PARENTHÈSE(S)

Publié en ligne le 27 mars 2014

Par Camille LAURENS

La parenthèse, pour un écrivain, est en quelque sorte l’essence même de la littérature, l’âme du texte : les plus grands livres sont comme écrits entièrement entre parenthèses, les plus beaux romans surtout, qui saisissent de cette manière le sens oublié, la signification détournée, la vie négligée : car la parenthèse comprend tout ce qui n’a pas été dit aussitôt (ou si mal), tout ce qui ne tombe pas sous le sens, tout ce qu’il faut aller chercher loin derrière les apparences. Les parenthèses, comme les paumes autour d’un visage aimé, enserrent donc ce qui compte plus que tout : l’imagination, le désir, l’humour, l’inconscient, l’inouï (ce que les parents taisent ?).

Creusant le discours pontifiant ou le récit sans accroc, la parenthèse troue la parole d’un sens plus profond, plus vrai, plus juste ; rompant l’apparente aise du langage, elle fait surgir ce qu’on n’attendait pas mais à quoi l’on rend grâce : un souffle d’air, une respiration neuve. « On étouffe ici, disait Alphonse Allais, permettez que j’ouvre une parenthèse ». Elles s’ouvrent et se ferment en effet tels des poumons en activité, alimentant la pensée qui menaçait de s’étioler ; elles injectent au texte l’oxygène nécessaire à sa densité — le doute, l’hésitation, le détail : la parenthèse est l’apothéose de la nuance, voilà sa force et son génie. Roland Barthes, chez qui l’on a bêtement raillé comme un tic l’usage qu’il en fait, pousse très loin cet art-là, cette soudaine reprise du souffle, du sens, créant ainsi un texte inspiré, respiré, ouvert et intime à la fois, toujours en mouvement, jamais posé, restituant « cette pensée frôlée, tentée, tâtée (comme on tâte l’eau du pied) ». Ou encore Claude Simon, dont les constantes parenthèses (parfois imbriquées les unes dans les autres) travaillent le texte d’un creusement infini : « … ce silence maintenant peuplé d’une vaste rumeur : non pas celle de la guerre (à un moment, très loin, comme arrivant d’un autre monde, anachronique pour ainsi dire, à la fois dérisoire, scandaleuse et sauvage, retentit une série d’explosions : pas un bruit à proprement parler (ou alors quelque chose qui serait au bruit ce que le gris est à la couleur), pas quelque chose d’humain, c’est-à-dire susceptible d’être contrôlé par l’homme, cosmique plutôt, l’air plusieurs fois ébranlé, brutalement compressé et décompressé dans quelque gigantesque et furieuse convulsion, puis plus rien) ».

Petites fenêtres ouvertes sur l’intérieur, les parenthèses portent néanmoins les plus grandes ambitions : elles visent la liberté, ni plus ni moins — la liberté absolue de l’écriture. Elles affranchissent l’auteur de bien des contraintes et libèrent le récit de bien des servitudes — la chronologie, la syntaxe, le mot exact : leur corolle est tout sauf un étau. Ainsi la parenthèse règle-t-elle sans complexe la question de l’histoire ; elle permet aux chemins de nos jardins mentaux des bifurcations continuelles, des incidentes ; avec elle on peut toujours prendre la tangente. « Des gens dans un autobus. Mais il y en avait un (ou deux ?) qui se faisait remarquer […]. Il se prit de querelle, oui c’est ça, avec sans doute un autre voyageur (homme ou femme ? enfant ou vieillard ?) ». Bien aéré, le texte fait l’école buissonnière : jamais lourd, jamais dogmatique (pas de thèse dans la parenthèse).

Entre leurs mains en offrande s’annulent tous les problèmes posés par le temps au pauvre narrateur : à contre-courant de la trop nécessaire linéarité de l’écriture, elles accueillent ces couches superposées, ces étages de sens, ce millefeuille goûteux sans quoi la littérature n’est plus un plaisir. La parenthèse réalise notre vieux fantasme de simultanéité, de connaissance. Queneau — encore lui — fait ainsi parler et penser en même temps deux personnages :

« Qu’est-ce que (oh qu’il est mignon) t’insinues (il m’a appelé) sur mon compte (une mousmé), dirent, synchrones, Gabriel (et la veuve Mouaque), l’un avec fureur, (l’autre avec ferveur) ». Quant à Rimbaud, il y fait tenir toute la réflexion moderne sur le langage et ses bouquets : « Oh ! Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques (elles n’existent pas) ».

Où Grévisse avait-il donc la tête lorsqu’il écrivait : « Les parenthèses s’emploient pour intercaler dans la phrase quelque indication, quelque réflexion non indispensable au sens… » ? La parenthèse, c’est au contraire le lieu même du sens, le fond du texte (il n’existe pas), son plaisir : indispensable aux sens, donc.

(Mais je me tue à le dire — ça suffit. Baisse un peu l’abat-jour, veux-tu, et puis fermons la parenthèse)

Pour citer cet article :

LAURENS Camille (2014). "PARENTHÈSE(S)".  Revue La Licorne , Numéro 52 (ÉPUISÉ) .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5828.php

(consulté le 23/11/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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