écriture et vie sociale : Racine et le texte de circonstance

Publié en ligne le 15 mai 2009

Par Pierre ZOBERMAN

Racine a pour nous le statut de « grand écrivain ». On constate souvent aujourd’hui avec regret ou amusement que la poésie circonstancielle qu’il a produite n’atteint pas aux sommets de sa production dramatique. Mais ce jugement de valeur, qui domine, par exemple, les notes de l’édition Picard1, renvoie à des valeurs esthétiques qui correspondent à nos attentes contemporaines – cohérence de l’œuvre, originalité, etc. – et qui, bien que pertinentes pour des textes dont la fonction primaire est esthétique, ne le sont plus pour des textes dont la fonction essentielle était moins artistique que sociale – des textes qui n’avaient besoin, pour satisfaire et leur auteur et leurs destinataires, que d’une élaboration compétente dans le cadre d’un artisanat de la langue. Si j’adopte bien ici, dans une certaines mesure, un parti pris de réhabilitation, c’est moins en célébrant les beautés du texte racinien et en révélant l’universalité d’un génie qu’en replaçant la production circonstancielle et encomiastique de Racine dans un réseau de textes qui lui donne son sens. On ne peut plus, alors, distinguer entre prose et poésie, mais entre texte artistique (le théâtre) et texte rhétorique et para-artistique (discours et poèmes de circonstance)2. Même si l’on veut affirmer que Racine a visé, dans toute sa carrière, et donc à travers tous ses textes, un but unique, sa stratégie discursive n’a pu être identique dans tous ses textes3. Certes, le discours de réponse à l’abbé Colbert affirme qu’établir un dictionnaire et donner ses assises à la langue française, c’est déjà louer le Roi4, et l’on peut trouver dans les intrigues raciniennes certains traits qui renvoient à une caractérisation positive de la monarchie absolue ; mais, précisément, la stratégie de l’orateur est discursive et potentiellement didactique, tandis que celle du dramaturge est mimétique et narrative.

Même si les remarques de Racine lui-même et celles des commenta­teurs d’aujourd’hui donnent des instruments pour interpréter l’évolution stylistique du corpus des poésies de circonstances – que Picard présente ainsi :

On ne manquera pas de constater que Racine, dans bien des cas, semble avoir préféré la pureté grammaticale à la musique ; aussi les leçons de 1660 à 1666 […] paraissent souvent plus mélodieuses.5

la meilleure manière de rendre son sens à la poésie circonstancielle, fondamentalement encomiastique, de Racine c’est d’en montrer la convergence avec la production discursive d’apparat du xviie siècle, c’est-à-dire les discours du dramaturge, certes, mais aussi ceux de ses contemporains. Les réflexions qui suivent visent ainsi à replacer le geste d’écriture du texte de circonstance dans son contexte social et à mettre en lumière à la fois sa pertinence et sa réussite – et les limites de son champ. En d’autres termes, je me propose de faire éclater le mythe d’un Racine « poète » en rappelant que le « poème dramatique » est avant tout un genre narratif et mimétique, et que les poésies de circonstance, caractérisées, certes, par des strophes versifiées, diffèrent cependant du théâtre et par leur fonction et par leur manière de transmettre des messages idéologiques.

Comme bon nombre de ses contemporains, Racine a participé à l’écriture du texte royal. Odes, idylles, discours : l’individualité autoriale s’efface devant la singularité de l’objet. Molière le fait très bien ressentir dans son prologue au Malade imaginaire, prologue lui-même introduit par une mise en contexte de toute écriture :

Après les glorieuses fatigues et les exploits victorieux de notre auguste monarque, il est bien juste que tous ceux qui se mêlent d’écrire travaillent ou à ses louanges, ou à son divertissement. C’est ce qu’ici l’on a voulu faire, et ce prologue est un essai des louanges de ce grand prince, qui donne entrée à la comédie du Malade imaginaire, dont le projet a été fait pour le délasser de ses nobles travaux.6

Molière établit une distinction entre la louange et le divertissement, même si tous deux sont envisagés dans leur rapport au monarque triomphant. Si l’on examine le texte même de ce prologue, on reconnaît l’opposition traditionnelle entre guerre et paix. Le Roi, de retour, a vaincu ses ennemis – affirmation un peu rapide, certes, mais qui ne fait que monnayer la représentation officielle du rapport de Louis XIV aux autres belligérants – et la douceur de vivre, que même la guerre n’avait jamais vraiment bannie du Royaume, peut s’épanouir désormais hors de tout paradoxe :

Flore
Vos vœux sont exaucés,
Louis est de retour,
Il ramène en ces lieux les plaisirs et l’amour,
Et vous voyez finir vos mortelles alarmes.
Par ses vastes exploits son bras voit tout soumis :

Il quitte les armes
Faute d’ennemis.

Tous
Ah ! Quelle douce nouvelle !
Quelle est grande ! qu’elle est belle ! Que de plaisirs ! que de ris ! que de jeux !
Que de succès heureux !
Et que le Ciel a bien rempli nos vœux !
Ah ! quelle douce nouvelle !
Qu’elle est grande, qu’elle est belle !7

Même si les années 1670 correspondent à un temps fort de l’élaboration du texte royal, c’est dès 1663 que Colbert fonde la Petite Académie. Il n’est pas surprenant que Racine ait produit alors des poèmes de glorification royale. Pour reprendre la formule d’Althusser8, l’Appareil Idéologique d’Etat est en plein développement, et l’administration colbertienne a joué un grand rôle dans la reprise en charge étatique de cet appareil. De toute façon, quelle qu’ait pu être l’importance du ministre dans l’institutionnalisation de l’entreprise, la célébration de la grandeur monarchique par des gens de lettres, et des gens de lettres qui affirment l’existence d’un lien entre grandeur de la langue et celle de l’Etat, remonte bien au-delà. Le texte royal lui-même ne fait que reprendre un certain nombre de pratiques existantes. Comme l’a montré Orest Ranum, le XVIe siècle avait déjà eu ses « artisans of glory »9. Les « Grands Rhétoriqueurs » de la fin du XVe siècle avaient déjà combiné intérêt pour la langue et service du monarque. Le nationalisme linguistique aussi bien des Rhétoriqueurs attachés à la Cour de Bourgogne que de ceux qui entouraient le roi de France10 anticipe sur l’affirmation récurrente dans le corpus académique d’un lien fondamental entre le travail lexicographique dans le cadre du dictionnaire et l’éloge du Roi11. En somme, faire un éloge du souverain et de ceux qui l’entourent est une tâche reconnue comme un devoir par les gens de lettres qui voient de plus en plus dans le pouvoir monarchique la source des bienfaits matériels dont ils vivent, à une époque où la profession d’écrivain n’était pas reconnue. Les poèmes de 1660 et 1663 sont en quelque sorte en avance sur le système qui voit le jour alors, mais ils sont dans le droit fil de la tradition des rapports de patronage princier et royal. Ils reprennent et annoncent des structures présentes dans la poésie officielle et qui fleuriront dans les discours académiques et dans toutes les cérémonies de la parole12.

Il y aurait d’ailleurs une certaine naïveté à sous-estimer la fonction sociale des textes de ce registre. François Bluche, citant la Palatine, explicite l’un des versants de cette fonction, à propos des préfaces et dédicaces, à une période où l’éloge royal s’est généralisé :

Du point de vue de celui qu’on loue, la postérité a trop confondu avec une vanité sans mesure cet éloge sans fin du monarque. Madame Palatine, qui a enquêté, confirme comme à notre intention ce que les bons esprits avaient toujours su ou deviné. L'encens est ici de pure propagande, destiné à entretenir le loyalisme des sujets, à stimuler leur zèle. « Je demandais un jour à quelqu’un de raisonnable, écrit en 1701 cette princesse, pourquoi dans tous les écrits on louait toujours le Roi. On me répondit qu’on avait expressément ordonné aux imprimeurs de n’imprimer aucun livre qui ne contînt son éloge, et cela à cause des sujets. Les Français d’ordinaire lisent beaucoup, et la province lisant tout ce qui vient de Paris, l’éloge du Roi leur inspire du respect et de la considération pour lui. Voilà pourquoi cela se fait, et non à cause du Roi qui ne le voit ni ne l’entend jamais depuis qu’il n’assiste plus à aucun opéra ».13

Le fait même de prendre la parole ou la plume est un geste suffisamment important pour que les cérémonials et les règlements d’institutions explicitent ses conditions. Bien sûr, Racine est un particulier, mais il entreprend une tâche dont tous les thuriféraires royaux disent qu’elle dépasse leurs forces14, une tâche qu’il n’est pas loisible à tous d’assumer, et qu’on codifie de plus en plus à l’Académie française, par exemple. Dans cette institution, à partir de mai 1691, après que Charpentier, orateur impénitent, eut lu le compliment sur la prise de Mons qu’il aurait prononcé s’il avait été directeur de l’Académie à l’audience royale, et qu’on eut lu un texte de Madame Deshoulières, les encomiographes voient leur liberté et leur « spontanéité » sérieusement amputées :

M. l’abbé Testu Directeur a representé qu’il avoit appris que dans la seance publique qui s’estoit tenue pour la réception de Mr de Fontenelle et à laquelle il n’avoit peu se trouver, il s’estoit passé diverses choses contraires aux formes et à l’usage de la Compagnie. Il a esté résolu que doresenavant dans les seances publiques de la Compagnie, il ne seroit leu nul ouvrage en prose et en vers que de la composition des Academiciens, que nul particulier ne pourroit prononcer ny lire ces jours là aucun discours sur le mesme sujet que celuy sur lequel le President de la Compagnie avoit parlé. Et que ceux de Messieurs qui voudroient y lire quelques uns de leurs ouvrages, seroient obligez de les communiquer auparavant à deux ou trois personnes de la Compagnie, et d’en passer par leurs avis, sans quoi ils ne seroient point receus à les lire publiquement ny à les faire imprimer.15

La réussite d’un texte de circonstance réside dans la satisfaction de ses destinataires directs et indirects. Et cette satisfaction a, en retour, des conséquences matérielles pour l’auteur16. Dans ce contexte, La Nymphe de la Seine n’a rien de choquant, lorsque l’on examine les réjouissances que la paix et le mariage du Roi ont occasionnées — le geste d’un jeune ambitieux des lettres, peut-être, mais un geste socialement normal, dans la perspective d’un artisan des lettres qui doit prouver son mérite. La ville de Paris s’est unie dans une entrée solennelle dont on a gardé la trace imprimée, en particulier grâce à une gravure, un dépliant de cinq panneaux collés ensemble qui constituent l’équivalent de huit pages in-folio17. Le double éloge du roi-guerrier et du roi pacifique parcourt l’ensemble du corpus académique, entre autres textes, parce que les Muses se doivent de célébrer la paix, au cœur de laquelle elles ont plus le loisir de se développer. De ce point de vue, on pourrait dire que la production racinienne est particulièrement intéressante parce qu’elle donne, très tôt, un lexique des lieux essentiels de l’éloge de Louis XIV. C’est rappeler en même temps que le discours royal avait une longue tradition, largement médiatisée, à l’époque, par le Panégyrique de Trajan18. La modération, l’une des vertus héritées du basilikos logos de l’antiquité, est, d’ailleurs, la vertu primordiale dans bien des discours académiques. Si l’on a pu reprocher à Racine une certaine raideur, on doit lui reconnaître une extrême sensibilité à l’un des impératifs absolus du texte circonstanciel, la convenance, qui contrebalance l’impression d’excès et justifie la convention — on pourrait même parler d’une poésie de circonstance visionnaire, dans la mesure où bien des éléments retenus par Racine donneront lieu à de grands développements par la suite. Lorsque, dans « La Renommée aux muses », la Renommées appelle les neufs sœurs,

Puisqu’un nouvel Auguste aux rives de la Seine
Vous appelle en ce jour,
Muses, pour voir Louis, abandonnez sans peine
Le céleste séjour,

ce n’est jamais qu’une anticipation du transfert de l’Académie au Louvre, en 1672, qui a donné lieu à la frappe d’une médaille à l’effigie d’Apollon, le musagète — la médaille porte l’inscription « Apollo palatinvs » — et auquel les discours de l’époque accordent une très large place, non seulement parce que l’Académie y voit et y souligne sa propre élévation, mais parce qu’on en fait le symbole de la tranquillité du Royaume et de l’action pacificatrice et civilisatrice d’un roi qui triomphe du chaos et crée l’ordre.

Manière surprenante de faire la paix, paradoxe d’une paix au milieu des victoires, paix obtenues en dépit des ennemis et des négociateurs eux-mêmes : dans tous ces lieux, poèmes et discours se rencontrent. Cette fois, le texte racinien le plus caractéristique date d’une période où le texte royal est chargé de traditions19 :

Déjà grondaient les horribles tonnerres
Par qui sont brisés les remparts.
Déjà marchait devant les étendards
Bellone les cheveux épars,
Et se flattait d’éterniser les guerres
Que sa fureur soufflait de toutes parts.20
Divine Paix, apprends-nous par quels charmes
Un calme si profond succède à tant d’alarmes.

Un Héros, des mortels l’amour et le plaisir,
Un Roi victorieux vous a fait ce loisir.

Ses ennemis offensés de sa gloire,
Vaincus cent fois, et cent fois suppliants,
En leur fureur de nouveau s’oubliants,
Ont osé dans ses bras irriter la Victoire.
Qu’ont-ils gagné ces esprits orgueilleux,
Qui menaçaient d’armer la terre entière ?
Ils ont vu de nouveau resserrer leur frontière.
Ils ont vu ce roc sourcilleux21
De leur orgueil l’espérance dernière,
De nos champs fortunés devenir la barrière. (p. 975-976)

L’inutilité des efforts des ennemis, le paradoxe d’une paix alors que tout annonce le fracas, la thématique est celle qui convient. Lorsqu’on lit : « Le calme dont nous jouissons/ N’est plus sujet aux tempêtes », on est aussi renvoyé à l’affirmation constante que la France n’est jamais troublée, même en temps de guerre. Tallemant le dit, en 1689, à l’Académie :

Le croira-t-on dans toute l’Europe, Messieurs, qu’on ne s’occupe icy que de festes & de distributions de prix ? tous les Potentats armez contre nous sont dans des agitations continuelles ce ne sont que conseils, qu’assemblées, que marches de troupes de tous costez : & nous tranquilles, & sans inquietude, nous regardons à loisir le progrés des beaux Arts, nous disputons d’éloquence, & de Poësie, & ne connoissons la guerre que dans les Relations qu’on nous fait de l’embarras de nos ennemis, & des avantages continuels que nous remportons sur eux,22

c’est encore vrai lorsqu’il s’agit d’obtenir des contributions pour les campagnes royales, et qu’on affirme à la fois que l’on ne voit jamais que de loin les malheurs de la guerre et que, même si on en souffre quelque peu, c’est pour le bien et la tranquillité future des peuples :

Les François seuls ne sont point capables d’un sentiment si injuste & si condamnable [rendre leur monarque responsable des souffrances liées à des circonstances dont il n’est pas maître]. Leur amour pour leur Prince, non seulement les tient dans une obeissance & dans une soumission qui fait leur plaisir & leur joye, mais il enchaisne leurs cœurs d’un lien encore plus fort & plus etroit ; & quoy qu’ils ayent quelquefois apperceu de loin les maux que la guerre cause, ils l’ont toujours trouvée si juste, qu’ils n’en ont pris que plus de cœur & plus d’indignation contre les Ennemis de l’Etat, qu’ils ont regardez comme les seuls auteurs de ce qui pouvoit alterer le repos de leur vie.23

Le récit de la paix trouve d’ailleurs logiquement sa place dans la pratique oratoire académique de Racine, dans l’antithèse attendue avec la guerre. Dans la réponse à l’abbé Colbert, on peut lire :

Cependant, chaque année, chaque mois, chaque journée même, nous présente une foule de nouveaux miracles. Etonnés de tant de triomphes, nous pensions que la guerre avait porté sa gloire au plus haut point où elle pouvait monter. En effet, après tant de provinces si rapidement conquises, tant de batailles gagnées, les places emportées d’assaut, les villes sauvées du pillage24, et toutes ces grandes actions dont vous nous avait fait une si vive peinture, aurait-on pu s’imaginer que cette gloire dût encore croître ? La paix qu’il vient de donner à l’Europe nous présente quelque chose de plus grand encore que tout ce qu’il a fait dans la guerre.25

Mais c’est certainement dans la réponse à Thomas Corneille et à Bergeret, contemporaine de l’idylle citée plus haut, que l’on identifie le mieux la parenté entre tous les textes de circonstance, au-delà de la différence générique, et les impératifs de convenance et de fidélité à une version structurellement unique :

Qui l’eût dit, au commencement de l’année dernière, et dans cette même saison où nous sommes, lorsqu’on voyait de toutes parts tant de haines éclater, tant de ligues se former, et cet esprit de discorde et de défiance qui soufflait la guerre aux quatre coins de l’Europe ; qui l’eût dit, qu’avant la fin du printemps tout serait calme ? Quelle apparence de pouvoir dissiper si tôt tant de ligues ? Comment accorder tant d’intérêts si contraires ? […] Le roi, cependant, pour le bien de la chrétienté, avait résolu, dans son cabinet, qu’il n’y eût plus de guerre. […] [I]l s’applique même à régler le dedans de son royaume, à soulager ses peuples, à les faire jouir par avance des fruits de la paix ; et enfin, comme il l’avait prévu, il voit ses ennemis, après bien des conférences, bien des projets, bien des plaintes inutiles, contraints d’accepter ces mêmes conditions qu’il leur a offertes, sans avoir pu en rien retrancher, y rien ajouter, ou, pour mieux dire, sans avoir pu, avec tous leurs efforts, s’écarter d’un seul pas du cercle étroit qu’il lui avait plu de leur tracer.26

Les deux textes, l’idylle et le discours, sont saturés des lieux de l’éloge royal, et en particulier du texte royal sur la paix. « LOUIS parle, Et la paix est faite », s’était exclamé Charpentier, à propos de la paix de Nimègue27. Le verbe royal tout-puissant, véritable réplique du Verbe divin, est ici impliqué par le miracle de la paix — et le terme même de miracle, si galvaudé par sa prolifération dans l’éloge de Louis-le-Grand, implique lui-même ce rapport au divin, et au « performatif » divin.

Comme les orateurs de son temps, comme lui-même dans sa fonction d’orateur, Racine se trouve ainsi confronté à un problème purement rhétorique, un problème de stratégie discursive. Dès 1660, il doit louer un monarque d’une manière convenable — de la manière, donc, dont on loue un monarque — tout en faisant ressortir son caractère d’exception. Sa solution est déjà la solution que la plupart des orateurs de l’époque retiennent. Pour dire l’unique et l’absolument différent, on aura tout simplement recours à des comparaisons-oppositions, Louis se distinguant de tous les autres princes — une stratégie contestée dans l’antiquité, mais privilégiée sous Louis XIV. L’« Ode sur la convalescence du Roi » peint un monarque attaché aux vertus :

Vous savez [qu’] […]
Il donne toute sa tendresse
Aux vertus dignes des grands rois,
Et qu’il suit bien d’autres maximes
Que ces princes peu magnanimes,
Qui n’aspirent à rien de beau,
Qu’un honteux loisir empoisonne,
Et qu’on voit descendre au tombeau
Sans être pleurés de personne.28

Les sujets que Racine aborde sont donc, tout normalement, ceux qui sont ouverts aux gens de lettres, connus, reconnus ou inconnus. Surtout, la paix, comme la guérison du Roi, donnent lieu à des réjouissances officielles, c’est-à-dire organisées par les municipalités, avec l’accord ou plutôt sur l’ordre du Roi. Une épouse royale est souvent, dans les relations internationales comme dans les tragédies de l’Ancien Régime, le gage de cette paix si digne d’être célébrée. Mademoiselle doit ainsi épouser le Roi d’Espagne ; le sens de ce ma­riage est souligné par Nicolas Hébert, maire de Soissons et académicien de la même ville, entre autres appartenances institutionnelles — et faiseur de discours impénitent — : « En donnant à la France une Paix glorieuse, vous rendrés le calme à l’Europe agitée, & la meilleure partie de l’Univers tiendra de vous sa tranquillité & son bonheur »29.

En ponctuant ses poèmes de références à la paix, Racine s’inscrit tout naturellement dans l’ordre monarchique. Définissant sa propre place, il définit du même coup celle de l’objet de son éloge. La Nymphe de la Seine termine son adresse à Marie-Thérèse en lui rappelant ce qu’on attend surtout d’elle (et ce qui apparaît logiquement comme son rôle dans tous les compliments qu’elle reçoit, comme c’est celui de toute récente épousée de rang royal) :

Régnez donc, Princesse adorable,
Sans jamais quitter le séjour
De ce beau rivage, où l’amour
Vous doit être si favorable.
Si l’on en croit ce dieu, vous y devez cueillir
Des roses que sa main gardera de vieillir,
Et qui d’aucun hiver ne craindront l’insolence,
Tandis qu’un nouveau Mars, sorti de votre sein,
ira couronner sa vaillance
De la palme qui croît aux rives du Jourdain, (p. 967)

vision qui se retrouve dans l’« Ode sur la convalescence du Roi » :

Qu’auprès des beaux yeux de Thérèse
Son grand cœur respire à son aise,
Et que de leurs chastes amours
Naisse une famille féconde
A qui, comblé d’heur et de jours,
Il puisse partager le monde. (p. 970)

Ici encore, ce qui est remarquable, c’est la parfaite convenance du texte racinien avec la circonstance, et la parenté de l’ode avec le discours d’apparat. Lorsque la Dauphine passe par Soissons, après son mariage, N. Hébert lui adresse un compliment au nom du Bureau des Finances. Tout naturellement, le compliment se termine sur des vœux, qui, comme le poème de Racine, situent la Dauphine dans la perspective dynastique de la descendance du Roi :

Mais quels vœux pour une Princesse incomparable, en qui toutes les grandeurs, tous les talens, toutes les vertus se réünissent ? Que lui souhaiter si ce n’est qu’une heureuse fécondité releve tous ces avantages, & nous les rende encore plus precieux ? Que la France les regardant comme des biens qu’une glorieuse postérité lui conservera jusqu’à la fin des siecles, s’en rejouisse & vous en honore d’autant plus.30

Mariage, paix : la célébration des événements solennels donne lieu à des textes circonstanciels autonomes, poèmes ou discours, qu’on peut mettre en rapport ; ce sont aussi des thèmes qui peuvent s’intégrer dans d’autres pièces de circonstance. La convalescence du Roi entre dans ce paradigme ; c’est une occasion pour produire du texte rhétorique. On sait à quel point l’opération de la fistule qui eut lieu en novembre 1686 fut chantée avec les Te Deum de la victoire — et plus d’un orateur a proposé un parallèle entre la guérison du Roi et une victoire…31 De même la paix de Nimègue fut l’occasion de nombreuses célébrations. Dans la seule Académie française, deux panégyriques du Roi furent prononcés, l’un par Charpentier le 24 juillet 1679, l’autre par Tallemant le jeune le 25 août, jour de la Saint-Louis.

Identité des sujets, des lieux, des stratégies… Le texte de circonstance est, chez Racine, mais, plus largement, dans la France monarchique, un domaine où les différences génériques sont superficielles. Si certains éléments, comme le rôle social des personnages féminins, semblent aisément transposables du domaine rhétorique des poésies et des discours à celui, mimétique, des tragédies, d’autres, comme la grandeur du monarque, sont beaucoup plus distinctifs. Même si Titus, par exemple, semble, au premier abord, capable de préférer l’intérêt de l’État au sien propre, c’est au prix de la souffrance de tous les personnages, et il n’est pas sûr que le spectateur tire de son choix final le plaisir attendu de la tragédie – alors que la capacité, largement orchestrée par le texte royal, qu’a le Roi de sacrifier, à l’occasion, son intérêt au bien de l’Etat et des peuples (et, partant, de ses ennemis mêmes) est productrice de bonheur universel32. Inversement, le sens de la monarchie absolue est donné, dans Iphigénie, par un monarque élu comme roi des rois, mais qui, au contraire de Louis XIV, ne fait guère preuve de fermeté morale ni de constance dans ses décisions. Si le talent, ou le génie, de Racine, est un, il se manifeste dans des stratégies distinctes et distinctives. Son œu­vre de circonstance est l’expression d’un savoir-faire social, servi par un usage rhétorique du langage dont le succès permet à notre auteur, comme à tout homme de lettres qui réussit, et qui veut vivre des lettres, de s’inscrire socialement dans le réseau où s’élabore le texte royal, le qualifiant ainsi doublement pour sa désignation ultérieure comme histo­riographe du Roi — tout comme son habileté à créer des univers fictifs cohérents et reconnaissables avaient fait de lui un auteur dramatique à succès.

Notes

1. Racine, Théâtre. Poésie, Gallimard, « Bibl. de la Pléiade », 1950. A propos de « La Renommée aux Muses », par exemple, Picard écrit : « Cette poésie officielle, qui chante Louis XIV, “nouvel Auguste?, et Colbert, “illustre Mécène? n’a trouvé dans Racine, ni son Horace, ni son Virgile. Elle est encore plus froide que les précédentes » (p. 1171).
2. Je ne proposerai pas ici d’histoire de l’ode ou des genres circonstanciels, ni de réflexion proprement générique.
3. De ce point de vue, on devrait, pour être rigoureux, et à supposer même que l’on adopte l’idée d’un effort constant pour se rapprocher du pouvoir et des sources de la grandeur, parler des stratégies et non de la stratégie du caméléon… (Je fais naturellement référence au livre d’A. Viala, Racine : la stratégie du caméléon, par Seghers, 1990).
4. Voir, sur ce point, l’analyse de L. Marin, « Les Stratégies raciniennes », dans Le Portrait du roi, éd. de Minuit, 1981. J’y reviendrai.
5. T. 2, p. 1173, n. 1.
6. Molière, Œuvres complètes, Gallimard, « Bibl. de la Pléiade », 1971, t. II, p. 1091.
7. Le prologue de Psyché donne également une version de la représentation officielle de la paix. Le texte est d’autant plus intéressant que Psyché est, si l’on peut dire, une œuvre collective. « Représentée pour le Roi […] en janvier et durant tout le carnaval de l’année1670 et donnée au public […] le 24 juillet 1671 » (ibid., p. 820) : c’est la période où s’écrivent les mémoires de Louis xiv, le projet d’histoire de Pellisson. Voir, sur ce Projet, L. Marin, op. cit., et P. Zoberman, Les Panégyriques du Roi prononcés dans l’Académie française, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 1991), Introduction, en particulier le chapitre III. Flore, qui, par son nom même, a certainement intérêt à la paix, « chante ce récit pour inviter Vénus à descendre en terre » :
8. Sur l’opposition entre Appareil Idéologique et Appareil Répressif d’Etat, et leurs rapports, voir L. Althusser, « Idéologie et appareils idéologiques d’Etat », La Pensée, 151 (juin 1970). Même si la formulation althussérienne est quelque peu lourde et redondante, elle fournit une base de réflexion intéressante.
9. O. Ranum, Artisans of Glory, Chapel Hill, Univ. of North Carolina Press, 1980.
10. Le cas des « Grands Rhétoriqueurs » n’est pas unique. Les Chambres de Rhétorique des Pays-Bas sont également des lieux complexes de défense du vernaculaire et d’un mélange de poésie centrée sur des exigences de sur-élaboration formelle et de dramatisation de choix éthiques entre vice et vertu.
11. L. Marin attache beaucoup d’importance à cet aspect de la glorification de la langue, très sensible dans la péroraison du discours de réponse au discours de réception de l’abbé Colbert :
12. Sur le sens de cette expression, voir P. Zoberman, Les Cérémonies de la parole : l’éloquence d’apparat en France dans le dernier quart du XVIIe siècle, Champion, 1998.
13. F. Bluche, Louis XIV, p. 236 (je souligne le terme de propagande).
14. Les variantes de cette affirmation sont innombrables ; je renvoie le lecteur aussi bien à mes Panégyriques du Roi qu’à mes Cérémonies de la parole.
15. Registres de l’Académie française, Paris, Firmin Didot et Cie, 1895, t. I : 1672-1715, p. 397-398. Faut-il s’étonner que Racine ait poli et repoli ses textes de circonstance, même au détriment de la mélodie, ce que lui reproche Picard (cf. la note suivante) ?
16. G. Revaz étudie, dans La Représentation de la monarchie absolue dans le théâtre racinien (Kimé, 1998), les énoncés performatifs. On voit que, pour le texte de circons­tance, c’est moins la force « illocutoire » des énoncés que leur effet « perlocutoire » qui importe (j’emprunte, comme G. Revaz, ces termes à la réflexion linguistico-philosophique sur les actes de langage). Sur les actes de langage, voir, entre autres références, J. Searle, Les Actes de langage. Essai de philosophie du langage (Hermann, 1972), Expression and Meaning. Studies in the Theory of Speech Acts (Cambridge-New York, Cambridge University Press, 1979) et les discussions auxquelles les notions d’illocutoire et de perlocutoire ont donné lieu, par exemple D. Holdcroft, Words and Deeds : Problems in the Theory of Speech Acts (Oxford : Clarendon Press, 1978).
17. Dans L’Entrée triomphante de leurs majestez […] dans la ville de Paris, Paris, P. Le Petit, 1662, in-folio.
18. Sur ce point, voir, entre autres références, N. Ferrier-Caveriviére, L’Image de Louis XIV dans la littérature française de 1660 à 1715, PUF, 1981.
19. L’« Idylle sur la paix » célèbre la Trêve de Ratisbonne. Le texte royal se sclérose d’autant plus que la réalité menace de s’écarter de la représentation qui en est donnée (je choisis cette formulation, plutôt que l’inverse, apparemment plus logique, pour souligner la fixité apparente du texte royal, les thuriféraires puisant toujours aux mêmes versions du récit de la paix, par exemple. La propagande devient aussi de plus en plus prononcée à mesure que les faits risquent de démentir les récits censés les articuler ; le rapprochement avec l’éloquence d’apparat est d’autant plus justifié que ce texte s’inscrit dans une fête somptueuse (voir Picard, qui cite Louis Racine, op. cit., p. 1177-1178).
20. On pourra comparer ici avec le tableau de la « jalouse Envie » que Tallemant dresse dans son panégyrique de 1689, le dernier qui fut prononcé à l’Académie française. Je remarque que Tallemant, qui parle le jour de la distribution des prix, fait un rapprochement explicite avec la poésie, demandant à ses auditeurs de l’autoriser à en emprunter quelques traits :
21. Ce type de poésie partage avec le panégyrique une écriture allusive, caractéristi­que d’une complicité entre le locuteur et le public. Le « roc sourcilleux » renvoie probablement à Strasbourg.
22. Tallemant le jeune, Panégyrique du Roy prononcé en l’année 1689 (Les Panégyriques du Roi prononcés dans l’Académie française, op. cit., p. 243). C’est précisément dans ce texte qu’on trouve une représentation de la « jalouse Envie ».
23. Le Mercure galant, juin 1692, p. 11-12.
24. On a encore affaire ici à un lieu omniprésent dans le corpus de l’éloge louis-quatorzien.
25. Racine, Œuvres complètes, Le Seuil, coll. « L’Intégrale », 1962, p. 413.
26. Ibid., p. 415-416.
27. Les Panégyriques du Roi, op. cit., p. 160. Voir aussi Tallemant, donnant sa vision de la Révocation : « il parle, & les Temples de l’erreur tombent en peu de jours, les Ministres fuïent de tous costez, les Villes entieres courent aux pieds de nos Autels, & il se trouve à peine quelques esprits rebelles qu’une fausse réputation de constance retient encore, mais que la patience & la bonté du Roy forceront enfin de se reünir » (ibid., p. 211).
28. « Bibl. de la Pléiade », 1950, p. 969. Sur le lieu de l’altérité dans l’éloge royal, voir P. Zoberman, « Le Lieu de l’altérité dans l’éloquence d’apparat », dans R. Heyndels et B. Woshinsky, éds., L’Autre au XVIIe siècle, Actes de Miami (Seattle-Tübingen : Biblio 17, 1999, p. 223-235). Dans sa notice sur « Les Plaisirs de l’Ile Enchantée », G. Couton cite Le Ballet royal des arts qui développe le même souci de la vertu et des devoirs :
29. Hébert, Discours et harangues de Monsieur Hebert trésorier de France, de l’Académie de Soissons, Soissons, N. Hanisset, 1699, p. 69-70. Les échevins de Niort montrent bien, dans leur discours, à quel point le « gage » de la paix remplit la fonction d’objet :
30. N. Hébert, op. cit., p. 135-136.
31. La séance extraordinaire de l’Académie Française, le 27 janvier 1687, a d’ailleurs marqué le début d’une phase ouverte de la querelle des Anciens et des Modernes. Sur cette journée, et les discours et pièces qui y furent lus, voir mes Panégyriques du Roi, op. cit.
32. Sur ce point, voir P. Zoberman, « Ethique, politique et métaphysique : Représentation de l’homme, représentation du Roi » (G. Declercq et M. Rosellini, éd., Jean Racine 1699-1999. Actes du colloque Tricentenaire de Racine, PUF, 2003).

Pour citer cet article :

ZOBERMAN Pierre (2009). "écriture et vie sociale : Racine et le texte de circonstance".  Revue La Licorne , Numéro 50 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document4365.php

(consulté le 23/11/2017).

Les auteurs

  • Pierre ZOBERMAN

    Professeur de Littérature à l’université Paris 13. Il travaille sur la littérature du dix-septième siècle, la théorie et d’histoire de la rhétorique et l’histoire sociale de l’Ancien Régime, ainsi que sur la théorie de la littérature et les rapports entre littérature et idéologie. Il est l’auteur de deux livres, Les Panégyriques du Roi prononcés dans l’Académie française (Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 1991), édition critique et commentée qui retrace l’histoire d’un sous-genre et analyse une composante de l’idéologie monarchique (prix de littérature générale de l’Académie française en 1992) et Les Cérémonies de la parole (Paris : Librairie Champion, 1998), lauréat 1999 du prix Thiers décerné par l’Académie française, une étude approfondie de l’éloquence d’apparat en France à la fin du 17e siècle qui propose une définition du concept même de l’apparat. Il a récemment co-dirigé, avec Xavier Garnier, dans le cadre du Centre d’Étude des Nouveaux Espaces Littéraires (CENEL, Paris 13), le volume Qu’est-ce qu’un espace littéraire ? (PUV, 2006) et, avec Anne Tomiche, un numéro de Poétiques comparatistes, revue de la SFLGC, intitulé Littérature et identités sexuelles (2007). Il a également dirigé les deux volumes de QUEER : Écritures de la différence ? (à paraître, L’Harmattan, 2008). Il co-dirige la revue Itinéraires. Littérature, textes, cultures. Il travaille actuellement à un ouvrage sur Monsieur, frère de Louis XIV et la définition d’identités homosexuelles et queer au début de l’époque moderne, ouvrage qui s’inscrit dans le développement international d’une jeune discipline, la rhétorique queer.

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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