Les enjeux de la ponctuation du vers racinien : étude comparée de deux tirades de Bajazet

Publié en ligne le 18 mai 2009

Par Julia GROS DE GASQUET

Pourquoi s’interroger sur la ponctuation du texte racinien ? Dans les écoles de théâtre, qu’il s’agisse du Conservatoire de Paris ou de l’ENSATT, les professeurs apprennent à leurs élèves à ne pas s’y fier, elle serait fausse ! Pourtant en 1984, Gaston Hall1 a posé le principe d’un retour à la ponctuation originale des textes du XVIIe siècle et depuis cinq ans, on assiste en France, dans le domaine de l’édition de textes de théâtre, à une redécouverte du texte classique dans sa ponctuation d’origine. C’est notamment la politique des éditions Gallimard pour leur collection « Folio théâtre » et pour « La Pléiade » dans laquelle Georges Forestier vient d’assurer la nouvelle édition du théâtre de Racine. A l’heure actuelle en librairie, on trouve donc deux états différents du texte théâtral classique, suivant que l’on achète une édition dont la ponctuation a été restaurée ou non. Cette différence tient à une évolution dans la manière de ponctuer entre le XVIIe siècle et aujourd’hui. La ponctuation au XVIIe siècle est sobre et surtout faite pour aider à une lecture orale. Furetière dans Le Dictionnaire universel donne une définition précise des principaux signes :

Un point marque un sens complet, et que la période est achevée. Deux points marquent ordinairement le milieu d’un verset, ou la pause où on peut reprendre haleine. Le point avec la virgule […] marque une pause plus grande que la virgule, et est plus petite que celle des deux points.

La ponctuation est ainsi liée au besoin physique de respirer. L’essor des imprimeries au XVIIIe siècle et tout au long du XIXe crée une distance entre l’auteur dont le métier est d’écrire un texte et le typographe qui reçoit des consignes pour mettre en forme un texte et le ponctuer suivant des normes souvent bien différentes de celles de l’auteur. Voici ce qu’écrivait l’imprimeur de Georges Sand : « La ponctuation a une part trop importante à la clarté de notre langue, comme de toutes les langues d’ailleurs, pour l’abandonner aux caprices des écrivains qui, pour la plupart, n’y entendent pas grand-chose ! »2. Aux XIXe et XXe siècles, les imprimeurs adoptent une ponctuation analytique : elle surcharge le texte qu’elle dissèque suivant une analyse grammaticale, elle n’est plus une aide pour la respiration du texte, elle est un instrument rationnel, lié à la syntaxe. Cet esprit prévaut aussi dans les rééditions successives des textes classiques.

Cela dit, quel peut être l’intérêt de revenir au texte d’origine ? La réponse réside dans la définition plus orale que grammaticale que le XVIIe siècle donnait de la ponctuation. Si le signe équivaut à une pause dans le débit de l’alexandrin, sa place, sa fréquence, les différences entre les signes usités nous renseignent sur la manière de dire le texte au XVIIe siècle et peut nous aider à réfléchir sur la manière de dire le texte versifié aujourd’hui. Concernant le théâtre de Racine, cette problé­matique de la diction du vers est essentielle. On sait qu’il dirigeait lui-même ses comédiens, notamment la Champmeslé, grande comédienne qui s’illustrait alors dans les rôles féminins qu’il créait pour elle. Mais l’art de dire les vers est volatile par essence et le moindre témoignage est précieux. A ce titre, la ponctuation d’époque n’en est pas un des moindres. En tant que respiration, elle peut être un repère essentiel pour l’étude de la diction du vers.

La profonde différence entre la ponctuation du XVIIe siècle et celle qui prévaut au XXe peut se vérifier concrètement. C’est ce que nous nous proposons de faire dans deux tirades de Bajazet.

L’histoire de Bazajet, dans le huis-clos du sérail de Byzance, peut s’entendre comme la valse-hésitation de trois amants : Roxane, la sultane, Bajazet, frère du Sultan Amurat, et Atalide, fille de noble sang ottoman. Atalide et Bajazet s’aiment depuis l’enfance mais la vie de l’amant est suspendue au bon vouloir de Roxane, à qui Amurat, en guerre contre Babylone et jaloux de son frère Bajazet qu’il tient prisonnier dans son palais, a donné tout pouvoir. Bajazet, sur les conseils du vizir Acomat, a séduit la sultane pour préserver sa vie et accéder au trône où seule Roxane peut le placer : il est aidé par Atalide qui joue le rôle d’entremetteuse auprès de Roxane, laquelle ignore tout de l’amour qui lie Atalide et Bajazet. Cet équilibre du mensonge est rompu lorsque Roxane, lassée des soupirs de Bajazet que lui rapporte Atalide, décide que celui-ci, pour lui donner de véritables gages d’amour, doit l’épouser ou périr suivant l’arrêt de mort qu’elle tient d’Amurat. La première tirade que nous allons étudier est celle d’Atalide à la scène 3 de l’acte III, v. 902 à 922, où elle s’adresse à sa confidente Zaïre. Atalide craignant pour la vie de Bajazet a convaincu ce dernier de rassurer à tout prix la sultane sur son amour, quitte à lui accorder le mariage qu’elle souhaite. A ce moment de l’intrigue, le vizir Acomat, ignorant lui aussi l’amour qu’Atalide éprouve pour Bajazet, vient de lui faire le récit de l’entretien amoureux de Roxane et Bajazet. Il ne mesure pas combien il enflamme la jalousie qu’Atalide contenait avec peine. Ce sentiment anime aussi Roxane dans la deuxième tirade que nous avons choisie à l’acte IV scène 5, v. 1296 à 1331, où elle s’adresse à sa confidente Zatime. Cette tirade est le dernier moment de sa découverte en trois temps du mensonge dans lequel Bajazet et Atalide l’ont fait vivre : tout d’abord elle éprouve des soupçons, à la scène 7 de l’acte III ; ses soupçons se trouvent confirmés par l’évanouissement d’Atalide, à la scène 4 de l’acte IV ; enfin, la lettre de Bajazet qu’Atalide conservait dans son sein apporte la preuve écrite de l’amour qu’elle a servi malgré elle, à la scène 5 de l’acte IV. Cette dernière tirade nous a semblé la plus intéressante des trois du point de vue de sa ponctuation et des différences qu’elle présente suivant les éditions ; par ailleurs, cette tirade où tout est confirmé aux yeux de Roxane, offre un intéressant jeu de miroir avec la tirade d’Atalide, et se présente même comme son symétrique, chaque personnage ayant à ce moment précis la certitude du triomphe de sa rivale.

Nous travaillons sur deux éditions : celle procurée par Christian Delmas dans la collection « Folio théâtre » de Gallimard (1995) et dont la ponctuation est restaurée, et celle en vigueur dans la collection « Classiques Hachette » (édition de Mireille Cornud-Peyron, 1995). Nous montrerons tout d’abord quels problèmes posent les différences d’édition par rapport à l’oralité du texte de Racine, c’est-à-dire comment la ponctuation permet de traduire par la respiration les effets rhétoriques « sonores » du texte. Ensuite, nous aimerions réfléchir à partir de la ponctuation restaurée au traitement des deux personnages féminins de la pièce. En effet le jeu d’écho et de symétrie entre les deux tirades permettra, au-delà de la comparaison des ponctuations, des commen­taires sur la nature des deux personnages féminins rivaux, confrontés au même sentiment de jalousie. Au lieu de postuler une psychologie a priori du personnage, fondée sur le contenu du discours, parions qu’une part de son émotion est inscrite dans la respiration du texte et peut nous renseigner sur la manière dont Racine a différencié ses personnages.

Voici les deux tirades, présentées dans les deux éditions :

Tirade d’Atalide, v. 903 à 922

éd. « Folio théâtre »

éd. « Classiques Hachette »

v. 902

 Que veux-tu que je croie ?

 Que veux-tu que je croie ?

Quoi donc, à ce spectacle irai-je m’exposer ?

Quoi donc ? à ce spectacle irai-je m’exposer ?

Tu vois que c’en est fait. Ils se vont épouser.

Tu vois que c’en est fait, ils se vont épouser ;

v. 905

La sultane est contente, il l’assure qu’il l’aime.

La sultane est contente, il l’assure qu’il l’aime.

Mais je ne m’en plains pas, je l’ai voulu moi-même.

Mais je ne m’en plains pas, je l’ai voulu moi-même.

Cependant croyais-tu, quand jaloux de sa foi,

Cependant croyais-tu, quand, jaloux de sa foi,

Il s’allait plein d’amour sacrifier pour moi,

Il s’allait plein d’amour sacrifier pour moi ;

Lorsque son cœur tantôt m’exprimant sa tendresse,

Lorsque son cœur, tantôt m’exprimant sa tendresse,

v. 910

Refusait à Roxane une simple promesse,

Refusait à Roxane une simple promesse ;

Quand mes larmes en vain tâchaient de l’émouvoir,

Quand mes larmes en vain tâchaient de l’émouvoir ;

Quand je m’applaudissais de leur peu de pouvoir ;

Quand je m’applaudissais de leur peu de pouvoir,

Croyais-tu que son cœur contre toute apparence,

Croyais-tu que son cœur, contre toute apparence,

Pour la persuader trouvât tant d’éloquence ?

Pour la persuader trouvât tant d’éloquence ?

v. 915

Ah ! peut-être, après tout, que sans trop se forcer,

Ah ! peut-être, après tout, que sans trop se forcer,

Tout ce qu’il a pu dire, il a pu le penser.

Tout ce qu’il a pu dire, il a pu le penser.

Peut-être en la voyant, plus sensible pour elle

Peut-être en la voyant, plus sensible pour elle,

Il a vu dans ses yeux quelque grâce nouvelle.

Il a vu dans ses yeux quelque grâce nouvelle ;

Elle aura devant lui fait parler ses douleurs,

Elle aura devant lui fait parler ses douleurs ;

v. 920

Elle l’aime, un empire autorise ses pleurs,

Elle l’aime ; un empire autorise ses pleurs :

Tant d’amour touche enfin une âme généreuse.

Tant d’amour touche enfin une âme généreuse.

Hélas ! que de raisons contre une malheureuse !

Hélas ! que de raisons contre une malheureuse !

Tirade de Roxane, v. 1296 à 1331

v. 1296

Avec quelle insolence, et quelle cruauté,

Avec quelle insolence, et quelle cruauté

Ils se jouaient tous deux de ma crédulité !

Ils se jouaient tous deux de ma crédulité !

Quel penchant, quel plaisir je sentais à les croire !

Quel penchant, quel plaisir je sentais à les croire !

Tu ne remportais pas une grande victoire,

Tu ne remportais pas une grande victoire,

v. 1300

Perfide, en abusant ce cœur préoccupé,

Perfide, en abusant ce cœur préoccupé,

Qui lui-même craignait de se voir détrompé.

Qui lui-même craignait de se voir détrompé.

Moi ! qui de ce haut rang qui me rendait si fière,

Moi, qui, de ce haut rang qui me rendait si fière,

Dans le sein du malheur t’ai cherché la première,

Dans le sein du malheur t’ai cherché la première

Pour attacher des jours tranquilles, fortunés

Pour attacher des jours tranquilles, fortunés,

v. 1305

Aux périls dont tes jours étaient environnés,

Aux périls dont tes jours étaient environnés,

Après tant de bonté, de soin, d’ardeurs extrêmes,

Après tant de bonté, de soin, d’ardeurs extrêmes.

Tu ne saurais jamais prononcer que tu m’aimes !

Tu ne saurais jamais prononcer que tu m’aimes !

Mais dans quel souvenir me laissé-je égarer ?

Mais dans quel souvenir me laissé-je égarer ?

Tu pleures malheureuse, Ah ! tu devais pleurer,

Tu pleures, malheureuse ! Ah ! tu devais pleurer

v. 1310

Lorsque d’un vain désir à ta perte poussée,

Lorsque, d’un vain désir à ta perte poussée,

Tu conçus de le voir la première pensée.

Tu conçus de le voir la première pensée.

Tu pleures ? Et l’ingrat tout prêt à te trahir

Tu pleures ! Et l’ingrat, tout prêt à te trahir,

Prépare les discours dont il veut t’éblouir.

Prépare les discours dont il veut t’éblouir ;

Pour plaire à ta rivale il prend soin de sa vie.

Pour plaire à ta rivale, il prend soin de sa vie.

v. 1315

Ah ! traître, tu mourras. Quoi ! tu n’es point partie ?

Ah ! traître, tu mourras ! Quoi ! tu n’es point partie ?

Va. Mais nous-mêmes allons, précipitons nos pas.

Va. Mais nous-mêmes, allons, précipitons nos pas :

Qu’il me voie attentive au soin de son trépas,

Qu’il me voie, attentive au soin de son trépas,

Lui montrer à la fois, et l’ordre de son frère,

Lui montrer à la fois, et l’ordre de son frère,

Et de sa trahison ce gage trop sincère.

Et de sa trahison ce gage trop sincère.

v. 1320

Toi, Zatime, retiens ma rivale en ces lieux.

Toi, Zatime, retiens ma rivale en ces lieux.

Qu’il n’ait en expirant que ses cris pour adieux.

Qu’il n’ait, en expirant, que ses cris pour adieux.

Qu’elle soit cependant fidèlement servie.

Qu’elle soit cependant fidèlement servie ;

Prends soin d’elle. Ma haine a besoin de sa vie.

Prends soin d’elle : ma haine a besoin de sa vie.

Ah ! si pour son amant facile à s’attendrir

Ah ! si pour son amant facile à s’attendrir,

v. 1325

La peur de son trépas la fit presque mourir,

La peur de son trépas la fit presque mourir,

Quel surcroît de vengeance et de douceur nouvelle,

Quel surcroît de vengeance et de douceur nouvelle,

De le montrer bientôt pâle et mort devant elle,

De le montrer bientôt pâle et mort devant elle,

De voir sur cet objet ses regards arrêtés

De voir sur cet objet ses regards arrêtés,

Me payer les plaisirs que je leur ai prêtés !

Me payer les plaisirs que je leur ai prêtés ?

v. 1330

Va, retiens-la. Surtout garde bien le silence.

Va, retiens-la. Surtout garde bien le silence.

Moi... Mais qui vient ici différer ma vengeance ?

Moi... Mais qui vient ici différer ma vengeance ?

Etudions tout d’abord la tirade d’Atalide.

On remarque dès le vers 903 une différence de ponctuation entre les deux éditions. L’édition Hachette met un point d’interrogation après « quoi donc », là où l’édition Folio met une virgule. La ponctuation de l’une et de l’autre éditions peut étonner car « quoi donc » se lit comme une interjection après laquelle on s’attend à trouver un point d’exclamation. Or Racine choisit de ne pas scinder le vers en deux segments et met une virgule. Remarquons que, placée en début de vers, elle n’est pas nécessaire pour restaurer le souffle de l’interprète. Pourquoi néanmoins est-elle notée ? C’est qu’elle constitue le vers en deux parties mais en une seule phrase. « Quoi donc » forme la première partie du vers et par la pause3 diffère la fin du vers qui est ainsi attendue par l’oreille. Or c’est le plus important qui est délivré à la fin : le mot « spectacle » traduit la jalousie d’Atalide qui ne veut pas assister au couronnement de l’amour de Roxane et Bajazet ; le verbe « s’exposer » peut s’entendre aux deux sens du mot : elle ne veut pas risquer d’être mise en présence de cet amour et trahir son secret, elle ne veut pas non plus jouer un rôle passif et décoratif dans le trio.

Le point d’interrogation de l’édition Hachette après cette interjection constitue le vers en deux segments interrogatifs, ce qui signifie que le vers se prononce en deux émissions de souffle différentes. Le souffle n’est donc pas tenu sur les douze syllabes du vers. « Quoi donc ? » annonce la question qui suit et surtout demande une intonation mon­tante, signe de l’interrogation. Les différences d’édition aiguillent déjà l’interprète dans deux directions différentes : soit le vers est prononcé d’un seul souffle avec une pause après « quoi donc », soit il est pro­noncé en deux temps chaque fois marqués de l’intonation interrogative.

Le vers 904 offre une configuration inverse d’une édition à l’autre. L’édition Folio donne deux phrases pour ce vers, alors que l’édition Hachette n’en voit qu’une, ce qui signifie que le vers est prononcé d’un seul souffle. L’édition originale, et la respiration qu’elle implique, peut nous renseigner sur l’état d’esprit du personnage. Atalide veut se retirer, convaincue que Bajazet va épouser Roxane. Zaïre l’enjoint d’attendre. Elle ne le veut pas. Le point entre les deux phrases du vers 904 souligne son affirmation. Elle nomme à voix haute son malheur et le pose comme une donnée objective. Que les hémistiches soient prononcés dans deux émissions de souffle différentes souligne à l’oreille le poids et la pesanteur de cette nouvelle dramatique pour Atalide : « Tu vois que c’en est fait » d’une part, « Ils se vont épouser » d’autre part. Zaïre ne peut plus rien dire.

La comparaison des deux éditions permet par ailleurs d’aborder un autre problème relatif à la diction du vers. Reprenant la distinction entre la rime « pour l’œil » et la rime « pour l’oreille »4, on peut parler d’une ponctuation pour l’œil et d’une ponctuation pour l’oreille. On note aux vers 907, 909 et 913 dans l’édition Hachette des virgules qui n’existent pas en Folio : au vers 907, il s’agit de la virgule après « quand » qui permet d’isoler le groupe « jaloux de sa foi » qui constitue une expansion antéposée du sujet exprimé au vers suivant, « Il », Bajazet bien sûr. La virgule permet de faire voir la syntaxe de la phrase versifiée qui court sur plusieurs vers et se compose d’une princi­pale, « croyais-tu », et d’une subordonnée complétive, « que son cœur […] trouvât tant d’éloquence », qui n’intervient qu’au vers 914 car elle est précédée de quatre subordonnées temporelles introduites par « quand » et « lorsque ». Au centre de ces subordon­nées temporelles, au vers 909, la virgule isole le sujet de la subordonnée « cœur » de son expansion « tantôt m’exprimant sa tendresse » pour rendre plus claire la syntaxe complexe de cette phrase. De même au vers 913, la ponctua­tion de l’édition Hachette entend aider à élucider le sens et isole par la virgule le groupe nominal « contre toute apparence ». Les vers 908, 910 et 911 constituent des unités linguistiques dont le sens n’est pas achevé. Le point virgule, qui signifie que le sens de la phrase n’est pas complet, est utilisé à la fin de ces vers. La ponctuation semble ici plus faite pour l’œil que pour l’oreille, elle guide le lecteur à travers les sinuosités de la langue versifiée. Dans l’édition Folio, les vers 907 à 914 constituent une seule phrase. On est frappé par la manière dont le texte est ponctué : les vers 908 à 912 sont ponctués uniquement en 12e syllabe. Chaque vers s’étire dans un même souffle et sans pause. L’anaphore d’un adverbe temporel en début de vers conduit à une approche rhétorique de cette phrase : elle est construite sur le modèle de la surenchère dont les vers 908 à 912 marquent chacun un degré. Le point virgule à la fin du vers 912 n’a pas une valeur syntaxique mais représente une pause plus longue que la virgule, comme le dit Furetière. On est bien là au point culminant de la phrase, avant que ne soit refor­mulée la principale « croyais-tu » et que la phrase ne trouve sa résolu­tion avec la subordonnée complétive aux vers 913 et 914. La ponctua­tion marque ici les moments de cette construction oratoire dans laquelle le souffle et les suspens d’écoute à la fin de chaque vers jouent un rôle essentiel.

On voit bien ici la différence entre la ponctuation pour l’œil, celle de l’édition Hachette, et la ponctuation pour l’oreille qui est celle qui nous vient du XVIIe siècle et que reprend l’édition Folio. On retrouve ces divergences de ponctuation aux vers 920 et 921. L’édition Folio ponctue le vers 920 avec des virgules après « elle l’aime » et « ses pleurs », alors que l’édition Hachette se sert aux mêmes endroits d’un point virgule et des deux points. Cette dernière ponctuation coupe le vers 920 en deux émissions de souffle, et les deux points en fin de vers sont explicatifs : ils ouvrent sur la conclusion du vers 921. Le lecteur chemine par la ponctuation dans les hypothèses que formule Atalide et parvient ainsi à la conclusion. C’est la logique du texte et sa compréhen­sion première qui sont alors prépondérantes. Si l’on se reporte à l’édition Folio, on remarque que le vers 921 est la dernière étape d’une progression qui part du vers 919. Ces trois vers s’enchaînent sans point, ni point virgule, dans un même et long souffle de trente-six syllabes, marqué par les suspens des virgules5. Cette respiration mime l’accumulation, selon Atalide, des arguments de Roxane face à Bajazet : « Elle aura devant lui fait parler ses douleurs, », « Elle l’aime, », « un empire autorise ses pleurs, », et conduit au résultat désespérant : « Tant d’amour touche enfin une âme généreuse ». Cette accumulation, rendue sensible pour l’oreille par le souffle ininterrompu, traduit ce qu’Atalide juge être la force, la suprématie de sa rivale Roxane. Le dernier vers de la tirade vient clore cette construction en jouant du contraste : son phrasé suit deux phases descendantes, d’abord l’inter­jection « hélas ! » qui trahit l’effon­drement du personnage, suivie de la phrase exclamative « que de raisons contre une mal­heureuse ! » où Atalide dans son désespoir se désigne elle-même comme la victime. On voit ici que la ponctuation traduit pour l’oreille la construction du discours, qu’elle en souligne les effets sonores de contrastes qui donnent le relief de la parole du personnage.

Ce jeu sur les effets sonores qui semble être le fait de la ponctuation restaurée se retrouve aussi au tout début de la tirade de Roxane, dès le premier vers. En effet, pour le vers 1296, l’édition Hachette ne donne aucune ponctuation, alors que l’édition Folio met une virgule à l’hémistiche. Rien de plus normal si l’on considère que l’hémistiche, ou milieu du vers, est toujours une pause vocale pour l’interprète. Or cet hémistiche n’est pas toujours marqué par une pause : preuve parmi tant d’autres, le vers suivant, v. 1297, ne note pas de virgule à l’hémistiche. Que faut-il en conclure ? L’hémistiche doit toujours être marqué à l’oral pour certains, d’autres considèrent qu’il n’est pas toujours marqué vocalement, tout dépend de la forme syntaxique du vers. Ils pensent que l’alexandrin dans sa facture nécessite une certaine attention portée à la 6e syllabe, mais cette règle s’adresse avant tout au poète qui écrit des vers, pas à celui qui les dit6. Nous n’entrerons pas ici dans la polémique. Quoi qu’il en soit, l’hémistiche est marqué au vers 1296 dans la ponctuation ancienne et la pause requise ne correspond pas à une nécessité physique pour l’interprète de respirer. Elle ne correspond pas non plus à une nécessité de compréhension. Au contraire, la virgule met un suspens entre deux termes coordonnés par « et » : « quelle insolence » d’une part et « quelle cruauté » d’autre part. Cette pause voulue est donc un pur effet sonore que peut ménager l’interprète. En différant le second hémistiche pour l’oreille, elle lui donne une densité plus grande et souligne ici le mot « cruauté » qui trahit la douleur ressentie par Roxane à ce moment. Une fois encore la ponctuation ancienne prouve son aptitude à ménager davantage d’effets qu’elle ne souligne la structure du texte dans sa grammaire. Elle peut pourtant, et nous allons le voir, clarifier une syntaxe difficile à comprendre et aider ainsi à l’exécution orale du vers.

Les vers 1301 à 1307 de la tirade de Roxane posent en effet un réel problème de compréhension de la langue. La ponctuation de l’édition Hachette place un point après le groupe nominal « ardeurs extrêmes » à la fin du vers 1305. Ce point rend la phrase incompréhensible du point de vue de la syntaxe. Il vient clore la relative qui débute au vers 1301 sans que la principale n’ait encore été formulée. Cet effet de non achèvement du sens est d’autant plus fort que la ponctuation du vers 1301 isole entre deux virgules le pronom relatif « qui ». Ainsi mis en relief, il rend plus nécessaire encore la présence de la principale. Le vers 1307 devient ainsi une phrase indépendante exclamative alors qu’il est en réalité la principale. Nous avons cherché à vérifier cette ponctuation dans d’autres éditions dont le principal souci n’est pas de retrouver la ponctuation ancienne. Les Editions du Seuil dans la collection « L’Intégrale » donnent pour le même passage une autre ponctuation. On trouve un point à la fin du vers 1304 après « environnés », et une virgule à la fin du vers 1305 après « ardeurs extrêmes ». Dans ce cas la relative est plus courte d’un vers mais elle ne trouve pas plus de sens puisque la principale qui permettrait à l’antécédent « moi » du pronom relatif « qui » exprimé au vers 1301 de trouver sa fonction, n’est pas exprimée. Notons que si à la place d’un point, il s’agissait d’un point d’exclamation, cette subordonnée relative sans principale pourrait trouver un sens dans la diction du texte. On pourrait en effet comprendre que Roxane, jalouse, malheureuse et vexée d’avoir été la dupe de Bajazet et Atalide, s’en prenne à elle-même d’avoir voulu sauver Bajazet des dangers qu’il courait. Elle userait alors du pronom personnel « moi » en tête de phrase suivi d’une relative qui exprimerait le secours qu’elle a porté à Bajazet. La phrase serait laissée en suspens par le point d’exclamation. La formule employée serait l’équivalent de cette autre tournure plus usitée à l’oral qu’à l’écrit : « et dire que j’ai fait ceci et cela... ». Il serait juste d’ailleurs que sous l’effet des larmes et du désespoir, la syntaxe du personnage perde de sa rigueur et devienne plus flottante. La réelle principale n’interviendrait que deux vers plus loin, au vers 1307, après que Roxane aurait reformulé en un seul vers ses « bontés » envers Bajazet. Mais ici, il s’agit bien d’une phrase indépendante neutre et non d’une exclamative. On obtient alors, pour les vers 1306 et 1307, un groupe nominal à valeur concessive, « Après tant de bontés, de soins, d’ardeurs extrêmes, », antéposé devant une phrase indépendante exclamative.

La ponctuation ancienne restaurée dans l’édition Folio permet tout d’abord au lecteur de retrouver son chemin dans la syntaxe de Racine, rendue obscure par les différentes ponctuations des éditions citées précédemment. En effet l’ensemble des vers 1302 à 1307 forme une seule phrase et non deux comme nous l’avons vu plus haut. La structure grammaticale s’organise en fait autour du vers 1307, le dernier de l’ensemble « Tu ne saurais jamais prononcer que tu m’aimes ». Le pronom personnel « moi » en tête du vers 1302 est antéposé et renvoie au pronom, complément d’objet « m’ » du vers 1307. La structure principale de ce groupe de vers s’entend alors ainsi : « Moi ! Tu ne saurais jamais prononcer que tu m’aimes ! ». Les vers 1302 à 1304 forment la proposition introduite par le pronom relatif « qui » dont l’antécédent est le pronom personnel « moi ». Cette proposition est suivie d’un groupe nominal au vers 1305 à valeur concessive : « après tant de bonté, de soin, d’ardeurs extrêmes ». Ce qui rend cette phrase complexe, c’est la présence de la longue proposition relative qui éloigne les deux pronoms à la première personne du singulier. Il est intéressant de remarquer que cette proposition relative place le personnage de Roxane dans la situation du sujet agissant pendant les cinq premiers vers de la phrase. Par un retournement grammatical, à la fin du dernier vers, elle devient objet de la principale. Bajazet est le sujet agissant désigné ici à la deuxième personne du singulier. Ce retournement du sujet vers l’objet n’est visible que si ces six vers forment une seule et même phrase. En effet l’ensemble qu’ils forment dans la tirade intervient dans la construction du discours. L’unité syntaxique de ces six vers permet de mettre en relief le moi agissant de Roxane alors que Bajazet est désigné en regard comme « l’ingrat ». Ce moi omniprésent pendant cinq vers devient objet au sixième vers, c’est-à-dire passif, avant de se transformer en « tu » dans les vers suivants, vers 1309 à 1314. Roxane se parle à la deuxième personne du singulier, en un effet de dédoublement. Cet effet intervient précisément au moment où elle pleure et ses larmes sont le signe de sa défaite amoureuse. Elle est à la fois celle qui pleure et celle qui se voit pleurer. La ponctuation ancienne permet de rendre oralement ce relief dans le discours. Les vers où le moi de Roxane est prépondérant (v. 1302 à 1307) forment une seule phrase. Elle est trop longue pour être prononcée dans un même souffle. Les pauses sont notées par des virgules à la fin de chaque vers où l’interprète peut reprendre son souffle.

A cette longue phrase dans laquelle l’interprète doit cheminer et respirer sans briser la ligne de la pensée, s’oppose le groupe des vers 1309 à 1313, marqué par la répétition de la phrase interrogative « Tu pleures ? ». Il s’agit de phrases interrogatives dans l’édition Folio alors que dans l’édition Hachette elles sont assimilées à des exclamatives. Mais dans l’un et l’autre cas, l’effet de morcellement est audible dans la respiration du texte. Le vers 1314 est un point de bascule dans la tirade. C’est à la fois le moment de l’hallucination de Roxane qui formule, comme s’il était devant elle, la sentence de mort de Bajazet (« Ah ! traître, tu mourras ! »), mais c’est aussi le moment où elle reprend ses esprits. Le « tu » du premier hémistiche, adressé à Bajazet, est, dans le deuxième hémistiche, adressé au seul personnage présent en scène avec Roxane, Zatime : « Quoi ! tu n’es point partie ? ». Roxane retrouve ici sa puissance et sa faculté à ordonner et décider. Les deux éditions concordent dans ce passage où seule existe une ponctuation forte : le point. C’est le cas dans les vers 1319 à 1322. Le vers devient l’expression de l’ordre exprimé soit à l’impératif, au v. 1319, soit au subjonctif, aux vers 1320-1321. On note quelques rares différences de ponctuation : la présence d’une virgule dans l’édition Hachette après « en expirant », alors isolé entre deux virgules, au vers 1320. On retrouve ici la volonté déjà observée de décortiquer le texte suivant les unités de sa syntaxe. Au vers 1322, cette volonté se manifeste par la présence des deux points après « elle ». Ces deux points équivalent à une conjonction de coordination à valeur causale : « Prends soin d’elle : [car] ma haine a besoin de sa vie ». Au même endroit l’édition Folio met un point. Il n’y a pas ici de volonté d’expliquer le texte au lecteur. Ces divergences relèvent des différences de conception observées plus haut sur ce que doit être la ponctuation du texte versifié. Soit elle aide à l’explication grammaticale, soit elle livre une information sur la respiration et l’oralité de ce même texte.

Les derniers vers de la tirade offrent une unité qui semble répondre à celle étudiée aux vers 1301-1307. En effet, des vers 1324 à 1329 s’étend une phrase exclamative dont le sens dans l’édition Hachette est rendu incompréhensible par une virgule au vers 1327 et par le point d’interrogation final qui laisse penser qu’il s’agit d’une question. En fait grammaticalement cette phrase est rendue complexe par l’enchaînement d’infinitifs dans la proposition principale, au vers 1326, « de le montrer » et 1327, « de voir ». La structure des vers 1327 et 1328 est imbriquée dans un jeu de construction infinitive. Le groupe nominal qui occupe le deuxième hémistiche du vers 1327, « ses regards arrêtés », est le sujet de la proposition infinitive qui occupe le vers 1328 : « Me payer les plaisirs que je leur ai prêtés ! ». Dans l’édition Hachette, une virgule est notée à la fin du vers 1327, ce qui brouille le sens de l’infinitif du vers 1328 « Me payer », que l’on peut croire sur le même plan que les infinitifs des vers précédents alors qu’il est le noyau de l’infinitive. On voit ici comment la ponctuation est responsable du sens et peut lui nuire lorsque la structure d’ensemble du passage n’est pas prise en compte. L’absence de virgule après « arrêtés » dans l’édition Folio permet d’entendre dans la continuité les vers 1327 et 1328, sans pause entre les deux, ce qui éclaire la construction de ces deux vers et le déroulement de la phrase dans son entier. Dans la structure grammaticale d’ensemble de cette phrase Racine omet le verbe qui devrait normale­ment faire le lien entre les vers 1325 et 1326. On devrait lire : « Quel surcroît de vengeance et de douceur nouvelle, [ce sera pour moi] de le montrer pâle et mort devant elle ». La structure grammaticale de la phrase est ainsi brouillée. L’oralité de cette séquence, c’est-à-dire les endroits de respiration et les inflexions de voix de l’interprète, suppléent à l’absence d’articulation logique du discours. On remarque qu’à cette séquence de six vers succède un vers constitué de deux phrases brèves : « Va, retiens-la. Surtout garde bien le silence ». La structure impérative et le laconisme de ces deux phrases contrastent avec l’ampleur de la phrase exclamative qui précède. Autant le phrasé des vers 1324 à 1329 doit être large et tenu pour rendre compte de la syntaxe complexe de l’exclamative, autant il est saccadé dans le vers 1330, en relation avec la brièveté des deux phrases que contient le vers. Cet effet d’opposition entre ces vers crée un contraste pour l’oreille et donne du relief à la parole du personnage. La tirade est construite pour être écoutée. La manière dont le souffle de l’interprète résulte de la syntaxe du texte crée des effets sonores qui traduisent à l’oral la rhétorique du discours. Voilà pourquoi il est important que la ponctuation soit attentive à l’organi­sation des séquences du discours et à leur disposition les unes par rapport aux autres.

La ponctuation ancienne permet donc d’entendre la respiration du texte telle qu’elle a été notée par Racine lui-même et telle que les comédi­ens du XVIIe siècle la pratiquaient7. Cette respiration peut-elle nous aider à comprendre et interpréter le personnage ? On se fonde générale­ment sur le contenu de son discours pour traduire son humeur et sa per­sonnalité. Or nous sommes ici face à un texte versifié, c’est-à-dire contraint dans sa métrique et son organisation syntaxique, ce qui signifie que la forme donnée au discours est primordiale : la respiration devient alors l’expression de cette forme à l’oral. Ne peut-on démontrer que quelque chose du personnage est inscrit dans sa respiration du texte ? A partir de la ponctuation restaurée, peut-on établir entre les deux tirades des manières différentes de respirer de la part des deux personnages féminins rivaux ? C’est la question que nous poserons en dernière analyse.

L’intérêt d’étudier ces deux tirades vient de ce qu’elles se lisent comme la symétrique l’une de l’autre. Pour Roxane comme pour Atalide, la rivale a triomphé. Le tragique naît précisément dans la pièce de ce qu’Atalide, aveuglée par la jalousie, ne voit pas qu’elle est dans l’erreur. Les deux personnages touchés, blessés disent l’un et l’autre leur jalousie et expriment leur désespoir en présence l’un et l’autre de leur suivante, Zaïre pour Atalide et Zatime pour Roxane. L’affect et la situation étant les mêmes pour les deux personnages, comment Racine parvient-il à les différencier ? Les mots qu’elles prononcent, les décisions qu’elles prennent interviennent bien sûr, mais au-delà de ce qui est écrit, ne peut-on pas percevoir cette différence dans l’oralité du texte ? Pour ce faire nous avons besoin de critères. Le premier est celui de la longueur des phrases formulées par les deux personnages et leur comparaison. Le deuxième est celui du souffle : quand est-il tenu ou saccadé et pourquoi, qu’est-ce que cela prouve ? Enfin le troisième est celui de la syntaxe employée par les personnages : est-elle toujours construite et rigoureuse ?

Tirade d’Atalide

v. 902 à 922

Tirade de Roxane

v. 1296 à 1331

Phrases d’un hémistiche

3 soit environ 14,5 %

10 soit environ 27, 5 %

Phrases d’un alexandrin

4 soit environ 19 %

7 (+ une phrase de 21 syllabes à cheval entre les vers 1312 et 1313) soit environ 22 %

Phrases de deux alexandrins

2 soit environ 9,5 %

1 (+ une phrase à cheval entre les vers 1309 et 1310 qui fait 30 syllabes) soit environ 5,5 %

Il apparaît que les phrases courtes d’un hémistiche ou d’un alexandrin sont majoritaires chez Roxane. Les phrases de deux alexandrins sont majoritaires chez Atalide.

Tirade d’Atalide : - dans 2 vers sur 21 (v. 904 et 922) (9,5 % environ), le phrasé n’est pas tenu, c’est-à-dire qu’un point est noté en milieu de vers ;

- dans 8 vers sur 21 (38 %) sont notées des virgules en cours de vers.

Tirade de Roxane : - dans 6 vers sur 36 (16,5 % environ), le phrasé n’est pas tenu ;

- dans 11 vers sur 36 (30,5 % environ) sont notées des virgules en cours de vers.

On peut conclure que la respiration de Roxane est plus saccadée que celle d’Atalide puisque le phrasé est moins tenu et qu’elle ménage moins de pauses qu’Atalide (le pourcentage de vers avec virgule est inférieur à celui Atalide).

Dans la tirade d’Atalide, on ne note aucune séquence où la logique du discours est implicite. Dans la tirade de Roxane, à deux reprises, des vers 1302 à 1307 et des vers 1324 à 1329, la syntaxe est flottante. On peut interpréter ce flottement comme le signe d’une fragilité et d’une plus grande émotivité chez Roxane.

Si l’on analyse à présent ces résultats, il semble que Roxane fasse des phrases plus courtes qu’Atalide, que sa respiration soit plus heurtée et qu’elle ménage dans son discours moins de pauses qu’Atalide. Sa syntaxe est moins ferme que celle d’Atalide. Les deux personnages diffèrent et s’opposent : si l’une prend plus le temps de respirer que l’autre, si son discours s’entend comme plus posé, si la syntaxe de l’autre devient parfois floue dans son articulation logique et manifeste le trouble dans la parole, c’est que l’inégalité des forces se fait sentir et révèle un paradoxe : le personnage de Roxane, face au même sentiment de jalousie et de désespoir qu’Atalide, n’est pas le plus fort comme on pourrait le penser au premier abord. En effet Roxane, l’ancienne esclave, est toute-puissante dans la pièce par le pouvoir politique que lui a conféré Amurat. Elle règne sur le palais et a droit de vie et de mort sur Bajazet. Face à elle Atalide, la fille de noble sang, n’a aucun pouvoir. Elle est soumise au bon vouloir de Roxane dont elle est devenue en quelque sorte, l’entremetteuse. Et pourtant la force de caractère d’Atalide s’impose à travers les trois résultats obtenus. Face au même sentiment de jalousie et de désespoir, elle se maîtrise plus que ne le fait Roxane et s’impose avec plus de tempérament.

Cette image vient enrichir en les contrastant les visions que l’on peut se faire des deux personnages : certes, Atalide est faite de douceur, de tendresse et d’amour innocent qui se sacrifie. Au moment précis que nous étudions, elle veut fuir, elle parle d’elle à la fin de la tirade comme d’une « malheureuse », elle grandit sa rivale en énumérant ses atouts face à Bajazet : elle apparaît comme victime. Atalide montre tous les signes d’un personnage fragilisé et blessé. Mais sa respiration du texte ne suit pas la courbe de ses sentiments : elle est aux antipodes. Pour dire sa faiblesse, Atalide garde la maîtrise de soi et ne s’abandonne pas à son désespoir. Ce qui apparaît alors, c’est la tension entre le discours du personnage et la respiration de ce même discours. Cette tension est l’énergie qui sous-tend le texte et qui fait apparaître le personnage dans sa complexité.Le personnage de Roxane a tous les attributs de la reine tyrannique : elle élève sa cruauté au rang de vengeance et clame sa puissance, mais l’amour est sa faiblesse, et elle le sait. Dans le passage étudié, n’oublions pas que Roxane joue avec, dans ses mains, la lettre d’amour de Bajazet à Atalide. Cet objet scénique lui donne l’ultime confirmation de ses pressentiments et matérialise sa défaite. Le spectateur voit Roxane lire des mots d’amour adressés à une autre qu’elle, cette image est cruelle. Pour la soutenir, le personnage déploie une violence qui, par le jeu des contraires, révèle, au lieu de la dissimuler, sa détresse. Sa colère s’élève d’abord contre elle-même. Par ses mots, Roxane cache avec peine ce que laisse entendre sa respiration du texte : sa vulnérabilité. Sa cruauté s’entend alors comme l’autre facette de sa fragilité.

S’il y a un intérêt à retrouver la respiration du texte racinien, il est dans cette aptitude à découvrir la tension entre le discours du personnage et la « forme orale » qu’il lui donne par la respiration. Cette forme est directement liée, nous l’avons amplement commenté, à la construction rhétorique du discours. C’est à travers cette forme que se dessinent les contours du personnage : en effet, il apparaît grâce à cette tension entre le sens des mots qu’il prononce et la manière de respirer et de dire ces mots. L’intérêt de cette analyse formelle et orale du discours est de ne pas envisager le personnage du seul point de vue des sentiments exprimés par son discours, comme le fait l’analyse psychologique, mais de prendre en compte la manière d’exprimer ce discours. Si les mots et la manière de les dire suivent la même courbe, le personnage de théâtre cesse d’exister, la scène devient un lieu comme un autre où la parole redevient « normale » et quotidienne. C’est précisément parce que les mots et leur expression ne sont pas dans un rapport couramment observé que la parole au théâtre, et a fortiori lorsqu’il s’agit d’une parole versifiée, est riche et toujours vivante.

Le vers racinien est une parole que l’on peut entendre vivre sur la page même du livre. La présence du personnage est notée dans l’écriture grâce à la ponctuation. La comparaison des deux éditions étudiées nous a permis de comprendre ce qu’apportait la ponctuation d’époque au texte racinien, et quel pouvait être l’intérêt de le lire reponctué pour en comprendre la construction et les effets rhétoriques. L’édition Hachette sur laquelle nous avons travaillé est une édition scolaire destinée à un public jeune qui étudie à l’école les grands classiques de la littérature française. L’attitude des éditions Hachette par rapport à la ponctuation du vers racinien peut être louable dans la mesure où elle entend aider à cheminer dans cette langue souvent perçue comme complexe ; et il est primordial de faire accéder ce public d’aujourd’hui à la langue versifiée de Racine. Nous avons vu cependant qu’elle peut tendre à brouiller une phrase au lieu de lui donner tout son sens. C’est dire que cette louable intention se contredit parfois elle-même. La ponctuation d’époque n’obscurcit pas le texte, elle le fait entendre à tous les sens du terme ; c’est son plus grand intérêt à nos yeux. Le texte peut être lu, mais il peut aussi être dit à haute voix. Quelle meilleure manière de découvrir un texte de théâtre que d’inviter le lecteur à le dire plutôt qu’à le lire ?

Notes

1. G. Hall, Comedy in context : essays on Molière, Jackson, University Press of Mississippi, 1984.
2. Cité par J. Drillon dans son Traité de la ponctuation française, Gallimard, 1991.
3. La virgule correspond à une pause dans le débit du discours, ce qui ne veut pas forcément dire que l’on reprend son souffle.
4. Au XVIIe siècle, beaucoup d’auteurs faisaient rimer leurs vers « pour l’oreille », c’est-à-dire qu’ils choisissaient parfois de mettre à la rime des mots qui n’avaient pas la même terminaison orthographique, mais qui se prononçaient de la même manière. Des mots qui ne rimaient pas sur le papier rimaient ainsi à l’oral, ce qui choquait les censeurs qui ne se référaient qu’aux éditions imprimées. Ils étaient, eux, du côté de la rime « pour l’œil », alors que les auteurs affirmaient face aux censeurs leur appartenance à l’oralité. Exemple : Mithridate, vers 3 et 4 : « Les Romains, vers l’Euphrate, ont attaqué mon père / Et trompé dans la nuit sa prudence ordinaire ».
5. On peut noter ici que ces 3 vers forment une seule phrase, le point intervenant à la fin du vers 921. Cette affirmation s’appuie sur l’enquête de R. Garette sur la phrase-quatrain dans les tragédies de Racine (Littératures classiques, n° 28). Il s’agit selon lui d’une phrase stylistique composée de 4 phrases grammaticales. Il écrit en effet : « On en vient ainsi à l’idée que la phrase peut se définir (ou se révéler) de deux façons : soit en fonction du critère de la prédication, soit grâce à celui de la ponctuation. […] Dans le premier cas, la procédure d’identification se fait en termes d’analyse grammaticale : c’est la phrase des grammairiens. Dans le second, la procédure d’identification participe de l’analyse stylistique : c’est la phrase des stylisticiens ; d’où les appellations que nous avons données à ces deux types d’unités : phrase grammaticale (PG) et phrase stylistique (PS) ». Si nous reprenons les 3 vers selon cette analyse, nous obtenons :
6. Nous débattons largement de cette question dans notre thèse en cours intitulée : L’oralité de l’alexandrin classique : méthodes et enjeux d’une pratique. La question de l’hémistiche est au cœur de la réflexion sur la diction du vers à l’heure actuelle. Certains dont F. Regnault et J.-Cl. Milner dans Dire le vers (Seuil,1987) traitent la question en la reliant au problème de l’accentuation du vers. Il porte deux accents principaux, selon eux, à la sixième et douzième syllabes (ce qui signifie que l’interprète ménage des pauses aux mêmes endroits), et deux accents mobiles dans chacun des hémistiches. D’autres, comme M. Bernardy dans Le Jeu verbal (Editions de l’Aube, 1986), considèrent que l’hémistiche et la fin du vers ne sont pas obligatoirement marqués, tout dépend de la syntaxe du vers.
7. Nous employons à dessein le terme de respiration, car il n’est pas question d’aborder ici le problème de la diction du vers et de sa prononciation. Concernant la diction à proprement parler, nous savons, grâce aux recherches et aux spectacles d’Eugène Green, qu’il s’agissait au XVIIe siècle d’une déclamation du vers avec une prononciation de toutes les syllabes des mots, y compris des consonnes finales, un roulement de « r » et une intonation en accent circonflexe. Nous traitons de la question de la déclamation et de son évolution dans notre thèse en cours (cf. note 5).

Pour citer cet article :

GROS DE GASQUET Julia (2009). "Les enjeux de la ponctuation du vers racinien : étude comparée de deux tirades de Bajazet".  Revue La Licorne , Numéro 50 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document4382.php

(consulté le 23/11/2017).

Les auteurs

  • Julia GROS DE GASQUET

    Ancienne élève de l’École Normale supérieure (Ulm), agrégée de lettres modernes et docteur en littérature française (Université Paris-IV Sorbonne). Sa thèse a été publiée aux éditions Champion au printemps 2006 sous le titre : En disant l’alexandrin, l’acteur tragique et son art, 17e siècle-20e siècle. Elle est aujourd’hui maître de conférences à liInstitut d’études théâtrales de Paris-III. Elle se spécialise dans l’étude de la tradition du jeu de l’acteur en Occident et dans la compréhension de ses résonances contemporaines. Elle a par ailleurs reçu une formation de comédienne à l’École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre et à l’Académie russe des arts du théâtre (GITIS). Elle a travaillé au théâtre notamment auprès d’Andrzej Seweryn, Alain Knapp, Eugène Green, Sergei Issayev, Sotigui Kouyaté, Guillaume Hasson. Elle a joué au cinéma sous la direction d’Eugène Green qu’elle retrouvera pour son prochain film.

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
Faculté des Lettres et des Langues - Maison des Sciences de l'Homme et de La Société
Bâtiment A5 – 5, rue Théodore Lefebvre, TSA 21103 - 86073 POITIERS - Cedex 9 – France
Tél : 05 49 45 32 10
http://edel.univ-poitiers.fr/licorne - lalicorne@mshs.univ-poitiers.fr
Page générée par Lodel

Administration du site (accès réservé)  - Crédits & Mentions légales  - Statistiques de fréquentation