Allégorie de l'humanité dans la voix :
Hommes allemands de Walter Benjamin

Partie I

Publié en ligne le 28 janvier 2014

Par Jean-Patrice COURTOIS

Ce qui est véritablement actuel vient toujours à l'heure. Bien plus : la soirée ne peut commencer avant que ne soit arrivé cet hôte très attendu. On aboutit peut-être ici à une arabesque en forme de philosophie de l'histoire autour de la splendide formule prussienne : « Plus le soir avance, plus les hôtes sont beaux ».
Walter Benjamin, Correspondance,
t. I, Aubier, 1979, p. 436.

Hommes allemands est un livre auquel Walter Benjamin tenait et auquel il tenait qu'on tienne. C'est une œuvre au milieu de l'œuvre, un livre parmi les livres. Qu'il voulait voir lu, aimé, compris. Le tout ensemble, et d'un seul tenant. Le commentaire directement sentimental par lequel il accompagne la vie de son livre, comme sa présentation dans le cercle de ses amis, montre une part du statut du livre pour lui. Il écrit à Scholem : « J'ai été extraordinairement content que tu aies si parfaitement compris la nature et l'intention du livre des Lettres. Le désir pour toi non satisfait était exactement le mien, doubler le livre »1 – de même qu'il demande au théologien Fritz Lieb de « faire connaître Allemands »2. Benjamin cherche l'accueil par le sentiment parce qu'un des effets du livre passe par le sentiment. Par effet direct. Même si ce n'est pas le seul sens du livre. Si sa valeur tient aussi à autre chose. L'amour de ces lettres passe dans le commentaire qu'il en fait, d'où doit résulter l'amour du lecteur pour ces lettres : « [...] il en est peu que j'aurais autant aimé écrire que celui de l'incomparable lettre de Rahel à la mort de Gentz » (C II. 221). Regret et regret de l'amour. Scholem voit dans ces commentaires de Benjamin sur ces lettres « la plus belle réussite, à côté de l'Enfance berlinoise »3, mettant ensemble les deux livres. Effet direct aussi d'Enfance berlinoise, pour Benjamin, puisque ce livre a « quelque chose à dire à des milliers d'Allemands expulsés » (C II. 246). Hommes allemands est le livre d'une situation, mais malgré son effet direct, sa prise sur et par le sentiment, il n'est pas organisé par la situation4. Ces lettres viennent de plus loin. Scholem rapporte que Benjamin lui en lisait dès 1918-1919, en Suisse, dont certaines, comme celles de Collenbusch, se retrouveront dans le livre5. Ce serait plutôt le livre qui organiserait la situation.

Ce qu'on peut comprendre par la situation de ce livre dans l'œuvre de Benjamin. Car il est situé, avec le reste de l'œuvre, dans le reste de l'œuvre. Jusque dans le rapport de l'échec et de la victoire que Benjamin assignait à ses travaux des années trente, travaux qui sont « des victoires de détail, mais à quoi correspondent des défaites de grande échelle » (C II. 71), ce qui est le cas de ces « quatre livres qui désignent les véritables champs de ruines ou de catastrophes dont je ne puis prévoir les limites si je laisse traîner les yeux sur les prochaines années » et qui sont « les Passages Parisiens, les Gesammelten Essays zur Literatur, les Briefe/Lettres/et un livre sur le haschich d'une extrême importance » (C II. 71). Les Lettres sont inachevées autant que les Passages, puisqu'on pourrait en doubler le nombre, mais aussi inachevables par leur sens, et voisinent donc avec les ruines qu'indiquent, selon Benjamin, ses grands essais littéraires, de Kraus à Kafka. Lien aussi par le fragment : « Souvent je rêve aux livres éclatés – l'Enfance berlinoise ou le recueil de Lettres – et me demande étonné d'où me vient la force d'en mettre un autre en chantier » (C II. 92). L'organisation du livre par le fragment, et chaque lettre d'Hommes allemands est un fragment, constitue le mode d'organisation de la situation. Lien encore par le montage « […] pour le 150e anniversaire de la Révolution Française j'ai fait un petit montage – tout à fait dans le genre de mon livre de lettres – qui doit montrer l'effet de la Révolution Française sur les écrivains allemands… » (C II. 299). Le mode de socialisation du livre est indirect, au contraire de la publication des lettres séparées dans la presse, de traverse, même si le livre vise en tant que tel un effet direct, et pour d'autres raisons que la sécurité : « Le livre semble aller son chemin. Plus il se faufile et se tortille à travers la campagne allemande, moins il croise de routes nationales, mieux c'est » (C II. 299). Effet direct, mais action indirecte. Ce n'est pas un livre pour l'action. Mais un livre pour une crise.

Et dans une crise. D'où la différence notée par Benjamin entre la publication en lettres séparées, dans la Frankfurter Zeitung, et l'organisation de ces lettres en livre. Les commentaires des lettres sont parmi ses travaux « le plus humble d'entre eux » (à Scholem, 18 oct. 31, C II. 59) – et de même : « s'il était impossible d'être augmenté, les remarques sur l'aspect didactique et la crise à quoi m'amène cette méthode, y suffiraient » (C II. 49). Le didactisme est à situer. Situant lui-même le sens du support qu'est la presse. Ces lettres viennent d'avant la Frankfurter Zeitung, et vont vers le livre qu'elles formeront en 1936. Comme livre, elles touchent au sens de la correspondance, au rapport entre la lettre et la correspondance. Benjamin inverse le rapport du témoignage et de la correspondance : « Les témoignages appartiennent à l'histoire de la survivance d'un individu et c'est précisément par la correspondance qu'on peut établir comment cette survivance suit son cours propre, accède à un sens vivant » (C I. 203). Cette recherche du sens par la correspondance est antibiographique pour Benjamin, puisque les lettres « ressortissent à la sphère du “témoignage”, où la référence à un sujet n'a pas plus d'importance que la référence de n'importe quel témoignage historique (inscription) à la personne de son auteur » (C I. 203). Il situe la correspondance dans un « rythme désormais autre qu'au temps où leurs destinataires vivaient encore » (id.), et les lettres « se modifient d'autre manière encore » (id.). D'où la critique de l'annotation « par quoi les lettres perdent tant de leur vie, comme un homme par une saignée » (C I. 203). « Elles pâlissent », conclut-il. Et il prend comme modèle l'édition de la correspondance au XIXe siècle, sans notes. De même que les commentaires des lettres d'Hommes allemands avalent toutes les notes possibles. Benjamin ne prend la lettre, dans son livre, ni comme document historique, ni comme document biographique6. Mais comme objet naturel, où sa méthode inclut l'histoire dans une histoire naturelle. Hommes allemands tient de l'herbier. Reste le « document humain » dans l'objet naturel. Ce n'est pas une correspondance, en ce sens, mais une « série de lettres », comme l'indique le sous-titre. Les indications biographiques contenues dans les commentaires n'ont de sens que par rapport aux commentaires. Qui restent des commentaires, et dans « le style de commentateur qui est conforme à ma nature » (C I. 337), et non pas des « notices », comme l'écrit Scholem7. Les lettres d'Hommes allemands sont éditées sans notes, ni notices. Elles sont disposées et présentées. Le commentaire en fait une correspondance collective. L'unité d'une pluralité.

Dans tout ce qu'à écrit Adorno sur Benjamin8, ou vers Benjamin, les réserves qu'il avait envers l'œuvre et sa méthode, se sont toujours doublées d'une absence de réserves, parallèle et contradictoire, auxquelles l'homme conduisait nécessairement. Leur dialogue donne forme à ce paradoxe à partir de la figure qui veut qu'Adorno tâche de prendre la mesure de Benjamin, sous divers angles, et qui veut aussi que cet essai de mesure devienne à son tour la figure involontaire de ses réserves. Prendre la mesure n'est pas une image, tant c'est le sens du mouvement d'Adorno vers Benjamin. Mesure politique pour Hommes allemands, dont les lettres séparées des années 31-32 ont eu un « très grand retentissement », retentissement qui « explique le titre », ce qui devait permettre « selon les propres indications de Benjamin d'importer ce livre dans l'Allemagne du IIIe Reich » (PA. II). Livre dont l'effet agit « par simple contraste » avec « l'autosatisfaction destructrice » (id.) : mesure par l'effet, même si l'effet mesure aussi la force objective du livre. Mais annulation de l'effet par sa mesure politique, puisque ce livre « n'eut, politiquement, aucun effet » (PA. 12). Contradiction d'Adorno, qui appelle politique « l'illusion que l'intelligence et la ruse viendraient à bout d'un pouvoir qui n'accordait à l'esprit aucune autonomie » (id.), plaçant Benjamin dans cette illusion. Illusion qu'il philosophise : « L'esprit peut à peine concevoir sa propre élimination » (id.) – en une contradiction de l'esprit. Mais Benjamin, au contraire, montre que l'expérience de Kafka « individu privé pourrait bien n'être acquise par les grandes masses qu'à l'heure de leur propre suppression » (C Il. 250). Hommes allemands n'a pas changé la nature du pouvoir, comme aucun livre, mais son sens est dans le lien entre le lecteur dans son expérience privée et l'individu des masses. Le livre est le signal de leur suppression. Adorno rabat le politique sur l'action politique. Rien chez Benjamin n'est directement politique. Même dans l'impact direct d'un effet venant de l'écriture.

Mesure encore par la philosophie chez Adorno. Mêlée à l'histoire des idées. Benjamin « se propose de faire découvrir une tradition souterraine allemande », « courant profond […] proche parent de l'Aufklärung qui ne réussit jamais en Allemagne » (PA. 12). Et c'est même cette intention « qui fait l'unité du volume » (id.). Mais toutes les lettres du livre ne ressortissent pas de l'Aufklärung, ni W. Grimm, ni J. Grimm, ni Keller – qui est suisse, Benjamin y insiste ici et ailleurs – ni Franz Overbeck et encore moins Metternich. De même le matérialisme et l'idéalisme emportent le livre vers une mesure et interprétation par la philosophie : « L'ère des fondateurs, qui est, historiquement et sur le plan des contenus, l'opposé exact du livre, fut l'ère du matérialisme vulgaire et de l'idéalisme mêlés » (PA. 17). Unifiant l'intention de Benjamin dans la défense de l'Aufklärung, il mesure le sens du livre par le sens de ce courant « qui ne pouvait être annexé/e/par le national-socialisme » (PA. 12). Le sens qu'y met Adorno est du côté de la résistance, et a pour lui l'utilisation du romantisme, tiré de tous les côtés par le nazisme9. Mais du coup, c'est le dispositif d'ensemble du livre, l'unité de cette pluralité, dans et par chaque lettre, qu'Adorno ne peut pas penser. D'un côté l'unité du volume n'est pas dans l'« importance de tel ou tel document » (PA. 12), de même que le « choix des auteurs n'a pas non plus d'importance » (PA. 13). Mais de l'autre, Benjamin veut « faire par le choix et la disposition de ces lettres, sa propre philosophie » (PA. 15), et du coup, c'est une « œuvre philosophique, qui ne concerne ni la littérature ni l'histoire des idées » (id.). Pierre Missac, à l'inverse, a bien vu l'importance de la singularité de chaque lettre, mais pas celle de l'ensemble, remarquant que, lorsque Benjamin « présentait des lettres /il/ les choisissait en fonction de leurs mérites propres »10. Benjamin confirme le sens du choix en critiquant la pratique d'édition des correspondances de son époque : « On publie de façon absurde des lettres de n'importe qui » (CI. 203). Ce que montre Adorno lui-même, contradictoirement, par le rapport de toutes ces lettres à l'idéalité, « l'expérience de l'idéalité est authentique » (PA. 16), et au langage puisque les auteurs ont en commun « une langue tout à fait inconciliable avec celle du commandement où avec celle de la phrase emphatique » (PA. 13). La présence de chaque lettre est irréductible.

Paradoxalement chez Adorno, l'unité par l'Aufklärung, sur le plan philosophique, va avec l'incohérence du choix des lettres. Il ne retrouve pas l'unité dans la spécificité de chaque lettre. Il pense l'unité de toutes les lettres, mais pas l'appartenance de chacune à l'unité. Ainsi « à côté de documents de premier ordre, s'en trouvent d'autres de valeur médiocre », ainsi Adorno ne comprend pas la présence de D. F. Strauss que Nietzsche méprisait, alors que figure une lettre d'Overbeck à Nietzsche justement, ainsi, « à côté de lettres tout à fait inconnues, il a reproduit des lettres célèbres » (PA. 13). Mais c'est un même déclin qui enveloppe les lettres célèbres et les lettres inconnues, et c’est pourquoi elles apparaissent ensemble. Entre Goethe et le chirurgien Dieffenbach, dont la lettre est emblématiquement destinée « à un inconnu » (A. 101), se trouve le même rapport qu'entre Kafka et l'individu anonyme des masses. C'est le moment, dans le naufrage, où le signal d'un naufragé est l'allégorie même du naufrage. Visible par chacun, comme possible, parce que chacun est inclus dans la lisibilité de ce possible.

La mesure de Benjamin par la philosophie se fait aussi par inclusion. Avantage de la chronologie, de l'après-coup, avec un Benjamin qui « à l'époque de sa maturité s'opposait à eux tous / les philosophes des années 20, de Rosenzweig à Heidegger » (PA. 13), tandis qu'on voit bien aujourd'hui « ce qu'il y avait de commun entre eux et lui-même, par exemple dans la conception du concret » (PA. 14). Benjamin a « plongé dans l'individuel sans restrictions » (PA. 14). Or, ce motif de l'individuel et du concret, qui vaut comme une critique implicite d'Hommes allemands, fait aussi la critique d'un état des Passages qu'a lu Adorno. Elle passe par le mode de présentation des objets propres aux Passages, où « la teneur pragmatique des objets » est « isolée » – lettre à Benjamin, 10 nov. 38, (CI. 268) , où les idées sont « /emmurées/ derrière d'impénétrables strates de matière » (id.). Adorno va jusqu'à « l'aversion pour tout genre de concret particulier et ses aspects behaviouristes » (id., 270). Il met Benjamin, à cause de sa méthode, dans la « facticité » et finalement dans la « philologie » (id., 271). La philologie est pour Adorno antidialectique, ce que Benjamin approuve ajoutant qu'elle « fixe magiquement le lecteur /au/ texte » par une « inspection minutieuse […] qui progresse de détail en détail » (C II. 277). Mais Benjamin répond par la « construction » de l'ensemble, qui exige qu'une partie du livre « soit faite essentiellement d'un matériau philologique » (id.). Du coup, l'attitude philologique doit être « insérée » dans la construction, « non seulement par les résultats qu'elle donne, mais justement pour ce qu'elle est » (id.). La philologie est, chez Benjamin, traitée, pas rejetée. Incluse dans le traitement par la construction, devenant elle-même symptôme du matériau.

D'où l'apostrophe initiale de Benjamin, dans une lettre à Adorno, du 23 fév. 1939 : « On est philologue ou on ne l'est pas » (C II. 287). La construction des Passages, comme le dispositif d'Hommes allemands, restent incompris par Adorno. Et qu'on retrouve dans le rapport au montage, où le recueil de lettres témoigne de la volonté « non pas d'écrire sa propre philosophie, mais d'en faire le montage, à partir de matériaux qui parleraient d'eux-mêmes et qu'il n'interpréterait pas » (PA. 14-15), et de même pour les Passages où les significations viennent du « choc provoqué par le montage de documents » (PB. 211). Adorno identifie cette méthode à celle du surréalisme et au surréalisme lui-même : « La philosophie ne devait pas seulement rejoindre le surréalisme, mais devenir elle-même surréaliste » (PB. 211). Confondant la méthode et le surréalisme. Benjamin cherche au contraire à « arracher ce travail à un voisinage trop ostensible avec le mouvement surréaliste qui […] pourrait devenir fatal », et à l'élargir pour le « rendre si universel dans son dispositif le plus caractéristique et le plus infime » qu'il puisse recueillir « l'héritage surréaliste » (C I. 439). C'est un éclatement de la méthode surréaliste dans le fragment par la dimension de l'infime. Adorno renvoie Benjamin au « refus ascétique de l'interprétation » (C II. 269) – ce qui vaut pour Hommes allemands. La mesure par la philosophie sort Benjamin de la philosophie tout en l'y mettant. Après lui avoir retiré ses propres critères théoriques.

La correspondance, l'activité de la correspondance, ont, pour Adorno, une historicité droit venue du XVIIIe siècle, et qui manifeste « la vie restreinte de la bourgeoisie », sa « naïveté », elle-même « condition et limite de l'humanité » (PA. 18). La correspondance se pense sous la catégorie de l'immédiateté pour Adorno, puisque « tout ce qui est immédiat requiert quelque naïveté » (PA. 18). La lettre conserve « l'expérience immédiate » (PA. 19). Dans sa Préface à la Correspondance, Adorno attache Benjamin à la lettre – « Benjamin était un grand épistolier » (PC. 14), ce qui au passage met en contradiction le statut du sujet et celui de la correspondance puisque « l'immédiateté du vécu était brisée » (PC. 13) tandis que la lettre est la pratique de l'immédiat – et à la lettre comme « forme propre » liée à la « structuration de l'écriture sous l'effet d'une sorte de loi d'objectivation » (PC. 14). Mais c'est l'immédiat qui reste objectivé, puisque la lettre « dispose a priori de tout le champ de l'immédiat sous une forme qui la traite et l'objective » (PC. 15). Or, la notion d'immédiateté est aussi l'autre aspect de la critique des Passages, où le statut de la marchandise, dans l'image dialectique, ne se montre pas, selon Adorno, qu'elle est aussi « ce qui, devenu étranger, surmonte l'immédiateté » (C II. 172), restant ainsi « dans la conscience, sous la forme du “rêve” » (id.). D'où, pour Adorno, chez Benjamin, un « matérialisme immédiat […] anthropologique » (C II. 270), qui mène à un « évitement théorique » (C II. 269). La critique du statut de la correspondance rejoint celle du statut de la marchandise, comme si la pratique de la correspondance était « archaïque », comme si elle appartenait à la préhistoire du monde bourgeois, de même que la marchandise n'est, ne serait, chez Benjamin, que « simple régression à quelque chose de plus ancien » (C II. 174). Au marxisme d'Adorno, Benjamin oppose sa méthode des « figures oniriques » qui, restant inaliénables, font que celle-ci ne « recopie pas le rêve » (C II. 186). La lettre est pour Adorno préhistoire de sa disparition, comme la marchandise est préhistoire de sa critique marxiste. Derrière sa position se trouve tout le linéarisme du marxisme.

D'où sa condamnation de la lettre comme « forme littéraire » (PA. 19), forme « surannée », qui montre des « facultés archaïques » (id.). Le linéarisme coupe le présent du passé, puisqu'« écrire des lettres n'est plus guère possible » (PA. 19), où l'on entend un écho d'une autre impossibilité, celle d'écrire des poèmes après Auschwitz. Les lettres « feignent la naïveté et prennent l'attitude de la communication spontanée » (PA. 19), écrire c'est « feindre la vie dans l'élément des mots engourdis » (PC. 15). L'anachronisme, l'archaïsme sont liés au linéarisme du progrès qui imprègne le marxisme. D'où la saisie des lettres d'Hommes allemands dans la naïveté absolue de cette remarque : « Le livre de Benjamin n'incite pas à l'imitation des lettres qu'il présente […] » (PA. 19). D'où le jeu sur le passé où la lettre est l'indice de « la distance qui nous en sépare » et qui fait figure de « critique du cours du monde » (PA. 19). Le progrès est le mythe qui agite l'anachronisme et le passé, les condamnant l'un par l'autre. Benjamin écrit au contraire : « La marchandise [...] s'identifie non seulement et pas tant aux acheteurs que surtout à leur prix. Mais c'est justement en cela que le flâneur est en harmonie avec la marchandise. Il l'imite absolument, faute de demande, c'est-à-dire faute pour lui d'un prix sur le marché, il s'installe lui-même dans la vénalité comme chez lui. Sur ce point le flâneur dépasse la prostituée ; il promène en quelque sorte son concept : je veux dire en tant qu'homme-sandwich » – à T. W. Adorno, 23 fév. 39, (C II, 288). De même que le flâneur peut valoir comme nom du concept de marchandise – en quoi la présentation du flâneur dans sa constellation est théorique – de même chaque lettre d'Hommes allemands donne un nom à l'humanité en présentant l'humanité elle-même. L'immédiateté n'est pas la relégation d'un passé, l'archaïsme de la lettre comme forme ou la marchandise comme régression, dans le passé, mais l'inclusion d'un présent.

La modalité d'existence du passé qui survit à lui-même est, chez Adorno celle de la réconciliation. Ainsi l'effondrement de « l'humain » a pour effet de jeter « une lumière réconciliatrice sur ce caractère bourgeois, qui a survécu jusqu'à une date très récente » (PA. 18) – ainsi encore, la réconciliation est liée, négativement, à la réalisation puisque le cours du monde « en effaçant ce que l'humanité a de limitant, mais sans la réaliser, s'est retourné contre l'humanité elle-même » (PA. 19). La réconciliation est un contenu qui n'a pas eu lieu, et qui montre lui-même « qu'il n'y aura pas de vérité tant que tous n'auront pas ce qui leur revient de droit », et que du coup « la vérité devient compréhension intime d'une certaine négation » (PA. 17). La vérité est l'histoire de la réconciliation. En mesurant une distance, où Adorno enferme la notion de vérité de Benjamin dans la sienne : « Lorsque Benjamin met en œuvre la surexposition photographique des objets pour faire apparaître les contours cachés qu'ils révéleront un jour dans l'état de réconciliation, il projette en même temps une lumière crue sur l'abîme qui sépare cet état de ce qui existe » (PB. 213). L'ombre de la réconciliation pèse aussi, jusqu'à en faire tout le sens, dans la phrase conclusive de la présentation de la Correspondance de Benjamin, comme une interprétation absolue de l'événement absolu par définition qu'est le suicide : « Il dut sacrifier sa vie même pour devenir celui dont l'esprit puisait toute sa vie dans l'idée d'une condition humaine sans victime » (PC. 20). La notion de sacrifice est une surinterprétation et implique la prophétie de la condition humaine dans un geste biographique, par la finalisation. Jusqu'au relent christologique. C'est plutôt le rapport du sujet et de l'histoire qui est à lire, au sens où le suicide est une figure de l'histoire par le sujet : « Que la réalité possède un coefficient propre grâce auquel toute connaissance authentique de cette réalité mène le sujet à se connaître lui-même, non pas d'un point de vue psychologique, mais dans le sens d'une philosophie de l'histoire […] » (C II. 43). Le sens n'est pas le sacrifice11. Le commentaire d'Adorno réconcilie Benjamin et sa mort dans l'idée même de réconciliation.

Cette réconciliation est hégélienne. Communiquant avec le fond de la critique adressée aux Passages, où Adorno écrit : « […] permettez une expression aussi simple et hégélienne que possible […] il manque une chose à cette dialectique : la médiation » (C II. 269). Adorno ne voit qu'« une induction immédiate de l'impôt sur le vin à l'Âme du Vin », de même qu'à la présentation du flâneur, « il manque la médiation du procès global » (C II. 270). La réconciliation d'Adorno est liée à la « relève » (Aufhebung) hégélienne. Et cette médiation que, dit-il, « je cherche en vain », montre par son absence, selon lui, un statut du langage soumis à la philologie : « […] la thématique théologique de la nomination des choses par leur nom a tendance à se renverser dans l'exposition étonnée de la pure facticité » (C II. 271) – ce qui rejoint la caractéristique qu'il voit chez Benjamin présentant « une sorte de scène où les choses ayant acquis leur teneur intelligible circuleraient en toute liberté et se presseraient vers le langage » (PC. 13). D'où le malentendu sur le flâneur à travers la philologie. La présentation du flâneur relève de « dispositions méthodologiques » (C II. 277), et « l'apparence de facticité close sur elle-même […] disparaît dans la mesure où l'on construit l'objet dans la perspective historique » (C II. 277). Ainsi, il n'y a pas induction de l'impôt sur le vin au poème de Baudelaire, mais lien philologique avec la « signification de l'ivresse » (C II. 278), ainsi encore, « la notion de “trace” est déterminée par opposition à celle d'aura » (C II. 275). Le sens – de l'image dialectique – vient du rapport entre l'objet philologique et l'objet historique. Le nom du flâneur présente la théorie de son rapport à la marchandise parce que l'objet historique construit dans la constellation en est le concept. C'est le mode du lien entre langage et histoire chez Benjamin.

À la réconciliation d'Adorno s'oppose la rédemption chez Benjamin. Mais ce que vise la réconciliation d'Adorno chez Benjamin passe en fait par la notion de rédemption. Benjamin écrit : « Certes ce n'est qu'à l'humanité délivrée qu'appartient pleinement son propre passé. C'est dire que pour elle seule, à chacun de ses moments, son passé est devenu citable. Chacun des instants qu'elle a vécus devient une citation à l'ordre du jour – et ce jour est le dernier »12. Où l'on retrouve le statut du langage à travers la citation. En ce sens la métaphore photographique d'Adorno, liant Benjamin à la réconciliation, évacue le langage – alors que Benjamin parle de « construction » à partir d'un « matériau philologique » (C Il. 277), qui constitue des objets dans lesquels « tout ce qui, au terme de l'analyse de texte, s'établit dans une rigidité mythique, prend vie » (C II. 278). De même, lorsqu'il parle d'« illustrer l'interprétation de la masse par la physionomie », il note que cette dernière est une « interprétation par euphémisme » (C II. 279), ce qui est bien inclure le langage au point de départ de la méthode. Adorno sauve le passé par la réconciliation, qui part de l'idée de réalisation, dans l'esprit comme dans l'histoire, mais Benjamin le sauve par la rédemption, où l'expérience du présent rend citable un morceau du passé à l'intérieur du signal de son rappel. Ces deux saluts sont inconciliables.

La Préface ou Postface à Hommes allemands met mal à l'aise parce qu'elle est mal à l'aise. Les contradictions d'Adorno sont l'indice de sa propre oscillation pour penser Benjamin et son œuvre. Pour prendre la mesure de celui qui, selon ses propres mots, « face à l'ordre existant » fut – et reste – « hors de mesure et inacceptable » (PC. 19). Cette oscillation est partout, réservant aux Passages un « noyau philosophique » (C II. 171), mais remarquant que Benjamin a « contraint le concept à accomplir à chaque instant ce que l'on réserve généralement à l'expérience non conceptuelle » (PB. 213), affirmant que Benjamin voulait « une philosophie libérée de toute argumentation », méthode « dont il n'est pas sûr qu'elle puisse être réalisée et pensée », mais qui cependant « est inséparable de son contenu philosophique » (PB. 211). Adorno lie la théorie à un mode de philosophie et de philosopher. D'où sa difficulté à voir la théorie chez Benjamin. Qu'il emblématise lui-même dans cette formule qui le situe lui dans son propre aveu « Méthodiquement “aberrante” cette pensée pourtant tendrement irrésistible » (PB. 202). Situant difficilement Hommes allemands comme livre, en tant que livre, il montre, par un symptôme à l'envers, à quel point ce livre appartient à l'œuvre de Benjamin. C'est l'un des sens de la publication en volume que ce livre ait un rapport étroit avec la méthode, par le fragment, par l'intime et l'infime, par le montage. L'ambivalence d'Adorno dans la saisie renvoie le portrait à l'envoyeur. Hommes allemands, dans sa continuité à l'œuvre, est le test d'un éclatant malaise, d'autant plus éclatant peut-être, que le livre, de son côté, a l'apparence d'une éclatante simplicité.

Le retentissement qu'ont eu les lettres, sinon le livre13, publiées dans la Frankfürter Zeitung montre qu'elles ont eu une prise sur l'actualité, tandis que l'absence de l'actualité en tant que telle dans les lettres implique un mode de rapport spécifique à l'actualité. Indirecte, comme pour sa théorie de l'art, où une « forme véritablement actuelle aux problèmes de la théorie esthétique » s'obtient « de l'intérieur, en évitant toute relation non médiatisée tuée à la politique » (C II. 188). Parce que Benjamin soumet la politique à la notion de vérité qui « même dans l'ordre politique, est à coup sûr sans équivoque mais non pas simple » (C I. 287). Il ne suffit pas d'avoir raison pour constituer un point de rebroussement dans l'actualité dominée par l'ennemi. La notion même d'ennemi est insuffisante. Pour Benjamin, « le plus triste n'est pas l'indignation hâtive des combattants de la liberté », mais le « mutisme de ceux qui pensent, qui justement parce qu'ils pensent, peuvent difficilement se considérer comme gens qui savent » – dans la même lettre à Fritz Lieb où il lui demande de faire connaître les lettres (C II. 224). Le livre par lequel Benjamin situe l'actualité n'est donc ni dans le savoir d'une situation, ni dans le mutisme de ceux qui pensent ce savoir insuffisant. Ces lettres sont un acte, dans leur rapport au langage, à partir de ce langage. Leur rapport à l'actualité est inclus, nécessairement, à partir du langage.

La théorie du langage chez Benjamin, pour le politique, passe par une critique de l'activisme dans le langage, du langage comme action. Il critique la croyance à une « littérature susceptible d'influer sur le monde éthique et sur l'action des hommes en fournissant des motifs pour l'action »14. Cette théorie de l'écriture politique, directement politique, fait du langage un « moyen pour une première élaboration plus ou moins suggestive de motifs qui dans les profondeurs de l'âme déterminent l'homme agissant » (C I. 117) et du coup « ne prend aucunement en considération la relation du langage à l'acte, dans laquelle le premier ne serait pas un moyen du second » (id.). L'action repose sur l'instrumentalisation du langage, de l'écrit politique à l'Agit-Prop, et en elle dominent « toutes sortes de motifs […] énoncés et exprimés », qui à leur tour peuvent « être débattus » dans un « mouvement d'expansion » dont le résultat, dans l'action, « semble terrible » (id.). Benjamin vise le « rapport du mot et de l'acte » inclus, pour la littérature activiste, dans le « mécanisme destiné à rendre effectif l'absolu véritable » (id.). Le rapport du mot à l'acte implique une théorie du langage puisque l'activisme est du côté de la communication agissant « en communiquant des contenus » (C I. 117) – ce qui rejoint la critique de la communication dans la théologie du langage et de la Chute : « Le mot doit communiquer quelque chose (en dehors de lui-même). Tel est le péché originel de l'esprit linguistique »15. Où l'écrit d'action devient un « acte falot, faible ». L'acte, selon Benjamin, est dans le langage lui-même. À quoi correspondra, à l'intérieur du rapport au marxisme, le refus de tout credo16.

Car Benjamin maintient la « production d'un effet » (C I. 117), ce que prouve empiriquement le retentissement des lettres. Effet, maintenu par « l'orientation soutenue des mots vers le centre le plus reculé du silence » pour la « vraie production d'un effet » (id.). Le silence, inclus dans le mot, s'oppose à l'indicible qu'il s'agit « d'éliminer […] de notre langage » pour pouvoir « agir à l'intérieur du langage, et dans cette mesure par lui » (C I. 118). Benjamin ne sépare pas agir dans le langage et agir par le langage. C'est ce qui produit « un style d'écriture sobre et proprement objectif » (id.) qu'il oppose à l'écriture activiste-politique. Le langage n'a d'effet que s'il y a en lui un effet. Ainsi se trouve indiquée, « à l'intérieur même de la magie qui est de l'ordre du langage, la relation qui existe entre connaissance et action » (C I. 118). La littérature activiste, visant directement l'action, ne peut produire d'effet, puisque tout réside dans le contenu qui dit ce que vise l'action. En ce sens, Adorno met le langage à l'envers dans les lettres d'Hommes allemands en mettant le laconisme de ces lettres, forme de leur sobriété, dans la mise à l'écart du superflu, ce qui fait que « ce qui est écarté est élevé à l'indicible par la force dont les mots sont irradiés » et que « la chose ainsi dite devient alors plus qu'elle-même » (PA. 18). Au contraire, ces lettres sont pleines de silence, du silence des vies ou des œuvres, vie de Lichtenberg, œuvre de Hölderlin, plus souvent des vies que des œuvres. Le silence est intralinguistique, et dans ce qui est dit justement, et non pas dans l'indicible. De même, Adorno met le dispositif d'ensemble d'Hommes allemands dans la « fidélité au rêve », dans l'« utopie » dont « la forme d'expression est le tabou de l'expression », parce qu'elle « se réfugie dans la honte amère de n'avoir pas encore réussi » (PA. 15). On voit le lien entre le moment hégélien de la négation et une théorie expressive du langage. L'indicible est pour Adorno une figure de l'échec. Il passéise Benjamin. Alors que celui-ci définit l'écriture objective comme « hautement politique » parce que capable de « conduire à cela qui est refusé au mot » (C I. 118). À l'instrumentalisme du langage pour l'action, s'oppose l'écriture dans laquelle ce qui est refusé au mot « éclate avec une puissance qu'aucun mot ne peut dire » et où « entre le mot et l'acte dynamique /jaillit/ l'étincelle magique qui est l'unité de l'un et de l'autre » (C I. 118). Par l'effet, unité de l'acte et du mot, c'est dans le langage que s'effectue la dimension politique. N'est donc pas impliquée la même figure du destinataire – programmée dans la littérature d'action, non programmée parce que figure du sujet dans l'écriture politique.

C'est pourquoi on peut retrouver, chez Benjamin, dans l'opposition de certains sujets entre eux, une figure de cette opposition. C'est en ce sens que Benjamin s'oppose à Heinle, comme Friedrich Schlegel s'oppose à Novalis. Malgré la proximité de chacun à chacun, l'affinité même. Benjamin écrit, vis-à-vis de Heinle « Je veux la plénitude, mais celle qu'on ne peut qu'attendre et lui veut produire cette plénitude » (C II.89) – de même sur Schlegel et Novalis : « Fr. Schlegel a plus longtemps que tout autre respiré dans le feu supraterrestre de cette atmosphère, plus longtemps surtout que Novalis, dont le génie naturel profondément pratique ou mieux, pragmatique, cherchait à donner réalité à cela qui prenait Schlegel avec la force de la nécessité » (C I. 128). La volonté de produire, l'intention de réaliser, font confiance aux mots, y compris dans une fonction critique. Mais la critique ou l'acte politique du langage ne sont pas dans les mots, mais dans ce qui agit dans les mots. Ainsi Benjamin voulant « combattre avec des mots […] cette bassesse /les Gedanken im Kriege de Thomas Mann/ » s'est vu contraint « de sonder et d'agiter la ténèbre la plus profonde jusqu'à ce qu'elle donne sa lumière » et « dans ce grand remuement d'efforts de la vie les mots ne sont qu'une étape », ce qui mène au constat que « les mots ne seront les derniers que là où jamais ils ne sont en premier » (C I. 121). Il dialectise les rapports de la critique et du langage, puisque « la critique […] ce n'est pas l'affaire du langage » mais au contraire le langage « ne s'arrête pas à l'apparence que constitue la critique, le “Kriôn”, la distinction du bien et du mal », mais il « reporte toute puissance critique vers l'intérieur, il déplace la Krisis jusqu'au cœur du langage » (C I. 122). La notion même de critique comme destruction de l'objet est elle-même critiquée, puisque « la véritable critique ne va pas contre son objet » mais « consiste à distinguer l'authentique de l'inauthentique » (C I. 122). Conséquence de l'anti-instrumentalisme du langage et de sa critique comme signe – l'objet n'est pas détruit par son signe. La critique selon Benjamin est une activité du langage, dans le langage. Elle est la présentation de l'authentique dans le silence du langage, comme chez Cervantès, ou chez Sterne qui a vu « l'authentique de manière si juste qu'il pouvait pratiquement renoncer à toute critique » – ou encore Lichtenberg qui ouvre justement le recueil des lettres, après la lettre sur la mort de Goethe, et dont la dimension critique vient du « respect de son objet, et respect de l'authentique dans son effacement même » (C I. 122-123). La lettre de Lichtenberg à G. H. Amelung17 montre cette séparation de l'authentique et de l'inauthentique. En elle, l'inracontable est tu, mais il est dit. Le mode de signifier est dans le mode de dire de la pudeur, de la rigueur, qui sont aussi le contraire du verbalisme de l'actualité national-socialiste. Au pathos du verbalisme nazi s'oppose le « laconisme grandiose » (A. 24) de la prose épistolaire. La plénitude n'est plus un mot ni un contenu, mais l'élimination même de l'indicible. Où l'on retrouve la prose objective dans ces visages, eux-mêmes « témoins d'une objectivité qui n'a rien à envier à la nôtre » (A. 25). Hommes allemands est, chez Benjamin, une figure de sa théorie du langage politique. Et la triple épigraphe, De l'honneur sans la gloire – De la grandeur sans l'éclat – De la dignité sans solde – est faite de termes qui sont autant, pour les lettres, leur statut dans l'histoire que leur statut dans le langage. Honneur, grandeur, dignité sont, dans le langage, par le prosaïsme, l'héroïsme et le laconisme, la figure de leur oubli dans l'histoire.

Le présent national-socialiste est inclus dans le retentissement de ces lettres chez leurs lecteurs. Par la langue, par la nation, par l'humanité. D'où l'importance de maintenir Hommes allemands pour la traduction, où le terme qui renvoie à la nation et à la langue nationale est soumis à la tension du terme qui désigne l'humanité générique. La plénitude de l'écriture objective passe par ces termes, repris autrement par le national-socialisme. L'Allemagne-nation, à refaire, à germaniser, et l'homme, homme nouveau, à faire, se trouvent sous l'effet de ces lettres d'allemands, de cette langue allemande, liée ici à la plus grande objectivité trouvée. Critiquant la « manière désastreuse » de la « dimension européenne » d'un ami, Erich Gutkind, Benjamin maintient des « nationalités délimitées, l'allemande, la française », ce qui rend propre à penser « l'aspect positif du phénomène allemand » et fait Benjamin lui-même « lié à la nationalité allemande », et « dans la profondeur de ce lien » (C I. 283). Même face à l'idée d'exil – dès 1923, lettre à F. C. Rang, 18 nov. 23 (C I. 283-286) : « Où que je puisse être, je n'oublierais pas l'allemand » (285). De même il écrit : « L'amour des peuples, des langues et des idées pour moi ne font qu'un » (C I. 291). L'exil peut même continuer l'amour de l'Allemagne puisqu'il peut « être nécessaire de fuir pour sauver cet amour » (C I. 291). L'urgence de la situation allemande, avec Hitler, est en continuité avec l'urgence impliquée par l'état de la culture allemande avant Hitler : « le passé n'est pas le trésor précieux d'un musée, mais ce que l'on n'atteint jamais que par le présent » (C I. 285). Or, dès 1923 Benjamin écrit que le passé « souffre de l'étranglement du pays par le reste du monde » et que « nul ne sait pour combien de temps […] il peut être compris comme vivant encore » (id.). Une certaine continuité politique de Weimar au national-socialisme – que Benjamin élargira dans ses Thèses sur la philosophie de l'histoire par la remarque que « l'état d'exception dans lequel nous vivons est le règle » (Thèse VIII, éd. citée, p. 281). Continuité politique qui n'est qu'un aspect de la théorie de l'histoire de l'Allemagne. Avant le nazisme, comme pendant le nazisme. C'est le sens de la clausule du commentaire de Benjamin sur la lettre de F. Overbeck à Nietzsche, où il lie ensemble la lettre par laquelle « auteur et destinataires s'étaient volontairement bannis d'Allemagne à l'ère des fondateurs »18 – où le passé a une valeur pour le présent parce qu'il peut l'inclure – avec l'exclusion d'Overbeck lui-même, comme théologien hérétique. L'exil est une figure de la pensée elle-même. Qui est elle-même une figure de l'Allemagne parce que le salut n'est pas, pour la pensée, une exception.

La langue est dans Hommes allemands une autre figure du salut. La lettre de Jacob Grimm à F. C. Dahlmann en est l'emblème évident à l'intérieur du recueil. L'exil et la langue y échangent leur figure et peuvent ainsi se figurer l'un l'autre. Le dictionnaire est « au bord de la grande route de la langue » (A. 103), dit Grimm dans une lettre que Benjamin cite dans son propre commentaire. Grimm présente Grimm, l'épistolier présente le grammairien et le grammairien présente l'épistolier. Datée, signée, Berlin le 2 mars 1854, la lettre de Grimm fait presque tout le commentaire – présentée comme telle. L'unité peuple, langue et nation se fait par le primat de la langue, pour Grimm, comme pour Benjamin. En effet, Grimm écrit : « Allemands, compatriotes bien aimés, quel que soit l'État où vous vivez, quelle que soit votre religion, entrez dans la maison ouverte de votre langue héréditaire et extrêmement ancienne, apprenez-la et soyez-lui fidèles, votre force en tant que peuple, votre survie dépendent d'elle » (A. 104). De même que la langue fait le contre-exil de l'émigré pour Grimm, de même Benjamin cite parce que la citation prend directement sa prise sur la situation – comme un passé directement citable par le présent : « Vous aussi, Allemands émigrés, ce livre vous parviendra par-delà la mer salée et il évoquera ou consolidera en vous le mélancolique et cher souvenir de la langue maternelle ; elle sera là-bas avec vous en même temps que nos poètes et les vôtres, comme restent éternellement vivants en Amérique les poètes anglais et espagnols » (A. 104). Mais le langage ne se réduit pas à la langue visée dans le dictionnaire. Il passe par ce qu'une poétique de ces lettres peut dire de lui et montrer de lui. Benjamin l'esquisse par leur continuité avec l'œuvre chez Hölderlin, où la valeur des lettres vient de « l'incomparable transparence grâce à laquelle ces lettres sobres et ferventes laissent le regard pénétrer intimement dans l'atelier de Hölderlin » (A. 47), de la « tension qu'il met dans ses écrits de circonstance » (id.), et du constat que cette lettre est tout entière orientée vers ces mots qui domineront dans les hymnes de la fin : Grèce et pays natal, Terre et Ciel, peuple et apaisement » (A. 48). Là encore, le langage mène à un contre-monde où l'actualité la plus sombre est dévorée en silence. Et ce, dans des mots qui la citent directement. La poétique de ces lettres contient la théorie du langage et de l'écriture politique de Benjamin. jusque dans la simplicité. Apanage de Pestalozzi par exemple. Ses mots simples durent et dureront. Mais « les mots simples ne proviennent pas toujours comme on le croit volontiers des âmes simples : Pestalozzi n'était rien moins qu'une âme simple » (A. 40). Au contraire ces mots « se forment historiquement » (id.). La simplicité est une historicité du langage. Ce qui dure est ce qui se renouvelle, et ce qui se renouvelle est ce qui tient le présent dans l'acte même où ce dernier est visé par le passé. Le vif saisit le mort.

Par contraste, et pour l'opposition, le livre de Victor Klemperer, écrit dans de tout autres circonstances19, mais acte de résistance au nazisme, montre une analyse entièrement prise dans la philologie et l'assimilation d'un juif du XIXe siècle. Isabelle Vodoz montre qu'il note en philologue le romantisme de la LTI – Lingua Tertii Imperii –, son « penchant à la sentimentalisation », le remplacement de certains termes par d'autres pris au Moyen-Âge. Il donne une place majeure à deux remplacements, celui de système par organisation, et celui de philosophie par Weltanschauung. La langue du IIIe Reich tire le romantisme à elle par le verbe anschauen, et par le substantif die Schau qui « fonctionne dans la LTI comme terme religieux, héritage entre autres de la mystique romantique) (VK. 193). C'est l'activité philosophique, rationnelle et logique qui selon lui est visée. S'opposent ainsi l'Aufklärung et le romantisme, « l'intelligence juive » (VK. 193) et la sentimentalité nazie, le juif et le nouvel allemand. Mais aussi, à l'intérieur du judaïsme, le juif assimilé et le sioniste. Klemperer remarque, philologiquement, une « parenté de style entre Rosenberg et Buber », et ce, parce que « le romantisme, pas seulement sous son aspect “kitsch”, mais également le romantisme authentique, imprègne l'époque » (cité p. 194). Son primat philologique de la langue va de pair avec une résistance psychologique, « ne pas céder » (VK. 196), critiquant aussi l'usage des termes de la LTI dans la bouche des juifs, théorisant par « l'obscurcissement général des consciences » (VK. 198). Le juif est sioniste ou allemand. Pas juif. Se croire allemand était « simplement quelque chose de tout naturel » (VK. 195), et c'est le nazisme qui oppose l'homme allemand et « l'humanité judaïque ». D'où, pour Klemperer, « l'atroce obscurcissement, la réduction en esclavage de l'Allemagne du point de vue de la judaïté », concluant : « Voilà qui m'apparaît comme une victoire que l'hitlérisme a remportée contre moi, personnellement, et je refuse de la lui concéder » (VK. 191). Pour Klemperer, le juif est dans l'Allemagne comme l'individu est dans la langue. C'est le primat de la langue pour le lien du sujet au social, d'où son exergue de Rosenzweig : « La langue compte plus que le sang ». La souillure du mot fait la souillure de l'individu. « Bien des mots utilisés par le nazisme, écrit-il, devraient ainsi, et certains à jamais, disparaître dans la fosse commune » (VK. 189), comme les objets impurs dans le rituel juif. D'où encore, la désignation latine et siglée de la langue du IIIe Reich. Les mots mêmes qui la désignent n'appartiennent pas à l'allemand. Le sigle cache le mot comme le latin cache l'allemand. Pas de souillure. C'est la facticité de la philologie. Les mots de la LTI souillent l'allemand comme le juif souille l'allemand dans le national-socialisme. D'où la convergence, pour Klemperer, des sionistes et des nazis. Il met le nazisme et la résistance au nazisme dans le mot, puisque l'intellectuel doit « prendre mesure exacte de la puissance des mots » (VK. 199). C'est une résistance par l'emploi des mots, une résistance de nomenclature, comme c'est aussi par l'allemand opposé au juif, et l'allemand opposé au nazi. C'est la notion de résistance qui est affaiblie. Insuffisante est la notion d'une « écriture comme éthique de la résistance »20. Il faut qu'il y ait, dans l'écriture elle-même, comme discours et pas seulement comme langue, quelque chose qui résiste à sa prise sur le présent.

Benjamin, dans Hommes allemands, ne sépare pas l'Aufklärung du romantisme, ne faisant pas par ailleurs du romantisme une cause, ni un « germe du mal » comme Klemperer (VK. 194) – mais qui n'en fait pas non plus lui-même une cause. Mais Klemperer fait de la linguistique indo-européenne, par Friedrich, Schlegel et Bopp, une étape de la création de l'« homme aryen » (VK. 194). Dans ce primat philologique, la langue fait l'homme. Au contraire, chez Benjamin, l'attitude de ces hommes, dont l'historicité vient de l'Aufklärung, par la notion d'humanité, est ce qui relie Lichtenberg à Justus Liebig, Georg Forster à Friedrich Schlegel, J. H. Voss à Josef Görres. Cette humanité passe par l'« amitié allemande » dont parle Lichtenberg (A. 25), qui ouvre quasiment le recueil, jusqu'à l'éclat d'une amitié touchée, celle de Friedrich Schlegel par Schleiermacher, qui ferme le recueil et où « la souffrance est vive et l'attitude d'autant plus noble » (A. 124). C'est par la forme historique de ce qu'on appelle « l'homme » que l'Aufklärung est située, y compris chez les romantiques. En ce sens Klemperer est proche d'Adorno dans sa façon de la situer par la raison. Mais l'Aufklärung n'est pas prise ici pour la raison, ni pour le dualisme du rationnel et de l'irrationnel. Les deux lettres de Georg Forster, dans Hommes allemands et dans Allemands de 8921, le montrent, puisque Benjamin ajoute au commentaire de la lettre de Forster dans Hommes allemands que son œuvre épistolaire est un « tout qui n'a guère d'équivalent dans la littérature épistolaire allemande […] parce que chacune d'entre elles, de l'adresse à la signature, déborde d'expérience de la vie, d'effusions et d'aveux » (A. 33). Même corsetée dans les privations ou la vertu citoyenne, ce sont les aveux et les effusions, comme d'ailleurs les larmes de J. H. Voss, qui conduisent au présent. Le Jacobin de Mayence et le « Shakespeare allemand » (A. 65) se retrouvent pour montrer ce qu'est l'authentique sur le terrain même que falsifie l'époque nazie. De même, Benjamin fera, par la lettre de A. H. Clodius, une place au Biedermeier, alors même que « l'idylle de l'époque Biedermeier »22 est reprise par le national-socialisme, au sein même de la violence (voir NS. 105). Le Biedermeier ; comme le « romantisme effusif » (A. 73), ne sont pas pris pour leurs limites, mais pour leurs capacités à montrer l'authentique dans les mots mêmes de leur falsification. Ils sont un acte dans le discours. Ce qui, du coup, modifie la nature du destinataire inclus dans le dispositif des lettres. Benjamin vise un destinataire inclus dans l'énonciation et non dans les énoncés. Comme pour la croyance « chacun de nous est croyant, mais tout dépend de la manière dont on croit en sa propre foi » (C I, 89). Ce qui lui fait chercher « l'esprit qui fait alliance non pas avec les frères, mais avec ceux qui dorment », et dans une conférence sur l'action justement, reconnaître « non pas l'amitié des frères et des compagnons, mais une amitié avec des amis “étrangers” » (C 1.89). Dans Hommes allemands, le destinataire est sujet, non par l'énoncé, non par la fraternité ou le compagnonnage, mais par l'humanité dans l'énonciation. Le silence de ceux qui parlent tient l'éveil de l'humanité dans le sommeil de ceux qui dorment.

Notes

1 Walter Benjamin, lettre à Scholem, 4 avril 1937, Correspondance, tome II, Aubier, 1979, p. 220. Désormais abrégé en C I et C II pour les deux tomes.
2 Walter Benjamin, lettre à Fritz Lieb, 9 juillet 1937, C II. 225. Le traducteur de la correspondance reprend le titre du livre paru en français Allemands – Une série de lettres, Hachette, POL, 1979, traduction de Georges-Arthur Goldschmidt. Désormais abrégé en A. Le titre original est Deutsche Menschen – Eine Folge von Briefen, Gesammelte Schriften, Suhrkamp, 1980, IV. 1, tome 10, édition Tiedemann et Schweppenhäuser. Désormais abrégé en GS. Mayotte et Jean Bollack traduisent par Figures allemandes dans l'article de G. Scholem sur W. Benjamin dans Fidélité et utopie., Calmann-Lévy, 1978, pp. 113-136, à la page 123. Je traduis et garde Hommes allemands pour la tension en français entre les deux sens du mot, de l'humanité générique à l'humanité construction des Lumières – comme il y a en allemand une tension entre Menschheit, Mensch et Humanität comme construction de l'Aufklärung. Je note que le document du théâtre de Gennevilliers, à propos de la pièce de Leasing, Nathan le sage, reproduit la lettre de Lichtenberg qui ouvre le livre et le commentaire de Benjamin qui y inclut Lessing, et que l'on trouve la traduction Hommes allemands (cf. programme, Théâtre de Gennevilliers, mars-avril 1987, p. 4).
3 « Walter Benjamin » dans Fidélité et utopie, Calmann-lévy, 1978, p. 123.
4 Ces lettres ont été publiées séparément dans les années 1931-1932 dans la Frankfurter Zeitung, déjà sous pseudonyme. Puis en Suisse, en 1936, sous le pseudonyme de Detlev Holz, Adorno signalant que « l'ombre du fascisme portait loin » – Préface à Allemands, Hachette, 1979, p. 11. Désormais abrégé en PA.
5 Rapporté par G. Scholem, Walter Benjamin histoire d'une amitié, Calmann-Levy 1981, p. 79.
6 Ni non plus le strict renversement du document dans et par l'individu de Paul Valéry : « Souviens-toi que c'est toi, le principal document ». Lettre à André Lebey, du 30 août 1906, tirée de Lettres à quelques-uns, citée en note de l'essai intitulé « De l'histoire » dans Regards sur le monde actuel, Gallimard, Pléiade, Œuvres, t. II, 1960, p. 1542. Renversement lié au primat de l'individu et de la littérature sur les faits et l'histoire : « En histoire je me moque entièrement des faits […] » (id. p. 1544). Au contraire il n'y a pas de mépris des faits chez Benjamin dans Hommes allemands, livre dans lequel est dispersée une multitude de faits, y compris biographiques.
7 « Walter Benjamin », dans Fidélité et utopie, p. 123.
8 J'analyserai ici, et m'en tiendrai, à la préface d'Allemands, p. 11-19 – à la présentation des deux tomes de la Correspondance chez Aubier, t. I, p. 13-20, désormais abrégé en PC. – et au « Portrait de Walter Benjamin » dans Prismes, Payot, 1986, p. 201213, désormais abrégé on PB. J'ajoute les échanges de lettres, notamment à propos des Passages, dans la Correspondance, avec les lettres d'Adorno qui y sont reproduites.
9 Voir par exemple Günter Reus, « Brune comme la terre est la tunique des combattants : nature et société dans le lyrisme du IIIe Reich » dans Nazisme et antinazisme dans la littérature et l'art allemands – 1920-1945, Presses Universitaires de Lille, 1986, p. 103-115.
10Pierre Missac, « La correspondance comme genre littéraire et phénomène sociologique », Critique, Minuit, déc. 1981, n° 415, p. 1323.
11 Henri Meschonnic, commentant ce que Benjamin dit de l'histoire « en ce qu'elle a de prématuré, de douloureux », remarque : « Leidvolles, et Leid, “mal, douleur”, contient aussi le suicide, sich ein Leid antun. Non dit, mais inclus. Poussée du sens et de l'histoire » dans « L'allégorie chez Walter Benjamin, une aventure juive », extrait de Walter Benjamin et Paris – Colloque international 17-29 juin 1983, édité par Heinz Wismann, Cerf, 1986, note 12, p. 713.
12 .Walter Benjamin, Thèses sur la philosophie de l'histoire, Thèse III, dans Œuvres, tome II, Poésie et Révolution, Denoël, 1971, p. 278.
13 G. Scholem écrit : « Ce volume resta pratiquement inconnu. On ne perçut rien d'un éclat désormais tout intérieur, à cause des conditions extravagantes de la publication du recueil chez un éditeur suisse obscur qui fit faillite peu après », dans Fidélité et utopie, éd. citée, p. 123.
14 Walter Benjamin, lettre à Martin Buber, juin 1916, C I. p. 116-119, ici p. 117. Walter Benjamin refuse de collaborer à la revue Der Jude. Ce refus vient de l'attitude de Benjamin à l'égard de toute écriture à visée directement politique, attitude que l'irruption de la guerre avait installée.
15 Cité par Irving Wohlfarth dans « Quelques motifs juifs chez Benjamin », dans Revue d'Esthétique, Privat, n° 1, 1981, p. 141.
16 Voir C II. 112-113 et toute sa controverse avec Scholem. Ou encore, à Werner Kraft, 1934 : lorsque Benjamin déclare qu'il faut « couper court à la stérile prétention d'avoir des solutions pour l'humanité, d'abandonner même la perspective immodeste de systèmes “totaux” et de bâtir, de l'essayer tout au moins, les jours de l'humanité avec cette souplesse que montre un homme bien éveillé et raisonnable quand il attaque sa journée » (C II. 124).
17 Allemands, éd. citée, p. 24-26. Lichtenberg écrit à un ami de jeunesse, raconte, avec de nombreux détails, la vie chez lui d'une petite fille qu'il a recueillie. La mort de celle-ci n'est pas racontée « comme si la mort ne lui avait pas seulement arraché la bien-aimée, mais aussi la plume qui retient son souvenir » (A. 24).
18 Allemands, traduction de G. A. Goldschmidt, p 118. Je restitue le plus-que-parfait à la place du passé composé – voir GS 228.
19 Victor Klemperer, LTI – Notizbuch eines Philologen, Reclam, Leipzig, 1978. LTI est une abréviation pour Lingua Tertii Imperii. Des extraits en ont été traduits dans Recherches Internationales, n° 69-70. Je m'appuie ici sur la présentation faite par Isabelle Vodoz dans son article, « Victor Klemperer : LTI – Réflexions d'un linguiste juif : une forme de résistance » dans Nazisme et antinazisme, op. cit., p. 189-199. V. Klemperer a passé toute sa vie en Allemagne, et jusqu'à la fin de la guerre. Destitué en 1933 de son poste de professeur, il échappe aux camps par son mariage avec une « aryenne ». Il travaille comme ouvrier d'usine. Tout en tenant ce journal sur la langue du IIIe Reich. Il était philologue et romaniste, spécialiste des Lumières en France, et de Montesquieu (voir I. Vodoz, art. cité, p. 189-190). Les citations sont tirées de l'article. Désormais abrégé en VK.
20 À propos de Klemperer, « Présentation » au livre déjà cité, p. 10. Textes réunis et présentés par André Combes, Michel Vanoothuyse et Isabelle Vodoz.
21 Allemands de 89, GS. IV. 1-2, t. 11, p. 863-880. Montage de lettres d'Allemands réagissant à la Révolution Française. Publié dans Europe, 15 juillet 1939, n° 199, traduction de Marcel Stora. La lettre de Georg Forster dans Hommes allemands est du 8 avril 1793. Celle d'Allemands de 89, du 26 juillet 1793. Mayence occupée par les Français le 21 oct. 1792 est reprise par les Prussiens le 30 mars 1793 – voir Les Jacobins allemands – La République de Mayence et les Cisrhénans – 1792-1798. Documentation de l'Institut Goethe, 1983. Pour une vision d'ensemble de l'accueil de la Révolution, voir La Révolution Française vue par les Allemands, textes traduits et présentés par Joël Lefebvre, Presses Universitaires de Lyon, 1987.
22 Günter Reus, art. cité, p. 104. Désormais abrégé en NS.

Pour citer cet article :

COURTOIS Jean-Patrice (2014). "Allégorie de l'humanité dans la voix :
Hommes allemands de Walter Benjamin - Partie I".  Revue La Licorne , Numéro 14 (ÉPUISÉ) .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5689.php

(consulté le 22/09/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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