisseaux de terre (246-247)

Dans ce type de structuration temporelle, le contexte de droite, qui traduit le premier plan, peut être renfercé par des marques comme lors, puis, apres, dans une sorte d'effet de redondance par rapport à l'emploi des deux points :

- Apres qu'ils l'ont cueillie [...] et fait secher [...] : mettans lors le feu par le petit bout, et le mettant ainsi un peu allumé dans leurs bouches, ils en tirent en ceste façon la fumée (327)
- Apres qu'ils ont apprimé et rendu aussi pointu [...] un baston [...], plantant ceste pointe [...], laquelle ils couchent[...] : tournant puis apres fort soudainement ce baston [...], il advient que de ceste soudaine et roide agitation [...] il son non seulement de la fumée [...] (452)

La liaison entre les deux dernières prédications, dans chacun de ces exemples, est renforcée par l'emploi d'expressions anaphoriques (en ceste façon ; ceste [...] agitation) qui voient leur domaine restreint au contexte de droite.

Les exceptions à cette répartition sont rares ; nous citerons l'extrait suivant, dans lequel la subordonnée introduite par apres que suit immédiatement les deux points ; cette disposition inhabituelle tient peut­être au fait que la première partie de l'énoncé est constituée d'une séquence de participes qui décrit l'étape préparatoire à la fermentation du mil, alors que la ponctuation introduit une rupture chronologique et le passage à une autre opération :

- Ainsi remuant toujours ce tripotage avec un baston [...], l'ostant pour la seconde fois [...], ains tout ensemble le versant dans d'autres plus grandes cannes [...] : apres qu'il a un peu escumé el cuvé, couvrans ces vaisseaux, elles y laissent ce bruvage (247)

Propositions subordonnées et propositions « réduites », au participe et, plus rarement, à l'infmitif, témoignent d'un fonctionnement identique ; la nature syntaxique du constituant ne semble guère intervenir dans le jeu des facteurs qui doivent être pris en compte, l'aspect « prédicatif » apparaissant comme une caractéristique suffisamment pertinente. Dans quelques exemples, toutefois, l'analyse de la deuxième partie de l'énoncé en : (que) Py, Pz pourrait être moins évidente et il faudrait prendre en considération des phénomènes d'ambiguïté syntaxique. C'est ce que nous allons rapidement examiner.

4. Une description strictement syntaxique pourrait faire omettre, dans le relevé des structures pertinentes, certains schémas qui, à première analyse, correspondent à la séquence que + P... : SN sujet + SV, séquence que nous avons effectivement considérée comme appartenant à un autre type de hiérarchisation. Il semble cependant utile de distinguer ces cas, relativement clairs, dans lesquels les deux points signalent l'introduction d'une prédication principale à ordre SN + SV des progressions qui présentent un SN sujet séparé du verbe par un symagme participial. Cet ordre des constituants (SN + Participe + V...) donne lieu à ce que l'on pourrait considérer comme une ambiguïté syntaxique, et il semble intéressant d'analyser ce cas comme l'illustration du phénomène de réanalyse, comme la « superposition » de deux structures différentes. Quelques indices laissent en effet penser que le SN initial ne constitue pas ce qui serait le sujet du verbe principal, mais fonctionne davantage comme le sujet d'une proposition participiale, dans un schéma bien connu et bien attesté depuis le moyen français et, avec des subordonnées, relalives ou conjonctives, à la place du participe, depuis l'ancien français. Ce qu'une vue trop « moderne » de l'ordre des constituants appelle parfois une « redondance » du sujet sous la forme d'un pronom n'est en fait que l'expression d'un sujet propre au verbe principal, sujet coréférentiel au « sujet » de la forme participiale :

- Et pour achever de tout dire [...], quand ces licts de cotton sont salis [...] : les femmes Ameriquaines cueillans un fruict [...], le decoupant [...], battans puis apres [...], elles en font sortir ces licts aussi blancs[...] (445-446)

Le syntagme Les femmes Ameriquaines fonctionne comme sujet d'une série de propositions participiales, séquence qui constitue d'ailleurs, un enchaînement chronologique dont le point d'aboutissement est la prédication principale (elles en font sortir...), et qui s'oppose aux autres prédications secondes qui précèdent les deux points, qu'il s'agisse de l'organisateur de discours (pour achever...) ou du second plan (quand ces licts sont salis), qui justifie, en quelque sorte, la séquence narrative. Nous retrouvons ainsi le schéma général qui fait des deux points une délimitation hiérarchisée de diverses prédications secondaires, les propositions participiales pouvant être remplacées ici par des conjonctives (après que les femmes Ameriquaines...), par exemple. Un mouvement identique peut survenir avec des subordonnées à un mode personnel :

- à cause de quelques considérations [...], le maistre d’icelle luy ayant dit [...] : luy qui de sa part aussi aimait mieux [...], apres qu'on luy eust baillé une de nos barques [...], il s'en alla bien loin. (123)

Comme dans l'exemple précédent, la présence du pronom sujet il fait bien apparaître, nous semble-t-il, que le syntagme qui ouvre la deuxième partie de l'énoncé (luy qui ...) correspond plus à un groupe topique, support des prédications secondaires qui le suivent, qu'à un sujet « détaché ». Ce schéma à pronom sujet s'oppose ainsi à la progression : SN + participe + V, dans laquelle il paraît possible d'analyser, du moins lorsqu'il s'agit d'un état de Langue ancien, le SN comme sujet du participe et le sujet du verbe principal comme un sujet zéro. On comprend que l'opération de réanalyse ait pu se produire au moment où la tendance à l'expression systématique de la marque de sujet se fait de plus en plus nette, le sujet du participe étant alors perçu comme sujet du verbe principal. Il est intéressant de noter que, dans ce type de disposition des constituants, la plupart des exemples ne présentent pas de virgule qui viendrait séparer, comme le voudrait un usage plus moderne, le syntagme nominal et le participe, alors que le syntagme verbal est toujours clairement isolé :

- apres que [...] nous lu y eusmes fait dire que [...] : luy là dessus nous pensant bien etonner [...], defendit que [...] (192)
- un coup de mer qui l'(=la caque de bots) ayant emportée [...] : une autre vague [...] venant à l'opposite [...], de grande raideur la rejetta sur le mesqme tillac. (121-122)
-(cestoiseau…) ayant la voix penetrante et encore plus piteuse que [...] : nos pauvres Toüoupinambaoults l'entendant aussi crier plus souvent de nuict que de jour, ont ceste resverie imprimée en leur cerveau, que [...] (287)

Les propositions participiales correspondent bien au diverses valeurs des prédications secondes qui apparaissent après les deux points : valeur causale (nous pensant étonner), distinguée de simple temporalité (apres que... nous eusmes fait dire...), dans le premier exemple ; valeur causale et temporelle (venant à l'opposite, l'entendant crier) s'ajoutant au changement de topique, dans les deux suivants. Dans un exemple isolé, une virgule sépare le syntagme nominal du participe, mais il faut noter que le nom est complété par une subordonnée relative, ce qui impose, en quelque sorte, cette « clarification » :

- Et pour n'aller plus loin [...], les Indiens enterrans grande quantité d'or [...] : plusieurs Espagnols de ceux qui furent les premiers en ceste contrée-la, recherchans les despouilles de ces corps morts, [...], en furent grandement enrichis. (473)

La réanalyse que l'on peut percevoir dans ces différents extraits tend évidemment à une intégration très forte du syntagme initial dans La structure propositionnelle, dans un schéma qui sera senti comme correspondant à la séquence SN sujet + SV. La ponctuation par les deux points est particulièrement intéressante à observer, car elle témoigne bien de l'aspect « progressif » du phénomène : l'ensemble SN + participe est interprété comme les diverses prédications secondes que nous avons relevées jusqu'ici, comme s'il constituait un bloc relativement autonome, lié étroitement à la prédication principale du point de vue sémantique, mais encore « hésitant » du point de vue de la fonction syntaxique.

5. Les énoncés que nous avons analysés jusqu'à présent étaient bâtis sur un schéma syntaxique clairement délimité, les constituants séparés par la ponctuation relevant sans ambiguïté de la prédication seconde, propositions « réduites », dans le cas des participiales, ou propositions subordonnées à un mode personnel. Quelques exemples, toutefois, ne semblent par obéir à cette régularité : les deux points y introduisent un syntagme complément qui pourrait être considéré comme un circonstant, dans une progression : que P... : circ., P. Ces occurrences, peu nombreuses, ne sont cependant pas d'un autre ordre, fondamentalement, que les structures construites sur des propositions et il est possible d'en rendre compte dans le cadre généraL que nous avons esquissé. Considérons d'abord quelques cas relativement simples ; dans un extrait comme :

- Et à fin qu'on entende mieux comment [...] : un jour que [...] nous passions par la grande isle, les sauvages nous advertissans que [...], nous dirent que [...] (270),

le syntagme un jour est complété par une subordonnée relative et correspond ainsi à l'information que donnerait une subordonnée temporelle (comme nous passions, alors que nous passions...), même, dans les deux exemples suivants, l'emploi de l'infinitif (au départir) ou d'une nominalisation (en délibération) permet de rapprocher ces enchaînements de structures propositionnelles à verbe personnel (comme nous partions, comme nous pensions nous sauver) ou de syntagmes participiaux (partant de là, délibérant...)

- Or parce que nous n'allions point [...] que nous n'eussions chacun un sac [...] : au departir de là, nous baillasmes ce que il nous pleut (463)
- Pendant donc que [...] nous nous y employions [...], ayans vent propice [...] : en deliberation de nous y sauver si nous pouvions, nous mismes droit le cap dessus (509)

Il en va de même dans :

- Le lendemain [...], sans que la necessité contragnist Villegagnon, qui n'eut nul esgard à ce que nous estions fon affoiblis [...] : joint le peu de nourriture que nous avions, qui estoit [...], dont fay parlé [...], il nous fit porter la terre et les pierres [...] (165)

L'expression joint (le peu de nourriture) peut être interprétée comme l'équivalent de : comme nous avions peu... et se trouve ainsi sur le même plan que la subordonnée initiale (sans que la necessité contraignisz...).

Dans tous ces cas, fort peu représentés par ailleurs, il est facile de reconstruire une proposition réduite, sémantiquement de même ordre que les groupes participiaux, constituants dont nous avons pu constater qu'ils étaient bien représentés dans ce type de configuration. Nous citerons enfin un exemple isolé, qui ne correspond pas exactement au schéma décrit jusqu'ici :

- Et sans aller plus loin [...] durant la sanglante tragédie qui commença [...] : entre autres actes horribles à raconter, qui se perpetrerent lors [...], la graisse des corps humains [...] ne fut-elle pas publiquement vendue ? (376)

A la différence des cas précédents, le syntagme prépositionnel entre autres actes horribles ne peut être ramené à une proposition et correspond, syntaxiquement et sémantiquement, à un circonstant. On remarquera toutefois la présence d'une subordonnée relative qui permet le maintien d'une structure prédicative à cet emplacement privilégié de l'énoncé complexe ; il faut aussi relever la symétrie qui s'établit avec le groupe durant la sanglante tragédie qui commença [...], à valeur temporelle, formé lui aussi sur le schéma SN + Relative ; c'est sûrement cet effet de symétrie formelle qui conduit à l'emploi des deux points, le deuxième constituant se trouvant dans un rapport plus étroit avec le prédicat principal, dans la mesure où le syntagme entre autres actes horribles se rattache cataphoriquement au contexte de droite.

Ainsi, qu'il s'agisse de la définition stricte des plans, fondée sur les aspects chronologiques de la référence à des événements, ou que l'on adopte une approche plus large qui englobe dans le second plan des valeurs circonstancielles plus « logiques », ce type de distinction paraît s'appliquer de façon pertinente au cas qui nous intéresse ici et permet de rendre compte de la plupart des occurrences de schéma : que Pa... que Pb : que Py, Pz, dans lequel que P représente une prédication seconde pouvant se réduire à des groupes syntaxiques construits sur un participe ou sur un infinitif prépositionnel. Loin de marquer une séparation entre ce qui serait l'ensemble des structures dépendantes et la prédication principale, les deux points traduisent une hiérarchisation entre divers niveaux de subordination. Ils ne sont pas la marque d'une égalité, d'une symétrie, entre des constituants de fonctionnement identique, mais signalent, parmi les prédications secondes, celles qui ont un rapport plus étroit avec le prédicat essentiel. On comprend alors qu'un tel système, essentiellement fondé sur des relations sémantiques, sur le rôle textuel des propositions, et non sur des critères plus formels, morphosyntaxiques, entre en concurrence avec la progression : que Px... (que Py) : Pz, dans laquelle les deux points, qui traduisent toujours une relation que l'on peut ramener à celle de la distinction des plans, séparent la proposition principale de la partie correspondant à la subordonnée. Cette possibilité, fortement concurrencée par l'utilisation de la virgule, est cependant bien représentée, et il n'est pas étonnant de rencontrer une combinaison des deux marquages. Ainsi, dans le passage suivant, la première apparition des deux points répond-elle au besoin de distinguer deux niveaux de subordination, la proposition causale semblant moins liée à la principale que l'hypothétique, alors que le deuxième signe de ponctuation est celui qui sépare, dans l'énoncé à deux membres, la protase et l'apodose :

- Et parce [...] que quand ils entendent le tonnerre [...] ils sont grandement effrayez : si nous accommodans à leur rudesse, prenions de là occasion de leur dire que [...] : leur resolution et response à cela estoyent que [...] (384)

Il en est de même dans :

- Car comme nous fusmes entrez en une maison [...] : apres que les femmes [...] eurent pleuré [...] et que le vieillard eut fait sa harangue [...] : le truchement à qui [...], s'en allant [...], me laissa là avec quelques uns (452)

On remarquera toutefois, dans cet extrait, la présence du groupe participial s'en allant, qui vient s'intercaler entre le syntagme nominal (le truchement) et le syntagme verbal principal, ce qui peut conduire, nous l'avons vu plus haut, à une lecture ambiguë et favoriser par là-même l'emploi de la ponctuation par les deux points. Les exemples suivants sont exactement du même ordre, avec cependant une autonomisation plus grande du syntagme participial, isolé avant le syntagme sujet :

- Lui m'ayant dit que [...]: apres qu'il eut recité [...] : eux ayans dit que [...], ma consolation fut [...] (453)
- Ainsi que nous vismes renverser en mer une barque [...] : comme [...] nous fusmes aussi tost vers eux :les ayans tous trouvez nageans et rians sur l'eau, il y en eut un qui nous dit [...] (299)

Ce type d'hésitation, de juxtaposition de marques, nous ramène à notre point de départ. Si les deux points ne constituent pas, à proprement parler, une délimitation nette entre subordonnées et principale, ils contribuent toutefois, par le fait même qu'ils « repoussent » dans le contexte de droite des groupes tels que les appositions ou certaines propositions participiales, à la formation d'un ensemble plus complexe que le simple enchaînement : groupe nominal sujet + groupe verbal. Il nous semble intéressant d'interpréter les tendances que nous avons pu observer comme la trace d'une opération de grammaticalisation qui intègre des éléments périphériques initiaux à la structure propositionnelle ; preuve aussi que l'intégration de ces éléments ne s'effectue pas au même rythme : les subordonnées circonstancielles, en particulier les causales et les finales, apparaissent comme plus extérieures à ce mouvement général.

Notes

1 « Entre grammaire et rhétorique : à propos de la perception de la phrase au XVIe siècle », dans l’Information grammaticales, n°75, 1997, p. 7
2 Les références renvoient à l’édition de F. Lestringant (Livre de Poche, 1994), qui reprend la 2e édition (Antoine Chuppin, Genève, 1580)

Pour citer cet article :

COMBETTES Bernard (2014). "LA PONCTUATION ET L'ÉNONCÉ COMPLEXE AU XVIe SIÈCLE
(L'USAGE DES DEUX POINTS CHEZ JEAN DE LÉRY)".  Revue La Licorne , Numéro 52 (ÉPUISÉ) .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5836.php

(consulté le 21/09/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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