« Le carré de l'hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés »

Publié en ligne le 30 août 2005

Par John Lvoff

Ainsi commence La Salle de bain. Un théorème de géométrie dont le principe est de découvrir la longueur d'un côté d'un triangle rectangle lorsque l'on connaît la longueur des deux autres côtés. Le plus souvent il s'agit de trouver la longueur de l'hypoténuse. Quand on dessine un triangle rectangle, on commence par les côtés à angle droit, on décide de la longueur de chaque côté, l'hypoténuse s'imposant alors d'elle-même. Peut-être est-ce pour cette raison que Pythagore formula ainsi son théorème ? Il aurait aussi bien pu dire : « La somme des carrés des deux côtés est égale au carré de l'hypoténuse. » Quand je pense à un triangle rectangle, je pense aux deux côtés à angle droit : un côté vertical, un côté horizontal, et à l'hypoténuse, une ligne oblique qui rejoint ces deux côtés. Ce côté oblique trouble l'ordre qu'on rencontre dans les mesures horizontale et verticale. Une feuille de papier quadrillée a des lignes verticales et des lignes horizontales. On peut mesurer ainsi deux côtés du triangle : tant de cases pour le côté vertical, tant de cases pour le côté horizontal ; mais combien de cases pour l'hypoténuse ?

Maintenant, La Salle de bain : nous avons un côté Paris, l'Hypoténuse, un autre côté Paris. Selon le théorème, il s'agit de mesu­rer l'hypoténuse. Que se passe-t-il dans l'hypoténuse ? Le personnage part brusquement à Venise, sans prévenir personne. Edmondsson le rejoint ; un jour le personnage envoie de toutes ses forces une fléchette dans le front d'Edmondsson. Troublant, « oblique ». Ce personnage passe son temps dans la salle de bain. C'est aussi troublant. Il s'agit de connaître l'hypoténuse, de trouver l'ordre dans ce triangle. « 50. Le lendemain, je sortais de la salle de bain. »

Si l'hypoténuse d'un triangle est dessinée sur une ligne horizontale d'un papier quadrillé, les deux autres côtés se trouvent en position oblique. Peut-être l'hypoténuse est-elle oblique parce que les deux autres côtés sont à angle droit ? Il s'agit de montrer que ces côtés à angle droit, dans « l'ordre », peuvent être obliques, dans le désordre.

Pourquoi faire une adaptation cinématographique ? La Salle de bain est une série d'images, vues neutres, comme une étude géométrique. André Bazin disait que la force du cinéma provenait du fait que ce qui apparaissait sur l'écran semblait être l'enregistrement mécanique d'une réalité. La caméra est neutre, elle ne juge pas, elle montre. Montrer que les deux côtés peuvent être obliques, comme l'hypoténuse, que l'ordre peut être désordre.

Considérons maintenant La Salle de bain en termes de temps. Utilisons un côté comme le passé, un autre côté comme le futur, l'hypoténuse comme le présent. Nous sommes sur l'hypoténuse. Nous découvrons cette hypoténuse en découvrant ses côtés. Qu'est-ce qui fait que le personnage rentre dans la salle de bain ? Le roman est une série de triangles avec leurs hypoténuses. Par exemple, l'invitation de l'ambassade d'Autriche. Un côté, le passé : la cause de l'invitation, la recherche, le tennis. Un côté, le futur : la soirée qu'imagine le person­nage. L'hypoténuse, le présent : l'invitation, source de trouble chez le personnage. Si chaque côté est filmé comme un enregistrement méca­nique, sans distinction temporelle, chaque côté est présent et de fait oblique comme l'hypoténuse. Ainsi, la structure chronologique du film doit être la même que celle du roman. Le cinéma me paraît précisément propice à cette « neutralité » dans le temps.

En conclusion, il s'agit de faire un film en adhérant scrupuleusement au livre. Une mise en scène qui tient sa force de l'idée que c'est un enregistrement mécanique des faits du passé, du présent, et du futur, tous présents lors de l'apparition à l'écran.

Faire La Salle de bain est sortir de la « media-crité » de nos jours, des films de revolvers et jambes en l'air. Ce qui ne veut pas dire qu'il s'adresse à un public restreint. Les deux côtés, comme l'hypoténuse, sont souvent terriblement drôles, peut-être parce qu'ils sont justes dans leurs regards sur la vie.

En ce qui concerne le style du film j'imagine un cadrage similaire à celui des films d'Ozu. Un minimum de mouvements, des compositions sobres. Pour la lumière, recréer l'esprit des natures mortes de Irving Penn.

Pour citer cet article :

Lvoff John (2005). "« Le carré de l'hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés »".  Revue La Licorne , Numéro 26 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document388.php

(consulté le 21/09/2017).

Les auteurs

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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