TRACES

Publié en ligne le 10 janvier 2011

Par Hélène CLAUDOT

Avec la pointe de sa lance, l’homme rassembla les derniers tisons incandescents et les recouvrit de sable. Puis il se dressa, sella sa monture et abandonna le foyer éteint. Alors, les premiers rayons de l’aube firent briller l’écuelle de cuivre tintant au cou de sa bête. Les acacias se dispersèrent et s’évanouirent quand il sortit de la vallée.

Dans la chaleur naissante, lentement, il progressait à travers une plaine de galets interminable. Soudain, une brèche fendit le sol. Il rejoignit la saignée sableuse, terre martelée jusqu'à la chair pâle de poussière. Les empreintes, profondes, se mêlaient et se confondaient, gravant dans le sentier les mouvements d’une marche de la veille. Sabots pesants des zébus à la panse alourdie d’eau, pas trébuchants des ânes chargés d’outres suintantes, semelles des chameaux de plaine d’argile, allongées, craquelées par l’eau stagnante, ponctuées d’un tréma creusé par les ongles, sandales rustiques des bergers, pieds nus d’enfants, trous énergiques de leurs bâtons et sillon flottant d’une cravache au repos, pattes fines des corbeaux, dentelle jetée sur la marche dévorante du retour au campement.

Tandis que le soleil montait, les galets de la plaine noircissaient et l’homme semblait immobile, pierre entre les pierres. Seule la tache claire de sa monture tirée par une bride invisible ondoyait parfois dans le paysage figé. Puis, la ligne laiteuse du lointain fut trouée par des feuillages blottis dans un pli de la terre. Les galets s’effacèrent, aspirés par le sable. Le sentier distendu, engrossé de mille pas pressés et divergents, éclate, débris de traces heurtées, enlacées, à demi effacées. Partout, la vie domestique avait imprimé ses marques. Le voyageur, dès qu’il aperçut la crête ocre des tentes, s’arrêta et attendit, ombre fière dressée à côté de sa monture. Déjà, les hommes arrivaient et les femmes balayaient le sol pour étaler les nattes.

Le salut sur toi, étranger. Comment te portes-tu ? Quelles nouvelles amènes-tu ? À quoi tes pas sont-ils semblables ? Quel est le miroir de ton âme ?

Ag Mellen serrait les mains, baissant les yeux en signe de paix. Le bien seulement ! Je rends grâce à vos salutations !

Mais dans le repli de ses paupières et les ténèbres de son voile, il crispa son attention, envahi brusquement par la peur, cherchant désespérément le miroir de son âme. Il se concentrait, suffoquant, arraché à ses doutes par les mots et les mains qui saluaient, par le blatèrement des chameaux que l’on charge, par le bétail qui sort des enclos, par les chevreaux séparés de leur mère…

Malheur à moi ! Comment aurais-je perdu le miroir de son âme ? Qui suis-je en ce monde ? Comment désormais lever les yeux vers ceux qui interrogent ?

Brutalement il fit volte-face et s’en retourna sur ses pas, harcelé par la soif de savoir. À l'écart des tentes, apaisant son émoi, il se pencha enfin sur ses traces.

Ourlant le contour de l’empreinte, un pointillé délicat attestait la finesse des coutures de la sandale chaussée. Sandale d’un homme de qualité. À n’en pas douter, il s’agissait du travail soigné des artisans d’Agadez. Dans le creux apparaissaient de légères stries, prouvant que la semelle de peau, encore pourvue de poils, était neuve. Le contour des traces apparaissait net, sans bavure, indiquant un pas contrôlé et décidé. Le talon, posé avec insistance, retenant le mouvement des doigts légers puis impulsant le départ, avait laissé une empreinte condensée. Le temps d’un pas, la trace des orteils s’était évanouie ; le poids du corps basculé en arrière, l’homme avait relevé son turban, d’un geste bref et précis. En approchant du campement, Ag Mellen avait tenu son rang, démarche fière, pas nobles et lents, visage voilé jusqu’aux yeux. Mais, dans ces traces ordonnées, il ne reconnut pas le miroir de son âme.

Alors, il remonta lentement le fil de ses empreintes se dévidant maintenant à l’écart du sentier. Galets renversés sur la face pâlie par la terre, roulés, piétinés, graviers éboulés au creux de traces floues, ces pas hésitants festonnés de lignes tremblantes appartenaient à un corps fatigué échappant aux rênes de la raison. Mais, dans ces traces vacillantes et abandonnées ; il ne reconnut pas le miroir de son âme.

Plus loin, dans l’éclat noir des pierres, il devina quelques rais ternis, galets à peine déplacés, à peine frôlés par un pas vif et léger. Mais, dans ces traces allègres, presque immatérielles, il ne reconnut pas le miroir de son âme.

Dans un bouleversement de pierres et de sable entremêlés, se dessina l’espace où son chameau avait baraqué. Louvoyant vers la source, l’homme peinait, aiguillé par sa quête. Il retrouva le sentier blême où les ongles de sa bête, cratères jumeaux, avaient entraîné dans l’énergie de la course une coulée de sable brouillant l’empreinte des pieds. mais, dans les pas de sa monture guidée à vive allure, dans ces traces arrachées de terre par la violence d’une longe serrée, il ne reconnut pas le miroir de son âme.

Le soleil était au zénith quand il distingua au loin le foyer éteint. La ligne de ses pas solitaires à demi effacés par les traces de sa monture ensemençait à nouveau le sentier. À cet endroit, l’empreinte gauche était allégée, à peine marquée ; qu’avait-il regardé en arrière, était-ce sa monture dont il tenait la bride ou un lointain flou, œil attiré par les étapes passées ? Et dans ces traces nostalgiques, il soupçonna le miroir de son âme.

Devant les cendres, il contempla la forme allongée et mince de l’empreinte des pieds nus, dépouillés et gercés, le chapelet des doigts effilés, l’équilibre des talons nerveux, la pointe d’un genou fiché en terre, la cicatrice laissée sur le sol par la hampe de sa lance et déjà ensevelie de sable. Il vit alors la silhouette de son aïeul vêtu d’indigo, il vit les troupeaux en transhumance, il vit les chameliers parader autour des filles aux longues tresses, il vit le départ des guerriers en habit d’apparat, il vit le campement opulent, il vit sa tribu dans l’honneur.

Et puis ses yeux heurtèrent le brasier étouffé, et il ne vit que la défaite, l’humiliation et la misère. Des braises mortes, il dégagea les bris du miroir de son âme. Il cligna des yeux et, le front ridé, brusquement, rejeta les fragments. Le nomade cracha sur sa mémoire et, orphelin libre du miroir de son âme, il s’en fut répandre ses pas muets dans le désert.

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Pour citer cet article :

CLAUDOT Hélène (2011). "TRACES".  Revue La Licorne , Numéro 14 (ÉPUISÉ) .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5091.php

(consulté le 22/09/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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