Mandrin au cube1

Publié en ligne le 27 mars 2006

Par Pierre LARTIGUE

Voici le sixième ou le septième livre de Jacques Roubaud. […] Ce peut être l’occasion de relire « e » (paru en 1967 chez Gallimard) ou « Trente et un au cube » chez Gallimard également). Le nouveau recueil s’intitule « Autobiographie, chapitre dix ». S’il s’agissait d’un récit de la vie de l’auteur, nous ne connaîtrions donc pas sa petite enfance, mais le livre est livre de vers. Pourquoi Autobiographie ?

On sait que les biographies des poètes français ont été rédigées avec beaucoup de soin par Guillaume Colletet (1598-1659), mais certaines qui étaient restées manuscrites furent réduites en cendres lors de l’incendie des Tuileries, aux derniers jours de la Commune. Perte irréparable. La biographie de Jacques Roubaud était du nombre. Il lui fallut donc se mettre lui-même au travail.

Et cette vie paraît sous forme de poèmes. L’assemblage de ce recueil a quelque chose de peu ordinaire : il n’est fait que d’emprunts. Certes, la pratique est ancienne. Souvenons-sous d’Arnaut Daniel. À la cour de Richard Cœur-de-Lion, il fut défié par un jongleur. Le roi enferma les poètes dans leur chambre pour qu’ils composent mais Arnaut, par ennui, se trouva dans l’impossibilité de lier un mot à l’autre. Son rival au contraire composa vite sa chanson et s’entraîna, la chantant si fort qu’Arnaut l’entendit, l’apprit par cœur et la chanta devant Richard le moment venu.

L’imitation est à l’origine de bien des pages. « Térence est dans mes mains », disait un autre.

Pierre Lartigue : Comment avez-vous procédé ?

Jacques Roubaud : Je n’ai pas donné de mode d’emploi à ce livre et, à vrai dire, la connaissance du procédé général de construction n’est pas indispensable à sa lecture ; on n’a pas forcément besoin des plans de l’architecte pour entrer dans une maison, surtout si on ne doit pas y vivre ; d’autre part cependant la « méthode » en question n’est pas un secret de fabrication et je ne vois aucun inconvénient à la dire : à partir de quelques livres de poèmes (une quarantaine en tout), composés dans les dix-huit années qui précédèrent ma naisssance (1914-1932), j’ai composé les poèmes du livre qui sont coupés, pour le repos de l’œil et de l’oreille, par des passages en prose imprimés en caractères plus voyants. Les « sources » de la composition (pour les poèmes) sont ainsi aussi bien les calligrammes d’Apollinaire et « Kodak » de Cendrars que le revolver à cheveux blancs (Breton).

P. L. : Qui devient « Le browning aux tresses noires » ?

J. R. : Oui ; mais aussi Capitale de la douleur (Éluard), Persécuté Persécuteur (Aragon), L’Homme approximatif (Tzara), et Desnos, Soupault, Artaud, Reverdy, Morhange... d’autres encore. L’utilisation assez particulière que je fais de ces sources est la suivante : chaque livre choisi donne naissance à un ou plusieurs poèmes qui n’utilisent que des fragments de langue (vers ou partie de vers, plusieurs vers...) figurant dans ce livre. Mon intervention à moi n’est que l’agencement de ces paroles qui ont appartenu à d’autres et que j’essaye de faire miennes, au moins pour le temps de cette poésie. C’est donc si vous voulez un collage, un centon2, mais plus vaste, étendu aux dimensions d’un livre tout entier.

P. L. : Écrire, c’est s’approprier ?

J. R. : Oui, toute la différence est dans le choix de ce qu’on s’approprie : d’habitude, ce sont les mots de tout le monde, de tous les jours, ceux qui apparemment se trouvent dans les dictionnaires mais que je vois plutôt moi dans les phrases qui sont entendues et dites et que l’on réagence (ce terme me semble plus adéquat que réinventer) pour en faire aussi bien prose que poésie. Tout ce que l’on dit dans un poème a déjà  été dit des millions de fois, du moins dans son matériau, la langue. Je pense qu’un poème dit d’autant mieux ce qu’il dit que ce qu’il dit a été beaucoup dit. Ce qui change d’un poète à l’autre, d’un poème à l’autre comme, parallèlement, de la parole de quelqu’un à celle de quelqu’un d’autre, c’est essentiellement la façon de mettre ensemble ces briques qui sont le bien commun.

P. L. : Mettre les mots en rime, disait Arnaut Daniel.

J. R. : Et cela ne change pas tellement. Moi, j’utilise des assemblages déjà inventés, un peu comme on prend de vieux bouts de murs dans la garrigue pour refaire une nouvelle restanque, dans cette garrigue qui est de mon héritage : les poètes qui l’ont été avant moi (le fait que j’en hérite, qui est ma décision, n’empêche pas d’autres, tous ceux qui veulent, d’en hériter aussi. J’aime assez cette conception du droit de propriété).

P. L. : Un pillage innocent.

*

Jacques Roubaud parle avec véhémence. Sa main droite vole devant lui. Il marche vite, car il a de longues jambes comme les héros de Jules Verne et les contrebandiers. Récemment nous nous sommes essayés à des portraits suivant les règles de l’anagramme. Partant de son nom et des mots : « confiture » et « alexandrin », qui sont des mots clés, je trouvai cette définition : « Jeux de mousse et de gant : racoleur d’anges aux noces de l’exactitude, Jacques Roubaud c’est Mandrin au cube ». La vérité prophétique de cette phrase aujourd’hui saute aux yeux3.

P. L. : Si l’on considère « La seconde aventure céleste de Monsieur Antipyrine », ce poème comporte neuf pages dans l’édition Flammarion et vous le réduisez à quatorze vers (qui constituent un sonnet). Il faut avoir le sens du contrepied pour reconstruire une forme ancienne à partir des matériaux de l’entreprise-démolition dada mais la femme qui saute du lit dans le poème de Tzara fait : « bombarassassa » et chez vous : « Bombaranara ». N’avez-vous pas peur que des variation si gratuites fassent qu’on vous accuse de légèreté ?

J. R. : Euh ! Euh !

P. L. : Il y a des poèmes où vous usez de la répétition. Des phrases entières ou des fragments reviennent constamment. Quel plaisir y trouvez-vous ?

J. R. : Le plaisir de la répétition, qui est grand, est bien entendu dans la répétition elle-même. Et surtout parce qu’elle est, au sens strict, impossible, un paradoxe : qu’on le veuille ou non, la variation, le changement surgissent de toute répétition même la plus innocente, ne serait-ce que parce que vous changez vous-même en écoutant, ou lisant, ou écrivant ce qui change. C’est cela qui crée la fascination que la répétition exerce, la passion qu’elle peut susciter et l’ennui profond qui guette ceux qui s’y adonnent, double inséparable de la fascination.

P. L. : « Prenez le temps de lire. Revenez en arrière. Ne lisez pas la page qui vient ». On dirait parfois qu’écrire c’est prendre du temps, mettre du temps de côté.

J. R. : Je dis plus précisément :

ARRETEZ-VOUS.

NE LISEZ PAS SI VITE.

PRENEZ LE TEMPS DE LIRE.

REVENEZ EN ARRIÈRE.

NE LISEZ PAS LA PAGE QUI VIENT.

Et la « page qui vient » est occupée par un poème en prose intitulé : « Nuit sans date », seul texte prélevé chez un de mes contemporains (Denis Roche). La Nuit sans date, c’est la mort, ce qui répond, je pense, à votre question.

P. L. : Votre propos vous semble-t-il n’avoir jamais eu d’exemple ?

J. R. : Dans sa technique précise et à partir de poètes encore assez proches de nous comme les surréalistes et les dadaïstes (qui représentent une grande partie de mes sources) non, je ne crois pas. Mais il y a des démarches très voisines : celle de Paul-Louis Rossi, par exemple, dans son livre Cose naturali (Natures inanimées). Les poèmes y sont, pour la plupart, faits à partir de descriptions de catalogue de natures mortes du musée de Strasbourg, et ne s’écartent pas notablement, dans les mots, de ces textes un peu arides. Là aussi tout repose sur une mise en place, et sur la démarche qui conduit au choix. Je n’oublie pas non plus en composant les poèmes « volés » à Kodak, de Blaise Cendrars, que « Kodak » était en grande partie lui-même extrait d’un roman de Gustave Lerouge. Cendrars « traduisit » de la prose narrative en vers libres et j’ai « traduit » ces vers libres de Cendrars en ma sorte de vers à moi.

P. L. : Rappelons La Fontaine (A Monseigneur l’évèque de soissons. En lui donnant un quintilien de la traduction d’Oratio Toscanella) qui dit d’autres poètes : « Si d’ailleurs quelque endroit plein chez eux d’excellence / Peut entrer dans mes vers sans nulle violence, / Je l’y transporte ».

J. R. : C’est cela. Je me livre moi aussi au « transport » de poésie. Cela fait, je pense, assez de répondants. J’ajoute pour terminer que dans une large mesure la poésie médiévale, le récit (prose ou vers) médiéval semble ne faire jamais que réécrire des poèmes ou récits qui existaient préalablement à lui. Les modes de cette répétition sont très différents mais c’est leur esprit qui me guide.

Notes

1. Nous rééditons l’essentiel d’un entretien que Jacques Roubaud accorda à Pierre Lartigue pour L’Humanité (numéro daté du 1er juillet 1977) à l’occasion de la parution d’Autobiographie, chapitre dix (Gallimard, 1977). Que Pierre Lartigue et ce quotidien soient remerciés de nous avoir permis de reprendre cet entretien ici.
2. Centon : mise bout à bout de vers prélevés dans des poèmes différents, de préférence connus. Exemple :
3. Ces anagrammes-portraits ont été publiés dans Action Poétique, juillet 1977.

Pour citer cet article :

LARTIGUE Pierre (2006). "Mandrin au cube".  Revue La Licorne , Numéro 40 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document3346.php

(consulté le 23/11/2017).

Les auteurs

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Revue La Licorne - ISSN 0398-9992
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