Rêve et autobiographie
(Notes)

Publié en ligne le 10 janvier 2011

Par Jacques BOREL

Je suis très frappé de voir qu’il n’y a pas, à ma connaissance ou dans mon souvenir, de rêve, au sens étroit, précis, limité de rêve nocturne, pas de récit de rêve dans les œuvres autobiographiques que l’on s’accorde d’ordinaire à tenir pour majeures de notre littérature, et d’abord dans les Confessions de Rousseau et les Mémoires d’outre-tombe. Absents, tant le récit de rêve, disons, élaboré, que sa simple relation, de ces deux massifs autobiographiques où à tout moment cependant, et j’allais dire : au contraire, se déploie l’enchantement de la rêverie, cette dilatation de l’être, cette anticipation d’un avenir imaginé, imaginaire qui sans cesse soulèvent Jean-Jacques jeune quand il s’élance vers le monde avant, déçu, meurtri, de se replier, de se renclore et, le bonheur, de ne plus le trouver que dans le souvenir des « courts et uniques moments » qui continuent seuls de vibrer pour lui du même éclat. Y a-t-on assez songé : c’est bien là ce même « bonheur par souvenir » qu’un autre autobiographe, Stendhal, de ses rêves nocturnes lui-même bien peu soucieux, préférera un jour à tout le reste et reconnaîtra à la fin comme son vrai lieu, sa vraie patrie.

Loin d’être « ornements » ou « bigarrures », les rêveries exaltées, romanesques ou, dans leur perversité ingénue, timidement érotiques, sont elles-mêmes autant de pièces à conviction (ou à décharge), autant d’« aveux », et elles ne contribuent pas moins que les autres « expositions » à tisser cette « chaîne d’affections secrètes » que Jean-Jacques entend faire remonter avec lui au juge et au témoin auquel il en appelle ce ne sont à aucun moment des récits de rêves. Et même, que son horreur des ténèbres soit en cause ou non, ce n’est jamais vers ses nuits que Jean-Jacques, le rêveur éveillé, et toujours levé avant le jour, se retourne1. Être rendu à la vie, c’est toujours, pour lui, être rendu à la lumière. Et pas un instant cet amoureux de la rêverie, à sa pente toujours prêt à s’abandonner, ne semble avoir pensé que, la nuit, il rêvait aussi peut-être, d’autres rêves il est vrai ou d’autres cauchemars ; à cet aspect nocturne de sa vie, il ne semble pas avoir attaché la moindre importance ; il n’en a rien noté en tout cas, comme de ces pensées, au cours de ses promenades, qui lui venaient et que sur des cartes à jouer, il couchait toutes vives ; si bien que, des rêves nocturnes de Jean-Jacques, malgré la volonté de tout dire, nous ne saurons rien. Mais c’est bien en effet comme si, cette part de l’être, l’autobiographe n’eût pas seulement songé qu’elle existât, qu’elle comptât ; que, comme Narcisse sur son bassin, sur elle aussi il eût pu, peut-être, se pencher ; non moins que les souvenirs et les rêveries éveillées, les « imaginations », les « chimères », l’exposer ou, comme eux, l’investiguer.

On n’imagine guère Rousseau rendant, comme saint Augustin, grâce à Dieu de ne pouvoir être tenu pour responsable de ses rêves, et si, au contraire de saint Augustin justement, il n’a pas accordé sa place au rêve nocturne, au récit de rêve ou à sa pure, sa ponctuelle notation, force est bien de se convaincre que, classique en cela et plus pétri apparemment du rationalisme de son temps que lui-même sans doute ne le croyait, au plus loin des « Illuminés » auxquels Nerval s’attachera un jour comme à des intercesseurs ou à des exemples, à des garants presque, il n’a pas, avide de tout dire, orgueilleux d’oser, le premier, avouer l’inavouable – pis, il le soulignera : le « ridicule », le « honteux » – il n’a pas soupçonné que le rêve, non moins que l’enfantine, l’indélébile fessée, que les fiascos, que l’exposition à Turin ou l’habitude dont il n’a jamais bien pu se guérir, lui aussi pût le révéler, le dévoiler, d’une certaine façon déjà lui-même être un « aveu ». (Ou c’est que, et le saurons-nous jamais ? déguisé, travesti, le rêve, issu des « ténèbres » et comme marqué de leur sceau, ne pouvait, aux yeux de Jean-Jacques, avoir la « transparence sans obstacle » de la rêverie).

« J’allais y rêver seul » ; on n’en finirait pas, dans le considérable massif des œuvres intimes, de recenser les moments où, comme dans Henry Brulard, enfant, adolescent, à la fenêtre ou dans une salle à l’écart, au collège, Stendhal se surprend ou se représente en train de « rêver seul », « tout seul », – au point, je ne sais si on l’a assez remarqué ou si le rapide galop, en apparence si allègre, de la phrase stendhalienne suffit à l’entraîner, à le désamorcer ou à en masquer le retour, si vif lui-même est le refus de céder à la plainte, au point que cet adjectif : seul, ne résonne pas moins souvent chez Stendhal que chez Rousseau et ne témoigne pas sans doute, pour différent qu’en soit le ton, d’une exclusion moins radicale.

Contrairement à Chateaubriand, que la passion politique ne dominait pas moins que l’enchantement du songe, ou davantage, et qui, lui, a tout vécu, presque tout, a étreint et possédé, gloire, femme, et, malgré ses déconvenues, jusqu’au pouvoir, nul peut-être n’a, plus que Stendhal, rêvé sa vie, rêvé ses amours, mais rêvé, d’échec en échec, ses ambitions même. Bien avant la fameuse cinquantaine, et en dépit de tant de parades, fût-ce de soi à soi, de tant de masques, il en aura lui-même une conscience toujours plus vive (plus cruelle ?), et il ne cessera pas, jusqu’au bout, de parier de ses « folles imaginations » : il n’en parle guère différemment, toutefois, que Rousseau de ses « chimères », et on ne voit pas que jamais non plus elles soient baignées de la coloration nocturne du songe.

Tout se passe, en somme, comme si l’autobiographe français, avant, du moins, une certaine date qu’il ne devrait pas être si difficile de repérer, n’avait pas mémoire de ses rêves, ses rêves nocturnes, ne se tournait pas vers eux ou, loin d’y pressentir une « voie royale », renâclait à miser sur leur douteux ou hypothétique apport, mais même ne concevait pas qu’il pût y avoir là aucun apport et comme un double obscur en eux de cette figure qu’il s’acharnait, comme Rousseau et Stendhal, à traquer, ou, comme Chateaubriand, à chanter.

Chez Stendhal comme chez Rousseau, les rêveries tenues pour les plus « folles » participent elles-mêmes de ce qu’il faut bien appeler un certain réalisme. Beyle, dans cette perspective, est bien, intellectuellement, cet esprit du XVIIIe siècle que l’on n’a que trop dit, à contresens parfois, et comme pour le limiter ; ce n’est pas en tout cas, comme Nerval, vers le versant d’ombre des Illuminés qu’il se tend ; et quand bien même nous n’entendrions pas derrière chacune de ses phrases les plus « sublimes », l’injonction qu’il s’est donnée et à laquelle jusqu’à la fin il tâchera d’être fidèle : « Je fais tous les efforts possibles pour être sec ; je veux imposer silence à mon cœur, qui croit avoir beaucoup à dire »2, l’air doré de cette terre que Julien Gracq a si admirablement appelée la Stendhalie ne semble à aucun moment se nourrir des visions fantomatiques de la nuit. Comme si le rêve peut-être, y eût-il un instant songé, se fût, infiniment plus que la rêverie, chez Stendhal toujours vigile3, à laquelle il tremble et s’enchante de s’abandonner, opposé pour lui à la « vérité » et à ce désir de connaissance, souvent curieusement, voire naïvement utilitaire4, auxquels il croit se vouer sans – lui-même de place en place il le constate ou il en doute – y être, à son mélancolique déconcertement, parvenu jamais.

Comme si, fasciné par l’autobiographie – par l’aveu – c’est à Rousseau, toujours, qu’on dût en revenir : découvrant un paysage « selon son cœur », et avec lui le pressentiment, la promesse ou l’attente d’une même société idéale à l’horizon, intime et tendre, Jean-Jacques a le sentiment – la certitude – de le reconnaître, de l’avoir déjà vu, et où, sinon en rêve ? Il ne s’agit pas néanmoins, dans ce moment des Confessions (III) pour lequel Rousseau emploie ce même mot : « vision » dont il usera encore pour en parler, des années plus tard, à Bernardin de Saint-Pierre, d’un rêve nocturne, ce rêve fût-il tenu, comme l’est justement cette « vision », pour prémonitoire, mais cette trouée ou cette visitation éblouie que Rousseau évoquera de nouveau au Livre VI en revivant l’enchantement de son « court moment de bonheur » aux Charmettes (« Tous les objets qui m’avaient frappé me rappelèrent l’espèce de rêve que tout éveillé j’avais fait à Annecy huit ou dix ans auparavant… »), ce « rêve éveillé » est bien donné lui aussi pour une de ces rêveries partout dans l’œuvre qui affleurent ou s’ouvrent, qui s’épandent, et à peine par son caractère prémonitoire s’en distingue-t-il : comme s’il importait à Rousseau d’être toujours éveillé, assuré de l’être, il ne doit rien à la houle nocturne, rien aux « ténèbres ».

Un récit de rêve ou qui, du moins, se donne pour tel, il y en a bien un dans l’œuvre de Rousseau : assez caractéristiquement, ce n’est pas toutefois dans les Confessions qu’il se trouve, mais dans La Nouvelle Héloïse, – dans le roman. Je ne sais pas si, comme l’affirme Jean Roudaut, la parataxe est comme la pierre de touche du récit de rêve authentique (et c’est au Journal de Kafka ici qu’il faudrait se reporter, où nombre de récits de rêves nocturnes très souvent ne se distinguent guère cependant, à mes yeux du moins, de certains des récits proprement dits, ébauchés ou qui, même restés à l’état, apparemment, de « Fragments », donnent le même sentiment d’être un tout, de se clore et de se suffire à eux-mêmes, de ne tenir pas moins du rêve que la relation du rêve, par sa narration même, du récit).

Je ne pense pas en revanche qu’un seul lecteur ait jamais tenu le « rêve » de La Nouvelle Héloïse (V, 9) pour un récit, tel que nous l’entendons désormais, de rêve nocturne ; et l’absence de la parataxe n’est pas seule, d’évidence, à nous inciter à le lire comme ce qu’il est en réalité : un faux rêve, un rêve « littéraire », inventé ou fabriqué, ad libitum, comme avec plus ou moins de bonheur, de parcimonie ou de prodigalité en charrient tant d’autres œuvres romanesques. Et que ce n’est pas cela, le rêve nocturne, le récit de rêve, que l’étude des figures de rhétorique nous le confirme ou non, je ne suis certes pas de ceux qui font fi du « je ne sais quoi », nous l’avons assez senti déjà, nous le savons. (À ce propos, je ne pense pas non plus être sacrilège en constatant qu’un des récits de rêve qui, dans une œuvre romanesque, donne le plus indiciblement l’impression de rapporter un rêve nocturne authentique, est le rêve du maréchal de Ségur dans Les Vacances, au point qu’on pourrait douter si la comtesse de Ségur n’y raconte pas en effet un rêve « réel », si frappant pour le maréchal lui-même qu’il n’eût pu se défendre de le confier et de le transmettre ainsi jusqu’à en faire une sorte d’anecdote « vécue », transmise par tradition orale au même titre que d’autres événements et s’inscrivant pareillement, en somme, dans une même chronique familiale. Quoi qu’il en soit, la puissance de conviction est telle – et ce doute même qui, à elle lié, me vient à l’esprit –, qu’il faut, ici en particulier, reconnaître à Sophie Rostopchine un singulier génie).

Si ingénieuse, si convaincante le plus souvent, que soit l’Introduction à la littérature fantastique de Todorov, la ligne de partage, en particulier, que le critique y établit entre fantastique et merveilleux, ce n’est pas sans stupeur, je l’avoue – et je ne pense pas que ma longue tendresse, depuis l’adolescence, pour Nerval, ni ma fascination pour la littérature autobiographique (les mots : intime, intimiste, m’ont, par leur connotation frileuse, vaguement douillette, toujours gêné), pour la littérature, plus précisément, de l’aveu, soient seules en cause,– sans stupeur et, presque, sans indignation, que j’y vois Todorov classer Aurélia dans la littérature fantastique5 et le situer, en somme, sur le même plan que les contes, disons, les plus réussis, ou les plus efficaces, de Théophile Gautier.

La notion de « valeur » – si, tout de même, il me faut bien convenir qu’elle entre en jeu – n’est pas seule non plus à provoquer mon sursaut : non, mais c’est que le souci ou la rage de définir, et de classer, de répertorier, entraîne ici le critique, qui si longtemps pourtant s’est à la « textualité » avec rigueur voulu fidèle, à tenir pour rien le texte même justement et l’intention avouée de Nerval. À tenir pour rien le but et la démarche que le poète cependant, et avec la même modestie toujours, dès les premières pages de l’œuvre, se propose, souligne en clair, et dont je m’étonne, une fois de plus, qu’à ce point on les méconnaisse ou les néglige : « Je vais essayer [...] de transcrire les impressions d’une longue maladie qui s’est passée tout entière dans les mystères de mon esprit » (I) ; et comme si ce n’en était pas assez déjà, un peu plus loin, avec la même humilité mais non moins nettement, Gérard précise : « Si je ne pensais pas que la mission d’un écrivain est d’analyser sincèrement ce qu’il éprouve dans les graves circonstances de la vie, et si je ne me proposais un but que je crois utile, je m’arrêterais ici » (III ; c’est moi qui souligne).

Quels que soient les « visions » et les rêves rapportés - et si « fantastiques » qu’ils puissent apparaître à ces lecteurs en particulier qui font bon marché de la vie onirique, qui reculent devant toute dérive, vertigineuse et comme menaçante, de l’être, ou à ceux-là encore, les mêmes ou d’autres, dont la sensibilité n’est pas ébranlée par la déchirante quête nervalienne, et ils peuvent ainsi indemnes, s’abandonner à l’enchantement, gratuit ou désamorcé, du « fantastique », – Aurélia est bien donnée, on ne peut plus expressément, par Nerval lui-même, comme la relation d’une expérience vécue.

Autobiographie partielle assurément, « limitée », si l’on veut, aux « graves circonstances de la vie » que nous savons, la déclaration de Nerval que je rappelais n’en situe pas moins Aurélia sous le signe de ce que je continue à entendre par « littérature de l’aveu », cet aveu fût-il voilé ou obscur à l’auteur lui-même, et c’est bien ainsi, pour cette « histoire d’une âme à la plus brûlante période de sa quête et de son doute, qu’elle doit, sous peine de trahison ou de contresens, être tenue ».

Être de souvenir, hanté toute sa vie par de mêmes images, enracinées presque toutes dans le même humus de l’enfance, le même sol, entravé devant la tentation autobiographique et conscient de n’en avoir donné, dans Promenades et souvenirs notamment, que des fragments et comme un premier état du souvenir où l’être n’affleurait que par places et sans jusqu’au bout s’étreindre ou se saisir, atteindre à son plus profond, son plus opaque ou plus périlleux noyau, et quelles que soient les raisons qui aient retenu Gérard, le tendre admirateur de Rousseau pourtant, devant la mise à nu, le « dévoilement » (on peut aussi bien penser au « secret de Gérard de Nerval » que le docteur Sébillotte6 s’est efforcé d’élucider, qu’à cette lettre poignante où Gérard lui-même se reproche de tourner en rond dans un cercle trop étroit), l’évidence, en tout cas, est que Nerval a été le premier des écrivains majeurs, en France, à avoir conscience que cette part nocturne et vertigineuse en nous, par la quasi-totalité des autobiographes avant, disons, Leiris, ignorée, ou repoussée, refusée, était susceptible d’en révéler autant ou davantage sur lui-même que la relation, fût-elle la plus acharnée à être lucide, à être vraie, d’une vie et sur cette « chaîne d’affections secrètes » même que Rousseau entendait amener au jour.

Relation d’une crise bel et bien vécue, Aurélia, et dont, jusque dans le doute, le poète, irrécusablement, attendait un sens, comment ne pas croire que Nerval lui-même, en rapportant et en « analysant sincèrement » ce qu’il avait « éprouvé » dans cette « grave circonstance de (sa) vie », a bien eu le sentiment d’en livrer sur cet hôte des profondeurs qui l’habitait, sur ces assises ébranlées et autrement, peut-être, inabordables en lui, infiniment plus qu’il n'avait jamais pu le faire dans Petits châteaux de Bohème, dans Les Nuits d’octobre, dans Promenades et souvenirs, – qui sait ? que dans La Pandora même, dans Sylvie ?

Si Nerval a accordé au rêve une part si douloureusement privilégiée, c’est peut-être aussi, y a-t-on jamais songé ? parce qu’il lui était impossible, éveillé et en proie à ses fantômes, non seulement de se dire sur le seul mode du souvenir, mais, par l’exemple de Rousseau retenu bien plutôt que provoqué, et à quelque insurmontable obstacle qu’il se soit heurté, de tout dire.

Que Baudelaire ait reconnu – ou pressenti ? – le génie de Nerval, seul son article sur Hégésippe Moreau, qui est aussi un manifeste esthétique, nous permet d’en juger. Insignifiants, les quelques billets qui nous sont parvenus où il cite Nerval ou qu’il lui adresse ; si Baudelaire met à la même haute place Poe et Gérard, on a le sentiment que c’est à la parenté de leur destin plutôt qu’il pense, et nulle part il ne jette sur le noir diamant de l’œuvre ces coups de sonde illuminants qu’il a portés sur Hugo ou Delacroix, sur Flaubert, sur Méryon, sur Wagner même.

Qu’il ait connu Aurélia, publié dans la Revue de Paris des 1er janvier et 15 février 1855, et édité en volume par les soins de deux de ses amis personnels, Gautier et Houssaye (Le Rêve et la Vie, 1855), il est difficile d’en douter. Et que, relation d’une expérience vécue à la fois dans le déchirement et l’illumination, Aurélia ait de toutes autres dimensions que les différents fragments « autobiographiques » partout épars dans l’œuvre, certes, et d’abord celle-ci, fondamentale du même trait et fondatrice : c’est l’écriture qui rend vécu ce qui n’eût été sans elle que subi. Il n’en est pas moins significatif que, songeant à écrire Mon cœur mis à nu, projet inspiré par un passage des Marginalia de Poe et auquel Leiris, mû par le « souci de sincérité » le plus aigu ensemble, le plus minutieux et presque le plus maniaque, fera le sort que l’on sait (si implacable, le scalpel, que « le papier se riderait et flamberait à chaque touche de la plume de feu »7, tel est bien là le but et le moteur essentiel de toute littérature authentique de l’aveu), il n’en est pas moins significatif que pas un instant Baudelaire n’ait paru penser que, dans cette entreprise de mise à nu, puisse trouver place le fameux rêve que, « tout chaud », il relate dans sa longue lettre à Charles Asselineau du jeudi 13 mars 1856 et que Michel Butor8 enrichira de commentaires, fussent-ils parfois hasardeux, autrement fulgurants que l’interprétation, à la stricte orthodoxie freudienne fidèle jusqu’au stéréotype, du docteur Laforgue9.

Sans doute ne peut-on, chez le veilleur lucide à la fois et exaltant les puissances de l’imagination qu’était Baudelaire, parler de réserve, ou de défiance, à l’égard du rêve nocturne. On ne peut pas néanmoins ne pas prêter attention à ce qu’il en dit dans cette lettre justement à Asselineau, au moment même où, saisi, d’évidence, par ce rêve à nos yeux désormais si éloquent, il s’apprête à le rapporter à son ami :

Remarquez que ce n’est qu’un des mille échantillons dont je suis assiégé10, et je n’ai pas besoin de vous dire que leur singularité complète, leur caractère général qui est d’être absolument étrangers à mes occupations ou à mes aventures personnelles me poussent toujours à croire qu’ils sont un langage quasi hiéroglyphique dont je n’ai pas la clef.

Par mille rêves « assiégé », c’est celui-là seul toutefois qu’il éprouve l’irrésistible besoin, ou le désir, dans l’instant même, de confier tout au long, et pourquoi ? À l’obscur le pressent-il, et s’il n’eût pas soupçonné la taraudante charge de ce rêve dont il se convainc de ne pas avoir la clef, aurait-il, de tous ses rêves, et en proie au trouble encore, ou à l’émotion ressentie, « choisi » de noter celui-là précisément, et aucun autre, comment le croire ?

Il faut y consentir, à l’exception d’Aurélia – si l’on accepte de lire ce texte dans la perspective où Nerval nous y invite, et non pas comme le récit « fantastique » qu’il se défend expressément d’être – l’apparition du récit de rêve nocturne dans la littérature autobiographique en France, que j’ai seule en vue, est elle-même bel et bien datée, bel et bien historique.

Quelles que soient les raisons qui aient détourné ou empêché Baudelaire d’écrire ce Mon cœur mis à nu que la référence à Poe situait d’entrée sous le signe de la littérature de l’aveu, et où il ne semble pas que jamais le poète ait songé à faire leur part aux rêves des nuits, l’aveu, ce sont les Fleurs du Mal (de « Je n’ai pas oublié, voisine de la ville… à Une nuit que j’étais près d’une affreuse Juive », lisibles en elles, les jalons même du « vécu »), qui, sur un autre mode, de poème en poème le prononcent,– jusque par cet appel au lecteur qui m’a toujours invinciblement paru faire écho à ce même appel, chez Rousseau, adressé à l’« hypocrite lecteur » et le pressant, lui aussi, de pareillement se donner à voir, se mettre à nu.

(Ce serait un tout autre propos, mais là est bien également, entre le Je mythique d’El Desdichado et le Je, disons, si exténué que soit l’adjectif, « existentiel » des Fleurs du Mal, la différence et comme l’irréductibilité fondamentale).

Il est banal, mais non moins instructif de constater que nombre de contes ou de récits « fantastiques » – l’exemple le plus illustre étant sans doute Alice au pays des merveilles – se présentent, in fine le plus souvent, comme des rêves, non des rêveries, des hallucinations ou seulement des fabulations, mais bel et bien, révérence faite par là à la persistante notion de « vraisemblable », comme des rêves nocturnes.

« Chimères », rêveries, « folles imaginations », Jean-Jacques peut bien parler ouvertement de ses « fantasmes », sans jamais cesser, au contraire de Rétif, de les tenir lui-même et de les donner pour tels, on n’en est pas moins en droit de se demander si la tardive et comme frileuse apparition du rêve, du récit de rêve dans l’autobiographie en France – et quelques raisons historiques qui entrent en jeu : il y a, ou il devrait y avoir plutôt11, dans l’autobiographie ou l’autoportrait aussi, un « après Freud » – si ce retard ou cette réticence ne procèdent pas de la même résistance, faut-il dire : rationaliste, devant le trouble déferlement de cette marée nocturne pour laquelle Baudelaire, de lucidité toujours si avide, lecteur de surcroît, pour d’autres motifs il est vrai, et « adaptateur » de De Quincey, par le rêve qu’il vient de transcrire d’évidence ébranlé, en secret effaré et comme averti peut-être, reconnaît qu’il n’a pas de « clef ». (Car dire que ce « langage quasi hiéroglyphique » n’est pas le sien est vrai sans doute, mais n’est pas seul vrai : ce langage, il se refuse, sauf dans cette unique lettre, à le parler, à le faire sien, et ce rêve, pour l’hypothétique mise en forme de Mon cœur mis a nu non retenu, n’entrera pas davantage, ni aucun autre, fût-il donné pour fiction, ou pour un de ces « songes » à quoi un texte comme Chacun sa chimère n’est pas si loin, par sa narration, de faire penser, dans les Petits poèmes en prose ; non nourricier, et comme étranger ou opposé à toute « création », il ne donnera pas non plus le branle à aucun projet de « conte »).

L’aveu le plus trouble, oui, mais, longtemps – depuis la perte de foi en la valeur prophétique du rêve, à laquelle Descartes n’avait pas tout à fait peut-être dit adieu ? – tout se passe comme si l’« aveu » déguisé ou la trahison de la vie onirique ne devait à aucun prix accéder à la confession, à la parole.

Il y a bien là, si j’ose dire, de quoi rêver : que Descartes, retraçant l’histoire de son esprit, de son doute et de la méthode qui en est issue, ne rapporte pas dans son Discours les trois songes successifs12 qui en ont eux-mêmes « décidé », ni cette illumination même, la nuit du 10 novembre 1619, lui aussi, qu’il a connue et qui, par l’enthousiasme de son mouvement, par Sa « flamme », d’une certaine façon n’est pas sans évoquer ce moment ébloui, à Vincennes, où Jean-Jacques a été comme frappé d’un trait par l’entrevision de son « système ».

On peut concevoir une biographie ou une autobiographie intellectuelle, et comment, mutilation ou non, ferait-elle, plus que Descartes, sa part au rêve ?

Mutatis mutandis, c’est à L’Histoire de mes pensées d’Alain que je songe et, au chapitre – j’allais ajouter : pourtant ! – intitulé Enfance, à ces déclarations préliminaires « De l’enfance, je dirai peu ; car elle ne fut que bêtise. J’imitais, je récitais, je jouais, je lisais, je me racontais des histoires interminables… ». Et, un peu plus loin, à l’alinéa suivant « Une enfance sotte comme elles sont toutes ».

L’enfance, à défaut de ses rêves nocturnes - dont il ne semble guère que, d’ordinaire, elle garde vive la mémoire,– ses rêveries, son imaginaire, devant l’éros caché son trouble, son effarement ou sa curiosité, là est bien cependant la pierre de touche de toute autobiographie (qu’il ne s’agisse pas d’égrener, passivement, si je puis dire, de touchants souvenirs, cela aussi, nous le savons), et comment tenir dès lors pour des autobiographies authentiques des œuvres qui, par mépris ou par obscure crainte peut-être de ce misérable petit tas de secrets stigmatisé par Malraux, privilégient un seul aspect et j’allais dire un seul étage de l’être, comme si cette part même à laquelle elles choisissent de se limiter – de se réduire – ne dépendait pas précisément de toutes les autres, si, par cet humus, par ces profondes assises dès l’origine elle-même infléchie, ou orientée, elle ne continuait pas d’être, et par ces strates accumulées de passé, par cet éros, à tout moment irriguée encore et nourrie – quand bien même la pellicule des nuits apparaîtrait trompeusement vierge ou ses projections seraient tenues, elles aussi, comme l’enfance elle-même, pour pure « bêtise » ?

Que l’on se récrie ou non, on n’est pas si loin, avec le « propos » d’Alain sur l’enfance que je citais, et si différent que soit le projet, des Mots de Sartre. – Passe à la rigueur pour la rêverie, pour les univers imaginaires que tout enfant, fût-il moins exclu que Rousseau, moins « orphelin », tend d’instinct, comme des châteaux éblouis dans l’air, à se construire, mais une autobiographie d’où l’éros enfantin est délibérément écarté, ignoré, et pourquoi ? non pas, comme chez Rousseau, remémorée ou recréée toute vive, cette enfance, mais bel et bien conceptualisée, et le dessein n’en apparaît peut-être que trop clair, peut-elle honnêtement se donner pour une autobiographie, être lue comme telle ? Du coup, il est difficile au lecteur de ne pas s’interroger, précisément, sur ce non-dit ; sur ce que le feu d’artifice littéraire et intellectuel de ces « mots », leur volonté démonstrative, agressivement rejettent, écartent, taisent, ou même, l’œuvre par surcroît s’arrêtant avant le probable champ de lémures de la première adolescence, résolument cachent, comme on parle de parade, sous le brio. Car enfin, le refus de Freud – dont il est pour le moins curieux, ou paradoxal, qu’il s’accompagne du triomphant « Je n’ai pas de surmoi ! » – est loin, d’évidence, de tout expliquer : si l’on pense aux « aveux », ou aux « confidences », qui se font jour dans les Entretiens avec Simone de Beauvoir réunis à la suite de La Cérémonie des adieux, c’est de ce côté bien plutôt, comme ces « aveux » rendent compte aussi de la haine pour Baudelaire – lettre morte, pour Sartre, le chant des « années profondes » – qu’il faut chercher : le petit Jean-Paul a eu son général Aupick et c’est contre lui, il le sait, il le dit enfin, qu’il a écrit. – Différemment, chez Sartre comme chez Alain, démythification ou, en fin de compte, chez Sartre plus « intéressé », même ravalement de l’enfance – bêtise ou singerie – sans doute : mais aussi, par manque de cet esprit d’enfance justement qui jusqu’au bout habitera Rousseau, plus d’enfance vraie, plus d’enfance.

(Autre autobiographie qui rêve bien peu : Si le grain ne meurt… Du moins, un peu trop d’entrée peut-être et peut-être par trop dénouée de la rêverie qui, chez Rousseau, à tout moment la brasse et l’entraîne, la place y est-elle à l'éros enfantin amplement faite ; et, que l’on songe à Powys, à tant d’autres, c’est bien là aussi qu’est, à l’enfance même liée, la pierre de touche).

Une hypothèse, fort hasardeuse assurément, mais qui n’en mérite pas moins qu’on l’envisage et si, depuis Freud – pour certains, plus encore, j’imagine, depuis Jung – hôtes de ce temps et frottés peu ou prou de psychanalyse que tous nous sommes, nous ne rêvions plus de la même façon, nous ne faisions plus les mêmes rêves, – plus tout à fait ?

Le récit de rêve en tout cas, que l’autobiographe le rapporte ou non, à l'état brut, si je puis dire, ou l’utilise comme matériau – je songe, par exemple, au recueil de rêves de Georges Pérec, dont la visée, il est vrai, n’est pas proprement autobiographique – le récit de rêve, disons, « moderne », diffère radicalement des grands rêves romantiques, des rêves « élyséens » de Jean-Paul en particulier, de ceux avant lui de Swedenborg, et je n’imagine guère non plus d’œuvre intime aujourd’hui, l’auteur fût-il pétri de jung, où les rêves participent, jusque dans leur narration même, de la « vision », soient tenus pour « révélations », pour Mémorables. (Et Nerval peut bien douter d’être, ou d’être du moins continûment, en communication « avec les esprits et les anges » : cette référence à Swedenborg n’en date pas moins Aurélia même).

Dans ce sens, le poète a beau ne pas le considérer comme élément biographique décisif, ni même, semble-t-il, utilisable, le rêve de Baudelaire est bel et bien, lui, un rêve, un récit de rêve « moderne ».

Les surréalistes, je pense essentiellement à Breton qui, s’il n’a pas écrit d’autobiographie au sens propre du terme, accorde l’importance que l’on sait à l’expérience vécue, où inlassablement on le voit puiser, et à ce que lui-même appelle dans Nadja, ne la tenant pas moins que le rêve pour révélatrice de l’être : l’« anecdote » refusent toute mystique et ce, avec une violence telle que, certains textes de Breton, précisément, n’y inciteraient-ils pas assez déjà, elle prêterait volontiers au soupçon.

Ambiguë elle-même, et comme très tôt réticente, l’écoute où Breton est de Freud : et sans doute n’est-ce pas la même « révélation » que Swedenborg, que Jean-Paul ou, malgré qu’il en ait, le Nerval même d’Aurélia, que Breton attend du rêve. Remplacée, la communication de Swedenborg « avec les esprits et les anges », par la communication avec les puissances obscures de l’être – et peut-être, si je songe à Arcane 17, comme il en va chez les grands romantiques allemands, du monde même, – avec l’irrationnel, avec l’inconscient, ce n’en est pas moins, « vision » ou non, d’une « révélation », désacralisée si l’on veut (ou c’est le sacré qui est lui-même déplacé, qui change de pôle, change de sens), d’un éblouissant ou vertigineux coup de sonde que, devant les portes ouvertes du rêve, il est en quête ; et sa démarche, nul, je pense, ne s’y est longtemps trompé, est par là infiniment plus proche, ou elle voudrait l’être, de celle des grands rêveurs romantiques qui l’ont précédé – j’ai toujours, quant à moi, perçu chez Breton comme une nostalgie inavouée du « merveilleux », plutôt que je ne m’y suis senti aux prises avec ce « merveilleux » même, avec lui face à face, embarqué et rendant les armes,– voire des « Illuminés », que de celle de Freud, le scientiste, le rationaliste, au déterminisme de son temps en fin de compte étroitement fidèle, et qui assigne à la « voie royale » une tout autre visée, un tout autre but. Ce n’est pas à la recherche d’une « vérité », de cet ordre du moins, le rêve et le « vécu » ont beau jalonner son œuvre, s’y répondre et comme s’y illustrer l’un l’autre, qu’est Breton.

La singularité de Leiris n’en est, là aussi, que plus éclatante.

Paradoxalement ou non, si marqué que Leiris ait été par l’aventure surréaliste et si fidèle qu’il soit demeuré à l’essentiel de son expérience, c’est, me semble-t-il, d’une façon et j’allais hasarder dans un esprit sensiblement différents que, non dans Nuits sans nuit, ou Mots sans mémoire, mais dans sa longue entreprise autobiographique (et comment du coup oublier que L’Âge d’homme est né à la suite d’une analyse ?), Leiris fait appel au rêve nocturne, non plus désormais élu, privilégié pour lui-même13, et auquel il n’accorde pas au demeurant la part prépondérante que l’on eût pu croire, mais participant lui aussi d’une même quête de « vérité » ensemble et, au terme de La Règle du jeu – œuvre elle-même indéfiniment in progress, ayant sans cesse partie liée avec la vie et cette vie sans cesse aussi appareillant pour l’écriture, si bien qu’elles s’avancent toutes deux vers le même point final de la mort et ne sauraient être conclues par aucun autre,– moins d’une connaissance peut-être que d’un sens, indissociable lui-même de l’écriture et, a quelque figure mythique à la fin qu’il aboutisse, procédant de la même et comme conjointe « modification », à la suite de l’auteur, que l’on a soulignée, et inscrite en effet, dès le départ, dans le projet même.

« La négation d’un roman », certes ; mais, soucieux d’écrire ce Mon cœur mis à nu à la velléité duquel Poe et Baudelaire en étaient restés (et, il se peut que je me trompe, je n’ai pas souvenir à aucun moment, qu’il y ait songé ou non, Leiris ait eu Rousseau en vue ou qu’il ait tenu les Confessions, précisément, pour exemplaires), ce ne sont pas seulement les mots : vérité, faits véridiques, qui, dans l’admirable essai-préface à la réédition, en 1946, de L’Âge d’homme : De la littérature considérée comme une tauromachie, se présentent sous la « plume de feu » dont Leiris entend qu’elle brûle le papier, ce sont bel et bien le mot : réalité le mot : réalisme.

Et qu’il ne s’agisse pas d’un « réalisme psychologique », c’est l’évidence. Ces mots longtemps honnis – véridique, réalité – par Leiris repris à son compte, n’en acquièrent que plus de poids. Constellation d’images, de rêves, de souvenirs, « associations » par le langage même suscitées, par ses insolites, ses provocantes et volontiers cocasses noces, l’entreprise de Leiris, quelque part qu’elle accorde au rêve, au rêve des nuits – lequel dès lors n’est lui-même qu’un moyen de plus d’atteindre à cette « vérité » à quoi vise l’œuvre, soumis qu’il est à la même volonté d’élucidation – et l’intelligence la plus claire et la plus attentive n’y a-t-elle pas sans relâche associée, non, disons, par toutes les « techniques » qu’elle met en jeu, mais bien par la fin qu’elle se propose, l’auteur a beau insister sur son caractère « poétique » et se vouloir fidèle à de mêmes options « révolutionnaires », ou « politiques », cette « recherche de la vérité » qu’est aussi ou surtout La Règle du jeu me paraît chaque jour davantage se situer au plus loin du surréalisme.

« Vérité », lucidité : le dirai-je ? c’est bien, fût-ce, un temps du moins, à l’insu de l’auteur lui-même, avec l’idéal classique proposant pour fin à la littérature la recherche et l’expression de la vérité, que, créatrice irrécusable d’une forme neuve et faisant aux songes des nuits, tenus pour éléments de cette recherche même, la part que Descarte leur refusait dans le Discours, la modernité de Leiris se trouve, exemplairement, renouer. Un classicisme où, constituant une même trame, « rationnel » et « irrationnel » auraient d’un bout à l’autre, et à tout moment, indissolublement partie liée.

Capitale, à ce point de vue, m’apparaît cette « prise de position » de l’écrivain, dont je ne vois pas qu’il se soit, jamais, départi : « Toute littérature [...] me semble vaine qui ne vise pas à un enrichissement de la connaissance que les hommes peuvent avoir d’eux-mêmes. En ce dernier sens, l’écrivain authentique est celui qui, écrivant, se connaît mieux lui-même et, publiant, apprend aux autres à se mieux connaître, à travers ce qu’il leur communique de l’expérience particulière que l’œuvre lui a permis – d’abord à son propre usage – d’aiguiser ou d’élucider »14

Passant sur l’outrecuidance, il me faut bien, au terme de ces réflexions, le confesser : longtemps, je n’ai pas eu grand goût, personnellement, pour les récits de rêves – à l’exception, quoi que cela « veuille dire », de ceux de Kafka, qui appelleraient, je l’ai indiqué déjà, toute une étude quant à leur rapport, notamment, avec les « fragments narratifs » pareillement notés dans le Journal, sur le même plan en quelque sorte et sans que l’écrivain établisse toujours la ligne de démarcation, comme s’il n’y avait pas entre eux de différence fondamentale ; avec certains, même, des récits achevés et qui offrent avec ces relations de rêves nocturnes, qu’on le veuille ou non, et sans qu’il s’agisse, à aucun moment, de « procédés », j’entends jusque dans le style, tant de points communs. – Pour être franc, je ne peux pas dire que j’en aie beaucoup encore.

Ce n’est que vers le mitan de ma vie, et au terme d’une activité onirique, si paradoxale que soit une telle alliance de mots, bien chétive, bien dépourvue – bien oublieuse serait plus juste ; et de quel écran entre la part consciente et la part inconsciente de l’être témoignent, tant cet « oubli », ou cette inattention, que le caractère, pour reprendre le mot de Baudelaire, « hiéroglyphique », opaque, voire tortueux de la plupart de mes rêves enfin émergés, j’en suis, comme tout un chacun, averti, et qu’il ne m’appartient pas à moi seul, de l’abolir ni d’en résoudre, devînt-il taraudant, le déconcertant problème, – ce n’est que vers la 33e ou 34e année que, frappé par quelques « grands » rêves, qui, eux, avaient persisté au réveil, je les notai, d’instinct, et j’allais dire : comme tout le monde, sans songer du tout à y voir une manne, une provende, pêle-mêle avec tout le reste, dans mes carnets (lesquels, il convient de le préciser, n’ont longtemps aucunement tenu eux-mêmes du journal intime). – Ceci encore si je les consignai, s’il m’importait donc, d’évidence, de les préserver de l’oubli où, « anges gardiens du sommeil » ou non, j’avais laissé jusqu’alors sombrer tous mes rêves, et que leur étrange « façade » m’eût troublé, assurément c’est bien aussi pour leur beauté – à mes yeux du moins – que j’avais souhaité, comme de ces « moulages de l’instant » dont, à propos du poème, parle Henri Thomas, en garder mémoire, – mémoire écrite.

Si tardive que soit cette trace, ce n’est pourtant que plusieurs années après, que d’autres rêves, faits, certains, « dans de graves circonstances de ma vie », m’ayant visité et, oui, je ne trouve pas d’autre mot, poursuivi, sollicité, j’éprouvai, plus aigu ensemble et plus angoissant, plus angoissé, liés qu’étaient ces rêves à l’internement de ma mère et à l’appréhension de sa mort de jour en jour plus rapprochée, le même besoin, dans les mêmes carnets toujours, le même en vrac, de les rapporter, tenté déjà, non à proprement parler de les « interpréter » – j’avais, j’ai toujours conscience d’être particulièrement mal armé (ou faut-il dire : trop intéressé ?) pour cela, – moins encore de vouloir à toute force y déchiffrer un « message », mais de les interroger, vaille que vaille, et sachant à quoi m’en tenir sur les limites d’une auto-analyse à laquelle, au demeurant, je ne visais pas, de les scruter, de les sonder.

Pas plus que ces carnets mêmes où je les relatais et, si je puis dire, de la même encre, je ne notai ces rêves, eux-mêmes bien avarement échelonnés, bien intermittents et à moins que je ne sois plus hypocrite encore, plus de mauvaise foi que volontiers je tends à me soupçonner de l’être – à des fins, disons, « littéraires ». Y avais-je obscurément songé auparavant ? je ne sais. En tout cas, c’est mû par un soudain, un imprévisible et inhabituel élan – élan provoqué peut-être par l’amicale attention d’une revue qui m’avait demandé un « texte », et resté, pendant des années, sans lendemain, – que, dans le moment qui suivit aussitôt la publication de mon second livre, livre de caractère ouvertement autobiographique dont le sous-titre : « roman », dû aux exigences que l’on sait, n’a, me semble-t-il, trompé personne (si bien que c’est à bon droit que Michel Beaujour, dans son beau livre sur l’autoportrait, sur, nettement, à ces yeux, distinct de l’autobiographie « pure et simple » Miroir d’encre15, peut en faire état), je me pris, un matin, à rédiger de manière un peu suivie – et je dus, pour cela, revenir sur l’écriture par trop hâtive de mes carnets – les premières de ces tardives visitations nocturnes, accompagnées, aussi scrupuleusement que je le pouvais, des circonstances dans lesquelles elles étaient nées, et n’hésitant pas non plus, les unes et les autres, par souci d’en éclairer au moins la genèse, je n’ose dire : la sourde, la confuse préhistoire, à les commenter. (Malgré le titre donné à ces pages : Petite histoire de mes rêves16, la dubitative et ironique mention : « à suivre, peut-être » qui leur faisait escorte, montre assez que, si l’« idée », comme on dit improprement, avait bien fusé, j’étais fort loin encore d’être assuré qu’une telle histoire pût en effet venir au jour).

Ce que je voudrais dire, et ce n’en avait donc pas été assez de ce brusque élan si tôt freiné, c’est que je n’avais pas pris conscience alors que mes premiers livres, le premier surtout, rêvaient si peu. Que, moi non plus, si modeste que fût mon entreprise personnelle, je n’avais pas au rêve nocturne accordé sa part ; et tout s’était donc bien passé, jusqu’à une certaine date, elle-même non décisive, je l’ai indiqué, comme si, à demi étranger à mon temps, sourd à ses courants auxquels j’étais pourtant, par un apparent paradoxe, dans ma vie « éveillée », si attentif, – je n’avais pas songé, assez significative déjà, il est vrai, que doit être ma réticence, depuis toujours, à l’égard du surréalisme, ou encore de ce qu’il est convenu d’entendre par littérature « fantastique », que tout homme est aussi un homme qui rêve et que toute relation d’une vie humaine en quête de son sens – toute autobiographie – était par conséquent mutilée, amputée, si elle ne s'accompagnait pas, comme l’être l’est de son double, de ce que j’ai appelé un jour son « versant nocturne ».

L’autobiographie, est-il besoin d’y revenir, et quand bien même elle ne viserait pas à la confession – Stendhal est l’un des très rares qui, au contraire de Leiris même, n’ait, à aucun moment, cure d’être « absous » – ne se conçoit, ne se justifie peut-être, que par l’aveu. (Que si longtemps, et dans la civilisation occidentale précisément, l’autobiographe se soit senti tenu de se justifier de se dire, de se « confesser », il y a bien là, pour peu qu’on y songe, et saint Augustin n’eût-il pas prêché d’exemple, un étonnant paradoxe17, dont je ne suis pas sûr, à en juger par le long scandale provoqué par les Confessions de Rousseau18, qu’il soit tout entier imputable au pseudo « idéalisme », ou au puritanisme, au moralisme bourgeois du XIXe siècle, siècle qui, par un paradoxe redoublé, a vu se multiplier, et comme se constituer en « genre », les relations autobiographiques, la plupart, il est vrai, comme l’Histoire de ma vie de George Sand, plus « truquées » ou plus mensongères que l’œuvre même de Rétif, où la mise en scène du « fantasme », donné et tenu tout de bon peut-être pour vécu, d’une certaine façon n’en révèle pas moins profondément Rétif que ne pourraient le faire, éclairés, analysés, les plus énigmatiques des rêves nocturnes, ou les aveux, comme chez Jean-Jacques, les plus « pénibles » à prononcer).

Mais je reviens. Une fois de plus, et à propos du rêve justement – puisque, nous le savons désormais, si obscur que soit son langage, le rêve dit, tortueusement le rêve « avoue », et il est à d’autres yeux qu’aux nôtres, nous l’admettons, plus transparent, – il me faut revenir sur l’aveu et sur le « souci de sincérité », par Yvon Belaval, dans l’essai qui porte ce titre19, aussi suspecté, ravalé, qu’il est par Leiris exalté, et qui, insuffisant, nous nous en doutions assez déjà, sujet, de quelque rigueur ou de quelque lucidité que l’autobiographe se pense assuré de faire preuve, à toutes les complaisances, à cette duperie, sans cesse, de soi à soi, elle-même toujours à traquer, à déjouer, devrait, me semble-t-il, sans cesse aussi tenir compte qu’« exposer », « s’exposer », n’est pas pour autant se connaître, au sens du moins où toute une tradition l’avait longtemps entendu, mais bien plutôt, à tous les sens du terme, se découvrir : sa vraie figure, c’est au lecteur, comment l’oublier, que Rousseau lui-même laisse le soin, en dernier ressort, de la reconnaître et, pièces en mains, d’en décider.

De quelque esprit de l’escalier que, comme mes rêves eux-mêmes, j’aie fait preuve, j’ai le sentiment aujourd’hui – mais, cela, je ne pouvais y être amené que par mes propres tâtonnements et au fil de ma propre expérience – que, si le « souci de sincérité », lui-même ainsi « modifié » ou, si l’on préfère, toujours plus averti de ses limites et de ses pièges, engage l’autobiographe sans complaisance à tout dire, à ses risques et périls dans la mesure où, loin d’exorciser les monstres ou les démons qui, il le soupçonne, couvent en lui, il s’expose à toujours plus avant au contraire les débusquer, par là même à les attiser peut-être, à en décupler l’angoissante charge d’ombre et de venin, et dans ce face à face à la fin, ce corps à corps, à se trouver confronté avec cette image de lui qui lui eût, peut-être, mais il est trop tard pour reculer, inspiré le plus d’effroi, voire le plus d’horreur et de dégoût (et comment ne pas songer ici aux vers proprement tragiques de Baudelaire : Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage / de contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !), un souci redoublé d’honnêteté, lié lui-même à cette taraudante, cette exigeante urgence de tout dire, lui fait bel et bien une manière de devoir de tout dire aussi, parce que précisément il lui demeure le plus caché, le moins déchiffrable ou le moins accessible, de cet « autre » en lui qui, par obscures nappes d’images, parfois ponctuées de cris et de chuchotements, témoigne que, captif de la nasse des nuits, et que « l’inconscient » soit ou non « structuré comme un langage », il est bien là, il s’émeut et bouge, lui aussi il « parle », demande à toute force, comme on cogne à une porte, qu’on prête attention à son « hiéroglyphique » discours – et l’autobiographe, quand bien même il n’aurait pas pour projet de se « confesser », ne peut plus dès lors ne pas tenter de lui donner en effet la parole, assuré qu’il est que ce double n’en a pas moins à livrer sans doute, ou davantage, que les expériences vécues, comme ces rêves eux-mêmes, avec eux, le plus scrupuleusement explorées, que le butin même, hasardeux ou illuminant, de la mémoire20.

Jacques Borel

Que le rêve puisse être, disons, tangent à la vie, à la conscience, refléter, contrairement à l’assertion de Baudelaire, les plus profondes des préoccupations « personnelles », j’aimerais en donner, j’ai beau ne m’être que trop étendu déjà, au moins un exemple, – exemple qui ne pouvait que me confirmer dans la nécessité que j’éprouvai, à partir d’un certain moment, toujours plus urgente, de donner à mon témoignage autobiographique son envers ou sa réplique nocturne.

La mort, dès ma naissance, de mon père, son absence, a bien été, comme on dit, un de mes « problèmes », et le plus déterminant sans doute. Par cette absence dès l’origine infléchie, ma vie, il n’était pas concevable que, d’instinct, sa tardive accession à l’écriture ne s’inscrivît elle-même sous ce signe. Et que cette absence rende compte de cet inassouvissable besoin en moi d’admirer, d’estimer, de m’en rapporter de toute façon à un juge et à un témoin, – les pages mêmes qui de loin en loin m’échappent, n’est-ce pas toujours comme un enfant fait à son père de ses devoirs, de sa « copie », que je tends, obscurément, à les présenter ? – si ressassée que soit la leçon, il faut bien que cet appel à l’autre, ce besoin de l’autre, et son approbation, j’allais dire : son adoubement, soit l’évidence.

Il se peut que je me leurre, mais un rêve fait peu avant la mort de Jacques Lemarchand, de plusieurs années mon aîné et pour lequel j’éprouvais l’estime, le respect, la confiance, mais aussi l’affection, qui fondent à mes yeux toute amitié, me paraît témoigner – comme il témoigne aussi d’une tendance en moi qu’il me faut bien tenir pour « suicidaire » – de cette recherche, autant dire depuis toujours, où j’ai été d’une « figure de père » à admirer et à aimer (ce rêve de surcroît ne tendrait-il pas à me souffler : à rejoindre peut-être ?).

Mais voici ce rêve, fait dans la dernière nuit de novembre 1973, et donc de trois mois à peine antérieur à la mort de Jacques Lemarchand :

j’allais le voir, comme chaque semaine ou presque, le mercredi, je le faisais, dans son bureau, au premier étage, chez Gallimard; et c’est là aussi, dans le rêve, qu’il me recevait. Le même bureau : la même table d’un bois jaune et luisant de merisier, par terre la même moquette verte. La pièce était, seulement, beaucoup plus vaste. Je m’asseyais, moi, près de la table et Jacques Lemarchand arpentait d’abord le bureau, de long en large, à grands pas ; sans rien dire, ou du moins, s’il parlait, mais non, je ne crois pas, rien dans le rêve – ou au réveil ? – ne subsistait de ses paroles. Puis, il venait s’asseoir, non pas, comme à l'ordinaire, derrière la table, mais sur une chaise, à mon côté, tout près de moi, un peu, j’y songe – me faudra-t-il des dieux toujours, des substituts de dieux, de pères ? – comme pour une confession. Ou quel signe m’importait-il tant de lui adresser, lui chuchoter ? Il avait, plus terreux encore, ce même teint gris qui m’avait frappé la dernière ou l’avant-dernière fois que je l’avais vu, dans l’heure même, il venait de me le rappeler dans une lettre, où il attendait le « verdict » – le téléphone avait sonné ; j’étais là, sur cette même chaise de paille ; comme lui, aussitôt j’avais su, j’avais compris : « Ah, bien », avait-il dit seulement, « bien » – et il avait beaucoup maigri. La gorge, dans le rêve même, si je puis dire, me brûlait, et je disais à Lemarchand, j’y pense aujourd’hui comme s’il se fût agi là d’un pacte, d’un serment presque : « Vous voyez, moi aussi je mourrai du même mal que vous ».

C’est alors que je m’éveillai. j’avais la gorge, en effet, très douloureuse – comme si la fameuse rhinopharyngite chronique, la vieille compagne familière dont j’entretiens, dirait-on, je cultive avec une sorte de volupté, d’attente curieuse ensemble et horrifiée, la constante lancination, s’était soudain plus vif attisée – et c’est cet élancement aussi peut-être qui avait à la fois provoqué le rêve et suscité, pareille, plus qu’à un avertissement ou une prédiction : à une promesse, je n’ose avancer : à une résolution, la petite phrase fraternelle, invitante et fascinée.

Je me redressai sur l’oreiller. je continuai à fixer l’image, comme si, sortie du rêve, elle fût là encore, devant moi ; à entendre les mots que je venais de prononcer en songe, à ma propre oreille non moins qu’à celle de l’ami dans quelques mois, dans quelques semaines, qui serait mort, de murmurer ; et peut-être allai-je, comme pour mieux m’en pénétrer, jusqu’à les répéter à mi-voix.

J’étais d’abord, un instant, resté dans l’ombre, avant d’appuyer sur le bouton de la lampe, à mon chevet. Dans la lumière, la même image ; en écho, muette ou attentivement épelée, la même phrase. Et la main, d’instinct, ou par l’image, par les mots du rêve aimantée, vers le paquet de Gitanes à portée toujours, sur l’étagère ou dans cette petite niche ménagée tout exprès entre les livres, qui se tend. Aucune nervosité, aucune crispation : une lenteur appliquée au contraire, attentive. Je remonte l’oreiller affaissé, je m’y adosse, je m’y cale. J’allume une cigarette, je m’efforce d’en inhaler la fumée avec plus de lenteur que je ne le fais dans la journée, avec conscience, comme avec scrupule, avec calcul. Jusqu’au bout, je la fume. Avec le même soin que d’habitude, j’écrase le mégot dans le cendrier (que je ne manque jamais, le soir, après la dernière cigarette fumée au lit, de vider et d’éloigner, et vers lequel j’avais donc dû au préalable tendre le bras). L’image, la petite phrase – chuchotée, dans mon souvenir, sans la moindre solennité, la moindre ostentation. Je tire, j’allume une seconde cigarette. Je la fume avec la même lenteur inaccoutumée. Quoique dépourvu, j’y insiste, de toute solennité, c’est bien, pour la première fois, d’une espèce de cérémonial, grave, presque recueilli, comme tout cérémonial secrètement religieux peut-être, qu’il s’agit. Puis, avant d’éteindre la lampe, j’écarte un peu de moi le cendrier et, comme parfois aussi – rarement – quand je n’ai pas envie de me relever, il m’arrive, pour étouffer la nauséeuse odeur, le coiffe d’un livre. je me renfonce sous les couvertures et, le mot calme n’est pas assez, c’est bien, oui, avec une sorte d’apaisement, un mystérieux sentiment d’accord que, presque dans l’instant, je me rendors.

Notes

1 Rien de plus caractéristique à cet égard que l’admirable évocation, au Livre IV des Confessions, de la nuit passée à la belle étoile « sur la tablette d’une espèce de niche » au-dessus de Lyon.
2 De l’Amour, chap. IX. Stendhal poursuit, et c’est là la fin de ce bref « chapitre » de deux phrases : « Je tremble toujours de n’avoir écrit qu’un soupir, quand je crois avoir noté une vérité ».
3 Au sens presque où, pour l’exalter, et ravalant an revanche le rêve nocturne, y insiste Michaux. (Façons d’endormi Façons d’éveillé, coll. « Le Point du jour », Gallimard, 1970).
4 4. Il n’est pas jusqu’aux étonnants Privilèges qui ne témoignent, chez Stendhal, de cette constante soif, elle-même constamment déjouée, « utilitaire ».
5 Tzvetan Todorov, Introduction à la littérature fantastique, Ed. du Seuil, 1970, coll. « Points », p. 42 sqq.
6 L.-H. Sébillotte, Le Secret de Gérard de Nerval, José Corti, 1948.
7 Cité par Michel Leiris dans « De la littérature considérée comme une tauromachie » (L’âge d'homme, Gallimard, 1946).
8 Dans Histoire extraordinaire, essai sur un rêve de Baudelaire. – Butor, quant à lui, malgré le rôle que, par places, mêlés à des « personnages » littéraires, y jouent, ses proches, ne passe pas, dans les différents volumes de Matière de rêves, de « pacte autobiographique » comparable à celui de Nerval dans Aurélia.
9 Dr René Laforgue, L’Échec de Baudelaire, Denoël, et Steele, 1931.
10 C’est moi qui souligne.
11 En fait, à l’exception de Leiris, dont le projet ni sa mise en œuvre ne relèvent pour autant de la « littérature » – ou de la « non-littérature » – psychanalytique, et malgré les portes ouvertes par le surréalisme, il n’en est rien ; et nulle autobiographie plus traditionnelle, presque plus conventionnelle, l’aveu a beau être bien là, que celle, par exemple, de Julien Green, dont les « monstres » ou les « démons » n’en feulent que plus librement, semble-t-il, plus inconsciemment, dans les plus hantés de ses romans.
12 « Doutant si ce qu’il venait de voir était songe ou vision », note Baillet.
13 Le sinueux entrelacement des rêves – dont l’un impliquant Aimé Césaire, – des associations et du « fait véridique », de ce qui chez tout autre pourrait apparaître comme souvenirs ou impressions de voyages, si ce n’est que ces voyages, congé pratiquement donné à toute chronologie, ne cessent eux-mêmes de s’interpénétrer, et la réflexion, la distance de l’intelligence en éveil elles aussi sont présentes de bout en bout, comme mises sur le même plan, en somme, que tout le reste, nul moment dans l’œuvre de Leiris n’est sans doute plus caractéristique à cet égard que la longue ouverture – l’ouverture elle-même comme sans fin – de Fribrilles. Avec Leiris, le rêve nocturne est bel et bien un des éléments constitutifs de l’investigation autobiographique, au même titre que le « petit fait vrai » ou la manne, imprévue ou sollicitée, de la mémoire.
14 Réponse à une enquête « Faut-il brûler Kafka » (Brisées, Mercure de France, 1966).
15 Michel Beaujour, Miroir d’encre, coll. « Poétique », Ed. du Seuil, 1980.
16 Cahier du chemin, n° 9, 15 avril-15 juillet 1970. Repris dans : Petite histoire de mes rêves, Luneau-Ascot, 1981.
17 On semble toujours ignorer, ou négliger, que la littérature autobiographique au Japon – pour laquelle Philippe Lejeune devrait sans doute, touchant certains textes, élargir la définition du « pacte autobiographique » qu’il propose dans L’Autobiographie en France, Armand Colin, 1971, mais enfin qui n’en représente pas moins une tradition ininterrompue jusqu’à nos jours – a connu son premier apogée à l’ère de Heïan (794-1180). Le scrupule de l’autobiographe occidental, et « chrétien », son souci de justification, on l’imagine, ne s’y lit guère.
18 Chateaubriand se pose ouvertement, dans les Mémoires, en anti-Rousseau. – De Daniel Stern à Edgar Quinet, la recension, à ce sujet, n’en finirait pas.
19 Yvon Belaval, Le Souci de sincérité, Gallimard, coll. « Les Essais », 1944.
20 Proust, on le sait, si le miroir de son œuvre n’est pas, ou n’est que bien différemment, « autobiographique », est l’un des très rares qui, dans La Recherche, prenne en compte l’importance et l’éventuel apport – ou prolongement – du songe nocturne.

Pour citer cet article :

BOREL Jacques (2011). "Rêve et autobiographie
(Notes)".  Revue La Licorne , Numéro 14 (ÉPUISÉ) .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5093.php

(consulté le 22/09/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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