La Belle Hortense de J. Roubaud :  Contes et décomptes

Publié en ligne le 10 février 2006

Par Catherine Rannoux

De La Belle Hortense à L’Enlèvement d’Hortense1, Jacques Roubaud donne au lecteur de réjouissantes leçons de savoir-lire. Si la lecture d’une œuvre littéraire est par définition une tentative jamais aboutie d’élucidation d’un mystère poétique, la lecture des romans de Roubaud relève d’un mystère à la fois exhibé et démultiplié, et demande que le lecteur se livre à un véritable travail de dé-chiffrement, parfois au sens littéral du terme. Car, chiffrés, les textes de Roubaud le sont au moins de trois façons : sur le plan de la diégèse, puisqu’ils prétendent chacun relever de l’énigme policière. Énigme des plus fantaisistes, faisant appel à d’étranges princes poldèves descendants du « malheureux prince Luigi Voudzoï »2, autrement dit héritiers littéraires de l’univers de Pierrot mon ami de Raymond Queneau3. La loi du genre l’exige, toute énigme policière appelle sa résolution. Encore faut-il que la solution proposée soit pertinente...

Dans un savant va-et-vient entre niveau diégétique et niveau extra-diégétique, le récit proposé s’offre également comme le déchiffrement ostensible de la pratique du romancier, celui-ci devenant figure de la fiction et ne se privant pas d’agrémenter le récit par des commentaires débordant très largement les limites diégétiques, commentaires faisant intervenir aussi bien le Lecteur (ce à quoi nous sommes habitués depuis

Sterne et Diderot) mais aussi l’Éditeur, le Directeur de Collection, etc.4.

Enfin, chiffrés, les romans le sont structurellement, puisque leur construction repose sur des combinaisons arithmétiques. La filiation avec Queneau est évidente, qui définissait le roman comme un oignon « dont les uns se contentent d’enlever la pelure superficielle, tandis que d’autres, moins nombreux, l’épluchent pellicule par pellicule »5. Sans prétendre épuiser la question, c’est à la troisième des « pellicules » définies ci-dessus que nous allons nous intéresser plus particulièrement en tentant de montrer quelques-unes des constructions mathématiques à l’origine de l’élaboration de LBH.

C’est moins de la belle Hortense qu’il s’agira ici que de l’inconnue mathématique qui transforme tout lecteur de LBH ou de LEH en amateur, pas toujours heureux, de rébus. Si les deux romans présentent des fonctionnements mathématiques analogues certains, ils diffèrent au moins sur un point : le deuxième roman se fait en effet plus explicite sur la matrice mathématique qui ordonne sa composition, peut-être par égard pour les deux années de recherches infructueuses auxquelles sont censés s’être livrés les lecteurs de LBH6.

S’ils sont parfois moins immédiatement perceptibles, les indices existent cependant dans le texte de LBH, glissés avec plus ou moins d’ostentation à l’intérieur de la diégèse. Ainsi, le Narrateur, au début du chapitre 2, prend curieusement la peine de détailler ses habitudes alimentaires, dont l’importance semble a priori des plus limitées pour la progression de l’énigme :

J’achetai deux fois trois cents grammes de bavette, un paquet de petits pois très fins surgelés et un sachet de pommes de terre dites nouvelles sous vide, précuites, à plonger dans l’eau bouillante trois minutes environ avant de servir et de manger, écrasées à la fourchette, mélangées d’un peu d’huile d’olive vierge. Je m’assurai ainsi d’une avance de quatre repas, que je compléterai par des petits-suisses aux fruits de chez Mme Eusèbe, du pain et des fruits que j’achèterai plus loin dans la rue des Citoyens. (p. 18)

Rien de fondamental, donc à première lecture, dans ce détail maniaque. Notons simplement pour l’instant que l’addition des différents produits achetés (puisqu’ici Roubaud nous contraint de défier les lois mathématiques qui interdisent pourtant d’ajouter les petits-suisses aux petits pois...) donne le nombre 7. Et le Narrateur prend encore la peine de préciser :

Je prévois toujours mes repas par groupes de quatre, et leur menu est établi selon une permutation circulaire et diététique d’une liste de composants fixes, placée au-dessus du frigidaire. C’est très simple et ça m’évite de réfléchir, opération détestable entre toutes (particulièrement dans mon métier) et qui surtout prend du temps. (p. 18-19)

Autrement dit, nous est proposée une quadruple combinaison de sept éléments, qui alternent selon « une permutation circulaire ». Ajoutons que le métier du Narrateur, ce que le lecteur ignore encore au début du chapitre 2, est celui de journaliste, mais que son ambition est de devenir romancier, ambition qui apparaît d’autant plus naturelle que le Narrateur porte le nom transparent, bien qu’un peu bousculé, de « Mornacier », anagramme de romancier. La parenthèse citée est donc pour le moins ambiguë quant à l’interprétation à laquelle elle peut donner lieu : est-il particulièrement détestable de réfléchir à la composition d’un repas ? ou plutôt à toute forme de composition ? Et cette opération est-elle détestable à l’enquêteur amateur ? au journaliste ? ou au romancier ? L’ironie, opérant un dédoublement de sens, doit alors éveiller la vigilance du lecteur : en effet, LBH est composé de 4 parties comprenant chacune 7 chapitres, chaque partie étant séparée de la suivante par un « entre-deux-chapitres », défini comme un « espace vert du roman »7, permettant au Lecteur de « s’y reposer, méditer sur les bancs de quelques questions, avant de reprendre sa marche le long du récit »8. Quant au chapitre 28, intitulé « Le dernier chapitre » (titre relevant du métadiscours, ce qui le distingue des précédents), il est suivi de « L’après-dernier chapitre » pour lequel aucune numérotation n’est proposée. La conclusion s’impose d’autant plus facilement que ce chapitre 28 s’achève ainsi :

Sainte-Gudule va bien.

Tout va bien.

La description complaisante des habitudes culinaires du Narrateur se lit alors comme un mode de fabrication ironique du roman dont la lecture est sur le point de s’achever : avec le chapitre 28 se clôt un cycle, la « permutation circulaire des composants fixes » est revenue à son point de départ. Doit-on en conclure que l’écriture de J. Roubaud est « diététique » ?

Ce même principe de permutation intervient à deux autres reprises à l’intérieur de la diégèse, mettant en œuvre cette fois non plus les nombres 7 et 4 mais le nombre 6, associé à son carré 36. Il s’agit d’un commentaire fait incidemment par le père Sinouls, l’organiste de Sainte-Gudule (célèbre chapelle poldève), à propos de la chaconne de Telemann qu’il a décidé de jouer pour l’inauguration de la rue de l’Abbé-Migne9 :

C’est une chaconne en trente-six variations, mais au lieu de varier simplement la mélodie, comme d’habitude (c’est un vieil air du Berry, tu sais, ça commence comme ça : « berrichon, chon, chon... »), il utilise en fait six morceaux mélodiques pratiquement indépendants, puis il les fait tourner les uns après les autres d’une manière d’ailleurs assez compliquée mais fort plaisante, ça met en valeur tous les jeux, mais le plus fort, c’est qu’il s’arrête juste au moment où, s’il continuait, on retrouverait la mélodie de départ. Je ne sais pas si les princes poldèves apprécieront, mais en tout cas c’est rudement bien à jouer. (LBH, p. 202)

En vérité, le lecteur peut sans outrepasser ses droits se sentir quelque affinité avec les « princes poldèves » puisque le texte qu’il est en train de découvrir présente au moins partiellement les caractéristiques énoncées : variations cycliques, et un « après-dernier chapitre » qui propose un nouveau démarrage du récit selon un principe de spécularité, comme nous allons le constater. C’est avec la même insistance sur le principe de permutation à six éléments qu’est expliquée la règle permettant d’établir la hiérarchie entre les princes poldèves héritiers :

L’ordre de préséance parmi les Princes était modifié à chaque génération, suivant une permutation fixée immuablement depuis le XIIIème siècle […] : le fils aîné du Premier Prince Régnant devenait deuxième dans l’ordre hiérarchique […], l’héritier […] du deuxième quatrième, le troisième passait en sixième position, le quatrième en cinquième et le cinquième devenait second ; quant au successeur du Sixième Prince […], il se retrouvait premier […]. L’ordre initial, celui du Premier Prince (Arnaut Danieldzoï), était rétabli au bout de six générations et tout demeurait conforme à la figure emblématique des Poldèves qui est l’hélice, et satisfaisant pour leur animal sacré qui est l’escargot. (LBH, p. 44-45)

La référence des plus claires, malgré son nom « poldévisé », au troubadour Arnaut Daniel, inventeur de la sextine, semble rendre évident le mode de composition du roman. Rappelons que la sextine est un poème de six strophes, dont chacune compte six vers, leur enchaînement se faisant selon le principe de la « permutation-spirale » ainsi définie :

Les mots qui terminent les vers de la première strophe sont repris dans les autres strophes mais dans un ordre différent. Si 1 2 3 4 5 6 est l’ordre des mots-rimes à la première strophe, ils se retrouvent, à la seconde strophe, dans l’ordre 6 1 5 2 4 3. La même « permutation-spirale » définit l’ordre des mots-rimes à la troisième strophe (3 6 4 1 2 5) ; et ainsi pour les strophes suivantes. La permutation de la sextine étant d’ordre 6, une septième strophe les ramènerait dans leur position de départ.10

Nous retrouvons là le principe de composants fixes revenant en fin de cycle au point de départ tel qu’il est décrit pour la chaconne de Telemann. On sait par ailleurs que la règle de la sextine a été généralisée11 par Queneau, sous l’autorité duquel se place explicitement LBH. Quant à la référence à l’hélice et au choix de l’escargot comme « animal sacré » poldève, ils confirment selon toute vraisemblance la construction romanesque par permutation-spirale. Le problème est que la division du texte en quatre parties de sept chapitres paraît peu compatible avec une rotation d’ordre 6, telle que semble nous y convier la description de la loi poldève. Et cependant la fréquence du nombre six à l’intérieur du récit12 invite à ne pas le négliger.

Pour dépasser cette incompatibilité numérique apparente, il nous faut en fait revenir avec un peu plus d’attention sur la loi poldève telle qu’elle est formulée. L’extrait que nous avons cité est amputé d’une phrase à l’intérieur de laquelle se trouve une remarque apparemment anodine faite par l’Auteur au Lecteur, phrase qu’il est temps de restituer :

de cette façon, comme vous vous en rendrez compte aisément par un petit calcul, cher Lecteur, chaque famille occupait successivement chaque place dans la hiérarchie. (LBH, p. 45)

La vérification de la validité du principe de permutation échoit donc au Lecteur, qui, s’il est quelque peu paresseux, sera tenté de croire sur parole l’Auteur, selon le pacte de confiance qui régit toute lecture. Or, il est intéressant de comparer ce mouvement d’esquive de l’Auteur dans LBH avec l’attitude pédagogique de l’inspecteur Blognard à la fin de LEH : la même démonstration revient, mais elle est cette fois menée jusqu’au bout :

Le n° 1 vient à la deuxième place ; le n° 2 à la quatrième ; le n° 3 à la 6, la plus importante ; le 4 vient en 5, le 5 en 3 et le 6 en 1 ; comme suit :

1 2 3 4 5 6

6 1 5 2 4 3 (LEH, p. 277)

Faut-il préciser que la démonstration de Blognard arrive au chapitre 36, c’est-à-dire à la fin du cycle de permutations d’une véritable « sextine en prose » ?13

Revenons à la loi proposée dans LBH : a priori identique, elle présente cependant une variation qui la rend non opératoire : le cinquième prince, qui selon le principe énoncé par Blognard devrait se placer en troisième position pour que celle-ci soit occupée, glisse en fait en deuxième position, rang déjà occupé par l’héritier du Premier Prince. Autrement dit, la deuxième place reçoit deux candidats, alors que la troisième reste vacante, ce qui rend caduque la permutation en spirale. On comprend alors pourquoi la vérification par un tableau est laissée au gré du Lecteur, invité à ne pas aller plus loin par la formulation obligeante qui lui en est faite : entre gens de bonne compagnie, tels que Lecteur et Auteur, la confiance est de mise !

Si l’absence de tableau numérique évite de faire apparaître l’incohé­rence du schéma proposé, le jeu synonymique entre « deuxième » et « second » dans l’énoncé de la loi tend également à gommer la répéti­tion pour un lecteur peu attentif aux nombres : le fils aîné du Premier Prince devient bien « deuxième », alors que le cinquième est dit devenir « second »14. La leçon de lecture est indiscutable : pas de place à la distraction dans le dé-chiffrement des textes de Roubaud... À tel point que le lecteur se transforme en chasseur d’indices, à l’affût des pires jeux de mots, de chiffres, de lettres. La parenthèse qui clôt ce même passage cité plus haut mérite d’être maintenant mentionnée :

leur animal sacré qui est l’escargot (qui ne devait en aucun cas être chassé dans le carré des salades de la chapelle). (LBH, p. 45)

Là encore, cette remarque anodine et réjouissante quant au devenir des gastéropodes devient en réalité indication discrètement ironique pour la compréhension de la composition du roman : l’escargot dans le carré des salades (romanesques) résout pour ainsi dire la contradiction repérée entre le principe de permutation d’ordre 6 et la combinatoire 4/7. S’il y a permutation en spirale, elle s’opère effectivement en quatre fois, et non pas sur une matrice de 6 (ce que signale l’incohérence de la loi énoncée), mais toujours selon le modèle inventé par Arnaut Daniel(dzoï) : la spirale, si elle existe, se trouve à l’intérieur du carré des parties du roman. Ce qui nous donne le schéma suivant de composition des chapitres, offrant une nouvelle variante de quenine :

1 2 3 4 5 6 7

7 1 6 2 5 3 4

4 7 3 1 5 6 2

2 4 6 7 5 3 1

1 2 3 4 5 6 7 ...

Se trouvent donc associés respectivement, par séries de quatre, les chapitres 1 - 9 - 18 - 28 ; 2 - 11 - 21 - 22 ; 3 - 13 -17 - 27 ; 4 - 14 - 15 - 23 ; 5 - 12 - 19 - 26 ; 6 - 10 - 20 - 24 ; 7 - 8 - 16 - 25. Ainsi, au terme du 28ème chapitre, le récit reprend sur une trame similaire bien que légèrement modifiée ; il n’est pas étonnant alors d’y lire que la nouvelle héroïne (Carole) emprunte un autobus et qu’elle va y faire la rencontre d’un jeune homme, scénario déjà rencontré non pas au chapitre 1 mais au chapitre 9 du roman, lequel est le premier associé au chapitre 1 dans sa série.

Retour du même donc, non pas exactement de façon circulaire mais bien en spirale, i.e. légèrement décalé. Décalage qui se confirme dans l’inversion symétrique que proposent tous les nouveaux éléments narra­tifs : Hortense était blonde, Carole sera brune, l’été laisse la place à l’hi­ver, et surtout le mystérieux agresseur, désigné par la presse comme la « Terreur des Quincailliers », est remplacé par un nouveau « criminel surnommé “le Querelleur des Teinturiers? »15... Remarquable symétrie qui trouve son prolongement dans le changement de ligne d’autobus : Hortense montait dans l’autobus T, Carole emprunte l’autobus Q16, or :

La ligne Q, comme chacun sait, a un trajet perpendiculaire à celui de la ligne T, qu’elle croise au carrefour Citoyens-Vieille-des-Archives. (LBH, p. 267)

La rotation finale, qui introduit un nouveau cycle narratif dont le déve­loppement revient au lecteur, consacre le roman comme œuvre construite selon une composition chiffrée. Il s’agit d’une véritable archirecture mathématique, dont une ultime figure nous est ironiquement donnée dans le chapitre 26 de « L’inauguration ». Lors de la cérémonie sont présentés de la façon suivante les volumes de la Patrologie de l’abbé Migne :

Cependant on avait apporté sur la scène 366 petites caisses en carton qu’on avait empilées en forme de pyramide à base hexagonale à la droite de Mgr Fustiger. [...]

Et, joignant le geste à la parole, il ouvrit la boîte située au sommet de la pyramide et numérotée 1, en chiffres romains, arabes et poldèves. (LBH, p. 250-251)

La pyramide est en fait le dernier avatar de la spirale déjà métamorphosée préalablement en escargot17, et l’occasion de proposer implicitement une nouvelle construction mathématique sous forme de problème que l’on pourrait formuler ainsi : soit une pyramide à 366 éléments, dont le sommet est constitué d’un élément unique, quel sera le nombre d’étages de la pyramide et de combien d’unités chaque étage sera-t-il formé ? Le nombre de 366 n’est pas inconnu du lecteur attentif : le chapitre 23 (« Sinouls, madame Yvonne, l’Infini ») lui a appris incidemment que la cave à vin d’Arsène, devenue « temple de la bière » de madame Yvonne, offre « trois cent soixante-six espèces de bières différentes »18. De même, au début du chapitre 28 (« Le dernier chapitre »), l’Auteur fait part de sa méthode pour réussir l’exercice difficile que constitue l’écriture d’un dernier chapitre :

Pour composer le dernier chapitre, je me suis documenté ; j’ai lu les derniers chapitres de trois cent soixante-six19 romans, j’en ai déduit quelques règles que je vais m’efforcer de mettre en pratique. (LBH, p. 262)

Cette insistance arithmétique discrète (mais on a déjà pu constater que Roubaud prend un plaisir évident à placer les indices au détour des remarques les plus anodines) ne peut manquer de déclencher un calcul interprétatif chez ceux qu’il faut peut-être finir par appeler des « calculecteurs ». Il faut avouer que nous entrons maintenant dans le domaine des conjectures, où l’élucidation risque toujours de devenir élucubration. C’est donc avec beaucoup de prudence que je propose l’hypothèse interprétative suivante de la pyramide à 366 éléments. Il pourrait s’agir d’une construction à sept étages dont les quatre premiers correspondraient à des multiples de six, et dont la somme des trois derniers serait six. Nous retrouvons ainsi les nombres fondamentaux dans la construction du roman. Soit le schéma suivant :

1 unité

2 unités

3 unités (3+2+1=6)

4 unités x 6 (la pyramide est hexagonale à la base)

7 unités x 6

21 unités x 6

28 unités x 6

On constate que la base de la pyramide présente six côtés formés chacun de 28 éléments, 28 étant le résultat de la multiplication de 4 par 7, nombres respectivement des parties, et des chapitres dans chaque partie du roman. La base de notre pyramide correspondrait donc à une forme de description chiffrée de la composition du roman : quatre parties de sept chapitres, construits sur le modèle de la sextine. Élucidation ? Élucubration ?

Ajoutons que la somme des nombres indiqués à gauche de chaque ligne correspond à un total de 66. Ce qui peut laisser rêveur si l’on songe à l’association habituelle qui est faite entre 366 et « année bissextile ». Par une remotivation étymologique, « bis-sextil » pourrait se faire la description des chiffres constituant le nombre 6620. Sans oublier que les années bissextiles interviennent selon une rotation de quatre ans, conformément à la partition en quatre parties du roman de Roubaud21. Ainsi s’expliquerait également la référence aux 366 romans faite dans le chapitre 28 intitulé, rappelons-le, « Le dernier chapitre » : autre manière d’indiquer que se referme ici un cycle.

Pour clore le chapitre des conjectures hasardeuses, il faut encore formuler une hypothèse sur un nombre qu’il est impossible de passer plus avant sous silence, et qui, je l’avoue, m’a laissée longtemps perplexe : il s’agit du 53, dont la récurrence ne peut manquer de frapper le lecteur22. La première fois qu’il est cité, c’est à propos de l’immeuble situé à l’angle de la rue des Citoyens et de la rue Vieille-des-Archives, lieu central où gravitent les différents protagonistes, et où est censé habiter le mystérieux criminel. L’importance stratégique du lieu justifiera sa mention fréquente dans le roman, sous la formulation elliptique de « 53 ». La désignation purement numérique, bien sûr habituelle pour des immeubles, prend ici cependant une valeur supplémentaire d’indice, du fait de la composition mathématique du roman. Le « 53 », plutôt qu’un immeuble, a d’abord pour référent un nombre. Quant aux autres occurrences du 53, elles sont plus insignifiantes, selon un procédé déjà observé chez Roubaud, et sont glissées négligemment à l’intérieur du récit. Ainsi Hortense à la Bibliothèque découvre-t-elle le message envoyé par le Prince poldève, rédigé en ces termes : « Le lecteur occupant la place 53 serait très heureux si vous acceptiez de prendre un pot en sa compagnie » (LBH, p. 125). Auparavant, la description du jardin de la Bibliothèque donne lieu à une précision remarquable : « Dans le bassin aux 53 poissons rouges, la fontaine crachait par ses quatre bouches » (LBH, p. 102).

On aura noté que contrairement à d’autres nombres23, 53 est systématiquement transcrit en chiffres dans le roman, notation susceptible de faciliter le repérage et la mémorisation, donc de déclencher les tentatives d’interprétation.

Bien sûr, le lecteur de LEH apprend par une confidence de l’Auteur que ce même personnage dans LBH avait 53 ans24 (ce qui est également le cas du romancier Jacques Roubaud  au moment de la parution du roman). Mais la référence paraît trop intime (bien que la date de naissance de Roubaud soit effectivement indiquée sur la quatrième de couverture de l’édition Ramsay) pour pouvoir être déchiffrée par le lecteur. Aussi faut-il peut-être ajouter à cette référence autobiographique la somme d’une nouvelle addition renvoyant à la composition du roman : 36 (cf. la sextine) + 17, lui-même résultat de l’addition : 1+2+3+4+7 (quatre parties, sept chapitres). De quoi donner un certain vertige au lecteur devant ces accumulations de chiffres, vertige comparable à celui de madame Yvonne devant les calculs du père Sinouls, « homme de chiffres et de savoir »25.

Il resterait encore bien des éléments à déchiffrer, les raisonnements mathématiques à l’œuvre dans ce texte semblant sans fin26. Mais on ne peut achever ces lignes sans signaler que l’inspecteur Blognard, dont la méthode est systématiquement soumise à l’épreuve du doute par son assistant Arapède – adepte du pyrrhonisme27 –, propose finalement une solution qui ne peut pas être la bonne : sa déduction s’appuie sur la localisation de « six débris d’une statuette poldève », or le lecteur sait que ceux-ci ont été déplacés par Alexandre Vladimirovitch, chat princier poldève. Contrairement aux apparences, l’énigme de la « Terreur des Quincailliers » n’est donc pas résolue. Mais quoi de plus normal ? A une fausse loi de permutation régissant la succession des princes poldèves, fausse loi ayant toutes les apparences d’une loi véridique, répond une fausse résolution qui a toutes les apparences de la vérité. Nous sommes bien dans le monde de la fiction, de l’illusion, de la confusion feinte entre le vrai et le faux, dont la plus évidente image nous est donnée par la figure de l’Auteur, personnage qui nous invite très vite à ne pas le confondre avec le Narrateur (Georges Mornacier), l’Auteur, à savoir un dénommé « Jacques Roubaud », celui qui en tête du chapitre 9 de LEH écrira : « Je ne suis pas Madame Bovary (avec une Correspondance inédite de l’Auteur et de l’Éditeur) » (p. 79).

Notes

1. Les titres des deux romans seront désormais notés respectivement LBH et LEH. Les éditions de référence sont Ramsay, 1985 et 1987.
2. LBH, p. 38.
3. Roubaud, en qualité de romancier autant malicieux que bienveillant, mentionne obligeamment à plusieurs reprises le titre du roman de Queneau, guidant le lecteur qui aurait oublié les brèves aventures parisiennes du prince poldève. Ainsi, au chapitre 10 de LBH, en guise d’illustration des pièges tendus par la Bibliothèque pour décourager ses lecteurs, Hortense est-elle supposée avoir envie de lire Pierrot mon ami, pour se voir finalement attribuer Einführung in der Theorie der Elektrizität und der Magnetismus...
4. Le chapitre 9 de LEH constitue une magistrale illustration de ces larges digressions de l’Auteur (la majuscule signalant à chaque fois qu’il s’agit du personnage de fiction, idem pour Lecteur, etc.).
5. Volontés, n° 11, novembre 1938, cité par J. Bens dans l’Atlas de littérature potentielle, Gallimard, 1981, p. 23.
6. C’est ce que sous-entend notamment la remarque glissée entre parenthèses à la page 58 de LEH : « (Carlotta était une lectrice compétente des romans d’Agatha Christie et elle avait trouvé immédiatement la solution de l’énigme de mon premier roman qu’aucun critique n’avait dénouée) ».
7. LBH, p. 73.
8. Ibid.
9. Curieux abbé Migne, qui commença à publier ses Patrologies en 1836
(18 x 2 = ?...).
10. Atlas de littérature potentielle, p. 243.
11. La généralisation de la sextine par R. Queneau en n-ine a fini par prendre le nom de « quenine ».
12. Citons entre autres les six escaliers (A B C D E F) du 53 de la rue des Citoyens, les six titres des journaux absorbés en un seul, le Sextuor des Vieillards habitués de la Biblio­thèque, etc. À cela s’ajoutent les 36 quincailleries victimes de la « Terreur des Quincailliers », ou de subtiles associations chiffrées qui, par une simple opération arith­métique, donnent 36 ; ainsi la presse précise-t-elle l’heure de l’agression de la quincaillerie « Lalamou-Bêlin » : « vingt-trois heures cinquante-neuf (vingt-trois heures cinquante-huit, selon d’autres témoignages) » (LBH, p. 48), deux nombres dont la soustraction (59-23) aboutit curieusement à 36 ; quant au Narrateur, il s’astreint à ne pas penser à Hortense pendant 23 heures et 59 minutes par jour...
13. D. Moncond’huy me signale que dans L’Hélice d’écrire. La Sextine (Les Belles Lettres, 1994), P. Lartigue fait apparaître la construction en sextine de la recette de la daube donnée dans LEH (daube dont la recette, précise l’Auteur de LEH, a été « spécialement rédigée par M. P. Lartigue […] cuisinier, collectionneur de sextines (une variété de champignons) », LEH, p. 269). De l’art culinaire à l’art romanesque, chez J. Roubaud, il n’y a qu’un pas ; tout ceci n’est qu’affaire de cuisine.
14. Faut-il rappeler la différence sémantique qui oppose « second » à « deuxième » ? Le fait que le cinquième Prince devienne « second » présuppose que le troisième n’existe pas.
15. LBH, p. 267.
16. Les lignes d’autobus Q et T ont selon toute vraisemblance la ligne S des Exercices de style comme modèle.
17. La cérémonie d’inauguration donne d’ailleurs lieu à une « Grande Course Rituelle des Escargots » (LBH, p. 248).
18. LBH, p. 215.
19. C’est moi qui souligne.
20. Est-ce le hasard, ou un principe similaire qui fait que soit numéroté « 22 » le chapitre mettant face à face les jumelles Sinouls et les jumelles Orsells ?...
21. L’insertion régulière des « entre-deux-chapitres », tous les sept chapitres, est alors à interpréter comme une variante de la « construction bissextile ».
22. On ne peut s’empêcher de penser qu’à l’époque de l’écriture de LBH, J. Roubaud travaillait à l’édition du texte posthume de G. Perec, 53 Jours...
23. Cf. par exemple la description de la chaconne de Telemann citée plus haut.
24. « Comme j’étais naïf, à mon âge (j’étais dans ma cinquante-troisième année quand mon roman parut) » (LEH, p. 81).
25. LBH, p. 218 ; c’est la conscience de ce vertige qui fera dire à madame Yvonne : « Arsène, la pensée de ces espaces infinis m’effraye » (p. 219).
26. Il faudrait par exemple s’interroger sur le curieux piétinement temporel du chapitre 26 au chapitre 27, les deux chapitres débutant respectivement ainsi : « L’inauguration de la rue de l’Abbé-Migne eut lieu, comme prévu, le 14 octobre, deuxième dimanche du mois » et « Le lendemain, lundi 14 octobre, il pleuvait » (p. 242, 253). Illustration des paradoxes temporels sur lesquels le père Sinouls « jet[te] un voile pudique » (p. 218) lors de sa démonstration ?...
27. Et en tant que tel, c’est tout naturellement qu’Arapède va être logé « avenue Sextus Empiricus » (p. 182).

Pour citer cet article :

Rannoux Catherine (2006). "La Belle Hortense de J. Roubaud :  Contes et décomptes".  Revue La Licorne , Numéro 40 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document3338.php

(consulté le 21/09/2017).

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