Vers la ponctuation moderne
ou les batailles de Croft

Publié en ligne le 20 mars 2014

Par Jacques DÜRRENMATT

Ferragus, roman que Balzac publie en 1833, comprend dans ses premières pages un texte étrange, une lettre d’amour et de haine présentée en ces termes :

Voici textuellement, dans la splendeur de sa phrase naïve, dans son orthographe ignoble, cette lettre, à laquelle il était impossible de rien ajouter, dont il ne fallait rien retrancher, si ce n’est la lettre même, mais qu’il a été nécessaire de ponctuer en la donnant. Il n’existe dans l’original ni virgules, ni repos indiqué, ni même de points d’exclamation ; fait qui tendrait à détruire le système des points par lesquels les auteurs modernes ont essayé de peindre les grands désastres de toutes les passions1.

S’y lit une interrogation sur le rôle dévolu à la ponctuation par une certaine modernité, ponctuation expressive dont Balzac met clairement en doute l’utilité, à la suite de Blair qui condamne comme « charlatannerie » l’usage de « placer des points d’admiration à la fin des sentences qui ne contiennent que des affirmations ou des simples propositions, comme si ils [les écrivains] espéroient de nous les faire considérer, au moyen de cette ponctuation, comme des chefs-d’œuvre d’éloquence2 ». L’émotion, lorsqu’elle est vraie, a-t-elle besoin du soutien de signes somme toute redondants ? Mais, dans le même temps, comment se passer de ponctuation si l’on veut être lu ? Suit, de fait, la lettre, truffée de fautes d’orthographe mais très correctement ponctuée. Comme s’il ne s’agissait désormais plus de jouer avec un système que le siècle précédent constamment remet en cause tout en le perfectionnant, que tant d’écrivains qui servent désormais de modèles ont très consciemment méprisé ou négligé.

On sait combien les années qui suivent immédiatement la Révolution ont pu jouer un rôle déterminant dans la fixation progressive d’une langue à la grammaire de plus en plus contraignante à des fins à la fois de rationalisation et de démocratisation. On connaît moins les débats dont est issue la ponctuation moderne. Sir Herbert Croft, excentrique et francophile érudit anglais aujourd’hui bien oublié mais qui fut une des figures les plus originales de la vie littéraire française du début du XIXe siècle, y participa avec fureur. Passionné par la ponctuation, à laquelle il est, semble-t-il, le premier à consacrer un livre entier3, il propose de fixer de façon claire et définitive un système qu’il juge, comme beaucoup d’autres4, incertain et auquel il attribue une importance inhabituelle, comme le souligne Nodier qui fut son secrétaire et n’hésite pas à se moquer de lui quand il en a l’occasion :

Nous donnons un commentaire d’Horace, qui est intitulé : Horace éclairci par la ponctuation. Tu crois, peut-être, que dans l’ode Ad Maecenatem, il faut deux points après collegisse juvat ? Point du tout. Il n’y faut qu’une virgule, et les deux points ne viennent qu’après rotis, au vers suivant. Nous avons beau jeu en cela, car Horace ne savoit pas ponctuer, et c’est, probablement, un avantage, qu’il avoit sur nous5.

Mais Croft, s’il semble peu suivi par ses contemporains6, convoque pourtant, pour se justifier, le plus illustre d’entre eux :

Toutes ces ennuyeuses dissertations sur de misérables virgules, je ne crains pas, du moins, que les imprimeurs ni les critiques ni les poëtes eux-mêmes prétendent qu’elles ne peuvent jamais être utiles ; car, pendant que j’écris ceci, voilà ce qu’on lit dans le dernier livre, sorti des presses de Paris, au sujet de la nécessité de couper par deux virgules les phrases incidentes.
Dans une note à ces mots : « Cette modération, sœur de la vérité, sans laquelle tout est mensonge, » l’auteur dit : « En suprimant ici les deux virgules, on a fait une phrase ridicule, par laquelle je disois que tout est mensonge sans la vérité. Voilà la bonne foi de la critique ! » Les Martyrs, éd. 3. Tom. I. p. 497

Dans ses Commentaires sur les meilleurs ouvrages de la langue françoise publiés cinq ans plus tard, il revient à la charge accompagné cette fois de grands anciens :

J’ai cherché à ne pas fatiguer mes lecteurs par des remarques minutieuses sur la ponctuation ; j’irai encore moins le faire à la fin de cet ouvrage. Mais je dois à la littérature de prouver que les points, dont se servent tous les peuples, sont quelquefois beaucoup plus importants pour le sens, que même plusieurs savants ne le soupçonnent.
Je donnerai encore ici une preuve de loyauté, en laissant tout l’avantage possible aux lecteurs qui prétendent, par le ridicule, détruire des raisons. Vauvenargues, dans le septième de ses caractères, dit de Caritès le grammairien : « Si pourtant il fait imprimer un petit ouvrage, il y fait, pendant l’impression, de continuels changements : il voit, il revoit les épreuves ; il les communique à ses amis : et, si, par malheur, le libraire a oublié d’ôter une virgule qui est de trop, quoiqu’elle ne change point le sens, il ne veut pas que son livre paroisse jusqu’à ce qu’on ait fait un carton ; et il se vante qu’il n’y en a point de si bien imprimé que le sien. » Mais notre satirique lui-même a soin de dire « ne change point le sens ; » et, d’ailleurs, il parle d’un « petit ouvrage. »
On peut fortifier cette plaisanterie par l’autorité du raisonnement de Fénelon et citer ce passage de sa lettre au secrétaire de l’académie, dernier ouvrage de sa verte vieillesse : « Le censeur médiocre ne goûte point le sublime, il n’en est point saisi ; il s’occupe bien plutôt d’un mot déplacé, ou d’une expression négligée… J’aimerois autant le voir occupé de l’orthographe, des points interrogants et des virgules. »
L’impitoyable Montaigne vient aussi terrasser le malheureux Caritès. « Je ne me mesle, dit-il, liv. III, ch. 9, ny d’orthographe, et ordonne seulement qu’ils suyvent l’ancienne, ny de la ponctuation ; je suis peu expert en l’un et en l’aultre. Où ils rompent du tout le sens, je m’en donne peu de peine, car au moins ils me deschargent. » Ed. 1802, t. IV, p.92.
C’est pourtant le même Montaigne qui, avant de mourir, a écrit de sa propre main, pour l’imprimeur : « Outre les corrections qui sont en cet exemplere, il y a infinies aultres à faire, de quoi l’imprimeur se pourra aviser, mais regarder de près aux poincts qui sont en ce stile de grande importance8.

Il va aussi jusqu’à composer un tableau9 qui permette de prendre conscience des règles qu’il se donne, dans la mesure où « pour la ponctuation, comme pour la grammaire, dans plus d’une langue, la première chose qui se présente à faire est de fixer un système, et la seconde de s’y soumettre. Ceux, qui méprisent trop la ponctuation pour s’en occuper, n’ont pas d’idée des étranges disparates qu’offre souvent le même livre, et quelquefois la même partie, la même page, le même paragraphe d’un livre10 » :

Comme ce passage, bien lu ou bien ponctué, ne forme qu’une seule phrase, ne demande, soit de la plume soit de la voix, qu’un seul point à la fin ; et, comme l’édition de M.P. Didot l’aîné, celle de M. Renouard et la première édition offrent une mauvaise ponctuation, je présenterai cet exemple sur deux colonnes, avec leur ponctuation et la mienne. Il me faudrait beaucoup plus de place, et je craindrois d’ennuyer plus le lecteur, si, au lieu de copier deux fois le même passage, j’entrois dans tous les détails de ma ponctuation, qui s’explique suffisamment par elle-même.
Ce n’est point mon apologie que je prétends faire ici ; car j’ose me flatter que même le plus jeune de mes lecteurs aimera à comparer les deux colonnes suivantes.

N° XIII.

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« Ce ne furent pas ses victoires toutes seules qui le rendirent [David] le modèle des rois ses successeurs : Saül en avoit remporté comme lui sur les Philistins et sur les Amalécites. Ce fut sa piété envers Dieu, son amour pour son peuple, son zèle pour la loi et pour la religion de ses pères, sa soumission à Dieu dans les disgraces, sa modération dans la victoire et dans la prospérité, son respect pour les prophêtes qui venoient de la part de Dieu l’avertir de ses devoirs et lui ouvrir les yeux sur ses foiblesses, les larmes publiques de pénitence et de piété dont il baigna son trône pour expier le scandale de sa chute, les richesses immenses qu’il amassa pour élever un temple au Dieu de ses pères, sa confiance dans le grand-prêtre et dans les ministres du culte saint, le soin qu’il prit d’inspirer à son fils Salomon les maximes de la vertu et de la sagesse, et enfin le bon ordre et la justice des lois qu’il établit dans tout Israël. »

SERM. VI. Coll. De P. Did. L’aîné, p. 150, et édit. De Renouard.

N° XIII.

**

« Ce ne furent pas ses victoires, toutes seules, qui le rendirent [David] le modèle des rois, ses successeurs (Saül en avoit remporté, comme lui, sur les Philistins et sur les Amalécites) : ce fut sa piété envers Dieu ; son amour pour son peuple ; son zèle pour la loi et pour la religion de ses pères ; sa soumission à Dieu, dans les disgraces ; sa modération, dans la victoire et dans la prospérité ; son respect pour les prophêtes, qui venoient, de la part de Dieu, l’avertir de ses devoirs et lui ouvrir les yeux sur ses foiblesses ; les larmes publiques de pénitence et de piété, dont il baigna son trône, pour expier le scandale de sa chute ; les richesses immenses qu’il amassa, pour élever un temple au Dieu de ses pères ; sa confiance dans le grand-prêtre et dans les ministres du culte saint ; le soin qu’il prit d’inspirer à son fils Salomon les maximes de la vertu et de la sagesse ; et, enfin, le bon ordre et la justice des lois, qu’il établit dans tout Israël. »

Ponctuation offerte par l’auteur de ces remarques.

Ce document est particulièrement intéressant pour saisir les modifications qui sont en train de se mettre en place et vont déterminer notre ponctuation moderne. Je m’efforcerai ici de formuler ce que Croft lui même juge inutile de répéter mais qui ne va pas de soi pour un lecteur contemporain et explique nombre de difficultés que l’on peut rencontrer dans l’élucidation de la ponctuation des textes de l’époque romantique, lorsque celle-ci a du moins été conservée, ce qui est rare.

Elles deviennent omniprésentes dans la proposition de Croft. Cette tendance va se confirmer, notamment chez certains imprimeurs. On connaît les fulminations de Hugo constatant en 1859 qu’« à de certaines époques climatériques, les sauterelles envahissent l’Egypte et les virgules envahissent la ponctuation. L’imprimerie belge est particulièrement atteinte de ce fléau. Sous cet excès de virgules, l’incise factice devient le parasite de la phrase, et toute largeur de vers et toute ampleur de style disparaît11 ». La virgule, longtemps méprisée12, prend sa revanche avec le déplacement de la visée attribuée au signe : essentiellement marque d’une courte pause respiratoire, il devient outil de démarcation syntaxique.

Pour Beauzée, « si une proposition est simple et sans hyperbate, & que l’étendue n’en excède pas la portée commune de la respiration ; elle doit s’écrire de suite sans aucun signe de Ponctuation » mais « si l’étendue d’une proposition excède la portée ordinaire de la respiration […] il faut y marquer des repos par des Virgules, placées de manière qu’elles servent à y distinguer quelques-unes des parties constitutives ». Seuls, les modifications de l’ordre attendu de la phrase, les effets de mise en relief, le caractère évident d’addition justifient l’introduction d’une ponctuation. Les expansions du nom ou de l’adjectif, les proposi­tions relatives déterminatives, constituant « une partie essentielle » d’un « Tout logique » s’écrivent « de suite sans virgule13 ». On voit que la virgule, non contente de servir de silence très relatif indispensable à la profération, constitue par excellence le signe de l’ajout dans une conception de la phrase ou de la période où domine l’idée d’unité de sens et de liaison des idées. Dans la Grammaire françoise simplifiée que Domergue publie en 1778, la notion de pause respiratoire est remplacée par celle de suspension du sens qui concilie les deux fonctions14. Chez de Wailly, la virgule « sert à distinguer les substantifs, les adjectifs, les verbes et les adverbes qui ne se modifient point l’un l’autre » et « les différentes parties d’une phrase ou d’une période » car, comme le note Demandre, sans la ponctuation « que de mots pourroient également se rapporter à la phrase qui les précède ou à celle qui les suit ? Et quelle différence de sens ne produiroit pas souvent le transport d’un mot d’une phrase à une autre15 ? ». Reste l’idée qu’on « ne met guère de virgule entre les différentes parties d’une phrase courte16 » mais on voit que la voie est ouverte pour une spécialisation de la virgule comme signe fondamentalement discriminant. Comme si désormais tout élément autonome, et cela même de façon relative, devait se montrer comme tel, se distinguer évidemment, condition indispensable à une perception renouvelée d’un « tout », selon les règles d’une syntaxe qui, comme le note encore Domergue en 1791, « embrasse les rapports des mots avec les idées, les rapports des mots entr’eux, et la place que les mots doivent occuper17 ».

Et Croft de s’engouffrer dans la brèche, jusqu’au paradoxe :

Il me semble que cette distinction prouve assez bien que la ponctuation n’a pas eu pour but unique la mesure des repos, pris égard à l’étendue de voix du lecteur, mais d’abord la division des sens ; puisqu’elle a attaché, quand le sens l’a voulu, des signes foibles à des repos très-marqués, et des signes forts à des tenues18 très-rapides19

allant même jusqu’à affirmer, railleur, que « la ponctuation n’a été ni inventée ni perfectionnée par un médecin, pour aider la respiration d’un poitrinaire20 ».

De là, les mises en application suivantes :

Le groupe « toutes seules » se retrouve entre virgules alors qu’il précise la portée de la négation ; s’il peut, certes, apparaître de prime abord comme une addition, il semble pourtant évident que son absence modifierait absolument le sens de la proposition. De la même façon, le groupe « ses successeurs » apposé à « rois » autorise l’identification du référent de ce dernier substantif et constitue un tout avec lui. La virgule ne se justifie dans les deux cas que dans la conception radicale de séparation mécanique des constituants qui semble défendue par Croft, et les imprimeurs après lesquels fulminera Hugo.

Les virgules qui précèdent les groupes prépositionnels dans les courts membres nominaux juxtaposés de la période qui suit sont contraires au principe rythmique : elles viennent briser des unités trop courtes pour les supporter dans une perspective classique ; elles peuvent toutefois, à nos yeux, se justifier du point de vue du sens, qui prime ici clairement sur la fluidité. De façon similaire, les relatives se trouvent beaucoup plus souvent séparées de leurs antécédents dans la mesure où elles semblent toutes lues comme explicatives à partir du moment où ceux-ci sont déjà qualifiés (« les larmes publiques de pénitence et de piété, dont… ») ou déterminés de façon générique (« les prophètes, qui venaient… »). Faut-il dès lors comprendre que le « des lois » de la dernière ligne désigne un référent suffisamment identifiable pour justifier le caractère explicatif de la proposition qui suit ? Ou le système finit-il par s’emballer, par peur, en cas de doute, de manquer une démarcation perçue comme indispensable ?

Les compléments accessoires courts suivis mais non précédés d’une virgule dans la version à corriger se retrouvent systématiquement enserrés entre virgules. Croft suit dans ce cas un précepte toujours en vigueur et l’affirme comme une des priorités contre un usage dont les livres de l’époque nous donnent effectivement des exemples en abondance21. Prenant toujours le texte d’Horace comme point de départ, il signale que « la virgule après regibus est un de ces points qui exigent dans différentes occasions un point correspondant. En pareil cas, la virgule et sa correspondante représentent les signes de la parenthèse ; et, si nous avions des règles de ponctuation bien établies, par-tout où une virgule de cette espèce est placee, nous serions obligés de lui en rapporter une autre ou de la supprimer elle-même22 ». On conçoit ce qui se joue ici : les ruptures de construction produites par la virgule unique sont éliminées par une ponctuation visiblement parenthétique qui vise bien à empêcher les ambiguïtés.

Plus surprenant pour nous, la virgule qui se place devant le groupe introduit par « pour » — la relative restant cette fois liée —, alors que le complément paraît essentiel. J’ai déjà signalé le phénomène dans une édition critique récente d’un roman de jeunesse de Nodier23. On trouve en effet dans le volume publié en 1803 des phrases comme :

1) j’ai changé les couleurs obscures de l’anglomanie, contre les crayons graveleux du cynisme
2) je m’empresse d’en prévenir mon lecteur, pour que l’on n’accuse pas mes idées de ressembler à ces débauchés
3) Je concluais par m’en référer sur le tout, à l’opinion de la belle étrangère
4) Celui-ci prenait dans mes tablettes l’énumération des personnages d’un vaudeville, pour une liste de conjurés
5) Elle avait pris tout bonnement ma berline, pour une voiture publique.

Toutes les virgules en question disparaîtront dans la réédition de 1832. On constate que les constructions verbales à double complément (1 : changer x contre y ; 3 : s’en référer à x), à attribut de l’objet avec pour (4 et 5 : prendre x pour y24), ou à proposition finale (2, le moins problématique pour nous), ne sont pas ponctuées comme attendu dans la mesure où les groupes sont apparemment perçus comme des unités autonomes. On pourrait accuser Nodier de négliger les règles ou l’imprimeur de méconnaître la grammaire mais on trouve d’autres exemples du même type dans des textes de la même époque, même s’ils sont plus rares25 et Croft entérine le phénomène en le désignant comme problématique, alors que Féraud notamment ne ponctue ainsi aucun de ses exemples de prendre pour. Il semble bien que la préposition, quelque soit le rôle du complément introduit, déclenche, dans une lecture systématique de la phrase comme séquence composée d’unités ajoutées les unes aux autres, le besoin de ponctuation. On rapprochera de fait cette invasion très raisonnée de virgules du triomphe de plus en plus manifeste de l’analyse grammaticale à partir des années 1810. Comme le note A. Chervel dans … Et il fallut apprendre à écrire à tous les petits Français, « la phrase complexe n’est plus cette unité de sens dont le logicien se saisissait pour en étudier les articulations et les conditions de vérité. Elle n’est plus qu’une succession de propositions dont chacune est le siège de phénomènes orthographiques et dont les frontières sont, ou ne sont pas, marquées par des signes graphiques26 ».

Parallèlement à cette hypertrophie virgulante, les virgules de la première version qui servent à séparer les différents termes de l’énumération sont remplacés par des points virgules dans un parfait respect des règles classiques de hiérarchisation des signes à l’intérieur d’une séquence complexe. Dans la mesure où il a été nécessaire d’ajouter des virgules pour clarifier les unités, les points virgules deviennent obligatoires pour marquer une différence plus importante encore. L’usage va rester longtemps flottant. La comparaison des versions 1803 et 1832 du roman de Nodier est en cela très parlante :

1. 1803 : On se désabuse des pompes du monde ; on sent la nécessité de faire une fin, et on se fixe par raison.
1832 : On se désabuse des pompes du monde, on sent la nécessité de faire une fin, et on se fixe par raison.
2. 1803 : Elles ont beau nous jouer, nous persécuter, nous trahir, il n’y a pas de perfidie qu’un baiser ne rachète
1832 : Elles ont beau nous jouer, nous persécuter, nous trahir ; il n’y a pas de perfidie qu’un baiser ne rachète
3. 1803 : La vie est si abondante en événemens ; la séduction si fertile en moyens ; le cœur des femmes si faible ; les nuits d’hiver si longues !
1832 : La vie est si abondante en événements, la séduction si fertile en moyens, le cœur des femmes si foible, les nuits si longues !
4. 1803 : On lui pardonna la hardiesse de sa démarche, par égard pour la violence de sa passion ; et on alla même jusqu’à lui promettre de l’amitié, s’il pouvait s’en contenter.
1832 : On lui pardonna la hardiesse de sa démarche par égard pour la violence de sa passion, et on alla même jusqu’à lui promettre de l’amitié, s’il pouvoit s’en contenter.

On notera l’inversion des usages entre 1 et 2 : l’affaiblissement du sentiment de hiérarchisation nécessaire qui, malgré Croft et quelques autres, va se faire de plus en plus fort jusqu’à menacer la nécessité même d’un point virgule qui est en passe aujourd’hui de disparaître de l’usage, rend l’emploi des signes moins mécanique. Dans 1, les trois propositions se plaçant sur le même plan, la virgule suffit — simplification que l’on retrouve dans 3 qui comporte une série de propositions elliptiques — ; dans 2, il devrait en aller de même mais les propositions n’obéissant pas à la même structure, le point virgule — inutile dans 1 par absence de virgule — est instauré. Dans 4, la disparition d’une virgule, perçue comme inutile dans la mesure où le complément est quasi essentiel, justifie le remplacement du point virgule, ce qui permet de donner plus de fluidité à la phrase, la dernière proposition étant détachée dans la mesure où elle peut se lire comme une discrète hyperbate ironique.

Chez Croft, la clarification passionnée de l’ordonnancement des séquences conduit de fait à une sorte d’abstraction des signes. Au lecteur ensuite de figurer selon son rythme propre la manière de (se) lire le texte :

Que les traités de la ponctuation nous fassent donc apprécier l’utilité d’un art qui embellit tant d’autres ; et que ces écrits, souvent si inutiles, ne se bornent plus à compter combien de mouvements du balancier d’une pendule doivent accompagner la durée de chacun des signes que la ponctuation emploie.
En attendant, établissons bien positivement que la valeur des repos dans la prononciation ne doit jamais être mesurée au signe seulement, en faisant abstraction du sens ; car le sens peut nécessiter une tenue que le signe ne marque point ; et, réciproquement, il sera assez commun qu’un signe d’une certaine force aura besoin d’être atténué par la prononciation et rendu presque insensible, si le tour exige que les membres de la phrase se précipitent et se confondent, comme cela a lieu quelquefois dans la figure qu’on appelle énumération. Il me semble que cette distinction prouve assez bien que la ponctuation n’a pas eu pour but unique la mesure des repos, pris égard à l’étendue de voix du lecteur, mais d’abord la division des sens ; puisqu’elle a attaché, quand le sens l’a voulu, des signes foibles à des repos très-marqués, et des signes forts à des tenues très-rapides27.

Dès lors tout devient possible à qui souhaite incarner littéralement la parole abstraitement clarifiée :

Ce savant montroit à Garrick un triste ouvrage sur la ponctuation qui commençoit comme tant d’autres par dire que la ponctuation a quatre signes, dont le plus foible exige une pause égale au tems nécessaire pour compter un, le second, une pause égale au tems nécessaire pour compter deux etc. « Monsieur, dit l’interprète parlant de Shakespeare, il y a au moins trente-sept repos et demi dans la ponctuation ; et, demain au soir, dans le monologue d’Hamlet, je m’arrêterai à une virgule, pendant que votre arithmétique comptera trente-huit. »
C’est probablement du même homme que Sterne invente ou raconte l’anecdote suivante :
« Et comment a-t-il joué, hier, Garrick ? Oh contre toutes les règles ! le plus ingrammaticalement possible ! Entre l’adjectif et le substantif qui doivent s’accorder, comme vous le savez en genre, en nombre et en cas, il a mis une pause qui les divorçoit tout-à-fait ; dans un autre endroit où je suis sûr qu’il n’y a qu’une virgule, il s’est arrêté pendant trois secondes et trois cinquièmes d’une seconde. Je les ai comptées à ma montre à secondes, que je tenois à la main, et qui est excellente ». « Mais, le sens étoit-il aussi suspendu ? Aucune expression ni d’attitude ni de physionomie ne remplissoit-elle le vide que vous blamez ? La figure de Garrick ne disoit-elle rien ? Ses regards étoient-ils absolument muets ? Avez-vous bien observé » ? « Monsieur, j’ai très bien observé mon excellente montre à secondes28. » (55-56)

Cette insistance sur la nécessité d’habiter sa propre parole en se dégageant des contraintes artificiellement respiratoires d’une ponctuation mal comprise n’est pas sans annoncer les propositions d’H. Meschonnic pour qui le rythme dans le langage est « l’organisation du mouvement de la parole » et qui considère « qu’à la cohérence du signe ne peut que répondre la contre-cohérence du rythme », « la pensée du rythme se révél[ant ainsi] fondamentalement comme une critique, une critique du signe29 ».

Ainsi Croft recompose-t-il entièrement le passage pour obtenir une seule période. Ce faisant il apparaît archaïque à un moment où mode du style coupé aidant les séquences longues passent de mode. Le balancement ce ne furent pas… / ce fut…explique sans doute l’effort du critique pour récupérer une ponctuation capable de marquer l’unité de sens de l’ensemble. Mais il se heurte dès lors à la difficulté d’intégrer le membre « Saül en avoit remporté… les Amalécites » dans l’ensemble recomposé. Un point virgule donnerait trop d’importance à une proposition qui se trouverait sur un pied d’égalité avec la première, alors que, dans la version à corriger, les deux points prennent une valeur clairement démonstrative — dans la mesure où l’on se situe dans une séquence courte —, valeur qui est en train de s’imposer au détriment du rôle capital de marqueur d’articulation principale ou d’acmé que le signe jouait à l’intérieur de la période. La peur d’aboutir à une ambiguïté alors que « le principal usage de ponctuation, comme de la grammaire, a pour but de rémédier au louche et aux obscurités du style30 » conduit dès lors à recourir aux parenthèses.

En cela, Croft semble se ranger un peu plus dans le camp des modernes dans la mesure où ces signes restent entachés aux yeux des classiques de nombreux vices. Quintilien ne les condamne-t-il pas pour avoir le défaut de « mettre l’esprit en suspens » : « La parenthèse, quoique les orateurs & les historiens s’en servent souvent pour insérer un nouveau sens au milieu d’une période, est sujette aussi à nous embarrasser, à moins que ce qui est inséré ne soit fort court31 » quand l’excentrique Xavier de Maistre chante avec esprit leurs louanges dans les dernières années du XVIIIe siècle : « Au moyen des parenthèses (ceci est leur plus beau côté) toutes les pensées qui (sans tenir précisément au sujet) peuvent cependant (si on les place à propos) contribuer à sa clarté (premier devoir (quoique le plus négligé) que devroient s’imposer tous les écrivains) sont jettées à droite et à gauche dans des parenthèses, et forment un tout qui réunit (rare prérogative) l’abondance et la clarté32 ».

De fait, les parenthèses signalent ici nettement le caractère incident d’une proposition qui permet de justifier l’assertion précédente avant le déploiement de l’antithèse. On voit combien les choix de Croft marquent une hésitation continue entre la préservation d’une conception classique de l’unité de type périodique et la nécessité plus moderne, mais encore malhabile, d’une distinction entre analyse grammaticale et analyse logique qui tenterait, comme le note J. P. Saint-Gérand d’ordonner « en surface les irrégularités ou les anomalies d’un organisme qui, pour s’être affranchi de la tutelle du latin, n’en reste pas moins profondément altéré par les soubresauts de l’histoire33 ». Que Croft soit un aristocrate anglais n’est dès lors pas sans ironie…

Notes

1. La Comédie humaine, t. V, Gallimard, 1977, p. 818.
2. Leçons de rhétorique et de belles lettres, trad. Cantwell, Gide, t. II, 1797, p. 138-139.
3. Horace éclairci par la ponctuation, Renouard, 1810.
4. Furetière, entre autres, jugeait qu’« il y a plus de difficulté qu'on ne pense à faire bien la ponctuation » (article Ponctuation de son dictionnaire).
5. Nodier, Correspondance de jeunesse, t. II, Droz, 1995, p. 393.
6. Nodier a sans doute raison lorsqu’il affirme dans une lettre à l’éditeur que « de longues recherches sur la manière de placer une virgule » sont « d’un petit attrait pour les lecteurs [du] temps », ibid., p. 418.
7. Horace éclairici par sa ponctuation, op. cit., p. 34.
8. Didot, p. 398-400.
9. P. 16-18.
10. Horace…, op. cit., p. 31-32.
11. Lettre à Hetzel datée du 20 septembre.
12. Un Crébillon fils peut ainsi affirmer en 1734 dans l’avertissement de L’Ecumoire, qu’il « s’est glissé plusieurs fautes dans cette Edition, mais comme elles ne consistent pour la plus grande partie qu’en quelques virgules, ou omises, ou mal placées, on n’a pas cru devoir faire un Errata. Le lecteur intelligent saura s’en passer, et l’autre ne saurait pas s’en servir ».
13. Article Ponctuation de L’Encyclopédie.
14. « Le sens de la phrase est-il un peu suspendu ? mettez une virgule (,) : l’est-il un peu plus ? mettez le point-et-virgule ( ;) : la suspension a-t-elle encore un degré ? mettez deux points ( :) : enfin le sens est-il complet ? mettez un point », p. 181.
15. Dictionnaire de l’élocution françoise, 1769, p. 344.
16. Principes généraux et particuliers de la langue françoise,  Barbou, 1807, p. 467.
17. Grammaire françoise, p. 37.
18. Le terme de tenue est ici moins à prendre au sens musical qu’à celui de continuité.
19. Horace…, op. cit., p. 52-53.
20. Ibid., p. 26.
21. « ne pouvant rester plus longtems dans un lieu qui lui retraçait à chaque instant, sa honte et ses déréglémens » (Hubin, Lucie et Victor, 1797) ; « il ne pouvoit sans y être autorisé formellement, ordonner un semblable mouvement », « j’attendrai pour mettre à la voile, que j’aye encore reçu une de vos lettres » (Montjoye, Manuscrit trouvé au Mont Pausilype, 1805).
22. Ibid., p. 29.
23. Le Dernier chapitre de mon roman, Poitiers, la licorne, 1999.
24. Il en va différemment pour les constructions attributives directes : « qui le rendirent le modèle des rois ».
25. « pour incorporer d’autant plus solidement ce pays nouvellement conquis, au royaume de ses pères, il épousa la fille du roi vaincu » (Campe, La Découverte de l’Amérique, 1804, t. III 120)
26. Payot, 1977, p. 134.
27. Horace…, op. cit., p. 52-53.
28. Ibid., p. 54-56.
29. H. Meschonnic & G. Dessons, Traité du rythme, Dunod, 1998, p. 36.
30. Horace…, op. cit., p. 35.
31. De l’institution de l’orateur, trad. Gedoyn, 1752, t. III, p. 161-162.
32. Nouvelles, Genève, Slatkine, 1984, p. 259.
33. « La langue française au XIXe siècle », Nouvelle histoire de la langue française, dir. J. Chaurand, Seuil, 1999, p. 467.

Pour citer cet article :

DÜRRENMATT Jacques (2014). "Vers la ponctuation moderne
ou les batailles de Croft".  Revue La Licorne , Numéro 52 (ÉPUISÉ) .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5704.php

(consulté le 23/11/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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