Michel Simon et Josiane Balasko à l’écran. Une même expression de l’« impur » ?

Publié en ligne le 24 mars 2006

Par Myriam TSIKOUNAS

Tous les dictionnaires actuels, du Littré au Petit Robert, définissent la pureté comme : « ce qui est sans mélange », « sans souillure » et, par extension, ce qui est « chaste » et « sain », « d’une netteté physique et morale », « ascétique » et « vertueux ». Inversement, ils déterminent l’impur comme : « ce qui est altéré par un mélange », « souillé » et, plus largement, ce qui est « impudique », « immoral  », « malsain » et « indécent ».

Deux comédiens français, Michel Simon et Josiane Balasko, me paraissent avoir sciemment bâti leur carrière sur ces critères d’impureté. L’un comme l’autre, à cause de leur physique hors norme – respectivement une « drôle de bobine » et quelques kilos de trop –, incarnent, alternativement sur les planches et à l’écran, des personnages tragi-comiques de loser, d’individus pitoyables, maladroits et malchanceux.

Mais pourquoi vouloir rapprocher deux vedettes qui ne sont pas contemporaines l’une de l’autre, la première quittant la scène l’année même où la seconde y fait son entrée1 ? L’objectif, en comparant leur jeu et les techniques filmiques mobilisées pour exprimer leur impureté, est de déceler les raisons pour lesquelles ces deux acteurs, qui ont endossé des rôles très proches2, ont suscité des réactions presque inverses du public et des média : Michel Simon fut mal aimé au point d’être métamorphosé en collaborateur puis en espion du KGB ; Josiane Balasko est si populaire qu’un récent sondage3 la présente comme « la mère idéale ». Établir un parallèle entre ces deux anti-stars devrait permettre de comprendre à quoi tiennent ces différences de réception : dimorphisme sexuel, évolutions socio-historiques des seuils de tolérance envers l’impur, etc. ?

Pour mener à bien cette confrontation, j’ai observé attentivement l’en­semble des prestations cinématographiques de Josiane Balasko et j’ai visionné les films dans lesquels Michel Simon a joué entre 1924 et 19494. J’ai exclu la production ultérieure car, après La Beauté du diable, l’artiste connaît une brève traversée du désert au terme de laquelle il n’accepte plus que des emplois situés dans le prolongement des précédents.

D’un film à l’autre les deux comédiens, qui refusent les canons classiques de la séduction, travaillent leur apparence de façon à obtenir les mélanges les plus extravagants et multiplient les actes que notre culture juge rabelaisiens et malsains.

Dans chaque fiction, Michel Simon et Josiane Balasko se composent de savants maquillages qui les transmuent en créatures hybrides. Le premier se grime de manière à se fabriquer une tête de vieillard5, chenue et ravinée, curieusement vissée sur un corps enfantin qui pirouette et virevolte. La seconde se métamorphose en perroquet. Elle peint sa bouche en fuchsia ou vermillon, arbore des cheveux oranges sur lesquels elle pose un foulard vert-pomme (Nuit d’ivresse) ou un chapeau rouge (Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes) et rehausse le tout par un ciré jaune (Nuit d’ivresse, Les Frères Pétard). Les deux acteurs se livrent également à un surprenant assem­blage vestimentaire. Fréquemment, ils jouent sur la non concordance entre le haut et le bas. Lui, porte des pantalons trop courts avec des blazers exagérément amples ou, inversement, des culottes de golf avec un pull moulant qui accentue la longueur exceptionnelle de ses bras ; il se promène en complet, des charentaises (Boudu sauvé des eaux) ou des sabots (Le dernier tournant) aux pieds. Elle, entre aux Bains Douches habillée de mousseline rose et chaussée de snow-boots (Les Hommes préfèrent les grosses), erre en robe du soir satinée et bottes à franges western (Nuit d’ivresse) ou en chemise de nuit et après-skis (Les Bronzés font du ski)... Souvent aussi, les deux vedettes assortissent, en défiant le bon goût, les étoffes, les motifs et les couleurs. Michel Simon enfile un pardessus en damier sur une cravate à pois et un gilet soyeux sur un pantalon en velours... Josiane Balasko passe un tablier à carreaux rouges et violets sur un tee-shirt à rayures horizontales blanches et bleues (Les Petits Calins) ; elle milite pour le PC en gilet rouge, pull citron, jupe turquoise à fleurs et chaussures vert bronze ornées de petits nœuds (Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents com­munistes). Parfois encore, les deux artistes affichent des costumes peu appropriés à l’action : l’une joue de la guitare électrique en peignoir éponge et mules fourrées (La Smala), l’autre sort des poches de sa superbe redingote des cigarettes (Non coupable) et des gâteaux apéritifs (Les Jumeaux de Brighton) sans étui, laissant imaginer les miettes grasses et le tabac coincés dans les coutures.

La seule différence entre ces deux anti-stars tient au fait que Balasko, qui s’écrit ses propres rôles et quelquefois les met en scène, se « relooke » in fine, reparaît souvent dans l’épilogue, la coiffure assagie et le tailleur chic à la jupe élégamment fendue. Au contraire, Michel Simon quitte la fiction avec une silhouette encore plus impure qu’au départ. Quand il ne meurt pas des suites de coups (Fabiola, Quai des Brumes, Cavalcade d’amour, Au bonheur des dames) ou d’une chute vertigineuse (La Beauté du diable, Le Dernier Tournant, Les Disparus de Saint-Agil, Les Amants de Pont-Saint-Jean), il se clochardise et déambule la veste déchirée et maculée de graisse, le pantalon élimé et sans plis...

Même quand ils sont sobrement vêtus, les deux acteurs choquent le public par la présence d’un accessoire insolite qui les rend sexuellement équivoques. En enlevant ses gants, Michel Simon découvre une chevalière ou une bague. De son trois-pièces strict dépassent des bijoux féminins : un collier, une fine montre-bracelet dorée, une amulette ou un talisman. A l’opposé, Balasko porte de grosses montres et des ceinturons. Les deux vedettes mêlent encore de bien d’autres façons masculin et féminin. Physiquement, Michel Simon est très viril. Cet ancien professeur de boxe a une stature d’athlète et son système pileux est spécialement développé. Inversement, Josiane Balasko a des formes plantureuses que tout concourt à souligner : ses partenaires masculins se répandent en réflexions graveleuses sur sa « croupe », lui tapent (sur) et lui touchent les fesses ; elle porte des robes et des caleçons ultra moulants avec un empiècement voyant (Les Frères Pétard) ou un cœur de satin noir à l’emplacement du postérieur (Nuit d’ivresse, Ma vie est un enfer)... Mais, au long du récit, leurs identités sexuelles se troublent. Les deux comédiens incarnent des homosexuels (Le Bonheur, Gazon maudit) et une hermaphrodite (Ma vie est un enfer) ; ils se travestissent, en Sylphide (Tire-au-flanc) et en danseuse du ventre (L’Atalante), en soldat de l’Armée rouge (Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes) et en toréador (Gazon maudit). Dans chaque œuvre, surtout, ils prennent les caractéristiques – goûts et gestuelle – que nos images convenues prêtent à l’autre sexe. Michel Simon évolue en des lieux réservés aux dames – chambre à coucher et cuisine —, coud, démêle les échevaux de laine (L’Atalante), suspend le linge, sert à table et prépare le repas. Josiane Balasko repeint (Les Hommes préfèrent les grosses), bricole, débouche les éviers (Gazon maudit), est membre d’un groupe rock (Clara et les chics types, La Smala), lit Le Moteur Diesel et suit une formation de mécanique avant d’effectuer un rallye camion en Afrique (Clara et les chics types). Le clochard Boudu, Hercule barbu, a la démarche chaloupée et fait les cent pas sur le trottoir comme une prostituée. En permanence, Josiane Balasko retrousse ses manches et met ses mains dans ses poches, tasse ses cigarettes et les laisse pendre à ses lèvres... Pourtant, si Michel Simon se borne à accuser sa part de féminité sans renoncer à son allure mâle, Josiane Balasko va plus loin. Elle se donne, dans plusieurs films, une apparence « idéal typique « d’homme. Elle prouve ainsi au spectateur qu’une femme qui veut se masculiniser ne peut pas ressembler à une mauviette mais doit forcer le trait jusqu’à la caricature, produire un homme plus vrai que nature. Elle assène donc des coups de poing et en reçoit, qui lui noircissent les yeux, elle fume des brunes et des cigares, boit des alcools forts dans les tripots et crache, siffle et ronfle, jure à tout bout de champ et conduit des camions ou des scooters, fait du gymkhana et exerce un métier d’homme : chauffeur de taxi (La Vengeance du serpent à plumes), polyvalent (Signes extérieurs de richesse), inspecteur divisionnaire prompt à dégainer son arme à feu (Les Keufs), chef cuisinier dans un self (Les Petits Calins)... En revanche, dès que, s’éprenant de Daniel Auteuil, Claude Brasseur ou Isaac de Bankolé, l’actrice cherche à redevenir « une vraie femme », selon nos stéréotypes, elle en fait trop et endosse la parfaite panoplie de la prostituée : guépière, tenue voyante ouverte sur un soutien-gorge à bonnets moulés et cheveux rouges. Elle n’est plus alors qu’une « bombe sexuelle » qui évoque complaisamment ses viols (La Vengeance du serpent à plumes) ou en rêve (Ma vie est un enfer), converse au téléphone avec un obsédé (Le Père Noël est une ordure), s’offre en échange d’une simple bonbonne de gaz et donne du plaisir pour 20 francs (Sac de nœuds). Métamorphosée en nymphomane (Le Maître d’école), elle va jusqu’à se lover contre un porc (Ma vie est un enfer).

Mais, à trop jouer sur le déphasage des identités, elle finit par n’être plus ni homme ni femme et par s’entendre dire : « ça se prend pour un homme et c’est même pas une gonzesse » (Les Keufs). Elle-même commence à douter de sa personnalité et lorsque son patron lui affirme : « je vous ai toujours couvert ! », elle reprend : « couverte. Ça s’accorde avec le complément ou alors je suis un homme ! »6.

Si la pureté est synonyme d’ascétisme, Michel Simon et Josiane Balasko n’exercent aucun contrôle vigilant de soi. Ils participent, en moyenne, à deux repas par film, mangent et boivent trop et ont pour sujet de conversation privilégié la nourriture. Non seulement ils s’empiffrent mais ils absorbent des denrées que notre culture dominante juge malsaines. Le premier ingurgite au petit déjeuner une grande rasade de vin et mange du camembert coulant (Belle Étoile), apprécie le saindoux, les abats et les sardines à l’huile. La seconde mitonne des ragoûts, des gâteaux au chocolat et des bananes au rhum (Les Petits Calins). Chacun se goinfre aussi quand ce n’est pas le moment : déballe sa charcuterie (Belle Étoile) dans un cadre romantique où les couples sont venus flirter, se précipite sur les petits fours (Eusèbe député) ou les boudins antillais (Nuit d’ivresse) sitôt que les hôtes ont le dos tourné.

Ces deux artistes, qui rompent délibérément avec le savoir-vivre pour renouer avec la culture rabelaisienne, transgressent également, en per­manence, les règles d’effacement du corps. Jamais avares de scatologique, l’un explique à ses partenaires comment il soigne ses diarrhées à Plombières (On purge bébé, Circonstances atténuantes) et part en quête de vases de nuit pour l’armée française (On purge bébé), l’autre demande à « faire la petite commission », « aller au petit coin »(Le Père Noël est une ordure) et n’hésite pas à uriner sur la plage devant deux petites filles qui trouvent cela « dégoûtant »(Sac de nœuds). Tous deux nous font visiter leurs toilettes, où vient s’enfermer une voisine battue (Sac de nœuds), se réfugier le mari délaissé (Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes)... Loin de nier leur organisme, ils dénombrent complaisamment leurs maux : migraines (Le Maître d’école), envies de vomir (Trop belle pour toi)... et exhibent leurs cicatrices (Vautrin), leur cellulite, voire des radios de leur crâne (Dernier tournant).

Par contre, si Josiane Balasko est excessivement propre, allant jusqu’à nettoyer méticuleusement le siège du Photomaton sur lequel son chiot s’est soulagé, Michel Simon est crasseux : il se gratte et renifle, éructe et postillonne dans La Physiologie du mariage de Balzac (Boudu sauvé des eaux), se débouche les oreilles avec le majeur, s’essuie le nez avec les doigts et les yeux avec un mouchoir sale. Il cure ses dents avec ses ongles et frotte ses mains grasses sur ses vêtements déjà tachés. Quand il retire ses souliers, il impose ses miasmes à ses voisins (Fric-Frac).

Malchanceux et impurs, les deux comédiens multiplient aussi les contacts avec la mort qu’ils tentent de narguer de nombreuses manières. Michel Simon accepte de passer les cadavres sur l’autre rive et vole sans scrupules le bracelet d’une noyée (Les Amants de Pont-Saint-Jean). Il revêt la soutane d’un prêtre que son acolyte vient de tuer (Vautrin) et se coiffe d’un chapeau de croque-mort pour un mariage (Naples au baiser de feu). Il se moque des rites funéraires en marchandant le prix d’un cercueil et en s’asseyant, jambes pendantes, à l’arrière d’un corbillard (Les Amants de Pont-Saint-Jean). Josiane Balasko palpe longuement la grand-mère chez laquelle elle faisait le ménage pour s’assurer qu’elle est bien décédée, boit un grand verre de vin et fume une cigarette, puis va abandonner la défunte, sur son fauteuil roulant, dans un couloir d’hôpital (La Smala). Et à force d’entretenir ce curieux commerce avec l’au-delà, ils finissent par se laisser diaboliser, vieillir et rajeunir ou mourir et ressusciter avec dans les veines le sang d’un ange déchu (La Beauté du diable, Ma vie est un enfer).

L’impur ne s’exprime pas seulement par le jeu des deux acteurs mais par leur mise en scène, par les décors, la scénographie et les cadrages que les équipes réalisantes leur composent.

Dans nos stéréotypes, le centre, le jour et la lumière symbolisent le sacré ; la périphérie, la nuit et l’obscurité connotent le profane. A l’écran, Michel Simon et Josiane Balasko apparaissent en moyenne trois fois plus souvent dans des scènes nocturnes que dans des épisodes diurnes. Ils ne parcourent le cœur des villes que le soir ou à l’aurore, et encore ne visitent-ils que les gares, les stations de métro, les quais de Seine et les Halles où se regroupent les miséreux. Le reste du temps, ils vivent dans les marges. Quand il ne loge pas en banlieue, Michel Simon réside sur des territoires coupés de tout par un désert (Le Dernier Tournant) ou une rivière (Non coupable, Les Amants de Pont-Saint-Jean). Éventuellement même, comme pour ne pas souiller ses congénères, il est installé sur une île (Panique) ou sur un bateau (L’Atalante, Paris-New-York, La Taverne du poisson couronné). Josiane Balasko, elle, habite une barraque sur un terrain vague (Trop belle pour toi), un appartement qui « domine toute la porte de Pantin » (Les Hommes préfèrent les grosses) ou le périphérique (Les Petits Calins), une HLM à Belleville ou encore un loft à Ménilmontant, l’ancien fief des Apaches (Les Keufs)... Et par leurs déplacements très étudiés dans le cadre – au milieu duquel ils s’assoient ou qu’ils traversent lentement de droite à gauche et de gauche à droite... Les deux artistes nous forcent à contempler les bandes de jeunes désœuvrés dans les cités (La Smala, Sac de nœuds, Les Keufs), les SDF endormis sur des bancs (L’Atalante) ou dans des cartons (Sac de nœuds), les prostituées bas de gamme qui besognent en bordure de l’autoroute (Les Keufs). Ils nous obligent aussi à prendre conscience des ratages architecturaux de notre société : à explorer des maisons bâties le long de la voie ferrée (Trop belle pour toi) ou dans un tournant (Le Dernier Tournant), des parkings souterrains de grands magasins (Nuit d’ivresse), des caravanes insalubres (Les Keufs)...

Dans presque chaque film, l’aspect malsain de Michel Simon et de Josiane Balasko est également exacerbé par la présence d’un parangon de pureté venu partager l’affiche avec eux. Tous ces doubles opposés offrent des caractéristiques comparables. Ils sont associés à la lumière et à la blancheur, ils évoluent le jour plus que la nuit, ils sont ascétiques et élégants. Les partenaires de Michel Simon sont sobrement vêtus ; celles de Josiane Balasko portent des tenues hyperféminines, dans des bleus célestes. Traversant la vie d’un pas aérien, elles ont quelque chose d’angélique. Et pour renforcer encore les contrastes, les deux comédiens antithétiques sont souvent placés dans le même cadre ou filmés en champs/contre champs. Sur le balcon, Tino Rossi et Michel Simon sont côte à côte pour chanter « O sole mio », le premier divinement, le second complètement faux. Vautrin est toujours pris dans l’ombre ; Georges Marchal, face à lui, photographié en pleine lumière. Lorsqu’elle se déshabille, Isabelle Huppert sourit, s’étire gracieusement et découvre des dessous chics, immaculés. A ses côtés, Josiane Balasko, bougonne et les épaules voûtées dévoile, sous son vieux tee-shirt, une liquette jaunâtre et trouée (Sac de nœuds).

L’impureté des deux acteurs est enfin générée par la prise de vues. Dès qu’elle commence à les suivre, la caméra les escorte partout, comme attirée irrépressiblement par un aimant ou de la glu. Cependant, à l’exception de ce trait commun, tout oppose les deux vedettes. Les opérateurs s’évertuent à rendre Michel Simon répulsif. Généralement, ils ne le prennent pas immédiatement. Ils accompagnent d’abord un autre personnage qui se renseigne sur lui auprès de tiers. Or, cet effet-retard, qui accroît la curiosité du public, s’assortit d’une vive déception car, au moment où il apparaît, l’artiste est cadré platement, de dos et de loin, parmi un groupe et dans une posture affligeante. Quand, plus rarement, la fiction débute sur lui, nous ne le remarquons pas car ne sont filmés, en amorce, que son dos (La Chienne, L’Enfant de l’amour) ou son bras (Eusèbe député), comme si cet individu pitoyable n’avait pas été jugé digne de prendre la pose. Non seulement l’anti-star pénètre dans le récit par effraction mais, fréquemment, sitôt qu’il l’aperçoit, le cameraman, comme paniqué, fuit brutalement, par travelling arrière. Il va encore plus loin si Michel Simon est découvert en plan subjectif par un autre protagoniste. Dans ce cas, semblant effrayé, il se désolidarise rapidement. Il s’immobilise et laisse le figurant dont il avait pris la place s’avancer seul dans le champ, en bas de l’écran. Inversement, il s’approche du comédien à la vitesse de l’éclair chaque fois que celui-ci commet un acte vil, nous contraignant à le voir vider un grand verre de vin, éructer ou renifler. De surcroît, la caméra n’épouse quasiment jamais le regard de Michel Simon, comme si elle refusait que le spectateur puisse s’identifier à lui. En revanche, pour souligner son voyeurisme, elle le montre souvent en amorce, de dos, épiant ce qui se joue au second plan. Enfin, des éclairages en contre-jour accentuent l’aspect inquiétant de cet être hybride dont l’ombre géante se projette sur les murs et le bitume.

La manière de filmer Josiane Balasko est très différente. En principe, l’actrice entre immédiatement en scène. La caméra reste fixement braquée sur elle, qui vient du fond du champ, ou va la chercher, par travelling avant, endormie sur un banc, la tête sur sa valise (Nuit d’ivresse), puis la recadre sous divers angles. Quelquefois aussi, pour éveiller l’attention, l’opérateur isole d’abord en très gros plan un détail : une bouche peinte reflétée dans un miroir, une main qui fait tourner le barillet d’un pistolet (Les Keufs)... Parfois même, par le truchement de plans subjectifs, nous voyons d’emblée par les yeux de l’artiste. C’est à sa place que nous conduisons le minibus qui roule sur le périphérique (Gazon maudit) et marchons dans le couloir d’un commissariat (Grosse Fatigue). Et, au long du récit, la technique ne varie pas. Nous observons en caméra subjective les hommes qu’elle désire et qui l’ignorent mais également la détresse du monde : des policiers qui titubent (Sac de nœuds) et des voitures qui brûlent dans une cité (La Smala), la Smala qui regagne son HLM, les bras chargés de provisions volées. En outre, dans plusieurs films, nous percevons les rêves de Josiane Balasko (La Smala, Ma vie est un enfer) et « entendons » sa voix intérieure, d’une lucidité déconcertante. Nous l’écoutons brosser un portrait au vitriol de ses collègues musiciens (Clara et les chics types) ou imaginer la façon dont son amant va l’abandonner (Trop belle pour toi). Et toujours, Josiane Balasko nous émeut car le preneur de vues s’approche d’elle ou l’entoure, affectueusement, à chaque fois qu’elle est victime : qu’un couple d’amis se dispute devant elle, bouleversant ses projets (Clara et les chics types), qu’en sa présence l’homme de sa vie affirme à un ravissant mannequin : « j’en  ai rien à foutre d’elle! » (Les Hommes préfèrent les grosses)...

Ainsi, Michel Simon et Josiane Balasko incarnent-ils à l’écran le même type de personnages et tentent-ils d’exprimer dans un jeu fort proche une certaine impureté. Mais ils suscitent des réactions divergentes du public car leur mise en scène n’est nullement identique. Quantité de procédés filmiques – décors, scénographie, cadrages... – sont mobilisés pour faire de l’un un repoussoir et aider l’autre à conquérir le spectateur. Et cette manière de discréditer le premier et de valoriser la seconde trahit un changement des normes consensuelles, en France, des années trente à aujourd’hui, tend à prouver que se pencher sur « la misère du monde » et repenser la construction des identités sexuelles est plus à la mode en cette fin de siècle que durant l’entre-deux-guerres. Néanmoins, cette différence de regard tient peut-être aussi au fait que les deux acteurs, malgré leurs similitudes, ne nous offrent pas le même programme. Michel Simon est simultanément très viril et extrêmement féminin, mélange étonnant de yin et de yang qui bouscule toutes nos certitudes. Josiane Balasko, en revanche, se limite à endosser des identités alternatives, est tantôt hyperfemme, tantôt surhomme et finalement, toujours caricature. En outre, alors que Michel Simon ne renonce jamais à son emploi de perdant et chute toujours plus vertigineusement, Josiane Balasko, par contre, en se transfigurant dans l’épilogue, nous prouve que chaque loser aurait mérité d’être un autre, que sous les peaux d’âne se cachent toujours des princesses. Même dans l’impur l’homme et la femme ne jouent pas la même partition.

Notes

1. M. Simon s'éteint en 1975, l'année où J. Balasko débute au café-théâtre et s'impose dans Ginette Lacaze, une pièce de Coluche.
2. Des rôles si proches que les personnages incarnés portent parfois le même nom, comme Irwin Molyneux (Drôle de drame) et Mireille Molyneux (Les Keufs).
3. Sondage CSA/L'Événement du Jeudi, 11 janvier 1996.
4. Les films dans lesquels joue J. Balasko sont facilement accessibles. La plupart ont été transférés sur vidéo-cassettes et DVD. Tous passent régulièrement au cinéma ou à la télévision. Voir les films dans lesquels se produit M. Simon est moins aisé. J'ai pu visionner la quasi-totalité des œuvres survivantes (49 sur 55 données comme sauvegardées par les auteurs de catalogues) grâce au concours des Archives du Film de Bois-d'Arcy. Je remercie tout particulièrement Éric Le Roy et Daniel Courbet qui m'ont laissée regarder à l'envi, à la table de montage, toutes les œuvres qui n'ont pas été commercialisées et/ou n'ont pas fait l'objet d'une diffusion récente en salle ou sur le petit écran.
5. M. Simon est le spécialiste des rôles maquillés. Entre 1924 (Casanova) et 1949, il interprète vingt-deux rôles de vieillards à l'écran et trente-neuf à la scène.
6. Dans La Smala la confusion est encore accrue car elle incarne la sœur d'un transsexuel (rôle endossé par Dominique Lavanant).

Annexes

Liste des films étudiés
Michel Simon

  • Adémaï au Moyen-Age, Jean de Marguenat, 1935

  • Amants et voleurs, Raymond Bernard, 1935

  • Amants de Pont-Saint-Jean (Les), , Henri Decoin, 1947

  • Au bonheur des dames, André Cayatte, 1943

  • Atalante (L’), Jean Vigo, 1934

  • Beauté du diable (La), René Clair, 1949

  • Bébé de l’escadron (Le), Jean Sti, 1935

  • Belle Étoile, Jean de Baroncelli, 1938

  • Bonheur (Le), Marcel Lherbier, 1935

  • Boudu sauvé des eaux, Jean Renoir, 1932

  • Casanova, Alexandre Volkov, 1927

  • Cavalcade d’amour, Raymond Bernard, 1940

  • Chienne (La), Jean Renoir, 1931

  • Choc en retour (Le), Georges Monca et Maurice Kéroul, 1938

  • Circonstances atténuantes, Jean Boyer, 1939

  • Comédie du bonheur (La), Marcel Lherbier, 1942

  • Dernier Tournant (Le), Pierre Chenal, 1939

  • Derrière la façade, Yves Mirande, 1939

  • Disparus de Saint-Agil (Les), Christian-Jaque, 1939

  • Drôle de drame, Marcel Carné, 1937

  • Enfant de l’amour (L’), Marcel L’Herbier, 1930

  • Eusèbe député, André Berthomieu, 1939

  • Fabiola, Alessandro Blaseti, 1948

  • Faisons un rêve, Sacha Guitry, 1937

  • Feu Mathias Pascal, Marcel L’Herbier, 1926

  • Fin du jour (La), Julien Duvivier, 1939

  • Fric-Frac, Maurice Lehmann, 1939

  • Jean de la Lune, Jean Choux, 1931

  • Jeunes Filles de Paris, Claude Vermorel, 1936

  • Jumeaux de Brighton (Les), Claude Heymann, 1936

  • Lac aux dames (Le), Marc Allégret, 1934

  • Mort en fuite (Le), André Berthomieu, 1936

  • Musiciens du ciel (Les), Georges Lacombe, 1940

  • Naples au baiser de feu, Augusto Genina, 1937

  • Noix de coco, Jean Boyer, 1939

  • Non coupable, Henri Decoin, 1947

  • Nouveaux Riches, (Les), André Berthomieu, 1938

  • On purge bébé, Jean Renoir, 1931

  • Panique, Julien Duvivier, 1947

  • Paris-New-York, Yves Mirande, 1940

  • Passion de Jeanne d’Arc (La), Carl Dreyer, 1928

  • Pivoine, André Sauvage, 1929

  • Quai des brumes, Marcel Carné, 1938

  • Ruisseau (Le), Maurice Lehmann, 1938

  • Sous les yeux de l’Occident, Marc Allégret, 1936

  • Taverne du poisson couronné (La), René Chanas, 1947

  • Tire-au-flanc, Jean Renoir, 1928

  • Un ami viendra ce soir, Raymond Bernard, 1945

  • Vautrin, Pierre Billon, 1944

Josiane Balasko

  • Bronzés (Les), Patrice Leconte, 1978

  • Bronzés font du ski (Les), Patrice Leconte, 1979

  • Clara et les chics types, Jacques Monnet, 1981

  • Frères Pétard (Les), Hervé Palud, 1992

  • Gazon maudit, Josiane Balasko, 1994

  • Grosse Fatigue, Michel Blanc, 1994

  • Hommes préfèrent les grosses (Les), Jean-Marie Poiré, 1983

  • Keufs (Les), Josiane Balasko, 1987

  • Maître d’École (Le), Claude Berri, 1981

  • Ma vie est un enfer, Josiane Balasko, 1991

  • Nuit d’ivresse, Bernard Nauer, 1986

  • Papy fait de la résistance, Jean-Marie Poiré, 1983

  • Père Noël est une ordure (Le), Jean-Marie Poiré, 1982

  • Petits Calins (Les), Jean-Marie Poiré, 1977

  • Sac de nœuds, Josiane Balasko, 1987

  • Sans peur ni reproche, Gérard Jugnot, 1987

  • Signes extérieurs de richesse, Jean Monnet, 1983

  • Smala (La), Jean-Loup Hubert, 1984

  • Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes, Jean-Jacques Zilbermann, 1993

  • Trop belle pour toi, Bertrand Blier, 1988

  • Vengeance du serpent à plume (La), Gérard Oury, 1984

Pour citer cet article :

TSIKOUNAS Myriam (2006). "Michel Simon et Josiane Balasko à l’écran. Une même expression de l’« impur » ?".  Revue La Licorne , Numéro 37 .

En ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/document1704.php

(consulté le 22/09/2017).

Les auteurs

 
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