LES VIRGULES DE CLAUDE SIMON

Publié en ligne le 20 mars 2014

Par Stéphane BIKIALO

« Le génie est une question de muqueuses. L’art est une question de virgules » (Fargue).
« La virgule fait l’homme » (Hugo)

« Signe universel1 », la virgule se caractérise par sa disponibilité, sa liberté d’emploi qu’emblématise ce geste délié, souple, laissant la main suspendue, en attente qui sert à la tracer sur la page. En témoigne la diversité de ses emplois métaphoriques : symbole botannico-érotique de part son étymologie (« petite verge »), symbole publicitaire d’une marque de sport bien connue des footballeurs brésiliens, aspect plus scatologique lorsqu’on la rencontre dans des toilettes publiques, et enfin manière de désigner toute variante d’un texte — dans l’expression « à la virgule près » notamment.

La virgule est donc un signe polysémique, polyvalent, complexe, dont l’unité apparente de forme dissimule une diversité des usages, fonctions, valeurs, que ceux-ci jouent sur le signifiant ou le signifié de ce « ponctème2 ».

De même que le mot, la virgule est un « nœud de significations3 », en particulier dans l’écriture de celui-ci, qui se caractérise par une raréfaction de la ponctuation forte aisément perceptible à la lecture et qui a souvent servi de support à ses détracteurs. C’est que moins que chez tout autre auteur la ponctuation n’a pour C. Simon le rôle d’outil de clarté logique qui lui a été dévolu pendant des siècles4. La ponctuation, et la virgule en l’occurrence, a pour l’auteur du Palace une fonction poétique qui passe par des valeurs mimétiques5, énonciatives et rythmiques dont va s’efforcer de rendre compte cet article. Par là nous tenterons de proposer une démarche de questionnement d’un texte à partir de sa ponctuation, de ses virgules, dont l’intérêt global est souvent évoqué6 mais rarement étudié en et pour lui-même7.

La ponctuation littéraire ne peut être étudiée en termes de règles, de normes. Si cela est particulièrement net dans l’écriture de C. Simon qui subvertit un certain nombre de règles, « réinvente » une ponctuation, c’est la nature même de la ponctuation qui est en jeu, fait essentiellement discursif, énonciatif au sens d’E. Benveniste, et dont le statut en langue reste souvent incertain, surtout en ce qui concerne la virgule. Ce signe est en effet le plus fréquent et le plus polysémique et J. Drillon, qui s’est essayé à répertorier les « usages de la virgule », en a recensé plus d’une centaine. Ce triple constat relatif à l’écriture simonienne, à la ponctuation et à la virgule rejaillit sur la conception du style. Moins que jamais le style ne peut être conçu dans ce domaine comme un écart par rapport à un hypothétique degré zéro.

Cette fonction poétique de la ponctuation est chez C. Simon affichée, revendiquée explicitement, comme en témoigne cette réponse à une enquête menée par A. Lorenceau :

Les problèmes que pose la ponctuation sont, dans l’écriture, parmi les plus difficiles à résoudre. [...] Ils sont étroitement liés au « ton » et par conséquent à la cadence choisie (ou qui parfois s’impose d’elle-même) et donc en relation intime (même dans la lecture silencieuse) avec la musique, hors laquelle aucun texte littéraire ne peut être produit (ne peut s’élaborer). Leurs « règles » sont chaque fois à réinventer8.

Ainsi, loin de se limiter à « suivre » le style, selon l’expression de J. Drillon9, la ponctuation participe du style chez C. Simon, contribue à l’élaboration d’une poétique spécifique, poétique à penser en terme de « rythme » au sens où G. Dessons et H. Meschonnic emploient ce terme. Le rythme relève dans cette perspective de « l’organisation du mouvement d’un discours par un sujet, avec son accompagnement prosodique, sa signifiance10 ».

Il y a une poétique du rythme quand l’organisation du mouvement de la parole dans l’écriture est le fait d’un sujet spécifique, qu’on appellera le sujet du poème. Ce sujet fait que l’organisation du langage est une subjectivation générale, et maximale, du discours [...]. Subjectivation du discours désigne l’effet de ce qui apparaît dans un texte quand on y considère le fonctionnement du rythme comme la matière d’une sémantique spécifique, d’une activité qui n’est pas celle de la désignation du sens mais la constitution de séries rythmiques et prosodiques11.

C. Simon insiste sur cette fonction prosodique en rappelant qu’« il est impossible d’écrire si on n’est pas dans un certain tempo. [...] Une phrase qui n’est pas “ bien balancée ” (que le rythme soit long, court, heurté ou sinueux, peu importe) est, ipso facto, sur le plan du sens, vide, creuse12 ». Cette seconde incursion dans l’épitexte simonien souligne la solidarité des facteurs rythmiques et sémantiques dans le texte littéraire au niveau de la ponctuation. En ce qu’elle cumule trois fonctions fondamentales dans tout texte — prosodique, syntaxique et sémantico-énonciative13 —, la ponctuation s’avère être en effet un domaine d’étude privilégié de la stylistique telle que nous la concevons. Celle-ci consiste à rendre compte du « versant perceptible14 » d’un discours singulier, en s’attachant aux différents niveaux d’analyse langagiers sans autres restrictions que celles recommandées par l’œuvre étudiée, et en visant à une mise en relation de ces différents niveaux d’analyse non seulement entre eux mais avec des extérieurs au langage. C’est donc à la fois par la mise en relation des différentes fonctions de la ponctuation et par leur convergence avec d’autres traits langagiers que nous nous efforcerons d’approcher le style de C. Simon dans l’incipit du Palace.

Nous partirons donc de la première phrase — qui est aussi le premier paragraphe — du Palace, roman publié en 1962, souvent négligé dans l’œuvre de C. Simon. Cet extrait comporte vingt-trois virgules (numérotées par ordre d’apparition entre crochets), quatre séquences entre parenthèses, un tiret double, une fois deux-points, et un point final. Il est donc emblématique du style de C. Simon qui se caractérise par une très forte proportion de virgules, comme l’a montré par C. Gruaz15. L’intérêt va être de tenter de distinguer ces multiples virgules puisque, selon N. Catach, la virgule « n’a qu’un tort, elle est répétitive16 ». Nous voudrions montrer que derrière ou en plus de cette identité, répétition apparente, la virgule peut prendre une grande variété de valeurs qui en font un élément fondamental de cette écriture, et de cet extrait en particulier, dans lesquels identité et altération s’imbriquent.

Et à un moment,[1] dans un brusque froissement d’air aussitôt figé (de sorte qu’il fut là — les ailes déjà repliées,[2] parfaitement immobile — sans qu’ils l’aient vu arriver,[3] comme s’il avait non pas volé jusqu’au balcon mais était subitement apparu,[4] matérialisé par la baguette d’un prestidigitateur),[5] l’un d’eux vint s’abattre sur l’appui de pierre,[6] énorme (sans doute parce qu’on les voit toujours de loin),[7] étrangement lourd (comme un pigeon en porcelaine,[8] pensa-t-il,[9] se demandant comment dans une ville où la préoccupation de tous était de trouver à manger ils s’arrangeaient pour être aussi gras,[10] et aussi comment il se faisait qu’on ne les attrapât pas pour les faire cuire),[11] avec son soyeux plumage tacheté,[12] gris foncé,[13] à reflets émeraude sur la nuque et cuivrés sur le poitrail,[14] ses pattes corail,[15] son bec en forme de virgule,[16] sa gorge bombée : quelques instants il resta là,[17] l’œil stupide et rond,[18] tournant la tête sans raison à droite et à gauche,[19] passant d’une position à l’autre par une série de minuscules et brefs mouvements,[20] puis (sans doute parce que l’un de ceux qui étaient dans la chambre fit un geste,[21] ou du bruit),[22] aussi brusquement qu’il s’était posé,[23] il s’envola.

Différents plans d’analyse de la virgule peuvent être mobilisés, que nous évoquerons sans tous les traiter de manière détaillée, selon le principe d’une stylistique non pas « sèche » comme la défendent certains mais pertinente, adaptée aux problématiques posées par le texte.

Par son unité formelle, typographique, la virgule donne l’illusion d’une uniformité du texte où tous les éléments seraient sur le même plan. Cet effet de nivellement confère à la phrase simonienne ce caractère de prolifération anarchique souvent commenté, à l’instar de G. Roubichou qui évoque « un mouvement digressif, proliférant, relativement contrôlé17 ». C’est ce « relativement contrôlé » qui nous intéresse : si la phrase simonienne semble souvent se perdre et perdre son lecteur, elle manifeste en fait une hiérarchisation qui lui est propre qu’une distinction des différentes virgules permet de restituer. Les virgules ne se situent de fait pas toutes au même niveau, ce qui leur confère un coefficient de « force » variable. La virgule [20] relève de la ponctuation de phrase, interpropositionnelle, au même titre que les deux-points — à valeur de ponctuation intermédiaire. Elle distingue des propositions juxtaposées posant une successivité de procès — successivité marquée par l’aspect non-sécant du passé simple et l’adverbe « puis » : « ...l’un d’eux vint s’abattre sur l’appui de pierre : quelques instants il resta là, puis il s’envola ». Apparaît ainsi un premier niveau, une sorte de phrase minimale en trois temps, qui impose un statut d’ensemble narratif à cette séquence. Cette phrase minimale n’est toutefois obtenue qu’au prix de distorsions et de raccourcis. Mais cette insuffisance même de l’analyse est signifiante. Elle permet de mettre en avant l’effet d’attente, de suspension initiale du fil narratif qui n’ouvre pas la phrase, et la valeur clausulaire du dernier segment, mise en valeur par l’absence de collocation entre le « puis » et la formule finale « il s’envola ». Ces deux éléments pourtant associés au niveau de la progression phrastique sont disjoints par une parenthèse, puis par une subordonnée conjonctive relationnelle encadrée par une virgule double [22] et [23]. Cette disjonction a du reste été renforcée entre la première version de ce fragment18 et la version définitive.

Ce n’est qu’à un deuxième niveau, intrapropositionnel, qu’interviennent la majeure partie des virgules et du texte19. A ce niveau apparaissent un certain nombre de syntagmes que l’on peut répartir en deux groupes principaux : les compléments circonstanciels et les caractérisants. Le texte prend alors une orientation nettement descriptive. Par cette hiérarchisation à laquelle nous mène l’analyse des différentes virgules se trouve ainsi matérialisée au plus précis du texte « la bataille incessante du récit et de la description, seule guerre que dramatise ce récit » selon S. Sykes20. Avant de revenir avec plus de précision sur le(s) mode(s) d’enchaînement(s), et donc de lecture, proposé(s) par ces virgules de deuxième niveau — car elles n’ont pas toutes la même valeur —, notons qu’un troisième niveau semble discernable au sein de parenthèses et des tirets doubles. Ces signes doubles marquent en effet un « décrochage (typo)graphique » révélant une « opération énonciative d’ajout » selon S. Boucheron21. Un certain nombre d’éléments mis entre parenthèses prennent ainsi la valeur de commentaires méta-énonciatifs22 que soulignent les locutions adverbiales « sans doute » intervenant à deux reprises, ou l’incise entre les virgules [8] et [9] « pensa-t-il ». Une troisième instance mérite donc d’être ajoutée à cette bataille évoquée par S. Sykes : l’énonciation, la subjectivité.

Les ramifications de la phrase simonienne ont pour effet de ne jamais nous faire oublier que la phrase est d’abord « la vie même du langage en action23 ». Comme l’a rappelé C. Rannoux, la ponctuation « n’a pas ici une fonction de découpage logique mais définit des phases d’énonciation24 ». Aussi, après avoir entrevu le rôle joué par la virgule dans la délimitation de phases narratives, puis descriptives, insisterons-nous désormais sur la valeur énonciative de ce ponctème, dont N. Catach a rappelé qu’il est « matériellement [...] l’ancêtre du guillemet25 ». La progression phrastique apparaît « contrôlée », ordonnée par des lois spécifiquement énonciatives, ce qui pose le problème de l’orientation de la virgule et de sa combinaison ou non avec d’autres signes.

La différence entre les virgules qui délimitent des éléments constitutifs de la phrase — virgules simples, « séparateurs faibles, entre parties de phrases26 » — et celles qui ont une valeur d’encadrement, interrompent la progression de la phrase, pour y insérer une énonciation distincte — virgules doubles —, est loin d’être évidente. D’autant que la loi de « contraction27 » postule le non cumul de certains signes, et que certaines virgules pouvant apparaître simples sont en fait absorbées par un signe antécédent ou subséquent.

En outre, si la virgule marque les limites entre les segments, la nature de son orientation dépend de l’interprétation du signifié de ce signe. Comme l’a remarqué en effet N. Catach, la virgule est typographiquement tourné vers le segment qui précède28, mais cette détermination purement graphique dissimule une distinction possible — même si non immédiatement perceptible à la différence de la parenthèse ou des guillemets — entre virgule ouvrante et fermante.

A travers cette distinction entre virgule simple et virgule double d’une part, et virgule ouvrante et fermante d’autre part, c’est plus fondamentalement le degré et la nature de l’intégration du segment détaché par une virgule qui est en jeu. N. Catach distingue selon ces différents critères la « virgule plus » et la « virgule moins29 ». La virgule plus est un « signe non obligatoirement couplé, [qui] assure des fonctions constructives, tout à fait comparables à celles des conjonctions de coordination, parfois même de subordination », et qui « associe en cas d’énumération des segments d’ordre similaire », mis en facteur commun. La virgule moins, « toujours double ou couplée avec un autre signe, apparaît dans deux positions : en cas d’incidentes (virgules-parenthèses pour les ajouts, incises, appels, etc.) et en cas de déplacement d’un segment (virgules d’inversion) ». « La (ou les) virgules moins (petites sœurs des parenthèses, plus discrètes et de valeur moindre, l’une d’elles pouvant être virtuelle ou réalisée) permettent d’extraire, de déplacer ou de rajouter à n’importe quel endroit de la chaîne (mais pas n’importe où) un segment qui ne se situe pas sur le même plan que le reste de la phrase ».

Certaines virgules sont assurément des « virgules plus » : la virgule [10] qui, associée à la conjonction de coordination « et » renforcé par l’adverbe « aussi », relie deux subordonnées interrogatives indirectes introduites par « comment » et favorise l’ellipse du participe présent « se demandant » ; mais aussi les virgules [11], [12], [13], [14], [15] et [16] qui lient entre eux l’ensemble des syntagmes nominaux ou adjectivaux à valeur caractérisante qui forment l’énumération descriptive du pigeon. Il convient de distinguer parmi ces syntagmes ceux à valeur d’épithète détaché dépendant du nom « plumage » (virgules [12] et [13]), et ceux mis en facteur commun par la préposition « avec » (virgules [11], [14], [15], [16]) qui n’est pas répétée.

L’on peut encore évoquer les virgules [17], [18] et [19] qui relient des syntagmes à valeur attributive, en mettant sur le même plan syntagme nominal et participes présents.

Quant à la « virgule moins », elle est explicitement repérable dans les virgules [8] et [9] qui isolent une incise signalant un monologue intérieur. Dans ce cas, la distinction entre virgule ouvrante [8] et fermante [9] est aisée. Les virgules moins en revanche possèdent la double valeur de conjonction et de disjonction, qui fait de la virgule un signe contradictoire, « en quelque sorte oxymorique » pour reprendre la formule de J. Dürrenmatt30, signe idéal d’une écriture faisant jouer en permanence continuité et discontinuité. La virgule joue sur l’entre-deux, elle est un seuil, un signe frontière à la fois tourné vers ce qui précède et ce qui suit, qui permet à la fois une conjonction syntaxique — par l’équivalence fonctionnelle qu’elle pose — et une disjonction sémantique car les référents ou les caractérisations qu’elle relie sont distincts.

Il est une virgule qu’on s’étonnera peut-être de ne pas retrouver dans cette série, à savoir la virgule [21] associant deux syntagmes nominaux complément d’objet par le biais de la conjonction « ou ». Selon J. Drillon31, cette virgule n’est pas nécessaire dans la mesure où les deux termes sont opposés, ce qui confère au « ou » une valeur déterminative, impliquant une alternative. La présence d’une virgule induit une interprétation explicative, qui ne rend pas le choix nécessaire. Dans la mesure où les référents sont clairement distincts, et donc qu’un choix référentiel s’impose, c’est du côté de l’énonciation et du rythme qu’il faut chercher la justification de cette présence. La virgule place donc sur un plan d’équivalence énonciative les deux syntagmes, manifestant l’hésitation de l’instance émettrice ce que marquait déjà le « sans doute » à l’ouverture de la parenthèse. L’équivalence fonctionnelle peut donc se doubler d’une équivalence référentielle ou énonciative, posée par le locuteur au sein même de son dire.

Ces cas rendent l’interprétation de la virgule équivoque au regard des deux types évoqués précédemment. Ainsi les virgules [3] et [4] mettent-elles en relation trois segments selon des procédures complexes que nous allons tenter d’éclaircir :

« (de sorte qu’il fut là — [...] — sans qu’ils l’aient vu arriver, [3] comme s’il avait non pas volé jusqu’au balcon mais était subitement apparu, [4] matérialisé par la baguette d’un prestidigitateur), [5]

Les virgules relient les segments deux à deux mais ce lien n’est pas de même nature dans les deux cas, ce qui engage une interprétation de la virgule différente, et dont ne rend pas clairement compte la distinction entre virgule plus et moins.

La virgule [3] relie deux subordonnées circonstancielles introduites respectivement par « sans que » et « comme si ». De même nature, ces deux subordonnées ont aussi une fonction équivalente par rapport à la principale, ce qui conférerait une valeur de virgule plus à la virgule [3]. Toutefois ces deux expressions témoignent d’une équivalence sémantique, d’une coréférence, puisqu’elles dénotent toutes les deux une arrivée subite sur le mode du surgissement, de l’apparition instantanée, sans processus. Par ce lien sémantique, la seconde circonstancielle apparaît comme un commentaire méta-énonciatif de la première, une glose en incise, ce qui donnerait à la virgule [3] une valeur de virgule ouvrante d’une incise se fermant à la virgule [4], donc des virgules moins. Cette émergence énonciative est sensible à travers la négation « sans que » relayée par la reformulation en « non pas... mais », et à travers l’hypothèse du « comme si ». La négation signale en effet, selon Ducrot32, la présence d’un « locuteur divisé ». Ce dédoublement de l’énonciateur est aussi marqué par la prédication en deux temps inhérente à ce type de formes. Le détachement graphique par la virgule est le signe d’une prédication seconde, comme l’ont montré les derniers travaux de B. Combettes33 et de F. Neveu. Les deux subordonnées sont donc autonomes et la virgule prend une valeur conjonctive, mais le deuxième segment peut être interprété soit comme un commentaire du premier et dans ce cas il y a dépendance sémantique, soit comme une simple prédication seconde relativement autonome.

La virgule [4] ne lie pas les deux segments sur le même principe, même s’il y a là aussi hésitation entre virgule plus et moins. Cette fois, le second syntagme, introduit par le participe passé « matérialisé », est dépendant du précédent ; il est apposé au participe passé « apparu » selon la définition de l’apposition proposée par F. Neveu en terme de « relation de dépendance syntaxicosémantique unilatérale d’un segment (le segment détaché) à l’égard d’un autre (le segment support34) ». On est encore dans l’ajout énonciatif à valeur reduplicante car le syntagme apposé a ici une valeur métaphorique.

Ainsi ces deux virgules se distinguent par le degré de dépendance qu’elles instaurent entre un segment et un autre. On parlera de nomination ou de prédication multiple en relation de juxtaposition pour le premier cas avec interdépendance des différents termes de la construction, et de nomination multiple en relation d’apposition, de dépendance. Ce métalangage descriptif nous semble nécessaire pour décrire des modalités d’énumération complexes, dont une analyse purement syntaxique en termes de virgule plus et moins ne peut se satisfaire, puisqu’interviennent des facteurs sémantico-référentiels, énonciatifs et rythmiques.

Cela implique une réflexion sur la nature de la hiérarchisation et le poids informatif des segments phrastiques postposés à une virgule. Selon Beauzée, la virgule sert en effet à introduire les « hors-d’œuvre » grammaticaux, groupes secondaires raccrochés plus ou moins artificiellement à la phrase35. Les virgules de nomination multiple, reliant des groupes en relation de paraphrase, semblent isoler des segments incidents énonciativement, et sur le mode de la prédication seconde. Mais l’interprétation et la valeur conférables à cette prédication seconde varient selon qu’on en fait un segment secondaire, un ajout non nécessaire, ou au contraire un élément fondamental non seulement du sens, selon le principe d’une progression du moins au plus informant, ce qui est confirmé par l’accentuation possible du second segment, mais aussi de la problématique énonciative posée par le texte36.

L’analyse des virgules de multinomination induit donc une réflexion sur la prise en charge énonciative de cet extrait. Un certain nombre d’indices de subjectivité parcourent ce texte, même si l’instance énonciatrice n’est à aucun moment précisée. L’incise « pensa-t-il », signe le plus direct de cette présence, ouvre la possibilité d’une prise en charge par un personnage dont la référence reste vague selon le principe de « l’anaphore suspendue ». Cette notion, proposée par C. Rannoux pour désigner « cette suspension de la référence que permet l’emploi de pronoms représentants dont la source n’est pas véritablement différée (ce qui donnerait lieu à la cataphore), mais est comme sous-entendue, et n’est livrée que par indices fragmentaires37 », vaut pour l’ensemble des actants de cet extrait (« il » pour le pigeon, « ils » pour les personnages présents dans la pièce, « on » pour les habitants de la ville). Cette suspension de la référence énonciative crée un doute sur la nature de la prise en charge de ce récit. Les formes de multinomination étudiées à travers certaines virgules et confortées par les négations, les modalités notamment épistémiques — « sans doute » —, ou encore les parenthèses, dont L. Spitzer a rappelé en une jolie formule qu’elles sont « les judas par lesquels le romancier regarde son action et ses lecteurs, leur fait des signes, des clins d’œil38 », témoignent d’une certaine polyphonie énonciative. Mais cette omniprésence et cette pluralité énonciatives peuvent être imputables soit à un dédoublement du personnage, soit à la co-présence de ce personnage et du narrateur. Cette hésitation est pertinente dans les deux cas : le personnage du Palace est en effet placé sous le signe de la dualité temporelle, puisqu’il revient à Barcelone quinze ans après les événements racontés qu’il se remémore, les deux époques et donc les deux états du personnage se confondant selon le principe de la « révolution » dont le sens technique est donné en exergue du roman : « Mouvement d’un mobile qui, parcourant une courbe fermée, repasse successivement par les mêmes points » ; mais l’écriture de C. Simon se caractérise aussi par une mise en scène de la textualité, du « présent de l’écriture », qui passe par un ensemble de procédés méta-énonciatifs dont la multinomination est à la fois le plus implicite et le plus fréquent.

Sous une apparente fonction de structuration textuelle, la virgule a donc en charge de créer en permanence39 ces décrochages énonciatifs. Elle met en avant « l’oralité » de ce texte, à savoir, selon G. Dessons et H. Meschonnic, « le mode de signifier où le sujet rythme, c’est-à-dire subjective au maximum sa parole40 ». « Ce rythme se réalise en un phrasé, qui fait que la prose fait entendre son dire dans ce qui est dit. Dans un roman, il fait l’énergie de l’écrire en tant que dire41 ». Ce texte représente donc avant tout un « événement rythmique42 », marqué par une subjectivation maximale. Cette subjectivation passe par des traits prosodiques précis. La virgule de nomination multiple isole en effet des groupes rythmiques qui prennent une valeur discriminative — notamment la virgule [7] qui relie deux syntagmes adjectivaux — donc avec redoublement accentuel43. Elle favorise en outre une suspension de la phrase — qui redouble la suspension référentielle — qui progresse par à-coups, par relances constantes.

C’est ainsi le cheminement même de l’écriture qui est signifié en même temps que cette écriture mime le mode de progression du pigeon « passant d’une position à l’autre par une série de minuscules et brefs mouvements44 ». Cette analogie entre actant et écriture est au reste posée dans le texte même par le biais d’un emploi métaphorique du terme « virgule » permis par, et jouant sur, le signifiant et utilisant le nom métalinguistique45 qui permet de désigner le signe : « ...son bec en forme de virgule... ».

Le pigeon apparaît donc comme une métaphore de l’écriture romanesque46, cette écriture qui se met en marche dans cet incipit, passe de l’immobilité au mouvement. Aragon a décrit l’incipit comme un « carrefour [...] entre se taire et dire, entre la vie et la mort, entre la création et la stérilité47 ». A travers l’image du pigeon, c’est bien cette tension qui se joue au niveau des personnages marqués par la mort48, mais surtout de l’écriture. La virgule, par la subjectivation, le rythme qu’elle met en œuvre, par les variations interprétatives qu’elle favorise entre segments conjoints ou disjoints, intégrés ou non et à des niveaux pluriels — syntaxique, sémantique, énonciatif —, est le vecteur essentiel de ce mouvement, de cette vie de l’écriture. Elle confère au texte ce caractère proliférant — comme le pigeon est « énorme », « gras49 » —, progressant par saccades, par relances accentuelles perpétuelles provoquant une continuité de l’écriture au-delà de la discontinuité. Elle fait de ce texte et de la phrase simonienne cet « événement évanouissant » selon la formule d’E. Benveniste.

Finissons par une note plus humoristique et gratuite qui est en même temps un bel hommage à la ponctuation et à la virgule effectué par J.-M. Gourio dans son roman Chut ! (1998) :

Mathilde rougit bien sûr en voyant le poil collé sur une phrase de J.-J. Rousseau, virgule que n’avait pas prévu l’auteur, la phrase disait. Né dans une famille où régnaient les mœurs et la piété, élevé ensuite avec douceur chez un ministre plein de sagesse et de religion, j’avais reçu dès ma plus tendre enfance des principes [...]. Les Rêveries du promeneur solitaire de J.-J. Rousseau s’étaient enrichies d’un poil de ponctuation pubien, collé entre « ministre » et « plein de sagesse et de religion », ce qui faisait lire : « élevé ensuite avec douceur chez un ministre — poil de cul — plein de sagesse et de religion, j’avais reçu dès ma plus tendre enfance des principes... », ce qui changeait le sens de la phrase, car cette sagesse et cette religion qui avaient dans le texte originel empli le ministre se mettaient maintenant et grâce au poil de cul à emplir J.-J. Rousseau lui-même par la magie de la langue et les finesses de sa ponctuation50.

AUTHIER-REVUZ J. (1995),

Ces mots qui ne vont pas de soi. Boucles réflexives et non-coïncidences du dire, tomes 1 et 2, Larousse.

CATACH N. (sous la direction de) (1980),

Langue française n° 45 : « La Ponctuation », Larousse.

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La Ponctuation, P.U.F., « Que sais-je ? » n° 2818.

DESSONS G., MESCHONNIC H. (1998),

Traité du rythme des vers et des proses, Dunod.

DRILLON J. (1991),

Traité de la ponctuation française, Gallimard, « Tel ».

DÜRRENMATT J. (1990),

Poétique de la ponctuation, Thèse de doctorat présenté à l’Université de Paris III.

DÜRRENMATT J. (1998),

Bien coupé mal cousu. De la ponctuation et de la division du texte romantique, P.U. Vincennes.

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« La ponctuation, c’est l’homme... Emploi des signes de ponctuation dans cinq romans contemporains », Langue française n° 45.

LE GOFFIC P. (1993),

Grammaire de la phrase, Hachette.

LORENCEAU A. (1980),

« La ponctuation chez les écrivains d’aujourd’hui. Résultats d’une enquête », Langue française n° 45.

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Études sur l’apposition. Aspects du détachement nominal et adjectival en français contemporain dans un corpus de textes de J.-P. Sartre, Paris, Champion.

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L’écriture du labyrinthe. Claude Simon, « La Route des Flandres », Paradigme, Orléans.

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Grammaire méthodique du français, P.U.F.

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« Aspects de la phrase simonienne », dans Lire Claude Simon. Actes du colloque de Cerisy, Paris, Les Impressions Nouvelles (réédition de 1986).

Notes

1 . N. Catach (1994), p. 54.
2 . N. Catach (1980), p. 21 : « L’unité à deux faces constituée par le signe matériel et sa fonction peut être appelée le ponctème ».
3 . Selon l’expression de J. Lacan reprise par C. Simon (1972), « La fiction mot à mot », dans Nouveau Roman : hier, aujourd’hui. Tome 2, colloque de Cerisy, U.G.E.
4 . J. Dürrenmatt a parfaitement commenté la rupture conceptuelle émergeant avec la littérature romantique dans Bien coupé mal cousu. De la ponctuation et de la division du texte romantique (1998).
5 . « Je n’ai pas pu mettre un seul point dans le chapitre où je décris la mort de mon colonel : là vraiment,c’était une telle mélasse, c’était tellement informe et chaotique que je pouvais tout juste placer des virgules ! J’avais déjà raconté le même épisode dans La Route des Flandres, mais avec des points, c’est-à-dire des arrêts. Je trouvais que ça traduisait mal cette impression de débâcle infinie » : Entretien entre C. Simon et A. Clavel, L’Evénement du jeudi, du 31/08 au 06/09/1989.
6 . J. Drillon (1991) écrit ainsi que la virgule est « le plus intéressant [...], le plus subtil, le plus varié » (p. 145) des signes de ponctuation, et M. Riegel, J.-C. Pellat et
R. Rioul (1994) qu’il est « sans doute le plus stylistique » (p. 90).
7 . Une démarche proche de la nôtre, dans son projet plus que dans sa démarche, a été proposée par F. Giard dans « Mémoire, mesure : implications d’une virgule dans L’expulsé de Beckett », L’information grammaticale n° 81, mars 1999.
8 . Cité par A. Lorenceau (1980), p. 95.
9 . « La ponctuation n’est pas essentielle », elle « ne fait pas le style », mais « SUIT le style, elle ne fait que lui donner son relief, sa lisibilité » (J.Drillon, 1991, p. 63-64).
10 . G. Dessons, H. Meschonnic (1998), p. 45.
11 . Ibid., p. 43-44.
12 . C. Simon. Entretien avec A. Poirson et J.-P. Goux, « Un homme traversé par le travail », La Nouvelle critique, n° 105, juin-juillet 1977, p. 39.
13 . M. Riegel, J.-C. Pellat, R. Rioul (1994), p. 84.
14 . G. Genette (1991), Fiction et diction, Seuil, p. 135.
15 . C. Gruaz (1980), p. 116-118.
16 . N. Catach (1994), p. 57.
17 . G. Roubichou (1975), p. 193.
18 . Publié en février 1962 dans Les Lettres Nouvelles n° 22, et dans lequel les virgules [20] et [22] n’apparaissaient pas.
19 . A savoir les virgules numérotées [1], [5], [6], [7], [11], [12], [13], [14], [15], [16], [17], [18], [19], [22] et [23].
20 . S. Sykes (1979), Les Romans de Claude Simon, Paris, Minuit.
21 . S. Boucheron (1996), Parenthèse et tiret double : étude linguistique de l’opération de décrochement (typo)graphique, thèse à paraître aux éditions Peeters, Bibliothèque de l’Information Grammaticale.
22 . Cf. J. Authier-Revuz (1995).
23 . E. Benveniste (1966), Problèmes de linguistique générale, tome 1, Paris, Gallimard, p. 129.
24 . C. Rannoux (1997), p. 147.
25 . N. Catach (1980), p. 22.
26 . P. Le Goffic (1993), p. 64.
27 . Notion proposée par L. Hirschberg et reprise par C. Tournier dans Langue française n° 45 (1980), p. 39.
28 . « Détermination due au sens de l’écriture » comme l’illustre l’exemple de l’arabe, langue que l’on écrit de droite à gauche, et dans laquelle « la virgule est tournée vers la droite ». Cf. N. Catach (1994), p. 55.
29 . N. Catach (1994), p. 64-66.
30 . J. Dürrenmatt (1990), p. 33.
31 . J. Drillon (1991), p. 182.
32 . Cité par P. Henry (1984), « Les faits sont têtus mais ne parlent point. Quelques remarques sur l’énonciation et la pragmatique en linguistique », DRLAV n° 31, p. 111.
33 . B. Combettes (1998), Les Constructions détachées en français, Gap, Ophrys.
34 . F. Neveu (1998), p. 67.
35 . Cité par J. Dürrenmatt (1990), p. 43.
36 . Ce problème est posé de manière particulièrement prégnante dans l’oralisation du texte, comme le confirme cette phrase de C. Simon (cité dans la discussion suivant la communication de G. Roubichou, 1975, p. 215) : « j’ai été conduit [...] à faire une lecture publique d’un passage d’un de mes romans. J’ai donc lu quelques pages du Palace, mais cela m’a paru impossible sans supprimer les parenthèses, de telle sorte que ce n’était plus le même texte ».
37 . C. Rannoux (1997), p. 103.
38 . L. Spitzer (1970), « le style de Marcel Proust », dans Études de style, Gallimard, « Tel », p. 412.
39 . La prégnance de la virgule avec cette fonction remet en cause, et même inverse, l’idée d’une littérature objective, désincarnée souvent utilisée pour commenter les œuvres de C. Simon et du Nouveau Roman en général.
40 . G. Dessons, H. Meschonnic (1998), p. 46
41 . Ibid., p. 201.
42 . Ibid., p. 206.
43 . Ibid., p. 130-133.
44 . On retrouve là la tension entre mimesis et textualité à l’œuvre dans l’écriture de C. Simon qu’a décrite avec pertinence C. Rannoux (1997).
45 . Cette utilisation métaphorique du nom métalinguistique est fréquente chez l’auteurÊ: « le visage étroit et blafard n’est taché que par la bouche aux lèvres minces, avivées de rouge, et un sourcil peint avec application, très noir, affectant la forme d’une virgule inclinée, la pointe en l’air. » (Triptyque, p. 179) ; « les flots verdâtres, les rochers violets, l’écume, le ciel bas, sont figurés indifféremment au moyen de petits coups de pinceau en forme de virgules ou de minuscules croissants » (Leçon de choses, p. 15).
46 . Ce qui a été évoqué — sans être montré — par S. Sykes, op. cit., p. 92.
47 . L. Aragon (1969), Je n’ai jamais appris à écrire ou les incipit, Skira, repris en Champs Flammarion, p. 41-42.
48 . Cf. Le Palace, p. 91 : « comme s’ils avaient été conduits par la mort même ».
49 . L’on pourrait accumuler les signes métaphoriques. Ainsi la couleur grise qui rappelle les signes sur la page, l’aspect « soyeux », « comme un pigeon de porcelaine » en accord avec l’écriture très travaillée de C. Simon...
50 . J.-M. Gourio, Chut !, Julliard, 1998, p. 38-39.

Pour citer cet article :

BIKIALO Stéphane (2014). "LES VIRGULES DE CLAUDE SIMON".  Revue La Licorne , Numéro 52 (ÉPUISÉ) .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5711.php

(consulté le 21/09/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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