Mes parenthèses (entre deux Écrits)

Publié en ligne le 20 mars 2014

Par Martin WINCKLER

à Raphaël Monticelli

Tout récemment, alors que j’intervenais après une projection de La Maladie de Sachs, de Michel Deville, une spectatrice plus rouée que les autres m’a demandé comment un homme aussi bavard que moi pouvait écouter les gens « aussi bien » (que semblaient le montrer le film et le livre).

Je lui ai répondu qu’une de mes amies, l’écrivain Camille Laurens, avait un jour déclaré à Libération qu’elle écrivait parce que, chez elle, personne ne disait jamais rien. Pour ce qui me concerne, c’est exactement le contraire : chez moi, tout le monde parlait en même temps. De sorte qu’il était très difficile de pouvoir en placer une, surtout lorsqu’on était un jeune garçon. Je me suis probablement mis à écrire en partie pour ça : pour placer ce que j’avais à dire.

Au début, je n’écrivais pas grand-chose. Mon premier journal intime (commencé à l’âge de 14 ans) est truffé de points de suspension. Terrorisé à l’idée que quelqu’un puisse tomber dessus (ça n’était pas qu’un fantasme : j’ai pris un jour ma mère la main dans le sac), je laissais en suspens un certain nombre de choses : les noms des gens, les sentiments, les pensées inconvenantes ou qui me brûlaient les doigts à l’écriture. Les points de suspension me donnaient le sentiment que, plus tard, je saurais encore de quoi il s’agissait.

Plus tard, mes phrases se sont allongées. Les points de suspension restaient légion, mais entre eux, les mots ont peu à peu osé se déposer.

En 1989, j’ai publié un premier roman, La vacation. À ma grande surprise, certains l’ont qualifié « d’expérimental ». Je pensais que ce terme résultait de la publication du livre par une maison d’édition exigeante (P.O.L) plus que de la forme même du livre. Je me trompais. Quelques années plus tard, une jeune femme me déclara avoir écrit un mémoire de maîtrise sur « La parenthèse dans La vacation ». Cette nouvelle me fit d’abord rire, puis m’intrigua. Qu’est-ce qu’elle avait pu donc écrire à ce sujet ? Au premier abord, il s’agissait d’un gag. Mais à la réflexion1...

Une petite parenthèse pour expliquer la structure du livre en question. La vacation, tout entier raconté à la deuxième personne du singulier par un narrateur dont l’identité ne sera connue qu’au dernier paragraphe, se compose de trois parties.

La première partie (Mardi) décrit par le menu, d’une manière « froide », « clinique », les faits et gestes de Bruno pendant les trois ou quatre heures qu’il passe dans le service d’IVG où il exerce une fois par semaine.

La deuxième partie (Jeudi) est elle-même constituée de deux récits parallèles : le premier (appelons-le « Pensées parasites ») reprend le texte de la première partie et intercale au beau milieu des phrases, entre parenthèses, les pensées du personnage principal, qui surgissent ainsi du texte « objectif » précédemment traversé par le lecteur ; le second récit (appelons-le « Transcrire la vacation ») est la description, plutôt linéaire, plutôt fantasmatique, plutôt ironique, de la démarche d’écriture de Bruno : comment il cherche à rendre compte de sa singulière expérience, quels rêves naissent de cette démarche, à quelles désillusions et à quelles interrogations morales il se trouve confronté en rédigeant son manuscrit. Les deux récits parallèles s’acheminent vers le même paroxysme, traité de manière différente.

La troisième partie (Vendredi), longue de quelques pages, s’éloigne radicalement des deux précédentes pour renvoyer Bruno, le lecteur et les récits qui précèdent à une réalité brutale, plus violente et moins confortable que ne le sont les pires « affres » de l’écrivain. Cette troisième partie est écrite au futur, tandis que les précédentes sont écrites au présent. Elle achève le livre, on peut même dire qu’elle lui donne un coup de grâce.

C’est dans les deux récits de la deuxième partie que l’usage de la parenthèse est le plus intensif. Je tiens à préciser que cet usage n’est pas issu d’une recherche formelle particulière, ni d’une théorie personnelle de l’écriture, mais d’un faisceau de circonstances et de choix « pratiques » […] ou du moins considérés consciemment comme tels.

Avant de rédiger la version « définitive » de La vacation, j’avais en effet tapé à la machine, pendant une année, un long texte d’un seul tenant, sans chapitrage ni découpage. Il s’agissait d’un monologue dont le narrateur désignait déjà Bruno en disant « tu », mais décrivait pêle-mêle le déroulement de son travail d’avorteur, les litanies des femmes hospitalisées et les pensées profondes du personnage.

Après avoir sué sang et eau sur ce texte (j’ai longtemps pensé que je ne pourrais jamais l’achever), j’ai fini par lui mettre un point final. Ensuite, je l’ai relu. Pour réaliser, à ma grande tristesse, qu’il ne s’agissait pas d’un roman. Personne ne me l’a dit, je l’ai compris seul. Cette révélation fut si dure pour moi que je me sentis extrêmement abattu. Ce qui me sauva fut l’achat de mon premier ordinateur. Équipé d’un Olivetti à double lecteur de disquettes 5, 25 (une disquette programme, une disquette fichier), j’apprenais simultanément le DOS et la maîtrise du traitement de texte (Word 3 !) et « démontais » ce que j’avais initialement écrit, en produisant non pas un texte mais trois.

Contraint de sauvegarder fréquemment, afin de ne pas risquer de perdre ce que je venais d’écrire, j’ai rédigé la première partie en usant de chapitres courts, rythmés par la succession des gestes, des entrées ou des sorties de personnages.

Pour écrire le récit « Pensées parasites », je me suis simplement assis devant le texte de chaque chapitre de la première partie, j’ai commencé à le réécrire... et j’ai laissé les pensées s’intercaler dans le texte au fil de la lecture/écriture (je veux dire qu’à intervalles réguliers, le texte qui s’inscrivait sur l’écran n’était plus celui que je lisais, mais celui qui me venait à la conscience par association libre...) Dans ce récit, la parenthèse ouvrante permet de signaler le passage du texte « lu » (initial) vers le texte « pensé » (surajouté), la parenthèse fermante le retour au texte « lu ». Je faisais suivre les parenthèses fermantes de mots survenus plus loin dans le texte « lu », pour évoquer le phénomène de « lecture aveugle » qui survient lorsqu’on parcourt les lignes en pensant à autre chose et que l’on reprend sa lecture au bas de la page. (Moi, ça m’arrive tout le temps. Pas vous ?).

De fait, grâce à une construction qui n’est ni un artifice ni une coquetterie, les mots situés de part et d’autre de chaque parenthèse font sens, malgré la demi-lune qui les sépare. Ceci pour indiquer que le « décrochage » ou le « raccrochage » de la lecture à la pensée n’est pas un simple procédé, mais la « traduction » d’une expérience personnelle de (la) lecture. La mise en place de plusieurs décrochages successifs les uns après les autres (de plusieurs parenthèses ouvrantes, puis de plusieurs fermantes successives) produit bien évidemment une lecture acrobatique, similaire à l’écoute d’une personne effectuant plusieurs digressions imbriquées l’une dans l’autre au cours de la même tirade. On m’a dit que les parenthèses ne se refermaient pas toutes. Mais si. Une seule d’entre elles ne se referme pas. Je l’avorte, à dessein.

Pour écrire le récit « Transcrire la vacation », je me suis inspiré de la première partie en essayant d’établir une progression logique de la démarche d’écriture (inspiration initiale, prise de notes, accumulation de fragments, repli dans la tour d’ivoire, construction du texte, envoi du manuscrit à un éditeur, succès, écroulement du rêve) et en imaginant que Bruno, pour écrire, se met au vert (on pourrait dire « entre parenthèses ») le jeudi (« Je dis ») dans un endroit éloigné de Tourmens. Dans ce second texte, qui tente en particulier de faire l’inventaire de ce qu’est la vacation en énumérant ses éléments, les parenthèses sont plutôt utilisées pour compléter ou préciser les énumérations, parfois pour les contredire, parfois pour les charger d’ironie.

La fonction des parenthèses n’est donc pas la même dans les deux textes. Dans le premier, elles sont comme des bulles de sentiment (colère, étonnement, angoisse) qui éclatent à la surface d’un texte apparemment lisse. Dans le second, elles commentent, par-dessus son épaule, la progression de Bruno. Dans les deux cas, les parenthèses contiennent une énonciation (une narration, un point de vue) différente de celle du texte de base.

Dans La vacation, la mise en texte des dialogues est également très particulière. Toutes les phrases parlées sont composées en italiques, qu’elles soient placées après un tiret ou à l’intérieur même d’une phrase. Dans ce dernier cas, elles ont pour vocation d’opérer dans le texte comme le fait une « voix off » superposée à l’image d’un film. Ici, la parenthèse est superflue : la phrase parlée fait partie de la phrase écrite. Je viens de me rendre compte, en feuilletant le livre, qu’un seul dialogue (dix pages avant la fin) n’obéit pas à cette règle. Je suis sûr qu’il ne s’agit pas d’un oubli ou d’une étourderie, mais d’un choix volontaire, sinon conscient. Merci à celui ou celle qui voudra bien me l’expliquer.

Je décris (succinctement, sans ambition analytique, à mesure que les choses me viennent à l’esprit) l’usage que j’ai fait de la ponctuation et de la typographie dans ce roman, et il me vient que l’usage de ces procédés de réhabitation du texte résulte peut-être de cela même qui m’a poussé à écrire : faire entendre ma voix au milieu d’un concert d’autres voix, dissonnantes, concurrentes, cacophoniques.

Parlant de mon deuxième roman, La maladie de Sachs, un lecteur a dit que j’y donnais la parole à beaucoup de personnages à la fois, qui s’y exprimaient chacun à leur tour, et finissaient par composer une polyphonie ordonnée.

Il y a moins de parenthèses, moins d’italiques (j’avais commencé par mettre systématiquement les paroles de Bruno en italiques, mais j’ai changé d’attitude : je ne voulais pas sous-entendre que sa parole était différente de celle des autres), moins d’usages « spectaculaires » de la ponctuation.

En revanche, les points de suspension y sont légion. Ils signifient, ici, les silences des patients qui parlent à Bruno, et qui souvent se taisent. Je les connais bien, ces points, ils me sont familiers. C’est à eux que je m’accrochais à l’époque où j’étouffais de ne pas pouvoir en placer une. A l’époque où je me rendais compte que le bavardage incessant des femmes de ma famille empêchait tout un chacun — et surtout les jeunes garçons — de s’exprimer, de dire ses sentiments. A l’époque où, adolescent, je cherchais, par l’écriture, à ne pas crever de ce que les parents taisent.

Notes

1. Si l’un de nos lecteurs a ce mémoire entre les mains (ou sur ses étagères), qu’il m’écrive, j’adorerais le lire !

Pour citer cet article :

WINCKLER Martin (2014). "Mes parenthèses (entre deux Écrits)".  Revue La Licorne , Numéro 52 (ÉPUISÉ) .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5708.php

(consulté le 23/11/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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