Fragment inédit de la branche quatre

Chapitre 11 : LamourLapoésieLamour. Première partie - portrait photographique : la Jeune Fille à l’Oursin.

Publié en ligne le 27 mars 2006

NDLR : Note préliminaire : le texte suivant fait partie de la quatrième « branche », intitulée Poésie : (inédite) d’un ensemble en prose dont ont déjà été publiés trois volumes : «  Le grand Incendie de Londres  » en 1989, La Boucle en 1993, et Mathématique  : en janvier 1997.

L’été de 1950 se tint à Nice un Festival International de la Jeunesse. Placé sous la protection peinte de Picasso, de sa colombe de la paix reproduite dans l’étoffe de tous les foulards des jeunes participants, c’était un centre d’attraction peu résistible. Je m’inscrivis.

On était nombreux. On était sages ; pas le moins du monde bruyants, dissipés. On était nombreux ; on ne nous logeait pas tous à Nice. On était sous la tente, un peu partout dans les environs, là où les municipalités voulaient bien, même assez loin. Le plus souvent sous des tentes. On partait tôt le matin, en « car », pour les rencontres, les danses, les meetings. Je dis ces mots au hasard. Je n’ai strictement aucun souvenir d’aucune de ces activités. On rentrait le soir avant minuit. Le plus souvent beaucoup plus tôt.

Il y avait des J.C. (Jeunesses communistes) décidés, des « progressistes » tièdes, des jeunes gens venus seulement danser, flirter, « fréquenter » (c’est ainsi qu’on parlait à Carcassonne). On entendait plusieurs langues : anglais, italien les plus répandues. Je parlais anglais avec des Anglais, avec des Américains (bien imprudents ils étaient de passer ainsi outre aux avertissements hostiles du Département d’État), des Indiens de l’Inde. Des soviétiques ? peut-être, certainement quelques-uns, bien triés, étaient là ; je n’en ai jamais rencontré.

C’était l’été. J’avais dix-sept ans. Pas de parents dans le voisinage, pas de connaissances. Tout changeait. Tout finissait. Tout commençait. J’avais fini le lycée, j’avais quitté Saint-Germain-en-Laye. J’étais inscrit pour la rentrée d’octobre dans une classe de Première Supérieure (hypokhâgne), à Paris, au Lycée Louis-le-grand. J’étais membre du Groupe des Jeunes Poètes ; du Parti Communiste. Nous habitions à Paris. Pas beaucoup d’argent, mais quasiment tout était payé (pas cher) d’avance. Et c’était l’été, le sable, la mer, la Méditerranée.

On campait. Je campais dans le sable. Les tentes étaient jetées sur la plage, quelque part parmi la presqu’île de Gien ; pas loin d’Hyères. C’était avant l’explosion immobilière, avant les « marinas », le béton « pieds dans l’eau », avant l’arrivée irrésistible du HLM de Gibraltar, celui qui fait peu à peu le tour de la Méditerranée (il a presque fini ; seuls les troubles d’Algérie, ou d’ailleurs, le ralentissent). Une vraie plage. Pins, grands pins parasols, sable, eau tiède, eau pâle. Touffes d’étoiles provençales, les nuits.

Il y avait des tentes de garçons, des tentes de filles. Sages. Proches. Séparées. On se parlait le soir, sérieusement, de garçons à filles, on ne peut plus chastement. J’étais le plus jeune. Je parlais peu. J’écoutais. Je nageais bien.

On s’était mis à se parler, à partir ensemble à Nice, à rentrer ensemble, à marcher ensemble dans les rues du vieux Nice, dans la rue Droite si tordue, sur la Promenade des Anglais, reconnaissables à nos foulards du festival, regardés d’un œil torve et politiquement hostile par les retraités fortunés, par les Anglais revenus depuis la chute d’Hitler ; s’était créée une petite bande fortuite, d’une grosse demi-douzaine d’unités, deux-trois garçons, trois-quatre filles. On riait. On discutait. On parlait de la paix. On parlait d’amour. On racontait.

Claude (garçon) était étudiant en géographie ; Claude (fille), je ne sais plus. (Il me semble bien qu’il y avait bien parmi nous une Claude (fille) parce que dans une lettre, plus tard, on m’écrivit qu’on avait revu « Claude (garçon) » ; de là je conclus comme je vous dis). Fabienne était coiffeuse (si mes souvenirs ne se trompent pas dans leurs attributions). Il y avait Louise (?), institutrice dans l’est, et aussi ?, ouvrière (?) de la banlieue sud-est.

Il y avait une employée dans l’administration de la sécurité sociale à Bois-Colombes (ça, je sais).

Toutes ces demoiselles étaient rieuses, espiègles, moqueuses, gentilles ; pas mariées ; un peu fiancées peut-être ; infiniment sympathiques ; pas trop « politiques » ; quoique grosso modo d’accord avec le but annoncé du rassemblement : pour la paix, contre la Bombe, pour l’amitié entre les peuples. Elles, ils avaient deux, trois, quatre ans de plus que moi ; sauf une, presque ma contemporaine. C’était la plus jolie (je trouvais) ; petite, plutôt silencieuse, plutôt timide. On parlait tard le soir. C’était l’été. Sable, étoiles, la mer.

A Carcassonne, la mer ne passe pas devant les yeux. À Toulon, oui ; mais il faut aller la chercher. On prend le bateau pour Les Sablettes. On monte sur les pentes du Mont-Faron pour la regarder, en bas. Jamais, depuis des vacances « d’avant guerre », à Hyères précisément (mais j’avais cinq ans à peine), je n’avais eu la mer à portée de la main, si j’ose dire.

A Nice même, pas de plage ; je ne me souviens pas de plage. Mais d’un entassement dans l’eau de blocs de béton. On s’y trempait aussi. On emmenait les maillots, encore mouillés de la veille, dans le « car », sous les jupes, sous les pantalons.

On oubliait le programme : de rencontres, de ceci, de cela (je ne sais même pas dire quoi ; j’ai oublié). On allait dans l’eau. On s’éclaboussait. On riait.

« jeunesse ô jeunesse ô jeunesse nébuleuse ».

Il y a eu une photographie de prise, parmi d’autres, à Nice même, que j’ai gardée longtemps. La photographie présente l’eau, ensoleillée entre quelques blocs et dalles grumeleuses de béton. Il y a une personne au centre de l’image ; debout, faisant face à la caméra, la regardant ; l’air sérieux, tranquille. Une jeune fille. Elle est en maillot de bain ; un « bikini » en bas (ce n’est pas une photographie en couleurs ; pourtant je sais savoir que le maillot est rose sombre), en haut un soutien-gorge de maillot ; ordinaires l’un et l’autre, sages ; sans audace ni incorrection (sauf que le bikini est une invention récente). Une touffe presque noire invisible gonfle le bas du devant du maillot. Je le sais ; j’ai beaucoup regardé cette photo ; des centaines, des milliers de fois.

La particularité principale de la photographie de cette jeune fille (par ailleurs totalement banale en tant que photographie) est la suivante : entre les seins du modèle est posé un oursin. L’oursin est noir ; les seins sont petits, ronds, et le soutiennent juste. Quelques gouttes d’eau de mer, restituées par l’oursin, ont coulé sur la peau. Ces gouttes brillent sur le ventre. (Je n’ai pas goûté le goût des gouttes d’eau de mer froide sur la peau chaude ; j’aurais voulu ; mais ce n’était pas le lieu ; ni le moment ; et je n’ai jamais eu d’autre chance (« en escripvant ceste parole », j’en ai une douleur soudaine, vive et aiguë ; bête)).

C’est moi qui ai mis l’oursin dans cette position. J’ai détaché un oursin mécontent de sa prise de roche, malgré ses protestations (à la manière oursine : de la gesticulation de piquants), je l’ai posé entre les seins de la jeune fille ; et quelqu’un (qui n’est pas moi), a pris la photo.

Cette photo (un tirage de cette photo) est venue en ma possession. C’est le modèle de la photographie, la jeune fille à l’oursin, qui me l’a donnée, plus tard, en septembre, après la fin du festival, à Paris.

Le cadeau de cette image était la reconnaissance d’un droit. J’avais acquis le droit de porter cette image avec moi, dans mon portefeuille. C’était un droit d’amoureux.

Quand on détache l’oursin de son support (plus facilement qu’une arapède, qui colle en ventouse et qu’on ne peut capturer que par un violent coup de pied (ou un couteau)) il est évidemment furieux, et remue ses piquants en tous sens, mais lentement, sans grande efficacité. Retourné, on voit l’orifice qui offrirait au couteau son intérieur orange, tendre et gorgé de liquide, à saveur de mer (ce qu’on mange).

Lourdement symbolique peut apparaître mon geste, il semble, quand j’écris cela. Mais je n’y pensai pas, je crois.

En espagnol, oursin se dit hériço de mar, hérisson de mer ; par analogie de piquants, je suppose. Le hérisson est un de mes animaux préférés. Il a une toute petite langue rose, de roses cuisses. Son ventre rose est duveteux et doux, sous la touffe, pelote, de piquants. Quand on est ami avec un hérisson, quand il vous laisse le poser sur vos genoux, il ne dresse pas ses piquants, il ne se roule pas en boule.

D’oursin à hérisson, je peux poursuivre le chemin analogique et métaphorique, vers le rose et le noir, vers « le charme inattendu d’un bijou rose et noir », ou encore vers « le palais de cette étrange bouche/ pâle et rose comme un coquillage marin » (je ne dis pas que je n’y ai pas pensé, j’y ai fermement pensé à l’époque (après tout j’étais lecteur de Baudelaire, j’étais lecteur de Mallarmé) ; mais seulement un peu plus tard).

Dans le même ordre de comparaisons, si on est un fréquentateur de la Méditerranée, on connaît aussi une délicieuse limace maritime des basses eaux à sable, qui a une robe irisée, et qui se nomme une « doris », il me semble.

Ses alternances de fermeté semi-érectile et de relâchement mouillé ouvrent des champs insoupçonnés à l’imagination spécialisée d’un amoureux fervent. Mais restons convenables, comme dirait mon ami Pierre Lussson.

La jeune fille de la photo s’appelait Michèle. Son père était chinois de Chine, sa mère espagnole ; elle-même française de naissance (droit du sol : de quoi faire frémir d’horreur un lepéniste). L’Espagne ! la Chine ! la guerre perdue par la République ! Guernica ! la Longue Marche ! la guerre gagnée hier (en 1949) par la Révolution ! mon amoureuse chinoise ! mon amoureuse espagnole ! comment aurais-je pu ne pas l’aimer ?

Michèle était de taille plutôt petite (au jugement de mes un mètre quatre vingt cinq) ; ses cheveux s’approchaient du noir, ses yeux étaient bruns, à peine allongés (mais mon but n’est pas une description à la Brunet Latin ; je m’arrête dans la descente (traditionnelle dans le portrait en mots médiéval) du regard qui décrit, de haut en bas).

J’ai déjà dit que ses seins étaient petits ; ils tenaient chacun dans une main ; rondement ; il m’est arrivé de prendre son sein droit dans ma main gauche, et son sein gauche dans ma main droite, puis de faire l’échange des seins et des mains ; à Nice ses orteils avaient du rouge à lèvres ; pas sa bouche, ni là ni ailleurs ; ces détails vous suffiront (il faudra bien).

Monsieur Tchen, père de mon amoureuse (elle le devint dès notre retour à Paris) était un ouvrier ; de ces ouvriers chinois qui firent leur apprentissage révolutionnaire dans l’industrie automobile française entre les deux guerres, découvrant les droits de l’homme et les droits nettement plus limités, des travailleurs ; il avait bien connu Peng Chen, qui tout d’un coup, après la victoire des communistes de Mao sur le maréchal Tchang et son Kuomintang était devenu maire de Pékin (la Révo Cul de la Chine Pop ne s’est pas montrée clémente avec lui). Mr Tchen envisageait, je crois, de rentrer au pays (je ne sais s’il l’a fait).

C’était un père fort sévère d’une fille orpheline de mère et très respectueuse des commandements d’un père rude et respectable. Je n’ai jamais été chez lui. Mes amours avec sa fille furent plutôt secrètes (et le restèrent jusqu’au bout).

Michelle travaillait toute la semaine, neuf heures-cinq heures, sans variations. Je lui téléphonais à son travail. Je demandais qu’on me passe son « poste ». Je l’entendais enfin. Elle me téléphonait chez mes parents. Cela manquait sévèrement de « privacy ». Nous n’avions que les rues pour territoires, les bancs publics. Les bancs publics sont là pour s’embrasser. Il y a aussi le samedi, banc public de la semaine.

Le samedi, j’emmenais Michelle au C.N.E. . Elle y rencontra mes amis de poésie. Nous étions ensemble. J’étais fier. J’étais deux.

Tous mes amis d’alors étaient deux. Roland avec Nicole. Alain (Guérin) avec Suzanne. Charles (Dobzynski) avec Hélène (perdue). Jacques (Dubois) avec Paule. René (Depestre) avec Édith. François avec Maryse. Nous étions les deux plus petits de ces couples pas très vieux. Michèle et moi, on attendrissait. Comme Michelle était jolie. L’Espagne ! la Chine !

Etre deux était une condition nécessaire et suffisante de la poésie. Être deux était une condition nécessaire de la révolution. L’amour la poésie était un titre d’Éluard (Éluard surréaliste) ; qu’on peut comprendre comme un génitif de la vieille langue : l’amour de la poésie.

Alors il vaudrait mieux dire : l’amour la poésie l’amour. L’amour de la poésie de l’amour.

soudain je fus amoureux : l’amour la poésie lamour lamour lapoésie lamour lamourlapoésielamour la poésie l’amour

Éluard encore, mais bien plus tard, avait écrit, en alexandrins, en un quatrain d’alexandrins moraux : « Nous n’irons pas au but un par un mais par deux/ Nous connaissant par deux nous nous connaîtrons tous/ Nous nous aimerons tous et nos enfants riront/ De la légende noire où pleure un solitaire// »

Hum.

J’embrassais Michelle successivement et répétitivement dans les salons du CNE, en montant ou en descendant ses escaliers, sur tous les bancs des jardins près de l’avenue Gabriel, sous les arbres au bas des Champs-Élysées, sur la place de la Concorde, sur les plateformes des autobus qui étaient des autobus adéquats aux amoureux, avec plateformes à l’arrière, par lesquelles on montait dans l’autobus ; il y avait un conducteur et un receveur ; et les tickets en carnet étaient faits de toutes petites languettes de papier détachables ; et le receveur tirait sur son cordon ; et l’autobus repartait, et nous nous serrions dans un coin de la plateforme pour nous embrasser ; enfin j’avais une amoureuse à embrasser ; et nous n’arrêtions pas de nous embrasser. Je rêvais plus ; et plus encore que tout ce que me donnait Michelle, d’une nuit, d’une pleine nuit avec elle. Mais où ? Tout nous fut toujours sinon inconfortable, du moins spatialement et temporellement confiné ; et nous n’avons jamais dormi une nuit ensemble dans un lit. Je rêvais de nous laisser enfermer un samedi dans les salons de marbre du CNE, de coucher sur les grands canapés, entre les velours ; mais Michelle avait peur.

Je rêvais, j’envisageais, je projetais de partir avec Michelle en Chine rejoindre la Révolution en marche. Cela lui faisait encore plus peur que mes mains sous sa jupe dans l’autobus, sur les bancs (là, elle n’avait pas si peur que ça (vraiment ? es-tu si sûr de ton souvenir, Jacques Roubaud ?). Mais nous n’avions pas vingt ans. Je n’avais pas le moindre sou. « Tu ne vas pas abandonner tes études ! ». (« Et c’est pour ça qu’on s’a quitté, moiz-et-elle » chantait Maurice Chevalier. C’est pour ça, finalement. Je ne voulais pas attendre. Michelle ne voulait pas ne pas attendre. Elle avait peur. Elle avait raison ; moi aussi peut-être).

Le rêve d’internationalisme, des ailleurs révolutionnaires m’enivrait. Le rêve de l’amour fou me rendait fou. « Jacques ! tu es fou », disait-elle. Personne ne m’avait encore appelé « Jacques ! », sans diminutif ; j’en brûlais.

Alors dans les fins d’après-midi de semaine, dans les fins de soirs des samedis, je la raccompagnais jusqu’à Saint-Lazare. « Le train de Bois-Colombes emporte mon amour », écrivais-je (un alexandrin à césure épique : « Bois-Colomb » !). Dans la salle des Pas-perdus elle laissait partir un train ; ou deux ; jamais le dernier, malgré mes objurgations ; malgré mes supplications ; mes bouderies. Dans la salle des Pas Perdus de la gare Saint-Lazare (qu’elle soit maudite !) j’embrassais Michelle, qui m’embrassait.

J’ai, vous voyez, un très ancien contentieux avec la salle des pas-perdus de la gare Saint-Lazare. J’y repense parfois aujourd’hui, quand j’y passe, acheter le Times du jour.

Pour citer cet article :

 (2006). "Fragment inédit de la branche quatre - Chapitre 11 : LamourLapoésieLamour. Première partie - portrait photographique : la Jeune Fille à l’Oursin.".  Revue La Licorne , Numéro 40 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document3367.php

(consulté le 23/11/2017).

Les auteurs cités

 
Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
Faculté des Lettres et des Langues - Maison des Sciences de l'Homme et de La Société
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