Le point d’exclamation dans Le Père de famille
de Diderot : Une ponctuation musicale ?

Publié en ligne le 20 mars 2014

Par Jean-Pierre SEGUIN

Nos idées toutes faites sur le drame bourgeois et ses excès démonstratifs font que nous passons en général sans examen sur une ponctuation dramatique qui nous paraît hérissée de points de suspension, d’interrogation et d’exclamation. Sentiments grandiloquents à fleur de peau, désordre de l’expression, halètement du style, tous ces traits que l’on a attribués au Père de famille1 de Diderot, constituent une sorte d’écran confus sur lequel se dessineraient comme au hasard ces soulignements puérils de l’enthousiasme et de la plainte que sont les points d’exclamation2.

La précision de l’observation stylistique, dans un domaine longtemps négligé3, amène à poser au contraire l’hypothèse que le pt exclam. occupe, dans le concert des moyens de langage et de transcription qui font la trame de la pièce, une place intéressante, et qu’un dispositif très concerté organise, dans cette œuvre apparemment issue d’une improvisation désordonnée, le système dramaturgique nécessaire à la conduite des acteurs.

On se propose ici, après avoir rappelé l’importance de la ponctuation pour la lecture du théâtre de Diderot, de commencer à éclaircir les valeurs du pt exclam, avant d’examiner le texte même de sa pièce.

De même que les petites phrases d’apparence spontanée sont souvent chez Diderot et chez d’autres des effets de l’art savamment calculés, de même la transcription d’un découpage par la ponctuation n’est pas l’effet d’une simple obéissance à la sensibilité. Le pt exclam., lieu d’observation pour qui s’intéresse à ce qui concerne à la fois le dit et l’écrit, la convention et le naturel, la mimesis et l’émotion, appartient à ce que R. Laufer nomme l’expressivité graphique4. Et la difficulté de faire se rencontrer le dit et l’écrit5 trace, pour la ponctuation du texte de théâtre en particulier, de nouvelles voies. On pourrait appliquer aux pts exclam. ce que J. Varloot6 écrit du non-dit marqué de parenthèses et d’italique :

La dramaturgie nouvelle inaugurée par Diderot en 1757-1758, et développée par Sedaine et par Beaumarchais, a pour conséquence typographique l’insertion dans le texte théâtral d’indications non dites, — préalable ou substitut du carnet du metteur en scène et des notes marginales du comédien. Décors, déplacements, jeux de physionomie, nuances psychologiques même sont désormais écrits. Ce non-dit s’apparente aux intervalles narrés du dialogue, mais, de façon plus originale, il constitue une description visuelle systématique d’un spectacle s’ajoutant à un dit jusqu’alors enregistré seulement par l’oreille.
Il s’agit bien là d’une ponctuation. Non pas de la ponctuation « dramatique » (au sens où elle concerne pour le comédien la façon de dire son texte, de distribuer, de débiter, de scander ses répliques), mais d’une ponctuation dramaturgique, par laquelle la mise en page transcrit une mise en scène au sens large du mot.

Peut-être est-ce là qu’il faut chercher la clef d’un emploi du pt exclam. qui, nous le verrons, a de quoi dérouter. Mais il faut repartir des définitions.

Le pt exclam., qui apparaît souvent aux grammairiens comme une facilité, voire un moyen vulgaire d’inscrire dans la transcription de la parole une tendance naïve à l’exagération, mérite mieux que ce traitement désinvolte. Certains spécialistes de la ponctuation se sont avancés dans la voie d’un traitement plus sérieux.

C’est d’abord H. Bonnard qui, dans l’article spécial Ponctuation du Grand Larousse de la Langue Française  (p. 4455 et 4456), dégage trois caractères de ce signe, final, intonationnel, et modal :

La nuance modale de la phrase est traduite graphiquement par le choix du point final : […] phrase exclamative ; point d’exclamation (Tu pars !)
L’examen de tels emplois conduit à penser que le point d’exclamation est conçu par les usagers comme signe intonationnel aussi bien que comme signe modal.

Il concerne donc l’ensemble d’une phrase, le ton de sa profération, et une expressivité, à préciser. J. Popin7 va dans le même sens, quand il souligne que le pt exclam. est indice de l’oralité et du discours direct et indice de valeurs modales :

Les énoncés les plus simples et les plus neutres, lorsqu’ils sont affectés par le signe de la modalité qu’est le point d’exclamation, sont susceptibles de se charger de toutes les valeurs affectives que le lecteur veut bien y projeter. […] Finalement la part d’information contenue dans l’élément (fonction locutoire) paraissant faible, c’est plutôt son rôle dans le mécanisme de l’échange verbal qui importe (fonction illocutoire8).

Le pt exclam. tend donc à avoir un contenu plus indiciel qu’informationnel, dont le lecteur est amené à inventer lui-même la teneur. Nous verrons que, quand ce lecteur devient spectateur, c’est un système codé qui délimite cette teneur.

C’en est assez en tous cas pour nous faire prendre au sérieux cette marque ostensible de l’engagement affectif de celui qui est, à l’écrit, représenté comme sujet parlant, nous permettant de ranger le pt exclam. dans l’arsenal des moyens de l’illusion de la fonction dite émotive. C’est ce qu’avait fait N. Catach9, après avoir rappelé l’idée de fin et l’idée de modalité :

Le point d’exclamation <!> marque à la fois la fin de la phrase et la modalité exclamative. […] Plus que le pt interr. qui semble destiné à autrui, le pt exclam. signale les réactions personnelles immédiates du locuteur, cris, appels, injonctions, souhaits, répliques positives ou négatives, etc., permettant de faire passer à l’écrit une expressivité directe, sans autre construction :
Eh bien ! // Bravo ! // O véritable ami ! // Entrez ! // Moi, que je parte ! // Il est d’une bêtise !
(Grev. 166).

Mais elle ne semble pas s’être arrêtée sur la couleur intonationnelle donnée ainsi par le pt exclam. J. Drillon10, plus sensible à cet aspect, nous apporte une définition qui met au premier plan une qualité vocale, associée au trait final :

Le point d’exclamation, que Dumarsais aurait préféré nommer « point pathétique », marque une saute brutale du ton et/ou de la voix. Il est indissociable des particules interjectives, d’une part ; on le place à la fin d’une phrase à laquelle on veut donner une force inhabituelle, de l’autre.

Au passage, on retiendra cette remarque de J. Drillon qui montre la persistance aujourd’hui d’une concurrence entre point et point d’exclamation, qu’on retrouvera dans Le Père de famille, Le Neveu de Rameau, et d’autres :

Mais les militaires écrivent dans leurs manuels :
Garde à vous.
un ordre, selon eux, doit être donné sans colère, sans hausser le ton : l’autorité s’exerce « naturellement ».

Pour en revenir aux caractères particuliers de la ponctuation du XVIIIe siècle, sans prendre parti sur la fonction d’enregistrement de l’oral qui serait alors celle de la ponctuation (elle est indéniable, mais n’explique pas tout), on repartira de cette affirmation d’A. Lorenceau11 :

Le rôle de la ponctuation est donc de faciliter la lecture à haute voix, à une époque où le nombre des auditeurs est infiniment plus élevé que le nombre des lecteurs. C’est essentiellement ce caractère oral qui explique les différences, très grandes, entre la ponctuation du l8e siècle et la ponctuation « moderne ». Nous en donnons ici des exemples que nous commentons.

Que l’on puisse ou non aborder sous cet angle toute ponctuation du XVIIIe siècle, une telle vision est nécessaire pour comprendre le rôle du pt exclam. dans un texte de théâtre où l’auteur cherche à définir avec la plus grande précision les conditions de passage du texte à sa profération sur la scène.

Au passage, dans ce même article, on retiendra la ponctuation de ces quelques lignes du Neveu de Rameau, qui simulent, comme au théâtre, l’oralité de la prise de parole. On y constate, comme chez les militaires de J. Drillon, après la multiplication des pts exclam., l’abandon de ce signe au profit du point à la fin de la phrase :

Mais cependant aller s’humilier devant une guenon ! Crier miséricorde aux pieds d’une misérable petite histrionne que les sifflets du parterre ne cessent de poursuivre ! moi, Rameau ! fils de Mr Rameau, apothicaire de Dijon, qui est un homme de bien et qui n’a jamais fléchi le genou devant qui que ce soit.

Ici l’absence du pt exclam. ne signifie nullement un fléchissement de l’engagement émotif, mais un changement de registre ; premier indice d’un problème d’expressivité que nous retrouverons.

Par ailleurs, tout l’article, qui rend un compte fidèle des tendances explicites de la théorie, notamment chez Beauzée, ne parle que de respiration, de repos, de coupure, et très peu du choix du signe. Quand il en est question, tout tourne autour des ponctuations moyennes et des virgules, puis des guillemets et points de suspension. Le travail sur le pt exclam. reste à faire.

On commencera, pour une première esquisse, par examiner de plus près ce que l’on a dit du pt exclam. à l’époque de Diderot ou auparavant, et ce que l’on peut imaginer des limites de son rôle. Donné comme l’expression affective d’un sentiment, mais maintenu dans un rôle  facultatif qui lui donne un pouvoir d’évocation (il n’accompagne pas systématiquement l’ordre, l’impératif, la simple adresse, etc.), il est censé être un indice de subjectivité, et peut faire partie d’un dispositif du discours que les lexicographes et les grammairiens ont évoqué allusivement.

A confronter, dans une synchronie assez large, les traits saillants du discours lexicographique dominant, on voit que le pt exclam. est traité d’abord comme une instruction imposée au récepteur. C’est ce que l’on trouve dès 1690 dans Furetière12 :

Un point admiratif est celuy qui marque qu’il faut admirer, ou se lamenter, & se marque ainsi,
(s.v. Point)

On voit tout le parti que l’on peut en tirer pour une application au théâtre : le pt exclam. est prêt à entrer dans la logique des didascalies.

La 4e édition du Dictionnaire de l’Académie (176213) définit complémentairement le constat de la situation de discours obtenue, et en conséquence la place finale du signe :

On appelle […] Point admiratif, Le Point qui se met à la fin des phrases qui contiennent l’admiration ; il se marque ainsi !
(s.v. Point).

L’abbé Féraud, dans son Dictionaire Critique en 178814, n’ajoutera rien de décisif15. De la dernière édition du Trévoux (177116) on retiendra la capacité de ce signe à définir la représentation d’un état d’âme extrême. A cette date, on est plus près des tendances expressionnistes, et de l’état d’esprit d’un Diderot :

Un point admiratif ou d’admiration [est celui] qui se met après les phrases qui contiennent l’admiration, ou qui énoncent avec le mouvement de quelque passion. Il se marque ainsi (!).

Enfin le texte retenu par les auteurs de l’Encyclopédie Méthodique17 exprime une position tranchée — celle de Dumarsais — sur un débat d’époque qui n’est pas sans conséquence. Où faut-il placer le pt exclam. ? Après l’interjection ou l’adresse, ou en fin de phrase ?

La véritable place du Point exclamatif est après toutes les phrases qui expriment la surprise, la terreur, ou quelque autre sentiment affectueux comme de tendresse, de pitié, &c.
Que les Sages sont en petit nombre ! qu’il est rare d’en trouver !
L’abbé Girard, tom. II, p. 467)
Admiration.
O que les rois sont à plaindre ! O que ceux qui les servent sont dignes de compassion ! S’ils sont méchants, combien font-ils souffrir les hommes, & quels tourments leur sont préparés dans le noir Tartare ! S’ils sont bons, quelles difficultés n’ont-ils pas à vaincre ! quels pièges à éviter ! que de maux à souffrir ! (Télémaque, l. xiv.) Sentiments d’admiration, de pitié, d’horreur, &c.

C’est l’indice qu’à la fin du siècle, le rôle d’accompagnement, de caractérisation, voire d’établissement d’une représentation soulignée de l’affectivité est perçu comme le plus important.

On ne sera pas étonné que le débat évoqué dans la Méthodique remonte à Dumarsais et à la « grande » Encyclopédie :

En terme de grammaire, on dit un point admiratif, on dit aussi un point d’admiration. Quelques-uns disent un point exclamatif.
[…]
On met le point admiratif après le dernier mot de la phrase qui exprime l’admiration : que je suis à plaindre ! Mais si la phrase commence par une interjection, ah ou ha, hélas, quelle doit être alors la ponctuation ? Communément, on met le point admiratif d’abord après l’interjection : Hélas ! petits moutons, que vous êtes heureux. Ha ! mon Dieu, que je souffre : mais comme le sens admiratif ou exclamatif ne finit qu’avec la phrase, je ne voudrois mettre le point admiratif qu’après tous les mots qui énoncent l’admiration. Hélas, petits moutons, que vous êtes heureux ! Ha , mon Dieu, que je souffre !
(art. Admiratif de l’Encyclopédie18)

Au reste les grammaires en disent très peu sur l’emploi de ce signe. Dès 1709, Buffier exprimait un point de vue qui semble déjà être celui que l’on vient d’évoquer chez Dumarsais :

Le point interrogant & le point d’admiration se mettent après une période qui renferme, l’un une interrogation, & l’autre une admiration : comme après tant d’avertissemens se jétera-t-il dans le précipice ? ou après tant d’avertissemens se jéter dans le précipice19 !

Il n’y a rien à dire sur d’Olivet qui n’en parle pas, sur Girard qu’on a vu cité dans la Méthodique, sur Restaut qui, lui aussi veut le pt exclam. à la fin des phrases qui expriment une admiration ou une exclamation20, sur De Wailly, plus évasif (Le point admiratif ! se met dans les phrases qui expriment une admiration ou une exclamation21). Le mot de la fin reviendra à Condillac qui, avec son flegme inimitable, nous renvoie de la grammmaire à la stylistique, si l’on étend au rôle du pt exclam. ce qu’il dit des interjections :

Aux accens naturels du langage d’action, les langues ont ajouté des mots tels que hélas ! ciel ! Dieu ! La grammaire n’a rien à remarquer sur ces espèces de mots : c’est au sentiment à les proférer à propos22.

Plus que sur la ligne des grammairiens pour qui la ponctuation reste, surtout sur ce point, un souci mineur, c’est dans cette logique de l’action, de l’affectivité et de la représentation qu’il faut jauger l’emploi d’un signe qui dans les textes de théâtre contribue à faire comprendre au lecteur, mais surtout à l’acteur qui doit le mettre en pratique, ce sentiment de proférer à propos les mots de l’émotion. C’est en ce sens qu’on peut s’interroger sur la valeur dramaturgique du pt exclam. dans Le Père de famille.

Dans Le Père de famille, on compte en tout 293 pt exclam. Sur ce total, 59 sont en collocation avec une interjection, 110 avec un morphème interro-exclamatif. On compte encore 33 reprises du discours de l’autre, dont le pt exclam. est l’indice obligatoire, et 28 cas d’insultes ou de prosopopées. Ce sont donc 230 occurrences, conformes aux emplois d’aujourd’hui, qui témoignent de la stabilité du système. On ne s’arrêtera, brièvement, que sur les reprises et les prosopopées.

Je me contente d’énumérer ici — pour rappeler le climat expressif de la pièce — ces reprises, où l’usage du pt exclam. ne diffère en rien de l’usage actuel. Nier la pertinence du discours de l’autre en le répétant en écho pour en contester la dénotation, ou l’implicite, ou la connotation, s’accompagne obligatoirement du pt exclam. :

Si je le connois !... c’est mon fils. (64. P23.)
Votre fils ! (64. S.)
Si je l’aime ! (76. S.A.)
Moi ! (76. S.A.)
Je cesserois d’aimer Sophie ! (77. S.A.)
Des peres ! Des peres ! il n’y en a point ... (81. S.A.)
L’oublier ! ... (84. S.A.)
Ravir un fils à son père ! (97. S.)
J’entrerois dans une famille qui me rejette ! (97. S.)
Moi ! Votre sœur ! (104. G.)
Je recevrois la maîtresse de mon frere chez moi ! chez moi ! dans mon appartement ! dans la maison de mon pere ! (109. Cé.)
Une inconnue ! (110. Cé.)
La maîtresse de mon frere ! Une inconnue ! (111. Cé.)
Moi, que je dépouille mon frere ! (123. Cé.)
Germeuil ! (131. P.)
Lui ! (131. S.A.)
Ma lettre de cachet ! (137. C.)
Je l’appellerois mon frere ! Lui ! (154. S.A.)
Que je vous pardonne ! (173. S.)
Le Commandeur sçait tout ! (186. Cé. & S.A.)
Ni mœurs ! (194. P.)
Chez moi ! (196. P.)
Moi, les quitter !.. ! (200. P.)
Sophie, la niéce du Commandeur ! (208. S.A. Cé. G. Clairet)
Si je la veux ! (213. S.A.)
Justice ! Et de quoi ? (214. S.A.)

Les 28 pts exclam. qui accompagnent les formes d’apostrophes qui suivent ne sont pas non plus l’objet d’un choix expressif, mais obéissent à un automatisme.

6 insultes directes :

Jeune insensé !...(32. P.)
Insensé ! (88. C.)
Insensé !... Ingrat !... (163. Cé.)
Coquin ! (176. C.)
Femme maudite ! (202. C.)

22 apostrophes en prosopopée :

Elle disoit seulement : pauvre Sergi !
    malheureuse Sophie ! (30. S.A.)
Sergi ! (64. Mme Hébert)
Pauvre Sergi ! Malheureuse Sophie ! (66. S.)
Pauvre Sergi ! (100. Mme H.)
Oncle cruel ! Neveu plus cruel encore ! (106. G.)
Les cruels !... (113. S.)
Germeuil !... Lui!... Lui !... (132, S.A.)
Le perfide ! Le traître !... (148. S.A.)
Le barbare !... (148. S.A.)
Vous !... Homme injuste !... (149. Cé.)
Enfant ingrat, enfant dénaturé !(152. P.)
Les coquins !... (179. C.)
St-Albin !... Cécile !... Germeuil !... Où sont-ils ? (200. P.)

230 emplois du pt exclam. sur 293 sont donc exactement conformes à notre attente de lecteur du XXe siècle, et n’ont rien à nous apprendre sur la pratique de Diderot et sur l’état de langue de 1758. Ceux qui nous intéressent sont les 63 restants. 9 d’entre eux méritent un regard particulier.

Plus de 60 fois24 dans la pièce un personnage en interpelle un autre en ne disant que son nom, pour lui signifier un ordre, attirer son attention, provoquer sa compassion, lui témoigner reproche ou affection, etc. C’est ce que j’appelle l’appellatif seul. Il est rarement accompagné du pt exclam., ce qui n’est sûrement pas sans signification, et devrait nous aider à cerner la fonction du pt exclam. dans ce texte, dans le théâtre, chez Diderot, et au XVIIIe siècle en général.

N.-B. 1. Je n’ai pas retenu ici la séquence Interjection + nom propre (type Ah, Sophie !), d’abord parce que ces exemples ont été comptabilisés au titre de l’interjection, ensuite parce que ce modèle, particulièrement répandu chez Diderot et chez Rousseau (« O Julie ! que c’est un fatal présent du ciel qu’une âme sensible ! »), représente un emploi contraint ; on ne peut pas s’en servir pour observer la variation présence/absence du pt exclam.

N.-B. 2. Je ne fais pas l’étude de tous les emplois des noms désignant en discours l’interlocuteur. Ils ne m’intéressent, pour la ponctuation, que seuls. Dans la scène I de l’Acte I, je ne retiens ni « Ce n’est rien, ma nièce. Ce n’est rien. », ni « Monsieur, voudriez-vous bien sonner ? », ni « Et moi, mon cher oncle, je marque six points d’école ... », etc.

Sur 63 occurrences d’appellatifs seuls en adresse directe, seulement 9 sont accompagnées du pt exclam.

La Brie ! (4. P.)
(Son père la rappelle, & lui dit tristement) Cécile ! (56. P.)
Sophie !... (98. S.A)
Ma sœur ! (129. S.A.)
Sophie !... (132. S.A.)
Mon frere ! (138. Cé.)
Saint-Albin !... Germeuil ! (162. Cé.)
Mon fils, mon cher fils ! (219. P.)

En bonne logique riffatérienne, ce sont ceux-là qui ont une signification d’expressivité, la norme contextuelle étant l’emploi du point. Ils seront analysés infra. En regard de ces 9 occurrences, l’appellatif seul est employé 37 fois avec un point, 17 fois avec des points de suspension, une fois avec un pt interr. Concentrons-nous sur les premiers exemples des emplois du point.

Les exemples de l’acte I :

La Brie : Monsieur.
P.F. : Où est mon fils ?

Cé. (peinée) : Mon oncle.
Le C. : J’avois beau dire […]
Cé. : Mon oncle.

Le C. (en s’en allant) : La Brie.
La B. (du dedans) : Monsieur.
Le C. : Eclairez-moi ;

S.A. : & je me retirois ici accablé de ma peine...
P. F. : Tu ne pensois pas à la mienne.
S. A. : Mon pere.

On remarquera 1. que l’appel du Commandeur à La Brie, marquant seulement le service banal, se distingue de l’appel angoissé du Père de famille au début de la sc. 1., que nous analyserons plus précisément infra ; 2. que la présence d’un sentiment (Cécile peinée) ne suffit pas à provoquer le pt exclam. Celui-ci n’a pas d’abord pour fonction de noter l’intensité du sentiment intérieur, l’excès psychologique, ou l’agitation physique ou physiologique. L’hypothèse qui sera proposée plus loin est qu’il pourrait être une indication musicale, sur l’impression à suggérer à l’occasion de ces affects25.

Ceci expliquerait l’absence du pt exclam. que nous attendons, quand l’émotion et l’excès (habituels chez St-Albin, portés à leur comble tels qu’indiqués par la didascalie) ne s’accommodent pas d’une idée musicale, dans l’exemple suivant, de II, 8 :

S.A. (avec violence) : Monsieur le Commandeur.

Le point ici a toute sa valeur, qui suffit. Après l’appellatif, il indique que St-Albin va jusqu’au bout de son énonciation.

Ce n’est pas non plus l’agitation externe des personnages qui est notée par le pt exclam. Là continue notre étonnement. Prenons un début de scène agité (IV, 10). Nos habitudes du XXe siècle nous font attendre une pluie de pts exclam. dans un passage où se bousculent la peur, la supplication et la passion, la tendre commisération, l’appel à la cantonnade, suivi d’un effet de voix off. Or toutes ces phrases constituées d’un seul appellatif se terminent par un point qui suffit à enfermer chaque personnage dans l’expression de son émotion. Le pt exclam. n’est pas le point du désordre ou de l’agitation ; il n’accompagne pas ces carambolages exclamatifs :

Sophie (appercevant Saint-Albin, court effrayée se jetter entre les bras de Cécile, & s’écrie) : Mademoiselle.
St. Albin (la suivant) : Sophie.
(Cécile tient Sophie entre ses bras, & la serre avec tendresse).
Germeuil (appelle) : Mademoiselle Clairet.
Melle Clairet (du dedans) : J’y suis.

Le point suffit, c’est visible dans le cas des appellatifs seuls, pour accompagner la violence de l’interpellation, l’excès émotif, ou le désordre signifié par les mots. Dans les 9 occurrences d’appellatifs suivis du pt exclam., il y a donc bien autre chose.

Hypothèse sur la fonction musicale du pt exclam. après un appellatif seul

Le point d’exclamation après un appellatif seul, lorsque son emploi n’est pas automatiquement dicté par une convention, donne une indication sur la voix, suggérant à l’acteur qu’il doit passer de la parole à une sorte de chant.

Repartons de l’exemple du début de la pièce :

P. F.  : La Brie !
La B. : Monsieur.
P. F.  : (après une petite pause, pendant laquelle il a continué de rêver & de se promener).
Où est mon fils ?

A la fin de la sc. 3, le Commandeur n’aura qu’un ordre à donner à La Brie (un point). Ici (sc. 2) le Père de famille doit faire entendre le chant de l’inquiétude (pt exclam.). L’appel, l’accusation, l’indignation, le reproche se contenteraient d’un point. On a ici le lyrisme plaintif de l’angoisse : le pt exclam. annonce « Où est mon fils ? ». De même, et chez le même personnage, dans la brève 3e sc. de l’acte II, la didascalie annonce la tristesse, que doit faire sentir la musique du pt exclam.

P. F. : (Cécile se retire. Son père la rappelle, & lui dit tristement) Cécile !
Cé. : Mon pere.
P. F. : Vous ne m’aimez donc plus ?

Chez le bouillant St-Albin, dans la scène 9 de l’acte II, la modulation de l’appel à Sophie (avec un pt exclam.), est annoncée par une notation de tristesse dans la didascalie précédente, par le mot peine employé par Sophie (Je ressens toute la peine que je vous cause), par un regard attendri et désespéré (en la regardant encore), et sera suivie des sanglots de son amie.

Dans la scène 5 de l’acte III, c’est en frémissant de l’horreur qu’il éprouve à l’idée de l’enlèvement de Sophie, que St Albin module un accent de reproche de tragédie à Cécile qu’il croit complice du Commandeur : « Ma sœur ! ».

Dans la même scène, c’est au milieu d’une sorte de récitatif mêlé d’un aria chantant le désespoir que St-Albin s’adresse à celle qu’il aime, et le pt exclam. semble être là pour concentrer ce débordement lyrique sur l’appel désespéré à l’aimée :

Barbare, appelez votre indigne complice. Venez tous deux ; par pitié, arrachez-moi la vie... Sophie !... Mon pere, secourez-moi. Sauvez-moi de mon déséspoir.
(il se jette entre les bras de son pere).

De semblables analyses pourraient être proposées pour la pauvre Cécile qui ne parvient pas à rentrer en grâce auprès de St-Albin à la fin de la sc. 6 : « Mon frere ! ».

Si, à la sc. 9 du IVe acte, la réplique de Cécile s’adressant aux deux hommes est notée avec des pts exclam., c’est pour corroborer le stéréotype héroïque et tragique de la femme qui s’expose pour séparer les combattants. On peut interpréter ces pts exclam. comme les notations du cri musical de cette nouvelle Sabine :

Cé. (se jette entre Germeuil & lui, & s’écrie) : Saint-Albin !... Germeuil !

Enfin la musique élégiaque de l’attendrissement du Père s’adressant à Germeuil, qui va épouser sa fille, se passe de commentaire :

Mon fils, mon cher fils ! (219. P.)

Une fois posée l’hypothèse d’une notation musicale des sentiments à rendre sur la scène, on peut étudier sous cet angle dans l’ensemble de la pièce les 54 emplois du pt exclam. qui ne sont pas dictés par des conventions automatiques.

Plus d’une cinquantaine de fois dans la pièce, Diderot affecte d’un pt exclam. une phrase (complète ou non), pour indiquer sa modalité exclamative. Cette lecture, digne de la dormitiva virtus, ne doit pas faire oublier que le point ici aurait pu suffire à clore le fragment d’énoncé. L’indication de modalité est donc chargée d’autre chose que d’une notation syntaxique ou sémantiquement dénotative.

La métaphore musicale (à propos de qui l’employer, sinon à propos de Diderot ?) conduit à l’idée d’un ensemble qui ferait penser à une partition. Le point d’exclamation n’est pas mécaniquement et isolément le décalque d’une émotion : utilisé avec un grand discernement (l’exemple des appellatifs l’a fait bien voir), il note les moments où l’acteur doit élever le discours du registre de la conversation à l’expression d’un autre monde, celui des gestes, celui du ton de la voix, celui d’une sorte particulière d’hiéroglyphe26.

La partition peut indiquer un morceau de bravoure connotant le conflit, notamment sous la forme d’une indignation polémique. C’est le registre agressif du pt exclam.

Les personnages à caractère violent en assument le plus souvent l’expression. Les pt exclam. servent à rappeler que St-Albin et le Commandeur, ou St-Albin par rapport à son père et à l’égard de Germeuil soupçonné de noirceur, vivent l’un par rapport à l’autre sur le mode de l’agressivité et de l’invective :

(en se contenant) Elle est belle, elle est sage, & elle ne me convient pas ! (69. S.A.)
Je l’ai trouvée, & c’est vous qui voulez m’en priver ! (73. S.A.)
Il y a des fous qui se ruinent pour elles ; mais épouser ! épouser ! (84. C.)
Une fille de rien ! (86. C.)
Toi, fils de Monsieur d’Orbesson ! neveu du Commandeur d’Auvilé ! (86. C.)
Sophie... & c’est Germeuil ! (131 (S. A.)
Qui se dit mon ami ! Le perfide ! (132. S.A.)
Lui qui me doit tout ! ... Que j’ai cent fois défendu contre le Commandeur ! (147. S.A.)
Il a pû voir leurs larmes, entendre leurs cris, les arracher l’une à l’autre !... (148. S.A.)

Si Sophie ou Cécile recourent, épisodiquement, à cette musique amère et agressive proche de l’ironie, c’est qu’elles sont à l’extrême d’une situation désespérée, Sophie se voyant trahie :

Sergi est votre fils ! (64. S.)
Vous, à mes pieds ! (171. S.),

Cécile se révoltant contre son frère, ou masquant, mal, par un feint agacement devant son ouvrage, sa peur du Commandeur :

Vous l’accusez ! (149. Cé.)
Encore ! (190. Cé.)

Ironie et auto-ironie

L’ironie caractérisée est presque toujours le fait du Commandeur :

M’en voilà bien récompensé ! (91. C.)
Bien imaginé ! (140. C.)
Belle question ! (140. C.)
Elle est ici, ô Commandeur, & tu ne l’as pas deviné !  (176. C.)
La maîtresse de mon neveu dans l’appartement de ma nièce ! (179. C.)
La maîtresse de votre fils, chez vous, dans l’appartement de votre fille ! (197. C.)

Seules deux répliques traduisent chez les jeunes gens une amertume empruntant le chant de l’ironie :

Je n’en sçais que trop ! (163. S.A.)
Il paroissoit si tendre & si bon !... (173. S.)

A l’inverse, cette musique de guerre peut prendre des formes spectaculaires positives. Encore une fois ce n’est pas le sentiment qui est d’abord mis en valeur, mais la représentation d’un rôle qui place dans la pièce et dans le réseau de relations des personnages l’expression enflammée de l’enthousiasme.

Ce chant peut être dérisoire, les accents du triomphe disant une fière pauvreté ou une machination très ancien régime :

J’ai quinze cents livres de rente ! (88. S.A.)

Notes

1. On a travaillé ici sur l’édition originale, Le Père de famille, Comédie en cinq Actes, et en Prose, avec un Discours sur la Poésie dramatique, A Amsterdam,
M. DCC. LVIII., dont la ponctuation a été parfaitement respectée par les éditions modernes, qu’il s’agisse de celle de R. Lewinter (tome III des Œuvres Complètes au Club du Livre, 1970), ou de l’édition DPV.
2. Désormais notés pt exclam.
3. H.L.F. VI « n’accorde qu’une page » à la ponctuation, écrit A. Lorenceau. (De fait voir p. 1992 + 15 lignes de la page 1993).
4. « La ponctuation de Diderot ressortit, à mon avis, à la recherche de l’expressivité graphique », R. Laufer : « Du ponctuel au scriptural (signes d’énoncé et marques d’énonciation » Langue française, n° 45, février 1980, p. 79). Il faudrait rappeler aussi
J. Mourot, « La ponctuation de Diderot », Le Français moderne, 1952, p. 287-294.
5. P. Larthomas a très bien cerné la question dans Le Langage dramatique (A. Colin 1972 et PUF 1980), aussi bien que dans ses récentes Notions de stylistique générale (P.U.F. « Linguistique nouvelle », 1998).
6. J. Varloot : « Diderot, du dialogue à la dramaturgie. L’invention de la ponctuation au XVIIIe siècle », Langue française n° 45, février 1980, p. 41-49.
7. La Ponctuation, Nathan Université, 1998, p. 101-102.
8. J. Popin ajoute : « et peut-être même la signification cachée qui s’y dissimule (fonction perlocutoire) ». Peut-on assimiler le sens caché et le perlocutoire ?
9. La Ponctuation, PUF, 1994, Que sais-je ? n° 2818, p. 63.
10. Traité de la ponctuation française, Gallimard, « Tel », 1991, p. 350-351 et 359.
11. « Sur la ponctuation au 18e siècle », DHS 10, 1978.
12. Dictionnaire Universel, reprint SNL Le Robert, Paris, 1978.
13. Edition in 4°, Gaude, Nismes, 1778.
14. Reprint, Max Niemeyer Verlag, Tübingen 1994.
15. « Le point admiratif doit être mis à la fin des phrases qui expriment une admiration, ou une exclamation : “Oh ! que cela est beau ! Qu’il est grand ! O honte ! O douleur !” == On l’emploie aussi avec les interjections : “Eh ! holà ! hélas ! ah ! courage !” » (s.v. Ponctuation, Rem. 6°).
16. Dictionnaire Universel François et latin, Paris, Libraires associés, 1771.
17. Encyclopédie Méthodique. Grammaire et Littérature, Paris, Panckoucke et Liège Plomteux, 1782.
18. In Œuvres, Paris, Arthus Bertrand, An VII, t. IV, p. 111.
19. P. C. Buffier, Grammaire sur un plan nouveau, Paris, Bordelet, 1731, § 999.
20. Principes généraux et raisonnés de la Grammaire françoise, Paris, Legras et al. 1741, p. 462.
21. Principes généraux et particuliers de la Langue française, 8e  édition, Paris, Barbou, 1777, p. 511.
22. Grammaire, ch. XXV, éd. Dufart, An XII, 1805, p. 321.
23. Le chiffre est celui de la page de l’édition de 1758. Il est suivi de l’indication du personnage : P. = Père de famille ; S.A. = St Albin ; S. = Sophie ; C. = Commandeur ;
G. = Germeuil ; Cé = Cécile.
24. Exactement 63. Ce chiffre ne doit pas être confondu avec celui des 63 pt. exclam. restant à examiner.
25. Je renvoie au remarquable chapitre VII, « Linéarité et verticalité de l’énoncé », des Notions de stylistique générale de P. Larthomas citées à la note 5.
26. Pris au sens de la Lettre sur les sourds & muets, éd. P. H. Meyer, Diderot Studies VII, 1963, p. 70. Cf. encore les Notions ... de P. Larthomas, op. cit.
27. On rappellera ici que Racine ponctue la réplique de Roxane : « Sortez. » et non * « Sortez ! »).
28. Je m’en tiens au premier tiers de l’œuvre, pour limiter les exemples.
29. Ce n’est pas le cas de R. Lewinter, qui a ici respecté la version établie par J. Fabre.
30. Les citations sont prises dans l’édition Nizet (Paris, 1979) de R. Pomeau, qui, selon A. Lorenceau, a respecté scrupuleusement la ponctuation originale. Le chiffre qui suit la citation est le n° de la page de cette édition.

Pour citer cet article :

SEGUIN Jean-Pierre (2014). "Le point d’exclamation dans Le Père de famille
de Diderot : Une ponctuation musicale ?".  Revue La Licorne , Numéro 52 (ÉPUISÉ) .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5702.php

(consulté le 21/09/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
Faculté des Lettres et des Langues - Maison des Sciences de l'Homme et de La Société
Bâtiment A5 – 5, rue Théodore Lefebvre, TSA 21103 - 86073 POITIERS - Cedex 9 – France
Tél : 05 49 45 32 10
http://edel.univ-poitiers.fr/licorne - lalicorne@mshs.univ-poitiers.fr
Page générée par Lodel

Administration du site (accès réservé)  - Crédits & Mentions légales  - Statistiques de fréquentation