AVANT-PROPOS

Publié en ligne le 6 février 2009

Par Bénédicte LOUVAT-MOLOZAY et Dominique MONCOND'HUY

Racine poète ? Volontiers, nous aurions assorti le titre de ce volume d’un point d’interrogation. La question aurait certes pu sembler incongrue, tant pour la plupart Racine, l’auteur d’Andromaque, de Bérénice, de Phèdre, est un poète (et pas seulement pour avoir composé des poèmes dramatiques) – tant aussi, de Corneille ou de Racine, l’on croit savoir, sans hésitation aucune, où est le poète… Cependant, en même temps, d’aucuns l’ignorent peut-être, d’autres n’ont peut-être lu ces vers que d’un œil négligent, Racine fut également poète au sens restreint, moderne, du terme. Mais le fut-il vrairnent ? C’est-à-dire écrivit-il des poèmes (non dramatiques) parce qu’il était poète ? « Racine poète » : l’assertion, dans son caractère positif, s’avère tout aussi ambiguë, voire provocatrice, que l’interrogation.

Théophile, Tristan L’Hermite, Scudéry, en d’autres temps pourtant encore proches, étaient tenus et se tenaient eux-mêmes pour poètes et pour dramaturges – ils étaient poètes, que leur art s’exerçât dans le cadre de genres poétiques ou de textes dramatiques. Pour les contemporains de Racine, plus encore peut-être pour les critiques modernes, l’attribution de cette double qualification semble inadéquate : Racine n’a pas publié de recueil poétique, les éditions qu’il a lui-même contrôlées et l’absence de réédition de certaines pièces de circonstance manifestent assez qu’il ne cherchait pas à imposer cette double image ; on conclurait plutôt qu’il travaillait à occulter la plupart de ses textes poétiques, comme s’ils étaient voués par nature à l’éphémère, comme s’ils avaient dû servir, puis disparaître. On pourrait ici faire la part du recul de la polygraphie au cours du siècle, peut-être vaudrait-il mieux dire : la part de son évolution, dramaturge et historiographe qualifiant bien à certains égards Racine comme polygraphe. On pourrait dire encore qu’il n’en fut guère autrement de Corneille : qui penserait à le présenter comme poète alors même que ses œuvres complètes recèlent aussi, on le sait, un nombre significatif de pièces non dramatiques (poèmes galants, poèmes de circonstance, traductions pieuses) ?

Racine poète ? Une fois encore, on pourrait conclure à l’incongruité de la question. Et pourtant, lorsque Louis Racine affirme que « ceux qui lurent alors ces odes [« Le Paysage ou Promenade de Port-Royal-des-Champs »] ne durent pas soupçonner que l’auteur deviendrait dans peu l’auteur d’Andromaque », il touche du doigt l’interrogation essentielle, qui a suscité ce volume : comment peut-on être le futur auteur de Bérénice ou de Phèdre et donner ce « Paysage » qui, sans être tout à fait sans qualité, ne dénote pas une forte personnalité poétique, ou des odes de circonstance bien impersonnelles ? Réponse absurde : Racine n’en est pas l’auteur, ou encore : il n’est pas l’auteur des tragédies connues sous son nom (mais où est le nègre ?) !! Réponse plus posée : Racine écrivait ces pièces parce qu’il fallait les écrire, non parce qu’il était poète – mais une dangereuse transposition se profile déjà : pourquoi écrivit-il des tragédies ? Parce qu’il était dramaturge ou parce qu’il fallait les écrire pour… ? Et revoilà la question lancinante de la carrière… à laquelle pourtant tout ne saurait se réduire. Car sans doute faut-il encore faire la part de ce qui pouvait s’imposer à Racine comme une nécessité intime, qui n’engageait plus exactement en lui le poète au sens où il aurait pu s’agir de se faire valoir, de s’acquérir une renommée voire un rang. Ainsi des Hymnes, publication où le nom de Racine reste dans l’ombre, poésie anonyme et à bien des égards impersonnelle au premier abord ; en l’occurrence, on n’est plus dans une possible stratégie, et peut-être ne s’agissait-il pour l’auteur que de mettre un « savoir-faire » au service de sa foi. Cas extrême, assurément – qui confirme qu’on ne saurait légitimement parler des poésies de Racine comme d’un ensemble relativement cohérent :  à tout le moins s’avérerait-il nécessaire de distinguer poésies de jeunesse, poésies de circonstance et poésies religieuses, non sans s’interroger sur les liens qu’elles peuvent respectivement entretenir avec l’œuvre du dramaturge.

Est-ce donc, finalement, dans le théâtre qu’il faut chercher le poète Racine ? Vieux débat, là encore, qu’il conviendrait sans nul doute de réenvisager à la lumière d’une lecture sérieuse de cette littérature galante (romans et tragédies au premier chef) que Racine ne pouvait pas ne pas prendre en compte, qu’il ne pouvait pas négliger, qu’il n’a pas négligée. Peut-être le tableau d’Eustache Le Sueur intitulé Melpomène, Érato et Polymnie, que nous avons choisi pour couverture du présent volume, aidera-t-il à préciser les choses. Sorti de son contexte, il ne s’éclaire que par référence, et par contraste, aux représentations traditionnelles des Muses. Rappelons cependant qu’il faisait partie d’un ensemble de cinq œuvres représentant les neuf Muses, ensemble réalisé dans l’alcôve de la chambre de Mme Lambert dans l’hôtel du même nom, à Paris, vers 1652-1653. Cet ensemble est d’abord marqué par un souci allégorique – « La concorde des muses est une allégorie du bon mariage », rappelle Alain Mérot –, qui passe par la disposition des œuvres dans la pièce et la lecture ainsi organisée : « Le lien entre les différents tableaux […] est constitué par le jeu des regards, dirigés vers Uranie, muse de l’harmonie céleste, dont le doigt levé semble diriger le concert ». Surtout, dans un tel contexte, il faut renoncer à rencontrer « trop d’exactitude dans la caractérisation des muses, dont les attributs traditionnels sont simplifiés et quelquefois échangés, au point qu’il est souvent difficile de les identifier »1. Une version mondaine et « moderne » des Muses (que signale d’ailleurs la basse de viole), en somme, où peut se lire un idéal d’honnêteté et de civilité, où s’impose aussi l’idéal d’une harmonie dont la musique est la figuration essentielle – au point que Melpomène n’est plus identifiable2, que Polymnie n’est guère plus nettement distinguée par ses attributs traditionnels. Est-ce à dire que, dans une telle perspective mondaine, la musique gouverne tout, au-delà même du contexte galant ? Sans vouloir par trop simplifier ou caricaturer, nous verrons là un signe de ce que la tragédie, celle d’après la tragédie galante, doit à la musique, du moins dans la perception qu’on pouvait en avoir. Manière aussi pour nous de dire combien, par delà tout recours à la notion trop floue de « musicalité » appliquée au vers racinien, s’avèrent nécessaires une réflexion et des analyses touchant le travail du vers, mais aussi l’articulation entre théâtre, poésie et musique pour Racine – notam-ment, à l’évidence, pour les chœurs des œuvres ultimes.

Le parcours que ce volume propose tente d’éclairer certaines des questions évoquées sommairement ci-dessus. Ponctué d’entretiens avec le dernier éditeur en date du théâtre et des poésies de Racine, avec des metteurs en scène, il offre deux grandes sections qui séparent pour mieux rapprocher, confronter, ne serait-ce qu’autour de la question capitale de la déclamation. Sans présupposé théorique autre que le refus de tout « impressionnisme », le volume allie des compétences délibérément diverses, mais non contradictoires à nos yeux – ce qui est une manière d’apporter confimation et crédit à la conviction qui était nôtre au moment où nous conçûmes le projet dont on trouve ici l’aboutissement. Que ce volume explicite autant de questions qu’il procure de réponses averées n’étonnera pas. C’est même selon nous la marque de sa possible réussite, en ce qu’il fut suscité par l’ambition d’inciter à faire entendre Racine dans sa diversité, une diversité souvent tenue pour négligeable ou à peu près, et qu’on trouvera ici exhaussée sous les feux de divers éclairages.

Notes

1. A. Mérot, Retraites mondaines, Le Promeneur / Quai Voltaire, 1990, p. 147-148.
2. Rappelons que selon C. Ripa, elle « tient de la main gauche des Couronnes et des Sceptres joints ensemble, et de la droite un poignard tout nu » et si le même Ripa précise que « selon Virgile, [ellel inventa la Tragédie, et selon Horace, l’usage des chansons et de la Musique » (C. Ripa, Iconologie, Seconde Partie, trad. J. Baudoin, citée dans l’édition de 1643 dont la réédition a été procurée en 1989 aux Amateurs de Livres, p. 74-75), cette dernière référence n’empêche pas qu’on soit frappé par la disparition des emblèmes du tragique dans le tableau de Le Sueur.

Pour citer cet article :

LOUVAT-MOLOZAY Bénédicte et MONCOND'HUY Dominique (2009). "AVANT-PROPOS".  Revue La Licorne , Numéro 50 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document4291.php

(consulté le 23/11/2017).

Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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