DE QUOI LES « SIGNES DE PONCTUATION »
SONT-ILS LES SIGNES ?

Publié en ligne le 20 mars 2014

Par Jean-Gérard LAPACHERIE

En matière de ponctuation, pour désigner ces « figures » noires (on nommait figura ou figure le dessin des lettres et des signes) de formes variées (point rond, point en forme de losange, petite verge ou point crochu, chevrons, etc.) qu’en écrivant, l’on dissémine au milieu des lettres d’un texte et qui nous aident à lire des seuls yeux un texte, nous disons signes. C’est le terme reçu. Dans les grammaires et les dictionnaires, on peut consulter des tableaux de « signes de ponctua­tion ». Les auteurs de la Grammaire méthodique du Français1 consacrent un assez long chapitre qui s’étend sur dix-huit pages denses (p. 83-100) à la ponctuation (chapitre IV de la première partie intitulée « les formes de l’écrit et de l’oral, phonétique et orthographe »). Dix-huit pages serrées, c’est plus que les grammairiens n’en consacrent ordinairement à la ponctuation. C’est là le signe (un sémiologue dirait « l’indice ») d’un renouveau de l’intérêt des linguistes pour ces questions, comme en témoigne aussi la multiplication des travaux sur cette question depuis une vingtaine d’années2. Dans les pages 83-84 de la Grammaire méthodique, pages consacrées à la définition de la ponctuation, le mot signes est employé plus de quinze fois, soit suivi d’un complément déterminatif : signes de ponctuation, soit suivi d’un adjectif : signes graphiques, soit précédé d’un seul déterminant : les signes. Ainsi, « la ponctuation est le système de signes graphiques qui [É] » ; « Les signes de ponctuation sont intérieurs au texte […] » ; « Peut-on pour autant restreindre la ponctuation à une dizaine de signes qui, avec l’apostrophe, figurent sur les claviers des machines à écrire ? » ; etc.

Or, dans ce que nous nommons les signes de ponctuation, ce qui fait problème, ce n’est pas le complément ponctuation, sur le sens duquel on a beaucoup glosé et que l’on établit assez bien, bien que ce sens ne soit pas facile à saisir, mais le nom signes, sur le sens duquel, en revanche, on ne s’est guère interrogé. En quoi les signes de ponctuation sont des signes ? De quoi sont-ils les signes ? C’est ce à quoi je vais essayer de répondre dans cet article.

Les premiers travaux importants portant sur la ponctuation en usage aujourd’hui datent du XVe siècle et ils se multiplient à partir de la diffusion des ouvrages imprimés. Or, alors que le terme générique de ponctuation apparaît quasiment en même temps que les signes qu’il désigne, il en va tout différemment de signes, qui n’est pas immédiatement reçu. Dans Champfleury3, Geoffroy Tory (1480-1533) consacre à la ponctuation le feuillet 66, soit deux pages denses, dans lesquelles il expose la marche à suivre pour dessiner les points en appliquant les règles qu’il édicte à propos « de la due et vraie proportion des lettres attiques » (id est les caractères romains). Il n’emploie pas le terme signes, mais points. La ponctuation n’est pas faite de signes, mais de points. Il en distingue trois : le point carré, le point crochu, le point triangulaire. Il précise la position qu’occupent ces points par rapport à la ligne d’écriture, distinguant, comme Aristophane de Byzance — IIIe siècle avant notre ère —, l’inventeur supposé de la ponctuation, trois positions : sur la ligne, entre deux lignes, au niveau de la ligne supérieure. Il dresse aussi des listes de points. Dans la grammaire grecque telle qu’elle est enseignée au début du XVIe siècle, par Constantin Lascaris, il y aurait trois points. Marque (Tory écrit « est le signe de ») la sentence parfaite (terme auquel Gustave Cohen, un des éditeurs de ce livre, propose comme équivalent moderne phrase et qui équivaut sans doute à « période ») le point carré ; la sentence imparfaite, le crochu ; la pendante, le triangulaire. Ces points, qui supposent que le texte soit proféré, marquent les variations qui affectent la voix, laquelle monte jusqu’à son point le plus haut puis redescend quand on lit une période. Quand la sentence est pendante, la voix est suspendue, maintenue au plus haut niveau, à son acmé ; imparfaite, la voix ne descend pas. Quand Tory cite l’un de ses prédécesseurs, Orobius, professeur à Bologne, il énumère les onze sortes de points que distingue l’auteur. Il les nomme en latin et en français et les dessine, mais il n’en expose pas les règles d’emploi. Les noms de ces points sont liés eux aussi à l’oral : ce sont le point respirant, le point suspensif, le point répondant, le point concluant, qui termine un discours et non qui introduit un argument.

Or, dans Champfleury qu’il imprime lui-même, étant à la fois libraire, imprimeur, typographe et auteur, Tory n’a pas recours au « point triangulaire ». Le « point carré » (qui équivaut à peu près à notre point final) qu’il utilise est un point rond. Enfin, il use de signes, tels le point d’interrogation, la barre oblique, les guillemets, qu’il ne décrit pas. En fait, il s’agit pour Tory davantage de rappeler un savoir de deuxième ou troisième main plutôt que de construire une théorie. De fait, cet exposé est difficile à utiliser. Il faudrait connaître précisément la façon dont, au début du XVIe siècle, on lisait un texte et les règles qui régissaient le flux de la voix et la mettre en relation avec cette ponctuation. Par exemple, dans le « salut aux amateurs de bonnes lettres », verso de la page indiciée A.ii., les noms de la première phrase, qui sont de même nature et de même fonction, énumérés dans une même phrase, sont séparés les uns des autres par deux-points (le « comma » des Grecs) ; un peu plus bas, ils sont séparés par un point à queue (une virgule) ; parfois par un punctum incisum (un trait oblique placé au niveau de la ligne supérieure). Les signes de ponctuation peuvent être en relation soit avec le sens (ce qui semble vrai surtout au XIXe siècle), soit avec la syntaxe (ce qui semble le cas aujourd’hui), soit avec la voix, ses inflexions, ses modulations, ce qui était le cas, semble-t-il, chez Tory, qui n’expose pas les règles de profération qui le guident (mais qui doivent exister) quand il imprime son propre texte. Ce statut de représentation de l’oral qu’a le texte imprimé explique entre autres raisons l’intérêt que Tory manifeste à l’encontre de la différenciation régionale du français et pourquoi il recommande aux maîtres de corriger les fautes de prononciation du latin chez leurs étudiants.

Pourtant, le terme signe n’est pas absent de son ouvrage. Il apparaît non pas pour désigner les « signes » de ponctuation, mais dans la définition, qu’il emprunte à Lascaris, du point carré, dont il dit, la traduisant du latin, « qu’il est le signe d’une sentence parfaite » et, de toute évidence, il emploie ce terme dans le sens de « signal » ou « d’indice ». Si l’on paraphrasait cette définition, cela donnerait : le point carré signale une sentence parfaite.

Il en va différemment chez Dolet, dont l’ouvrage portant sur les accents et les points est postérieur de quelques années seulement à celui de Tory4. La conception qu’il se fait de la ponctuation est différente, dans la mesure où il rompt en partie avec les deux traditions dites grecques et latines, auxquelles Tory reste fidèle. Il réduit le nombre de signes à six, qu’il place dans le cadre de la période — unité de sens d’une ampleur supérieure à la phrase, qui ne doit pas excéder « l’haleine de la voix » — c’est-à-dire la durée pendant laquelle un orateur peut parler sans reprendre sa respiration : c’est le cadre du discours public ou de la lecture à haute voix qui prévaut jusqu’au XVIIIe siècle où la phrase remplace la période. Il montre plus de rigueur cependant que Tory, puisqu’il n’utilise que les six signes qu’il recense.

« Une ponctuation bien gardée, & observée, écrit-il, sert d’une exposition en tout œuvre ». Le terme exposition signifie « explication ». La ponctuation a donc une fonction explicative. Non seulement elle se plie au flux de la parole dans le cadre de la période, mais aussi elle rend explicite ce qui est écrit à l’intention du lecteur. Dolet développe donc une conception sémantique de la ponctuation, dont la fonction est de favoriser la lisibilité de l’oeuvre, de faire en sorte qu’elle soit entendue, lue, comprise. D’où le lien qu’il établit entre le traité sur la ponctuation et l’art de bien traduire. Mutatis mutandis, c’est la même question : il s’agit de rendre un texte intelligible, de faire en sorte qu’à la lecture le sens soit immédiatement saisi. Il en va de même des accents. Il existe deux sortes d’accents : les uns expriment la quantité d’une voyelle (ils sont fidèles au flux oral et représentent fidèlement la parole), les autres sont « imposition de marque sur quelque diction ». Les premiers n’existent pas ou n’ont aucune raison d’exister en français, les seconds, si. L’imposition (de marque) est l’action de mettre quelque chose sur autre chose, et la marque est un « signe servant à faire reconnaître ». Les accents ont une fonction, ils « servent à », écrit Dolet. Le fait qu’ils fassent « reconnaître » suppose ou bien une ambiguïté qu’il faut lever ou bien une reconnaissance difficile : c’est un signe distinctif visant à rendre le plus intelligible possible le texte. Cependant, Dolet n’explicite pas toujours sa propre ponctuation : ainsi, l’emploi des alternances italiques — romains, l’emploi des alinéas (il n’y en a pas chez Tory), les notes qui figurent dans les marges, les variations de corps, petites capitales, grandes capitales n’est pas justifié par des règles explicitement formulées.

Etienne Dolet, lui non plus, n’emploie pas le terme signes, mais points. La ponctuation, écrit-il, est faite de six points, dont il convient de « connaître les noms et figures » (dessins ou tracés). Les figures des six points sont : , (point à queue ou virgule), : (comma), . (point rond), ? (point interrogant), ! (admiratif), ( ) (parenthèses). Le chapitre qu’il consacre à la ponctuation traite des lieux où l’on met les points et de la valeur de chacun d’eux. Une virgule est donc un point, de même que le comma et les parenthèses.

Dans sa Grammaire générale5, Nicolas Beauzée traite de la ponctuation (« de la ponctuation » est le titre du chapitre X) dans le Livre III « Eléments de syntaxe ». Il établit de fait une relation entre la syntaxe et la ponctuation. En fait, la théorie qu’il développe est plus subtile. Selon lui, la ponctuation repose sur trois principes :

« 1° le besoin de respirer ; 2° la distinction des sens partiels qui constituent un discours ; 3° la distinction des degrés de subordination qui conviennent à chacun de ces sens partiels dans l’ensemble du discours6 ».

Il formule donc les trois thèses qui ont été reçues au cours des quatre derniers siècles à propos de la ponctuation (orale, sémantique, syntaxique), mais l’essentiel pour lui réside dans l’idée de « proportion » ou de hiérarchie, les quatre signes (, ; : .) s’étageant dans un ordre croissant du plus faible au plus fort. Dans cette « proportion », il distingue quatre degrés, auxquels correspondent quatre « marques », « caractères » ou « signes » : virgule, point virgule, deux points, point. La « proportion » consiste à attribuer une valeur relative et changeante à chaque signe. Tout dépend du nombre de sens partiels ou de « divisions » distingués par un scripteur dans une phrase donnée : « La même proportion […] doit décider de l’usage des deux points, pour le cas où il y a trois divisions subordonnées l’une à l’autre ». La plus faible sera distinguée par une virgule, la plus forte par un point, les deux divisions intermédiaires par un point virgule et par deux-points.

Pour ce qui est du terme générique grâce auquel sont désignés les virgule, point virgule, deux points, point, Nicolas Beauzée renonce à user du terme « points », comme le faisaient Tory et Dolet. Il hésite entre marques (« Cicéron connaissait aussi ces marques distinctives », p. 568), le mot latin nota employé par Isidore de Séville (p. 568), caractères (p. 567-68 : « Dans le VIIe siècle de l’ère chrétienne, Isidore de Séville parle ainsi des caractères de ponctuation connus de son temps »), et enfin signes (p. 577 : « La ponctuation est l’art d’indiquer dans l’écriture, par les signes reçus, la proportion des pauses que l’on doit faire en parlant. Les signes reçus pour cela, sont la virgule, etc. »).

Dans l’article « ponctuation » de l’Encyclopédie7, signé ERMB (initiales de Ecole Royale Militaire Beauzée), le terme signes apparaît dans la définition, identique à celle que Beauzée propose dans la Grammaire générale : « C’est l’art d’indiquer dans l’écriture par les signes reçus la proportion des pauses que l’on doit faire en parlant ». Mais dans l’énumération qui suit, colonne 3, les auteurs de l’article, Douchet et Beauzée, tous deux professeurs à l’Ecole Royale Militaire, emploient caractères, terme qui désigne aussi au XVIIIe siècle les symboles des écritures non linguistiques (chiffres, signes des quatre opérations : addition, division, soustraction, multiplication, symboles mathématiques, =, infini, inconnue, etc.), les symboles de la logique, les signes d’une écriture universelle en gestation dans la caractérologie de Leibniz : « Les caractères usuels de la ponctuation sont la virgule […], le point et la virgule […], les deux points […], le point »8. A l’article caractères de la même Encyclopédie des Arts et des Techniques, le Chevalier de Jaucourt distingue les caractères suivant qu’ils sont littéraux (les lettres des écritures alphabétiques), numéraux (les chiffres) ou d’abréviation (caractères de ponctuation et autres caractères, tels §, &, etc9.).

Que montre cet examen rapide ?

Il a fallu du temps pour que le terme signes s’impose et qu’il désigne ce que l’on a appelé d’abord points, puis caractères, marques ou notes. C’est au XIXe siècle que l’usage s’en est généralisé : d’après les lexicographes du Trésor de la Langue française, en 1845, dans le Dictionnaire national de Louis-Nicolas Bescherelle. Dans son Dictionnaire de la langue française, Emile Littré valide définitivement l’usage actuel. L’article ponctuation commence ainsi : « Art de distinguer par des signes reçus les phrases entre elles […] ». Plus bas, il écrit : « les signes de la ponctuation10 ». Pourtant, ce n’est pas la restriction de l’emploi de point, qui a fini par dénoter le seul point dit final, qui a amené les grammairiens, les typographes, les linguistes à choisir signes, pour désigner l’ensemble de ces « points ». Il semble qu’il y ait d’autres raisons, plus profondes, ne serait-ce que la prise de conscience que ces « points » ont un statut sémiologique particulier, différent de celui qui y est assigné dans le cadre d’une théorie dans laquelle la fonction des points est réduite à se substituer à des pauses,  des accidents ou des variations de la voix lisante.

De quoi ces points, marques, caractères, notes sont-ils les signes, puisque ce qui définit un signe, c’est qu’il est mis pour quelque chose autre que lui-même ? Longtemps les grammairiens ont hésité : ou bien ces signes servent à signaler des pauses de la voix ou des inflexions intonatives, ou bien à rendre intelligible le sens d’un texte, ou bien à faire apparaître des hiérarchies syntaxiques.    

Mon intention ici n’est pas de faire de faire la genèse de cet emploi de signes, mais de m’interroger sur ce qu’il y a de problématique dans cet emploi du terme signes.

Deux grandes conceptions du signe coexistent dans notre culture linguistique. Elles ne sont pas nécessairement incompatibles et ne s’excluent pas l’une l’autre. L’une met l’accent sur la construction interne du signe, l’autre sur la relation qui unit un signe à ce pour quoi il vaut ou à ce qu’il réfère. La première est la conception saussurienne, la seconde, celle que nous avons héritée, semble-t-il, des Stoïciens. Si l’on adopte celle que Saussure formule dans le Cours de Linguistique générale, où le signe est défini comme l’articulation d’un signifié et d’un signifiant, l’on est en droit de douter que les signes de ponctuation soient des signes ainsi définis. Certes, ils sont faits d’un signifiant qui, évidemment, n’est pas une « image acoustique », mais qui est graphique. Si l’on définit le signifiant comme la substance dont le signe est fait (encre, forme, position) et non comme le proposent Hjemlslev et Guillaume comme une forme, on peut admettre que les signes de ponctuation ont un signifiant. Mais qu’en est-il du signifié ? Quel concept contiendrait le signifié hypothétique de ces signes ? Aucun. Bien entendu, des règles en régissent l’emploi, en théorie du moins, mais elles ne sont pas aussi contraignantes que celles qui régissent la syntaxe, la graphie ou le lexique. Rien n’empêche un scripteur de mettre un point là où le code semble exiger une virgule, un point virgule là où s’imposerait une virgule, etc. La part d’idiolecte — c’est-à-dire d’arbitraire, au sens de décision relevant du libre arbitre de chaque scripteur — est plus forte dans l’emploi des signes de ponctuation que dans la syntaxe.

La deuxième conception est plus ancienne que celle de Saussure. C’est « aliquid stat pro aliquo » ou un signe est quelque chose qui tient lieu d’autre chose. C’est un substitut. Ce qui définit le signe, ce n’est pas sa construction interne, c’est qu’il tient lieu d’autre chose que lui-même, à quoi il se substitue. Quand nous lisons, nous ne regardons pas les signes de ponctuation, nous ne les considérons pas en eux-mêmes, comme de beaux objets ou de belles choses, étant à eux-mêmes leur propre fin. Mais sont-ils là sur la page pour se substituer à quelque chose d’autre ? De quoi tient lieu une virgule ? Y a-t-il une substance orale — ou quoi que ce soit d’autre — pour laquelle elle vaudrait ? Les choses sont moins simples qu’elles ne paraissent. La lettre a, quand elle est un graphème ou unité du système écrit, dans alors ou dans bac, tient lieu du phonème /a/, dont la réalisation, quand nous parlons, se fait sous la forme d’une voyelle ouverte, antérieure, non labialisée, représentée par le symbole /a/ de l’alphabet phonétique international. Il s’agit bien d’un substitut. Certes on peut contester que ce graphème tienne lieu d’un phonème, si l’on définit le phonème comme une différence : ce qui définirait /a/, c’est qu’il n’est pas /e/ ou /o/, etc. Un signe peut-il tenir lieu d’une différence ou d’une absence ? Il y donne une substance, il l’incarne, le fait accéder à une existence sensible, auquel cas il n’est pas faux de dire qu’il en tient lieu. La preuve en est que, quand nous lisons à haute voix, nous remplaçons la lettre a par le son qui lui correspond. A l’opposé, de quoi tiennent lieu une virgule ou des parenthèses ou les autres signes de ponctuation ? Certains ont longtemps avancé, pour ce qui est de ces signes, qu’ils tenaient lieu de pauses de la voix, ou brèves ou plus longues. Cette hypothèse n’aurait de sens que si effectivement on écrivait ce que l’on dit oralement et si le texte écrit était une image fidèle d’un énoncé oral. On sait qu’il n’en est rien.

De quelle logique sémiologique relèvent alors ces signes ? Pour les auteurs de la Grammaire Méthodique du Français, ils relèvent de l’idéographie : « à la différence des graphèmes, les signes de ponctuation sont purement idéographiques11 ». De fait, ils reprennent la thèse formulée par Littré dans son Dictionnaire de la Langue française et qui, à l’article idéographisme, écrit : « Chez nous, les chiffres arabes et les signes de ponctuation appartiennent à l’idéographisme », thèse qui est celle de Nina Catach (« les signes de ponctuation sont des signes non alphabétiques, plus ou moins idéographiques, ce qui ne correspond pas à la conception habituelle de nos types d’écriture, en principe calqués sur les unités sonores ») et de Claude Tournier (« Le signe de ponctuation est à inclure dans la catégorie des idéogrammes, il n’est ni phonogramme, ni logogramme, ni morphogramme12 »).

Le terme idéographique est attesté pour la première fois dans la lettre que Jean-François Champollion a adressée à M. Dacier en 182213. On en compte trente-cinq occurrences, qui déterminent les noms écriture, signes, système d’écriture, système, caractères14. Le sens dans lequel Champollion l’emploie apparaît clairement dès le début de la Lettre :

J’oserai enfin […] espérer d’avoir réussi à démontrer que ces deux espèces d’écriture (id est la hiératique ou sacerdotale et la démotique ou populaire) sont, l’une et l’autre, non pas alphabétiques, ainsi qu’on l’avait pensé si généralement, mais idéographiques, comme les hiéroglyphes mêmes, c’est-à-dire peignant les idées et non les sons d’une langue15.

Ce qui n’est pas alphabétique est idéographique et inversement. Mais cette répartition ne suffit pas à construire un concept. Champollion reprend des thèses antérieures. Au XVIIIe siècle, étaient distingués deux types d’écriture : l’alphabet et une écriture, nommée tantôt « écriture en peinture », tantôt « écriture symbolique », tantôt « écriture d’idées16 ». Le terme idées, emprunté à la linguistique classique, dont les problématiques sont souvent proches de la logique, « (du grec eido, « voir ») signifie, relativement aux objets vus par l’esprit, la même chose qu’image et relativement à l’esprit qui voit, la même chose que vue ou perception17. » Cette conception que Champollion hérite en 1822 et qu’il abandonne quelque temps plus tard est nettement sous-tendue par les problématiques de la logique. Selon Frege, il est possible de constituer une écriture conceptuelle (Begriffschrift traduit par idéographie18). Ce qui donne un sens à l’idéographie, c’est à la fois une conception étroite de l’idée comme l’image que notre esprit se forme des  choses du monde et une conception des signes, qu’ils valent pour des concepts, des choses, des idées ou des phonèmes, etc., comme des substituts. Ils fonctionnent sur le modèle du phonogramme a, valant pour le phonème /a/. Aussi bien chez Champollion que chez Frege, signe est entendu dans un sens minimal de substitut (aliquid stat pro aliquo), comme si l’écriture ne comprenait que des signes valant pour une unité déjà là, comme si elle était toute dénotative et dérivée d’un système premier.

Or, le propre des signes de ponctuation est d’échapper à la théorie de la substitution. Ce ne sont pas des substituts. Il n’y a rien dans le discours dont ils tiendraient lieu. De la substance orale ? Des choses ? Des idées ?

Alors qu’en faire ? Si l’on adopte la tripartition des signes en indices, symboles, icônes, chère à Charles Peirce, dans la relation qu’ils entretiennent avec un objet extérieur, les signes de ponctuation ont des propriétés communes avec les indices : ils sont contigus à une phrase ou à un groupe de mots ou à un mot isolé ou à un paragraphe, etc., ils « montrent ». Ils ne se substituent à rien, ils signalent. L’Abbé Girard, cité par Nicolas Beauzée dans la Grammaire générale, écrit :

La ponctuation soulage et conduit le lecteur. Elle lui indique  les endroits où il faut se reposer pour prendre sa respiration et combien de temps il y doit mettre. Elle contribue à l’honneur de l’intelligence, en dirigeant la lecture de manière que le stupide paraisse, comme l’homme d’esprit, comprendre ce qu’il lit. […] Elle remédie aux obscurités qui viennent du style19.

Pour comprendre de quelle logique sémiologique ils relèvent, il faut replacer ces signes dans le cadre de l’histoire du texte écrit, telle que l’a établie, entre autres, Henri-Jean Martin20. Les signes de ponctuation sont des aides à la lecture visuelle et silencieuse des textes. Même si la ponctuation n’a pas été inventée avec l’imprimerie, c’est la diffusion des livres imprimés et le changement de mode de lecture, qui a fait que, peu à peu, la lecture silencieuse, des seuls yeux, supplantant la lecture à haute voix, l’imprimerie a enrichi dans des proportions importantes le domaine de la ponctuation. Pour ce qui est de la présence de signes de ponctuation dans les manuscrits anciens, Nicolas Beauzée prend le contre-pied de ces contemporains, le Père Buffier et M. Restaut, qui « disent expressément que c’est une pratique introduite en ces derniers siècles dans la grammaire » : « la nécessité de cette distinction raisonnée (s’est) fait sentir de bonne heure, (et on a) institué des caractères pour cette fin ». Une étude de « canons de conciles gaulois » (VIe s-VIIe s21) montre que le scripteur écrit en scriptio continua, sans blanc pour séparer les mots, qu’il abrège de nombreux mots courants dans ce type de textes (sanctum, spiritum) et qu’il utilise le point qu’il place en haut de la ligne ou au milieu de la ligne. Ce texte ne peut être lu qu’à haute voix. Il est impossible, même à quelqu’un à qui le latin d’église est familier, de lire ce texte silencieusement, des seuls yeux.

Cette conception de la ponctuation oblige à circonscrire à nouveau le domaine de la ponctuation et à ne pas en réduire les signes aux seuls signes, à savoir une dizaine, recensés par la tradition : trois selon Tory, onze selon Orobius, six selon Dolet, neuf selon Beauzée (, ; : . ? ! ... « » l’alinéa), onze selon les auteurs de la Grammaire Méthodique du Français, douze selon Maurice Grevisse. Si l’on inclut l’alinéa, comme le fait, à juste titre, Nicolas Beauzée, dans la ponctuation, il n’y a pas de raison de ne pas y inclure d’autres signes, qui n’ont aucune relation ni avec l’oral, ni avec la langue, tels le centrage, les traits de soulignement, les variations de caractères en hauteur, en graisse, en dessin, les différentes polices, etc.

C’est exactement la démarche qu’adopte Ludmilla Védénina22, qui, reprenant une thèse de Baudoin de Courtenay, élargit le domaine de la ponctuation aux blancs entre les mots, aux majuscules, aux alinéas, aux retours à la ligne, aux traits de soulignement, aux variations de graisse et de dessin des caractères, etc., abandonnant de fait la conception oraliste et strictement linguistique qui a longtemps sous-tendu la ponctuation. C’est aussi la conception sémiologique que développe Nicolas Beauzée dans l’article « grammaire » paru dans L’Encyclopédie des Arts et des Techniques23. La grammaire est « la science de la parole prononcée ou écrite » ; science de la parole prononcée, elle se nomme orthologie ; science de la parole écrite, orthographe. Chacune de ces deux sciences se divise suivant le niveau auquel se situent les unités étudiées : l’orthologie en lexicographie et en syntaxe ; l’orthographe en lexicographie et en logographie, « comme si l’on disait orthographe des mots et orthographe du discours ». « La lexicographie prescrit les règles convenables pour représenter le matériel des mots, avec les caractères autorisés par l’usage de chaque langue ». Le matériel, ce sont les éléments de la parole : sons (voyelles) et articulations (consonnes). Les « caractères autorisés par l’usage » sont les lettres de l’alphabet, dites voyelles, quand elles représentent les sons, et consonnes, quand elles représentent les articulations.

« L’office de la logographie est de prescrire les règles convenables pour représenter la relation des mots à l’ensemble de chaque proposition et la relation de chaque proposition à l’ensemble du discours24. »

Ce ne sont pas les unités de la langue, phonèmes ou morphèmes, qui sont représentées, mais des relations. La logographie a deux objets :

« 1° Par rapport aux mots considérés dans la phrase, elle doit en général fixer le choix des lettres capitales ou courantes ; indiquer les occasions où il convient de varier la forme du caractère et d’employer l’italique ou le romain25. »

Relèvent de la logographie les choix que font les auteurs d’imprimés. Quels caractères pour ce titre ou ce mot ou cette page ou ce livre ? Des romains ou des italiques ? Des corps de 6 ou de 12 ? Des noirs ou des gras ? Pour Beauzée, la logographie marque des relations. En fait, pour ce qui est des caractères, il s’agit moins de relations que de significations. En effet, chaque caractère a une signification, qui tient à son dessin, à sa hauteur, à sa graisse, à sa position dans la page. Cette signification n’est pas verbale. Le caractère est une image construite : « Dans l’histoire, les caractères n’ont jamais eu une seule fonction : rendre la lecture et la communication plus aisées26. » Ainsi définie, la logographie est une écriture de significations : une sémasiographie (pour employer un terme en usage dans les sciences de l’écriture), et non à proprement parler, une écriture de relations.  La logographie s’étend aussi à la ponctuation.

« 2° Pour ce qui est de la relation de chaque proposition à 1’ensemble du discours, la logographie, doit donner les moyens de distinguer la différence des sens, et en quelque sorte les différents degrés de leur mutuelle dépendance. Cette partie s’appelle ponctuation. L’usage n’y décide guère que la forme des caractères qu’elle emploie : l’art de s’en servir devient en quelque sorte une affaire de goût; mais le goût a aussi ses règles, quoiqu’elles puissent plus difficilement être mises à la portée du plus grand nombre27. »

Les signes de ponctuation se sont généralisés dans l’histoire du texte écrit à une date relativement récente, encore que leur usage n’ait été fixé que plus tard, puisque, selon Beauzée et Douchet, à la fin du XVIIIe siècle « l’art de s’en servir » n’est pas totalement codifié et relève du libre arbitre des imprimeurs, des typographes ou des auteurs. Seule est normalisée la forme des signes : virgule, point, deux-points, point d’interrogation. L’emploi de ces signes répond à la nécessité de manifester non pas des significations, comme lorsqu’il s’agit de choisir un caractère, mais de montrer des relations ; d’y donner une existence graphique : plus particulièrement, selon Beauzée et Douchet, signaler les hiérarchies entre les propositions dans une phrase ou entre les phrases et les paragraphes dans un discours.

Les signes de cette logographie (signes de ponctuation, majuscules et minuscules, dessin des caractères, italiques) ne sont pas des substituts d’unités de la langue, mais ils fonctionnent comme des indices. Marquant des relations, des hiérarchies ou signalant des significations, ils échappent à l’ordre linguistique, et ils se justifient dans le cadre des écrits destinés à être lus rapidement, intelligiblement, des seuls yeux, sans oralisation.

Notes

1. M. Riegel, J.-Ch. Pellat, R. Rioul, Grammaire méthodique du français, PUF, collection « Linguistique nouvelle », 1e éd. 1994
2. Cf. les synthèses de N. Catach, dans La Ponctuation, Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, 1994.
3. ChampFleury, 1529. Le titre complet est « Champ fleury Auquel est contenu l’art & Science de la deue & vraye Proportion des Lettres Attiques, qu’on dit autrement Lettres Antiques, & vulgairement Lettres Romaines proportionnes selon le Corps & Visage humain ». Il existe deux rééditions en fac-similé de cette œuvre. 1970 : French Renaissance Classics, sous la direction de M. A. Screech, University College London, SR. Publishers LTD (East Ardsley, Wakefield, Yorkshire, England), Johnson Reprint Corporation (New York, USA), Mouton Publishers (Paris-La Haye), avec une introduction de J. W Jolliffe, du British Museum (écrite en juillet 1967). 1973 : Slatkine Reprints, Genève, réimpression de l’édition de Paris, 1931, avec une préface et une bibliographie de Kurt Reichenberger et de Theodor Berchem, avril 1973 (p. I à XX) ; et avec un avant-propos (p. indiciées de i à xviiii), des notes, un index et un glossaire (p. 1 à 63) de Gustave Cohen, 1931.
4. E. Dolet (1509-1546), La manière de bien traduire d’une langue en aultre. D’advantage, de la punctuation de la langue Francoyse. Plus des accents d’ycelle, MDXL, édition utilisée : Obsidiane, 1990, Le Temps qu’il fait, Cognac, fac-similé de l’édition princeps de 1540, qui se trouve à la Bibliothèque Nationale.
5. N. Beauzée, Grammaire générale (ou exposition raisonnée des éléments nécessaires du langage, pour servir de fondements à l’étude de toutes les langues), 2 volumes, Paris, 1767 ; rééditée en 1974, Fr. Fromman Verlag, Stuttgart-Bad Canstatt.
6. Ibid., p 578.
7. D’Alembert et Diderot (éd.), L’Encyclopédie des Arts et des Techniques, 1751-1770.
8. In L’Encyclopédie, op. cit.
9. Ibid.
10. E. Littré, Dictionnaire de la langue française, rééd. En 1971 par Gallimard.  
11. Op. cit.
12. N. Catach, « La ponctuation », p 16, in Langue française, n° 45, Larousse ; Claude Tournier, « Histoire des idées sur la ponctuation », Langue française, ibid., p. 35.
13. J.-F. Champollion (1790-1832), Lettre à Monsieur Dacier, secrétaire perpétuel de l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres, relative à l’alphabet des hiéroglyphes phonétiques employés par les Egyptiens pour inscrire sur leurs monuments les titres, les noms et les surnoms des souverains grecs et romains, Paris, 1822 ; rééditée par Fata Morgana, la Bibliothèque Artistique et littéraire, Fontfroide, 1989.
14. Cf. J.-G. Lapacherie, « Théories idéographiques au XIXe s. de Champollion à Frege », Actes du colloque Propriétés de l’écriture, Presses de l’Université de Pau, 1998.
15. Champollion, op. cit.
16. M-V David, Le débat sur les écritures et l’hiéroglyphe du XVIe siècle au XVIIIe siècle, SEVPEN, 1965.
17. P. Fontanier, Les figures du discours, 1821 et 1827, édition utilisée Champs Flammarion, p. 41.
18. G. Frege, 1848-1925 (notice du Petit Larousse en couleurs, 1992 : « logicien et mathématicien allemand. Il est à l’origine de la formalisation des mathématiques (Begriffschrift, 1879) et de la doctrine logiciste du fondement des mathématiques »). En français : Ecrits logiques et philosophiques, traduits par Cl. Imbert, L’ordre philosophique, Ed. Du Seuil, 1971, p. 67, et contenant, entre autres, les deux textes suivants : « Que la science justifie le recours à une idéographie », p. 63 à 69, publié dans Zeitschrift für Philosophie und philosophische Kritik, 1882 ;  « Sur le but de l’idéographie », p. 70 à 79, publié dans Jenaische Zeitschrift für Naturwissenschaft, en 1882-1883.
19. Grammaire générale, op. cit., p. 571.
20. H.-J. Martin, Histoire et pouvoirs de l’écrit, Perrin, 1988.
21. J. Stiennon, Paléographie du Moyen Age, p. 223, Armand Colin, 1991.
22. « La transmission par la ponctuation des rapports du code oral avec le code écrit », Langue française, n° 19, Larousse, 1973.
23. L’article « grammaire » a été réédité en 1973 par S. Auroux, dans L’Encyclopédie, « grammaire » et « langue » au XVIIIe siècle, Mame, Tours.
24. Ibid.
25. Ibid.
26. W. Ovink, Les langages de notre temps, Hachette CEPL, 1971.
27. Beauzée, article cité, note 23.

Pour citer cet article :

LAPACHERIE Jean-Gérard (2014). "DE QUOI LES « SIGNES DE PONCTUATION »
SONT-ILS LES SIGNES ?".  Revue La Licorne , Numéro 52 (ÉPUISÉ) .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5705.php

(consulté le 23/11/2017).

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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