La transhumance des souffles

Publié en ligne le 10 janvier 2011

Par HAWAD

Extrait d’un ouvrage inédit, traduit du touareg par HAWAD et Hélène CLAUDOT (Dialogue entre l’astre Kokayad, poète-courtisan dirigeant la veillée des Constellations, qui incarne ici les valeurs guerrières et l’honneur touareg, et son compagnon Awjembak, maître du feu, ancêtre mythique des forgerons).

Pour lit de mes artères
toutes les épines et tous les chardons
plutôt qu’un carré de sol clôturé
à l’abri d’un drapeau

À l’hirondelle
aux ailes de vent sculptant l’azur
j’ai pillé les cils de feu
et la cavale de l’éclairs

Mine balafrée du vautour gris
éventreur de deuil
je plante les nerfs enflammés du javelot
dans l’immobilité des ténèbres

Et fou entre les corbeaux
je danse je tournoie je crie
assez de tissages et de voiles
araignée sur la gale

Ombre enveloppée de poussière
et d’un jupon de tiques
indifférent je quitte le hibou de l’exil
pour les hyènes gardiennes de ruine

Halte là gecko1
Tords ta langue corrompue
Syllabes rêves remparts effondrés ombres
ne se mêlent pas à notre cavalcade nomade
Au frôlement des glaives
rythme des faucons transhumants
nous incendions les lisières de l’horizon
Nous sommes douleur aiguillon de la route
recousant la déchirure des berges

Sans bouclier je vacille
vers le champ de combat
Genou ancré dans la glaise
Torse nu décortiqué rapiécé
strié des talismans ancestraux

Des plaies et des larmes de mes tribus
je fais un puits
où je m’abreuve des racines de l’être
courbes des tifinar’2
D’un trait ininterrompu tranchant
spirale enjambant l’envolée de sa trace
je projette rapaces et vipères
pillards chaussant la peste
éclaboussés
sur les cendres de ma tente

Image1

Ha houm ha écartez-vous
Rendez-moi la bride d’Ahod3
Que par moi tremblent
la luette des pierres
et les arches du ciel
J’ai encore des outres
emplies de sang et d’encre
pour borner le sentier
des tourbillons vertiges foudres
danse
au rythme de mes percussions

Ô Lune, ne gémis pas
Sous les cendres couchées
orphelines de nos tentes
j’entends le tambour
la flamme et l’acier entrechoqués
Ha houm ha écartez-vous écartez-vous
Pour retenir l’assaut de la transe
seul demeure un fil-aurore
tendu entre la nuit et le jour

        Jour ? Quel jour veux-tu dire Kokoyad ?
       Le jour où l’engouement de nos regards
       monotonie des crépuscules ridés
       trouvera son miroir
       étincelle d’Orion ?

Oui je chante le fouet de l’aube
métamorphosé en milliers de vagabonds
ichoumer4 dévorant les frontières
Awjembak
maître du feu et du marteau
je gémis de l’orage des glaives
et du galop des tornades
sabots arrachant le licou et l’anneau
Jour comme la pâleur verticale
de l’évidence
Aube de la culbute des fardeaux
et de l’arrachement des chaînes
Awjembak
L’homme touareg est-il
une tortue pour se lover
dans l’ombre-bave des frontières
ou un agneau pour grelotter
derrière le bâton d’un berger ?

Animal sauvage
au mufle de soleil transpirant le basalte en fusion
je trempe ma plume tailladée
dans l’essence transhumance du souffle
urine et sueur nomades
jetées sur les tendons du sentier

Dansez
tempêtes ensanglantées du cœur
gongs déversant dans l’écuelle de l’âme
l’appel des souffles immolés
sur l’étrier brûlant
Car telle est la coutume
À peine sevré du placenta
la bride des astres en main
l’enfant nomade est jeté
sur la selle des saisons

Hormis le tourne-tête
qui me cisaille la mémoire
ne me demandez rien
Oasis mirage à venir
qu’importe les offrandes
que la brume des sables déposera
sur l’étape

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Contre l’homme des petits chiffres
l’homme des cités et des piquets
nous avons les fioles de la route
froissant la fièvre et la raison
des quatre remparts
Par la filiation du lait et du sel
et de la sueur caillée des chameaux
qui fermentent dans mon cerveau
je le jure
Je détisserai vos limites
avec les braises de la parole
et les nausées du sentier
Ôtez ces fanions miteux
l’Afrique a la danse
l’Afrique a la transe

Hola insomniaques
et génies errants du désert
rejoignez ma danse

Notes

1 Sorte de lézard.
2 Écriture des Touaregs.
3 Vent sec et brûlant du Sahara appelé dans le nord « sirocco ».
4 Ichoumer : ce terme est emprunté au français : « chômeur » et accordé selon le pluriel touareg. Il désigne les jeunes gens, partis à la recherche d’un travail, qui parcourent, clandestinement et sans se soucier des frontières, les divers états entre lesquels est divisé le pays touareg.

Pour citer cet article :

HAWAD  (2011). "La transhumance des souffles".  Revue La Licorne , Numéro 14 (ÉPUISÉ) .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document5089.php

(consulté le 22/11/2017).

Les auteurs

  • HAWAD

    Hawad est né en 1950, il appartient à la tribu touarègue des Ikazkazen, nomadisant entre les contreforts occidentaux de l’Aïr et le Tamesna. Il vit en France depuis 1981. Il a publié (poésies et calligraphies tifinagh avec leur adaptation française an collaboration avec Hélène Claudot) : Caravane de la soif, Aix-en-Provence, Edisud, 1985 ; Chant de la soif et de l’égarement, Aix-en-Provence, Edisud, 1987 ; Testament nomade, Paris, Sillages, 1987.

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
Faculté des Lettres et des Langues - Maison des Sciences de l'Homme et de La Société
Bâtiment A5 – 5, rue Théodore Lefebvre, TSA 21103 - 86073 POITIERS - Cedex 9 – France
Tél : 05 49 45 32 10
http://edel.univ-poitiers.fr/licorne - lalicorne@mshs.univ-poitiers.fr
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